Les Saints de France : 1700 ans de sainteté française (de saint Denis à sainte Bernadette)

Il existe une géographie spirituelle de la France que les cartes ordinaires ne montrent pas. Elle se dessine entre Tours et Lisieux, entre la colline de Montmartre où saint Denis perdit la tête et la grotte de Massabielle où une enfant pyrénéenne reconnut « l'Immaculée Conception ». Elle traverse Clairvaux, Paray-le-Monial, Ars-sur-Formans et la rue du Bac. De siècle en siècle, depuis le martyre des premiers évangélisateurs gallo-romains jusqu'aux apparitions mariales du XIXe siècle, une chaîne ininterrompue de saints, de moines, de mystiques et de voyantes a tissé cette terre que Pie X appelait, à la suite d'une longue tradition, « la fille aînée de l'Église ». Cet héritage ne relève pas seulement de l'histoire religieuse : il appartient à la mémoire profonde du pays, à son patrimoine, à son imaginaire. Cinq docteurs de l'Église nés en France, deux patronnes secondaires nationales, trois sanctuaires d'audience mondiale, et derrière ces chiffres une foule innombrable de figures locales canonisées, vénérées de village en village. Cette chronique propose de parcourir ces dix-sept siècles de sainteté française, non comme un catalogue, mais comme une méditation sur ce que signifie, pour un peuple, avoir produit tant de témoins.

De saint Denis à sainte Thérèse : la chaîne ininterrompue de la sainteté française

Lorsqu'on parcourt l'histoire spirituelle de la France, on est saisi par une continuité qu'aucune autre nation occidentale ne présente avec la même densité. Du IIIe siècle au XXe, sans interruption notable, des hommes et des femmes ont incarné dans cette terre les béatitudes évangéliques avec une intensité telle que l'Église romaine les a reconnus saints. André Vauchez, dans La Sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge, a montré comment la France joua, dès le haut Moyen Âge, un rôle moteur dans la « production » des saints, fournissant à la chrétienté latine une part disproportionnée de ses figures de référence. Cette fécondité ne tient ni au hasard ni à une faveur particulière : elle s'enracine dans une géographie monastique , dans la précocité de l'évangélisation gallo-romaine, et dans un attachement marial qui, depuis le vœu capétien jusqu'aux apparitions du XIXe siècle, n'a cessé de modeler la piété populaire.

La géographie de cette sainteté dessine plusieurs foyers. Au nord, l'axe rhénan-parisien : Reims du baptême de Clovis, Paris de sainte Geneviève et de saint Denis, Soissons et ses abbayes mérovingiennes. Au centre, la Touraine et le Berry, marqués par l'ombre tutélaire de saint Martin, dont la Vita rédigée par Sulpice Sévère devint, selon la formule de Jacques Fontaine, « le bréviaire de l'Occident monastique ». À l'est, la Bourgogne cistercienne et clunisienne, où la réforme bénédictine atteignit sa plus haute incandescence avec saint Bernard. Au sud-ouest, l'Aquitaine de saint Hilaire de Poitiers, première grande figure intellectuelle latine. À l'ouest, la Bretagne celtique de saint Yves, restée jusqu'à nos jours d'une religiosité dense. Enfin, au sud, les Pyrénées de Bernadette, la Provence des saintes Maries, le Languedoc cathare devenu terre dominicaine.

Ce qui frappe, dans cette continuité, c'est la diversité des formes que prit la sainteté française. Le martyr céphalophore des origines, le moine évangélisateur du IVe siècle, l'évêque-thaumaturge mérovingien, le mystique cistercien, le roi-croisé, le réformateur tridentin, le curé rural du XIXe, la petite carmélite cachée, la voyante illettrée des Pyrénées : aucun modèle ne s'est imposé exclusivement. La France n'a pas connu, comme l'Italie, l'écrasante prédominance d'un seul type, le grand mystique franciscain ou le réformateur monastique. Elle a fait coexister toutes les voies de l'union à Dieu, depuis l'érémitisme rude des fondateurs de la Trappe jusqu'à la dévotion familière du Sacré-Cœur, depuis la haute spéculation théologique d'un Bernard ou d'un Bonaventure jusqu'à la « petite voie » thérésienne. C'est cette pluralité qui fait la richesse de l'hagiographie française et qui explique, sans doute, pourquoi tant de figures de cette terre ont nourri la piété universelle.

La chaîne, enfin, est temporellement ininterrompue. Aucun siècle, depuis le IIIe, n'est resté sans saints français reconnus. Même les époques que l'historiographie romantique a longtemps tenues pour des « âges sombres », le haut Moyen Âge mérovingien, la fin du XVIIIe siècle révolutionnaire, ont produit des figures qui, pour être moins célèbres, n'en ont pas moins été canonisées. Cette permanence, dans un pays qui connut pourtant les guerres de religion, la sécularisation des Lumières et la déchristianisation du XXe siècle, témoigne d'une fécondité spirituelle profonde, presque tellurique, dont les apparitions mariales du XIXe siècle furent comme la confirmation éclatante.

Les saints des origines (IIIe-VIe siècles) : martyrs et premiers évangélisateurs

L'évangélisation de la Gaule romaine fut tardive et dispersée. Si la tradition fait remonter la fondation de l'Église de Lyon au milieu du IIe siècle, saint Pothin, martyrisé en 177, et saint Irénée, son successeur, en sont les premiers témoins assurés, c'est au IIIe siècle que se constitue le réseau épiscopal qui structurera durablement la sainteté gauloise. La Passio sanctorum martyrum Lugdunensium, conservée par Eusèbe de Césarée, demeure l'un des plus émouvants documents de l'hagiographie chrétienne. Mais c'est saint Denis de Paris, premier évêque de Lutèce, martyrisé sur la colline qui porte aujourd'hui son nom, Mons Martyrum, Montmartre, vers 250, qui devait s'imposer comme la figure tutélaire de l'évangélisation parisienne. La légende du céphalophore portant sa tête tranchée jusqu'au lieu de sa sépulture, où s'élèvera la basilique royale de Saint-Denis, n'est qu'une élaboration tardive ; mais elle dit, dans son langage symbolique, la conscience qu'eut très tôt le christianisme gallo-romain de devoir à ses martyrs son enracinement.

Le IVe siècle marque le tournant décisif. Saint Hilaire de Poitiers, élu évêque vers 350, donne au christianisme latin son premier grand théologien français. Exilé en Phrygie pour son opposition à l'arianisme, il y rédige le De Trinitate, traité dont la profondeur métaphysique annonce déjà l'augustinisme. Pie IX le proclamera docteur de l'Église en 1851, reconnaissant en lui « l'Athanase de l'Occident ». Mais la figure décisive de ce siècle est celle de saint Martin de Tours. Soldat romain converti, disciple d'Hilaire, fondateur de Ligugé puis de Marmoutier, premiers monastères de la Gaule, élu évêque de Tours en 371, Martin incarna pour des siècles l'idéal du pasteur évangélisateur. Le geste du manteau partagé à la porte d'Amiens, raconté par Sulpice Sévère, n'est pas seulement une anecdote : il fonde toute une spiritualité de la charité incarnée. Plus de quatre mille paroisses françaises portent encore son vocable. Henri-Irénée Marrou voyait en lui « le saint national avant la lettre », celui qui donna à la Gaule chrétienne sa première identité spirituelle.

Le Ve siècle est marqué par les invasions barbares et par une figure d'une hauteur singulière : sainte Geneviève. Née à Nanterre vers 420, consacrée vierge par saint Germain d'Auxerre, elle organisa, en 451, la résistance morale de Lutèce face à l'avancée d'Attila. Son intercession, à laquelle la tradition attribua le détournement du Hun, fit d'elle la patronne de Paris. Mais son rôle dépasse l'épisode : elle fut, durant plus d'un demi-siècle, l'âme spirituelle de la cité, conseillère des rois francs, fondatrice d'églises, organisatrice de la charité. Sa Vita, rédigée dès 520, est l'un des plus anciens témoignages hagiographiques en langue latine sur le sol gaulois.

Le VIe siècle voit s'accomplir l'événement fondateur de la chrétienté française : le baptême de Clovis à Reims, traditionnellement daté de 496 ou 498. Sainte Clotilde, son épouse burgonde et chrétienne, en fut l'instigatrice patiente. Saint Remi, évêque de Reims, présida à la cérémonie qui devait inaugurer, dans la cathédrale qui porte aujourd'hui son nom, Notre-Dame de Reims, la longue tradition du sacre des rois de France. Ce baptême ne fit pas seulement de Clovis le premier roi catholique d'Occident : il scella l'alliance entre la monarchie franque et l'Église romaine, alliance dont les conséquences spirituelles, politiques et culturelles devaient s'étendre sur quinze siècles.

Les saints médiévaux (VIIe-XIVe siècles) : moines, croisés, mystiques

Le Moyen Âge français est, par excellence, l'âge monastique. C'est sur cette terre que se déploient les deux plus grandes réformes bénédictines de l'Occident : Cluny, fondée en 910 par Guillaume d'Aquitaine et l'abbé Bernon, qui devait devenir au XIIe siècle la tête d'un réseau de plus de mille monastères ; et Cîteaux, fondée en 1098 par Robert de Molesme, dont la rigueur évangélique et le retour à la pureté de la Règle bénédictine produisirent l'un des plus prodigieux renouveaux spirituels de l'histoire chrétienne. Cette densité monastique, plusieurs milliers d'abbayes au XIIIe siècle, n'a d'équivalent dans aucun autre royaume occidental. Elle fit de la France, selon le mot célèbre, « le terreau de la sainteté médiévale européenne ».

Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) en est l'incarnation suprême. Entré à Cîteaux en 1112 avec une trentaine de compagnons, fait sans précédent dans l'histoire monastique, fondateur de Clairvaux en 1115, il imposa à son siècle son autorité morale absolue. Conseiller des papes et des rois, prédicateur de la deuxième croisade en 1146 à Vézelay, théologien mystique dont les Sermons sur le Cantique des Cantiques demeurent l'un des sommets de la littérature spirituelle latine, Bernard fut tout à la fois homme d'action et contemplatif d'une rare profondeur. Sa christologie tendre, son culte de l'humanité du Christ et de la maternité de Marie inaugurèrent une nouvelle ère de la piété occidentale. Pie VIII le proclama docteur de l'Église en 1830, sous le titre de Doctor mellifluus, le « docteur au miel », tant sa parole semblait couler de la douceur même de Dieu. Étienne Gilson, dans La Théologie mystique de saint Bernard, a montré que l'œuvre bernardine constitue, avec celle d'Augustin, le sommet de la théologie monastique occidentale.

Le XIIIe siècle, qu'on a justement appelé le « beau XIIIe siècle », fut français par excellence. C'est le siècle de l'Université de Paris, où enseignent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, ce dernier, italien de naissance, mais dont toute la formation et l'œuvre majeure se déroulent en France. C'est le siècle des cathédrales gothiques, dont chaque tympan est une théologie en pierre. C'est, surtout, le siècle de saint Louis IX (1214-1270), le seul roi de France canonisé. Croisé deux fois, mort à Tunis en 1270 au cours de sa seconde expédition, fondateur de la Sainte-Chapelle pour abriter la Couronne d'épines, juge sous le chêne de Vincennes, modèle de roi chrétien dont Joinville a laissé le portrait inoubliable, Louis IX réalise l'idéal médiéval du rex iustus et pius. Sa canonisation, prononcée en 1297 par Boniface VIII, ne récompense pas seulement une vie personnelle d'ascèse et de prière : elle consacre un modèle de royauté chrétienne qui marquera pour des siècles l'imaginaire politique français.

À ses côtés, le XIIIe siècle français produisit saint Yves de Tréguier (1253-1303), prêtre et juriste breton, official de l'évêché de Tréguier, dont la justice rendue aux pauvres lui valut, après sa canonisation en 1347, de devenir le patron universel des avocats et des hommes de droit. Sanctus Ivo erat Brito, advocatus et non latro, res miranda populo, « Saint Yves était Breton, avocat et non voleur, chose admirable pour le peuple » : la formule populaire dit assez ce que représentait, dans une société féodale rude, l'image d'un juge intègre. Saint Roch de Montpellier, né vers 1340, pèlerin et thaumaturge, deviendra plus tard le patron des malades de la peste, vénéré dans toute l'Europe méridionale.

Au tournant du XIVe siècle, alors que la peste noire frappe le royaume et que la guerre de Cent Ans ravage les campagnes, la sainteté française entre dans une période plus discrète. Il faudra attendre le siècle suivant pour qu'une figure nouvelle, inattendue, vienne bouleverser l'histoire spirituelle et politique du royaume.

Les figures de la Contre-Réforme et du Grand Siècle (XVIe-XVIIIe)

Le XVIe siècle français est traversé par les guerres de religion et par l'ébranlement profond que la Réforme protestante imprime à toute la chrétienté occidentale. Mais il est aussi celui d'un renouveau catholique d'une ampleur , dont la France devait devenir, après l'Italie tridentine, le principal foyer. Le concile de Trente (1545-1563) trouva en terre française ses interprètes les plus fervents et ses applications les plus fécondes. Une nouvelle génération de saints, formés à l'humanisme dévot et à la spiritualité ignatienne, donna au catholicisme français un visage à la fois exigeant et accueillant, mystique et social.

Saint François de Sales (1567-1622), évêque de Genève, résidant à Annecy depuis que la cité calviniste lui était fermée, en est la figure inaugurale. Son Introduction à la vie dévote, publiée en 1609, opéra une révolution silencieuse : pour la première fois dans l'histoire de la spiritualité catholique, un grand maître affirmait que la sainteté est accessible à tous les états de vie, et non aux seuls religieux. « La dévotion », écrit-il, « doit être différemment exercée par le gentilhomme, par l'artisan, par le valet, par le prince, par la veuve, par la fille, par la mariée. » Cette démocratisation de la sainteté, que Henri Bremond a admirablement analysée dans son Histoire littéraire du sentiment religieux en France, marque l'acte de naissance de la spiritualité moderne. Pie IX proclamera François de Sales docteur de l'Église en 1877, sous le titre de docteur de l'amour divin. Avec sainte Jeanne de Chantal, il fonde en 1610 l'ordre de la Visitation, dont le rayonnement spirituel s'étendra durant tout le Grand Siècle.

Saint Vincent de Paul (1581-1660) en fut le complément social. Aumônier des galères, fondateur de la Congrégation de la Mission (Lazaristes) en 1625 et, avec sainte Louise de Marillac, des Filles de la Charité en 1633, il inventa une charité organisée, méthodique, infatigable, qui transforma le visage de la France des pauvres. « La charité est inventive jusqu'à l'infini », disait-il. Enfants trouvés de Paris, galériens, malades des Hôtels-Dieu, mendiants des rues, formation du clergé rural : aucun champ de la misère ne lui resta étranger. Sa canonisation en 1737 et sa proclamation par Léon XIII, en 1885, comme patron universel des œuvres charitables consacrent une intuition spirituelle dont l'actualité demeure intacte.

Le Grand Siècle français fut aussi celui d'une mystique d'une intensité rare. Madame Acarie (Marie de l'Incarnation, 1566-1618), introductrice du Carmel thérésien en France, rassembla autour d'elle, dans son hôtel parisien, ce que Bremond a nommé « le cénacle mystique », Bérulle, Vincent de Paul jeune, François de Sales de passage. Marie de l'Incarnation Guyart (1599-1672), ursuline missionnaire au Canada, donna à la Nouvelle-France ses fondements spirituels et ses premières écoles. Mais c'est sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), visitandine de Paray-le-Monial, qui devait infléchir le plus durablement la piété française. Les apparitions du Christ qu'elle reçut entre 1673 et 1675, et le message de la dévotion au Sacré-Cœur qui en émana, suscitèrent une forme nouvelle de piété, christocentrique, réparatrice, intime, qui devait, après bien des résistances, conquérir la France entière au XIXe siècle et culminer dans la consécration nationale au Sacré-Cœur de Montmartre après 1873.

Le XVIIIe siècle, pourtant marqué par la sécularisation des Lumières, ne fut pas sans saints. Mais c'est au seuil du siècle suivant qu'apparut l'une des plus rayonnantes figures sacerdotales de toute l'histoire de l'Église : saint Jean-Marie Vianney, le curé d'Ars (1786-1859). Curé d'un village obscur de la Dombes, confesseur infatigable, jusqu'à dix-sept heures par jour à la fin de sa vie, ascète d'une rudesse évangélique, doté d'un charisme de discernement qui fit accourir vers lui des dizaines de milliers de pénitents venus de toute l'Europe, il incarna avec une intensité bouleversante l'idéal sacerdotal posé par le concile de Trente. Pie XI le proclama, en 1929, patron universel des curés. Sa canonisation, en 1925, vint sanctionner ce que Bernanos, dans le Journal d'un curé de campagne, devait porter à la dignité littéraire suprême : la sainteté du prêtre rural, cachée, monotone, héroïque.

Les apparitions mariales du XIXe siècle : France, fille aînée de l'Église

Aucun siècle, dans toute l'histoire chrétienne, n'a connu pareille concentration d'apparitions mariales sur un même territoire national. De 1830 à 1871, en l'espace de quarante ans, la France voit se succéder quatre cycles d'apparitions reconnues par l'Église, rue du Bac, La Salette, Lourdes, Pontmain, auxquels s'ajoutent de nombreux phénomènes mineurs. Ce « siècle marial français », comme l'a nommé Yves Chiron, ne saurait être dissocié du contexte historique : la France révolutionnaire et postrévolutionnaire est le théâtre d'une lutte spirituelle d'une intensité sans précédent, où la déchristianisation jacobine, le concordat napoléonien, la Restauration, les régimes successifs du XIXe siècle se succèdent sans qu'une stabilité religieuse durable parvienne à s'établir. C'est dans ce contexte que la Vierge, selon la lecture catholique de ces événements, multiplia les signes adressés à la « fille aînée de l'Église ».

Le cycle s'ouvre rue du Bac, à Paris, le 27 novembre 1830. Sainte Catherine Labouré, jeune novice des Filles de la Charité, la congrégation de Vincent de Paul, reçoit dans la chapelle de la maison-mère trois apparitions de la Vierge. Lors de la troisième, Marie lui demande de faire frapper une médaille portant l'invocation : « Ô Marie conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. » La diffusion de cette « Médaille miraculeuse » fut, dans les années qui suivirent, sans précédent dans l'histoire de la dévotion catholique : plus de cinq cents millions d'exemplaires en circulation à la fin du XIXe siècle. Catherine Labouré garda le secret de ses visions jusqu'à la fin de sa vie, vécue dans l'humilité la plus rigoureuse au sein de sa communauté. Elle ne fut canonisée qu'en 1947 par Pie XII. La chapelle de la rue du Bac demeure aujourd'hui l'un des hauts lieux de la dévotion mariale parisienne, où les pèlerins se succèdent silencieusement.

Seize ans plus tard, le 19 septembre 1846, sur un alpage du diocèse de Grenoble, deux jeunes bergers, Mélanie Calvat et Maximin Giraud, voient apparaître, en larmes, une « Belle Dame » qui leur confie un message d'appel à la conversion et à la pénitence, déplorant le blasphème, la profanation du dimanche et le relâchement religieux. La Salette, reconnue par l'évêque de Grenoble en 1851, devint rapidement un sanctuaire de portée nationale, et l'apparition donna lieu à une riche littérature spirituelle, parfois polémique, mais dont l'authenticité fut maintenue par le Saint-Siège.

Le sommet du cycle est atteint à Lourdes, en 1858. Du 11 février au 16 juillet de cette année, sainte Bernadette Soubirous, fille d'un meunier ruiné de la cité bigourdane, voit dix-huit fois apparaître, dans la grotte de Massabielle, une « Dame » d'une beauté surnaturelle. Lors de la seizième apparition, le 25 mars 1858, fête de l'Annonciation, la Dame révèle son nom dans le dialecte pyrénéen de Bernadette : Que soy era Immaculada Councepciou, « Je suis l'Immaculée Conception ». Or le dogme de l'Immaculée Conception venait d'être proclamé par Pie IX quatre ans plus tôt, le 8 décembre 1854 ; et Bernadette, illettrée, n'en avait jamais entendu parler. Ce détail théologique, autant que l'humilité héroïque de la voyante, emporta la conviction de l'Église. Bernadette, devenue religieuse à Saint-Gildard de Nevers, mourut en 1879 dans la souffrance et l'abandon. Elle fut canonisée en 1933 par Pie XI. Lourdes est aujourd'hui le premier sanctuaire marial du monde par l'affluence : six millions de pèlerins chaque année, dont des dizaines de milliers de malades.

Le cycle s'achève à Pontmain, en Mayenne, le 17 janvier 1871, en pleine guerre franco-prussienne. Quatre enfants voient dans le ciel étoilé apparaître une « Belle Dame » portant un message de paix : « Mais priez, mes enfants, Dieu vous exaucera en peu de temps. » L'avancée prussienne s'arrête le lendemain à Laval, et l'armistice est signé onze jours plus tard. L'apparition fut reconnue dès 1872 par l'évêque de Laval. Pontmain demeure un sanctuaire de la prière pour la paix.

Ce cycle marial fit de la France, durant tout le XIXe siècle, un laboratoire spirituel sans équivalent. Il nourrit une théologie mariale renouvelée, prépara l'épanouissement de la dévotion thérésienne, et inscrivit dans la géographie spirituelle nationale des hauts lieux dont le rayonnement n'a pas cessé depuis.

Les Docteurs de l'Église français

L'Église catholique a, depuis Boniface VIII en 1295, conféré à un petit nombre de saints le titre de doctor Ecclesiae, réservé à ceux dont la doctrine, l'éminente sainteté et la déclaration pontificale conjuguées en font des maîtres universels de la foi. La France compte, parmi les trente-sept docteurs reconnus à ce jour, cinq figures issues de son sol, auxquels il faut ajouter saint Irénée de Lyon, dont l'épiscopat lyonnais en fait, au plein sens, un docteur de la Gaule chrétienne, proclamé docteur de l'unité par le pape François en 2022.

Saint Hilaire de Poitiers (vers 315-367) fut proclamé docteur le 13 mai 1851 par Pie IX. Son De Trinitate, rédigé pendant son exil en Phrygie, demeure le premier grand traité trinitaire de langue latine, modèle de précision théologique et de souffle mystique. Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) reçut le titre de Pie VIII le 20 août 1830, sous l'épithète de Doctor mellifluus ; ses Sermons sur le Cantique et son traité De diligendo Deo fondent toute la mystique cistercienne et nourrissent encore les théologies contemporaines de l'amour. Saint François de Sales (1567-1622) fut proclamé docteur le 16 novembre 1877, également par Pie IX, comme docteur de la spiritualité des laïcs.

Sainte Thérèse de Lisieux (1873-1897) reçut ce titre le 19 octobre 1997, au terme d'une procédure voulue par Jean-Paul II. Plus jeune docteur de toute l'histoire de l'Église, vingt-quatre ans à sa mort, et seulement trois années de vie religieuse pleinement consciente, troisième femme à recevoir cet honneur après Thérèse d'Ávila et Catherine de Sienne, elle est la patronne secondaire de la France et copatronne universelle des missions. Sa « petite voie », exposée dans l'Histoire d'une âme, a renouvelé la spiritualité catholique du XXe siècle en montrant que la sainteté évangélique se joue dans la fidélité aux plus humbles devoirs quotidiens, vécus dans l'amour. Saint Irénée de Lyon (vers 130-202), enfin, proclamé doctor unitatis par le pape François le 21 janvier 2022, vient parachever cette série en y inscrivant le plus ancien des Pères de la Gaule, dont l'Adversus haereses reste une référence majeure de la théologie patristique.

Jeanne d'Arc, patronne secondaire de la France

Sainte Jeanne d'Arc (1412-1431) occupe, dans l'hagiographie française, une place absolument singulière. Aucune autre figure de la sainteté nationale ne conjoint à ce point la dimension spirituelle, militaire, politique et mystique. Bergère de Domrémy, en Lorraine, elle entend dès l'âge de treize ans, en 1425, les voix de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, qui lui révèlent sa mission : libérer le royaume occupé par les Anglais et faire sacrer le dauphin Charles à Reims. Quittant son village en 1429, elle obtient une escorte jusqu'à Chinon, où elle reconnaît Charles VII parmi ses courtisans. Examinée par les théologiens de Poitiers, qui ne trouvent rien à redire à sa foi, elle reçoit le commandement d'une armée et lève le siège d'Orléans le 8 mai 1429, date qui demeure, aujourd'hui encore, célébrée chaque année par la cité ligérienne.

Le sacre de Charles VII à Notre-Dame de Reims, le 17 juillet 1429, accomplit la mission essentielle de Jeanne. Capturée à Compiègne en 1430, livrée aux Anglais, jugée à Rouen par un tribunal ecclésiastique présidé par Pierre Cauchon, condamnée pour hérésie et relapse, elle est brûlée vive sur la place du Vieux-Marché le 30 mai 1431. Son procès en révision, ouvert dès 1455 sous l'autorité de Calixte III, la réhabilite pleinement en 1456. Béatifiée par Pie X en 1909, canonisée par Benoît XV le 16 mai 1920, elle est proclamée patronne secondaire de la France en 1922. Sa fête, fixée au deuxième dimanche de mai, demeure une fête nationale française. Charles Péguy, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, en a donné l'expression poétique la plus haute.

Le vœu de Louis XIII (1638) : la France consacrée à la Vierge

Le 10 février 1638, à Saint-Germain-en-Laye, le roi Louis XIII signe l'acte par lequel il « consacre » sa personne, son État, sa couronne et ses sujets à la Vierge Marie, prenant pour patronne principale du royaume Notre-Dame de l'Assomption. Il prescrit qu'en l'honneur de cette consécration, soit célébrée chaque année, dans toutes les paroisses du royaume, le 15 août, jour de l'Assomption, une procession solennelle. Le vœu était à la fois acte d'action de grâce, la naissance attendue du futur Louis XIV étant alors espérée, et acte d'offrande politique. Il s'inscrivait dans une tradition mariale française beaucoup plus ancienne, dont les cathédrales gothiques dédiées à Notre-Dame, dressées au XIIe et XIIIe siècles, témoignaient déjà avec éclat.

Notre-Dame de Paris, comme Notre-Dame de Chartres, comme Notre-Dame de Reims, comme Notre-Dame d'Amiens, attestent depuis huit siècles que la France entretient avec la Vierge un rapport singulier. Le vœu de 1638 ne fait que formaliser, au plan politique, ce que la dévotion populaire vivait depuis longtemps. Sa persistance, à travers les vicissitudes des régimes politiques, demeure un fait remarquable : la fête nationale du 15 août, instituée par Napoléon Ier sur cette base et confirmée comme jour férié par la République, témoigne aujourd'hui encore, dans le calendrier civil français, de cet héritage. Chaque année, dans des centaines de paroisses, la procession du vœu est encore célébrée.

Sanctuaires et pèlerinages français vivants aujourd'hui

La France contemporaine demeure, malgré la sécularisation qui marque son XXe siècle, l'une des terres de pèlerinage les plus actives du monde catholique. Lourdes, sanctuaire majeur de la Vierge depuis les apparitions de 1858, accueille chaque année six millions de pèlerins, dont près de cent mille malades pris en charge par les hospitalités diocésaines. Lisieux, où repose sainte Thérèse, est le deuxième sanctuaire français avec trois millions de visiteurs annuels ; la basilique Sainte-Thérèse, consacrée en 1954, est l'une des plus vastes églises bâties au XXe siècle. Ars-sur-Formans, le village du saint Curé, accueille encore cinq cent mille pèlerins par an, dont une part notable de prêtres venus du monde entier puiser à la source du sacerdoce vianneyen.

Paray-le-Monial, lieu des apparitions du Sacré-Cœur à sainte Marguerite-Marie, demeure depuis le XVIIe siècle un foyer spirituel d'une intensité rare ; les sessions d'été de la communauté de l'Emmanuel y rassemblent chaque année plusieurs dizaines de milliers de fidèles. La chapelle de la rue du Bac, à Paris, voit défiler quotidiennement des milliers de visiteurs venus se recueillir sur le lieu des apparitions à sainte Catherine Labouré et acquérir la Médaille miraculeuse. Le Mont-Saint-Michel, sanctuaire archangélique fondé au VIIIe siècle, reste l'un des plus grands lieux de pèlerinage médiéval encore actif.

Le Puy-en-Velay, point de départ historique de la via Podiensis vers Saint-Jacques-de-Compostelle, voit chaque année des dizaines de milliers de pèlerins reprendre la route millénaire. Vézelay, où prêcha saint Bernard la deuxième croisade en 1146, demeure une étape majeure du chemin compostellan français. Conques, Rocamadour, Sainte-Anne-d'Auray en Bretagne, Notre-Dame de la Garde à Marseille, Notre-Dame du Laus dans les Hautes-Alpes, la liste des sanctuaires français vivants serait sans fin. Cette densité spirituelle, qu'aucune autre nation européenne ne présente avec la même richesse, fait du territoire français un « cinquième Évangile » écrit dans la pierre, dans les routes et dans la prière silencieuse de ceux qui les parcourent encore.

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Questions fréquentes

Combien y a-t-il de saints français canonisés ?

Plusieurs centaines de saints d'origine française ont été officiellement canonisés depuis le IIIe siècle, auxquels s'ajoutent plusieurs milliers de bienheureux, vénérables et serviteurs de Dieu en cours de procès. Le nombre exact varie selon les critères retenus, sont-ce les saints nés en France, ceux qui y ont vécu, ceux qui y sont morts ? L'Acta Sanctorum des Bollandistes recense, à elle seule, plusieurs milliers de notices hagiographiques touchant la France.

Qui est la patronne de la France ?

La patronne principale de la France est Notre-Dame de l'Assomption, en vertu du vœu de Louis XIII signé le 10 février 1638. Deux patronnes secondaires lui sont associées : sainte Jeanne d'Arc, déclarée telle par Pie XI en 1922, et sainte Thérèse de Lisieux, copatronne déclarée par Pie XII en 1944.

Combien la France compte-t-elle de docteurs de l'Église ?

Cinq saints français portent officiellement le titre de docteur de l'Église : saint Hilaire de Poitiers (proclamé en 1851), saint Bernard de Clairvaux (1830), saint François de Sales (1877) et sainte Thérèse de Lisieux (1997). À ces quatre figures s'ajoute saint Irénée de Lyon, proclamé docteur de l'unité par le pape François en 2022.

Quel est le seul roi de France canonisé ?

Saint Louis IX (1214-1270), neuvième roi capétien, est le seul roi de France à avoir été canonisé. La cérémonie fut prononcée par le pape Boniface VIII en 1297, vingt-sept ans seulement après la mort du souverain à Tunis lors de la huitième croisade.

Quelles sont les principales apparitions mariales reconnues en France ?

Quatre grandes apparitions mariales reconnues officiellement par l'Église ont eu lieu en France au XIXe siècle : rue du Bac à Paris en 1830 (sainte Catherine Labouré), La Salette en 1846, Lourdes en 1858 (sainte Bernadette Soubirous) et Pontmain en 1871. Ces événements firent du XIXe siècle français un cycle marial sans précédent dans l'histoire chrétienne.

Quels sont les plus grands sanctuaires français aujourd'hui ?

Lourdes accueille chaque année six millions de pèlerins, ce qui en fait le premier sanctuaire marial mondial. Lisieux, dédié à sainte Thérèse, en reçoit trois millions. Ars, village du saint Curé, environ cinq cent mille. À ces trois grands lieux s'ajoutent Paray-le-Monial, la rue du Bac, le Mont-Saint-Michel, Le Puy-en-Velay, Vézelay, Rocamadour et de nombreux autres sanctuaires diocésains.

Pourquoi la France est-elle appelée « fille aînée de l'Église » ?

L'expression remonte au moins au XVe siècle et s'enracine dans le baptême de Clovis à Reims (496), qui fit du roi des Francs le premier souverain barbare à embrasser le catholicisme romain, alors que les autres royaumes germaniques étaient ariens. La formule fut consacrée par les papes du XIXe siècle, Léon XIII, comme une reconnaissance du rôle historique de la France dans la défense et la diffusion de la foi catholique.

Quelle est la fête nationale mariale de la France ?

Le 15 août, fête de l'Assomption de la Vierge Marie, demeure depuis le vœu de Louis XIII en 1638 la fête nationale mariale de la France. Elle est restée jour férié dans le calendrier civil français à travers tous les régimes politiques depuis quatre siècles.

Sources

  • Bollandistes, Acta Sanctorum, Anvers puis Bruxelles, depuis 1643, corpus hagiographique critique de référence
  • Hippolyte Delehaye, Les Légendes hagiographiques, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1905 (rééd. 1973)
  • André Vauchez, La Sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 1981
  • Jean Delumeau, Le Catholicisme entre Luther et Voltaire, Paris, PUF, 1971 ; Rassurer et protéger, Paris, Fayard, 1989
  • Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, 11 vol., Paris, Bloud et Gay, 1916-1933
  • Étienne Gilson, La Théologie mystique de saint Bernard, Paris, Vrin, 1934
  • Jacques Fontaine, Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, Sources Chrétiennes nº 133-135, Paris, Cerf, 1967-1969
  • Yves Chiron, Enquête sur les apparitions de la Vierge, Paris, Perrin-Mame, 1995
  • René Laurentin, Lourdes : documents authentiques, 7 vol., Paris, Lethielleux, 1957-1966

Voir aussi : idées de cadeaux de baptême (médaille du saint patron, croix, missel).