Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) : le docteur angélique et la synthèse catholique

Par Frère Bénézet du Pradel, o.s.b., moine bénédictin, historien de la théologie médiévale

Il est peu d'hommes dont la pensée ait façonné l'Église latine avec la profondeur de Thomas d'Aquin. Né en 1225 au château de Roccasecca, mort le 7 mars 1274 dans l'abbaye cistercienne de Fossanova, ce moine dominicain au silence légendaire aura, en moins de cinquante années, opéré la plus vaste synthèse intellectuelle du Moyen Âge chrétien : unir la raison grecque à la foi révélée, Aristote à l'Évangile, la philosophie naturelle à la théologie sacrée. Canonisé en 1323, proclamé docteur de l'Église en 1567, érigé en maître officiel du catholicisme par Léon XIII en 1879, il demeure ce que l'histoire a nommé Doctor Angelicus, le docteur angélique, et la colonne vertébrale de la pensée catholique.

I. Roccasecca, 1225 : un enfant de la haute noblesse du Regno

Thomas naît au tout début de l'année 1225, la date du 28 janvier, souvent avancée, relève de la tradition liturgique plus que d'une certitude archivistique, dans la forteresse de Roccasecca, entre Rome et Naples, à la frontière incertaine qui sépare les États pontificaux du royaume de Sicile de Frédéric II Hohenstaufen. Il est le septième et dernier fils de Landolfo d'Aquino, comte d'Aquin, et de Théodora de Théate, issue d'une branche de la noblesse normande installée depuis la conquête. Les Aquin sont des vassaux d'Empire, riches en terres, influents à la cour impériale, alliés par le sang à l'empereur lui-même. L'enfant, dans l'ordre des fils cadets, est destiné selon l'usage féodal à l'Église, non pas comme moine obscur, mais comme dignitaire : la famille espère qu'il coiffera un jour la mitre abbatiale de Montecassino, la plus et la plus opulente des abbayes bénédictines de la chrétienté latine.

Cette ambition dynastique éclaire tout le drame de sa jeunesse. Les Aquin ne voient pas en Thomas un homme de Dieu, mais un instrument de promotion lignagère. Dans la logique de la noblesse du Regno, un abbé de Montecassino pèse autant qu'un prince et verse des revenus considérables à sa parentèle. On envoie donc l'enfant, à peine âgé de cinq ans, vers 1230 ou 1231, comme oblat au Mont-Cassin. Il y reçoit une première formation sous la règle de saint Benoît : chant grégorien, lecture de la Vulgate, initiation au trivium, et surtout ce silence monastique qui marquera durablement sa manière d'être. Les chroniqueurs du couvent racontent qu'il interrogeait déjà ses maîtres : Qu'est-ce que Dieu ? Question qu'il ne cessera jamais de poser, et dont la Somme théologique tout entière sera la réponse.

Il faut, pour comprendre ce qui se joue à Roccasecca, se rappeler la configuration politique du temps. La vallée du Liri, où se dresse le château, est une zone de frontière contestée entre l'Empire et la Papauté. Frédéric II, cousin éloigné des Aquin, mène alors sa grande querelle avec Grégoire IX, puis avec Innocent IV. Thomas, enfant, voit passer sur les routes des convois militaires, des émissaires pontificaux, des moines chassés de leurs abbayes. Il naît dans une Italie où le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se disputent chaque pierre. De cette enfance au milieu des hommes d'armes, il gardera l'habitude d'une certaine rudesse physique, sa haute taille, son embonpoint, sa lenteur, et un sens aigu de la distinction des ordres, qu'il théorisera plus tard dans ses traités sur le prince et la loi.

II. Naples 1239-1244 : la rencontre avec Aristote

En 1239, les troubles entre Frédéric II et le pape Grégoire IX entraînent l'expulsion de Thomas du Mont-Cassin. La famille l'envoie alors poursuivre ses études au studium generale fondé par l'empereur à Naples en 1224, la première université laïque d'Europe, conçue comme une machine de guerre intellectuelle contre Bologne papale. Thomas y passe cinq années décisives, de 1239 à 1244. Il y étudie les arts libéraux sous Pierre d'Irlande et Martin de Dacie, mais surtout il y découvre Aristote. Non pas le logicien déjà connu en Occident par l'Organon, mais l'Aristote intégral : la Physique, la Métaphysique, l'Éthique à Nicomaque, le De anima, nouvellement traduits de l'arabe et du grec, accompagnés des commentaires d'Averroès et d'Avicenne.

Cette rencontre est pour la chrétienté latine un séisme. Aristote propose une cosmologie complète, une anatomie de l'âme, une morale rationnelle, et tout cela sans la Révélation. Les autorités ecclésiastiques de Paris interdisent en 1210, puis en 1231, la lecture publique du Stagirite ; on le tient pour dangereux, potentiellement matérialiste. Mais Naples, terre impériale, est libre. Le jeune Thomas découvre là, à dix-huit ans, que la raison païenne peut aller fort loin dans la connaissance du réel, plus loin peut-être qu'on ne l'avait cru depuis saint Augustin. Le programme d'une vie s'esquisse : ce qui est vrai chez Aristote ne peut contredire ce qui est vrai dans l'Évangile, puisque la vérité est une. Il faudra montrer comment.

C'est à Naples également qu'il rencontre les Frères Prêcheurs, l'ordre fondé vingt ans plus tôt par saint Dominique. Ces religieux d'un genre nouveau, mendiants, itinérants, voués à la prédication et à l'étude, fascinent le jeune homme. Ils portent l'habit blanc et noir dans les rues, prêchent sur les places, vivent de la charité publique, et font de la théologie un apostolat. Contre la tentation du repli abbatial, ils choisissent la ville, le marché, la langue vivante. L'ordre ne possède ni terres ni rentes : il vit de la quête quotidienne. Sa seule richesse est sa bibliothèque, sa seule œuvre est la doctrina sacra. En 1244, à l'âge de dix-neuf ans, Thomas demande son admission chez les Dominicains. Il choisit la pauvreté volontaire contre l'opulence bénédictine, la parole donnée au peuple contre l'office chanté loin du monde. Ce choix fait de lui, aux yeux des Aquin, un renégat.

III. L'entrée chez les Dominicains (1244) : un combat familial

La décision de Thomas frappe sa famille comme un scandale. Devenir bénédictin de Montecassino, c'était devenir seigneur ; devenir dominicain, c'était embrasser la mendicité, renoncer au nom, à la bannière, aux revenus. Sa mère Théodora, tenant à ce mariage d'honneur avec l'Église noble, fait enlever son fils par ses frères aînés, Rinaldo et Landolfo, chevaliers de l'Empereur, alors qu'il se rendait vers Paris sous escorte dominicaine. On le ramène à Roccasecca, puis au château familial de Monte San Giovanni Campano, où il restera séquestré près d'un an, de l'été 1244 au printemps 1245.

L'épisode est resté célèbre. Les frères, pour briser sa vocation, introduisent dans sa chambre une courtisane ; Thomas, dit la tradition, la chasse avec un tison ardent arraché au feu, puis trace de ce tison une croix sur la porte et s'endort en paix. La scène est trop belle pour n'être pas en partie légendaire, mais elle exprime une vérité biographique plus profonde : l'homme qui écrira sur la chasteté les pages les plus fines de la Secunda Secundae a fait très tôt, et dans la chair, l'expérience du choix radical. Il utilise sa captivité pour travailler : il lit la Bible tout entière, mémorise les Sentences de Pierre Lombard, et reçoit en contrebande des livres envoyés par ses frères dominicains. Sa sœur Marotta, touchée par sa constance, intercède ; sa mère, finalement vaincue, lui permet de s'évader par une fenêtre au moyen d'un panier. Il rejoint l'ordre à Naples, puis part pour Paris.

IV. Paris et Cologne sous Albert le Grand : la formation du maître

À Paris, entre 1245 et 1248, Thomas est l'élève d'Albert le Grand, dominicain souabe, encyclopédiste prodigieux, le seul maître alors capable d'embrasser tout le savoir disponible, théologie, philosophie, sciences de la nature, alchimie, zoologie. Quand Albert est envoyé en 1248 fonder le studium generale dominicain de Cologne, il emmène Thomas avec lui. Les deux hommes travailleront côte à côte quatre années, à commenter Aristote et Denys l'Aréopagite.

Un mot circule alors sur le compte du jeune étudiant, massif, taciturne, que ses condisciples surnomment le bœuf muet de Sicile. Albert, qui a mesuré son élève, répond avec cette phrase prophétique rapportée par Guillaume de Tocco : « Nous l'appelons le bœuf muet, mais ses mugissements retentiront un jour dans le monde entier. » Le jugement s'accomplira. En 1252, Albert recommande Thomas à l'université de Paris pour y occuper l'une des deux chaires dominicaines. Il y est lecteur biblique, puis bachelier sententiaire commentant Pierre Lombard, puis, en 1256, à trente et un ans, magister in sacra pagina, maître en théologie, le plus jeune de son temps à accéder à cette dignité.

Son premier magistère parisien (1252-1259) se déroule en pleine tempête universitaire : Guillaume de Saint-Amour et les séculiers contestent la légitimité des ordres mendiants à enseigner. Thomas, avec Bonaventure côté franciscain, défendra pied à pied la place des Prêcheurs à l'Université. De cette époque datent le Commentaire des Sentences, les Questions disputées sur la vérité, l'opuscule Contra impugnantes Dei cultum. Il quitte Paris en 1259, rappelé en Italie : il enseignera tour à tour à Orvieto auprès de la Curie pontificale d'Urbain IV, puis à Rome (1265-1268) où il fonde le studium personale de Sainte-Sabine et commence, en cette année 1266, la rédaction de son œuvre majeure.

Un second magistère parisien l'appellera de 1269 à 1272, honneur rarissime, car l'usage universitaire voulait qu'on ne tînt la chaire qu'une seule fois. Si l'ordre rappelle Thomas, c'est que Paris est redevenue un champ de bataille : l'averroïsme latin de Siger de Brabant menace l'orthodoxie, tandis qu'un retour à un augustinisme strict, mené par les théologiens franciscains autour de Jean Peckham, attaque le recours à Aristote. Thomas combat sur les deux fronts. Il démontre aux averroïstes qu'Aristote bien lu ne conduit pas à leur doctrine ; il démontre aux augustiniens que la philosophie naturelle est nécessaire à la théologie. Cette double joute, menée avec une sérénité de géomètre, est peut-être le sommet de sa carrière enseignante. Ses Questions quodlibétales de ces années portent la trace de débats parfois violents, où Thomas répondait séance tenante à toute question posée par l'auditoire.

V. La Somme théologique (1266-1273) : architecture d'une cathédrale de papier

La Summa theologiae, commencée en 1266 et demeurée inachevée à sa mort, est conçue comme un manuel pour les commençants, ad eruditionem incipientium, écrit-il dans le prologue. Cette humilité est trompeuse : c'est en réalité la plus vaste architecture doctrinale jamais tentée par l'Occident. Trois parties, cinq cent douze questions, environ trois mille articles, chacun bâti selon la méthode scolastique stricte : énoncé d'objections, argument en sens contraire (sed contra), corps de la réponse (respondeo dicendum), solution des objections.

La Prima Pars traite de Dieu, de la Trinité, de la création, des anges et de l'homme. La Secunda Pars, divisée en deux (Prima Secundae et Secunda Secundae), examine le retour de la créature à Dieu par l'agir moral : béatitude, passions, habitus, loi, grâce, vertus théologales et cardinales, états de vie. La Tertia Pars, consacrée au Christ et aux sacrements, s'interrompt en 1273 à la question 90 du traité de la pénitence. Les disciples la compléteront par un Supplementum tiré du Commentaire des Sentences de jeunesse.

Ad primum sic procedendum videtur quod sacra doctrina non sit necessaria…, « On procède ainsi au premier article : il semble que la doctrine sacrée ne soit pas nécessaire. » Première ligne de la Somme théologique, question 1, article 1. Thomas ouvre son œuvre par une objection. Il ne commence pas par affirmer, il commence par laisser la raison contester la foi, puis il répond.

La méthode est elle-même une thèse. En faisant parler l'adversaire d'abord, Thomas affirme que la foi n'a rien à craindre de l'intelligence ; qu'elle se laisse interroger ; qu'elle grandit de l'épreuve de la raison. Il n'y a pas chez lui de théologie autoritaire : il y a une théologie qui argumente, qui écoute, qui répond. C'est ce tempérament dialectique, hérité d'Abélard et porté à son accomplissement, qui fait du thomisme une pensée ouverte et non un catéchisme verrouillé.

Il convient aussi de souligner la matérialité extraordinaire de cette œuvre. Thomas dictait à plusieurs secrétaires à la fois, les chroniqueurs parlent de trois ou quatre copistes simultanés, passant d'un sujet à l'autre sans perdre le fil. Il travaillait debout, après l'office de matines, dans le silence d'avant l'aube. Sa mémoire était telle qu'il citait de tête les Pères latins, Denys, Jean Damascène, Averroès, et des pans entiers de la Glose ordinaire. Cette prodigalité de production, environ huit millions de mots conservés, ne doit pas masquer l'unité profonde : chaque ligne procède d'une même vision métaphysique, celle de l'être créé recevant de Dieu son acte d'exister (esse) comme le don le plus radical.

VI. Les cinq voies : démontrer Dieu par la raison

Au cœur de la Prima Pars, question 2, article 3, figure le passage le plus célèbre de toute la théologie catholique : les quinque viae, les cinq chemins qui mènent à affirmer l'existence de Dieu par la raison naturelle seule, sans recours à la Révélation. Thomas refuse en effet l'argument ontologique d'Anselme, l'idée de Dieu ne suffit pas, dit-il, à prouver l'existence de Dieu, et préfère remonter des effets sensibles à leur cause.

La première voie part du mouvement : tout ce qui est mû est mû par un autre ; il faut donc un premier moteur non mû, et hoc omnes intelligunt Deum, et c'est ce que tous appellent Dieu. La deuxième voie suit la chaîne des causes efficientes : aucune série de causes subordonnées ne peut remonter à l'infini, il faut une cause première. La troisième voie considère le contingent et le nécessaire : si tout ce qui existe pouvait ne pas être, il y aurait eu un temps où rien n'aurait été, or quelque chose est ; il existe donc un Être nécessaire par soi. La quatrième voie s'élève des degrés de perfection : plus et moins supposent un maximum qui en est la cause. La cinquième voie, dite ex gubernatione rerum, observe que les êtres sans connaissance agissent pour une fin ; il faut donc une intelligence ordonnatrice qui les dirige.

Ces cinq voies ne se veulent pas des preuves mathématiques : elles sont des viae, des chemins, des indications rationnelles vers ce que la foi tient par ailleurs. Elles affirment une chose capitale : l'existence de Dieu n'est pas seulement objet de croyance, elle est accessible à l'intelligence humaine laissée à ses propres forces. C'est la dignité de la raison que Thomas défend ici, contre tout fidéisme. Dieu se laisse deviner par la nature qu'il a faite ; la foi ne supprime pas la raison, elle l'achève.

VII. La synthèse foi-raison : Aristote baptisé

Représentation peinte de saint Thomas d'Aquin (1225-1274), dominicain italien, docteur angélique de l'Église, auteur de la Somme théologique et architecte de la synthèse entre raison aristotélicienne et foi catholique.
Saint Thomas d'Aquin, docteur angélique, auteur de la Somme théologique, sommet de la scolastique chrétienne. Carlo Crivelli, Public domain, via Wikimedia Commons

L'entreprise centrale de Thomas, celle pour laquelle il demeure le maître de la pensée catholique, est la réconciliation de la foi chrétienne et de la philosophie aristotélicienne. Au XIIIᵉ siècle, l'enjeu est brûlant : Aristote arrive en Occident avec le commentaire d'Averroès, qui en fait une doctrine de l'éternité du monde, de l'unité de l'intellect agent, et donc de l'impossibilité d'une âme individuelle immortelle. Ce courant, dit averroïsme latin, est porté à Paris par Siger de Brabant et Boèce de Dacie. Il soutient la fameuse double vérité : ce qui est vrai en philosophie peut être faux en théologie, et réciproquement.

Thomas refuse absolument cette fracture. La vérité est une parce que Dieu est un ; elle ne peut se contredire. Il rédige en 1270 le De unitate intellectus contra averroistas, déclaration de guerre philosophique. Contre les averroïstes, il maintient que chaque homme a son âme propre, immatérielle, immortelle, créée directement par Dieu. Contre les augustiniens hostiles à Aristote, il montre que le Stagirite, purifié de ses scories et lu à la lumière de la foi, fournit à la théologie les outils conceptuels qu'elle attendait : matière et forme, puissance et acte, substance et accident, cause efficiente et cause finale. Aristote devient ainsi, sous la main de Thomas, ce que le Moyen Âge appellera le Philosophe, tout court.

Derrière cet adage venu d'Anselme mais repris par toute la tradition, credo ut intelligam, je crois pour comprendre, Thomas ajoute une conviction symétrique : intelligo ut credam, je comprends pour mieux croire. La philosophie n'est pas une rivale de la théologie ; elle en est la servante, philosophia ancilla theologiae, non au sens d'une domesticité humiliée, mais au sens d'une auxiliaire libre qui prépare les voies. La raison fait ce qu'elle peut ; la foi fait le reste. Entre les deux, aucune rupture, aucune méfiance, mais une hiérarchie ordonnée où la créature toute entière retourne à son Créateur.

Ce projet n'a pas été accepté sans combat, même au sein de l'Église. Trois ans seulement après la mort de Thomas, en mars 1277, l'évêque de Paris Étienne Tempier publie une liste de 219 propositions condamnées, dont plusieurs visent directement des thèses thomasiennes, sur l'unité de la forme substantielle et sur les limites de la puissance divine. La même année, Robert Kilwardby, dominicain devenu archevêque de Canterbury, promulgue une condamnation similaire à Oxford. Pendant près de cinquante ans, le thomisme sera ainsi contesté dans l'Église même, porté pourtant par l'ordre des Prêcheurs qui fait du maître un étendard. Il faudra la canonisation de 1323 pour que l'évêque de Paris Étienne Bourret, en 1325, lève officiellement les condamnations de son prédécesseur, déclarant solennellement qu'on ne saurait tenir pour hérétique ce qu'un saint canonisé a enseigné. L'épisode mérite d'être rappelé : la synthèse thomasienne ne s'est pas imposée par force d'évidence, elle s'est imposée par la sainteté de son auteur jointe à la vigueur de son école.

VIII. La loi naturelle : fondement du droit catholique

L'un des apports les plus durables de Thomas à la civilisation occidentale est sa théorie de la loi. Dans les questions 90 à 108 de la Prima Secundae, il distingue quatre niveaux : la loi éternelle, qui est la raison divine gouvernant l'univers ; la loi naturelle, qui est la participation de la créature rationnelle à cette loi éternelle ; la loi humaine, qui est l'application contingente de la loi naturelle aux circonstances des cités ; la loi divine positive, qui est la Révélation biblique.

La loi naturelle est la fondement. Elle énonce que le bien doit être fait et le mal évité, que l'être doit être conservé, que l'on doit vivre en société et chercher la vérité sur Dieu. Ces préceptes ne sont pas décrétés arbitrairement par Dieu : ils découlent de ce que l'homme est. Une loi humaine qui s'en écarte n'est plus une loi, mais une corruption de loi, lex iniusta non est lex, une loi injuste n'est pas une loi. Cette doctrine, par-delà les siècles, fondera la théorie catholique des droits de la personne, nourrira Suarez et Vitoria au XVIᵉ siècle, inspirera le droit international moderne, et reviendra sous d'autres formes dans les encycliques sociales de Léon XIII, de Pie XI et de Jean-Paul II.

Thomas ouvre ainsi un espace décisif : il y a une morale accessible à tout homme, chrétien ou non, par la lumière de la raison. Le musulman, le juif, le païen vertueux sont capables de bien agir parce qu'ils ont part à la loi naturelle. Cette intuition, qui fut celle des grands missionnaires dominicains auprès des peuples non chrétiens, Raymond de Peñafort, Bartolomé de Las Casas, fait du thomisme une pensée universelle, non pas sectaire.

La loi humaine positive, à son tour, reçoit de Thomas une définition qui fera fortune : ordinatio rationis ad bonum commune, ab eo qui curam communitatis habet, promulgata, ordonnance de la raison en vue du bien commun, promulguée par celui qui a la charge de la communauté. Quatre éléments conjoints : la raison, le bien commun, l'autorité légitime, la promulgation publique. Rien de cela ne relève de l'arbitraire. Le prince ne fait pas la loi, il la découvre et la formule ; il est sous la loi plus qu'au-dessus d'elle. Cette conception, en pleine époque des monarchies féodales, porte en germe tout le constitutionnalisme occidental : le pouvoir politique est limité par une norme qui le précède et le juge. De Thomas partent des lignes qui courent jusqu'à Montesquieu et jusqu'à la déclaration universelle de 1948.

IX. Naples 1272-1274 : le silence et la mort à Fossanova

En 1272, le chapitre général des Dominicains confie à Thomas la direction du studium generale de Naples, qu'il est chargé d'organiser à neuf pour l'ordre, en lien avec la jeune université royale. Il y retourne après un second magistère parisien (1269-1272) où il a affronté à nouveau la controverse averroïste et composé la Secunda Secundae. À Naples, il enseigne, il prie, il compose les derniers traités de la Tertia Pars. C'est là qu'il rédige aussi, à la demande du pape Urbain IV, l'office liturgique de la Fête-Dieu, dont le Pange lingua gloriosi, le Sacris solemniis, et surtout cette hymne Adoro te devote où la théologie la plus dense se fait prière la plus tendre.

Adoro te devote, latens Deitas, Quae sub his figuris vere latitas ; Tibi se cor meum totum subiicit, Quia te contemplans totum deficit., « Je t'adore avec ferveur, Déité cachée, qui sous ces figures te dissimules vraiment ; mon cœur tout entier se soumet à toi, car en te contemplant il défaille tout entier. »

Le Pange lingua gloriosi corporis mysterium, dont les deux dernières strophes forment le Tantum ergo chanté à la bénédiction du Saint Sacrement, condense en vers rimés la doctrine eucharistique la plus précise : Verbum caro panem verum Verbo carnem efficit, « le Verbe fait chair, par sa parole, du pain vrai fait sa chair ». Thomas traduit en poésie liturgique ce qu'il a démontré en prose scolastique : la transsubstantiation, où la substance du pain est changée en substance du corps du Christ, tandis que demeurent les seules espèces sensibles. Rarement la théologie la plus exigeante aura trouvé si belle forme chantée ; et il n'est pas indifférent que les hymnes les plus priées de la piété catholique depuis sept siècles soient l'œuvre d'un métaphysicien. C'est le signe que la spéculation la plus haute ne s'oppose pas à la dévotion la plus simple : chez Thomas, elles procèdent d'un même amour.

Le 6 décembre 1273, fête de saint Nicolas, alors qu'il célèbre la messe à la chapelle Saint-Nicolas du couvent dominicain de Naples, quelque chose se produit. Il pose la plume et n'écrit plus. À son compagnon Réginald de Piperno qui le presse de reprendre la Somme, il répond cette phrase bouleversante rapportée par Guillaume de Tocco : « Tout ce que j'ai écrit me paraît comme de la paille comparé à ce que j'ai vu. » Extase mystique, épuisement nerveux, début d'une affection cérébrale, l'histoire hésite. Thomas, lui, se tait.

Le 6 décembre 1273 marque donc la fin d'une œuvre et le début d'une énigme. Ceux qui ont connu Thomas savent qu'il n'exagère jamais. S'il dit que tout est paille, il faut le croire. On a pu parler d'accident vasculaire cérébral, il avait montré les signes d'une fatigue inquiétante dans les mois précédents, mais les témoins insistent sur la sérénité qui l'habite désormais. Il n'est ni prostré ni égaré : il est ailleurs. Les grands mystiques rhénans du siècle suivant, Maître Eckhart, Jean Tauler, Henri Suso, tous dominicains, verront dans cet épisode le sceau mystique apposé sur la synthèse scolastique. Le docteur angélique, au terme de ses raisonnements, rejoint la nuit silencieuse du pseudo-Denys.

En janvier 1274, Grégoire X le convoque au second concile de Lyon. Malade, il part pourtant. En chemin, sa tête heurte une branche d'arbre sur la route appienne ; il s'arrête à l'abbaye cistercienne de Fossanova, au sud de Rome. Il y demande qu'on lui lise le Cantique des Cantiques, se confesse, reçoit le viatique, et meurt le 7 mars 1274. Il a quarante-neuf ans. Les moines cisterciens gardent sa dépouille jalousement ; il faudra un ordre pontifical, cinquante ans plus tard, pour que ses restes rejoignent Toulouse, le berceau dominicain.

Jean XXII le canonise en Avignon le 18 juillet 1323, au terme d'un procès où furent recensés miracles et vertus héroïques. Saint Pie V, en 1567, le proclame docteur de l'Église, cinquième après les quatre grands docteurs latins, Ambroise, Jérôme, Augustin, Grégoire. Léon XIII, enfin, lui donnera la dignité ultime.

X. Aeterni Patris, 1879 : Thomas docteur du catholicisme moderne

Le 4 août 1879, dans un monde ébranlé par le positivisme, le matérialisme et le kantisme, Léon XIII publie l'encyclique Aeterni Patris. Le texte est un événement doctrinal majeur : il institue saint Thomas d'Aquin comme le maître officiel de la philosophie et de la théologie catholiques, et prescrit que son enseignement soit la norme de toute formation sacerdotale. C'est l'acte fondateur du néo-thomisme, courant qui dominera l'intelligence catholique jusqu'à Vatican II et au-delà.

Léon XIII ne cherche pas à embaumer Thomas dans un passé glorieux : il cherche à armer l'Église face à la modernité. Contre Comte et son scientisme, contre Marx et son matérialisme historique, contre Renan et son agnosticisme, contre Nietzsche à venir, le pape pense que seul un grand réalisme philosophique, celui qui tient ensemble la nature, la raison, la liberté, la grâce, peut répondre aux défis du temps. Thomas est cet instrument. La Compagnie de Jésus, l'Ordre des Prêcheurs, les séminaires diocésains reçoivent mission de le remettre au centre.

De cette décision sortiront les plus grandes figures intellectuelles du catholicisme du XXᵉ siècle : Réginald Garrigou-Lagrange à Rome, Jacques Maritain et Étienne Gilson à Paris, Edith Stein à Fribourg, Joseph Pieper en Allemagne, Cornelio Fabro en Italie, Yves Congar et Marie-Dominique Chenu dans un thomisme plus historique. Vatican II lui-même, s'il tempère l'hégémonie scolaire du thomisme au profit d'un retour aux Pères grecs et à l'Écriture, n'abandonne nullement le docteur angélique : le décret Optatam totius sur la formation des prêtres demande encore explicitement de s'appuyer sur lui.

On mesure mieux, avec le recul, l' intelligence stratégique de Léon XIII. En 1879, l'Église sortait à peine de la perte des États pontificaux (1870), du concile Vatican I interrompu, de la guerre culturelle menée par Bismarck en Allemagne (Kulturkampf) et par les républicains anticléricaux en France. Le pape refuse le repli sur la nostalgie ; il choisit au contraire d'armer intellectuellement le catholicisme avec son plus grand docteur. Il crée en 1880 l'édition critique dite Léonine des œuvres complètes de Thomas, entreprise monumentale qui occupe encore les dominicains aujourd'hui. Il fonde à Rome des instituts dédiés. Il nourrit de thomisme les encycliques sociales à venir : Rerum novarum en 1891, qui applique au monde industriel les catégories thomasiennes de justice, de bien commun et de dignité du travail, est fille directe d'Aeterni Patris.

Aujourd'hui, à l'heure où l'Occident doute de la raison, où la foi se replie sur le sentiment, où le droit naturel est contesté, Thomas demeure une ressource unique. Il offre au chrétien perplexe une assurance qui n'est ni fidéisme ni rationalisme : la certitude que la foi rend la raison plus intelligente, et que la raison rend la foi plus crédible. Il propose à l'Europe une mémoire de ce qu'elle fut quand elle pensait en grand. Il rappelle à chacun, dominicain ou non, moine ou laïc, que la vérité existe, qu'elle est une, qu'elle est Dieu même, Deus est ipsa veritas, et qu'elle se laisse chercher, humblement, patiemment, par l'intelligence que nous avons reçue. Tel est, sept siècles et demi après sa mort, le legs inépuisable du bœuf muet de Sicile.

Sources et bibliographie

  • Thomas d'Aquin, Summa theologiae (1266-1273), édition Léonine, Rome, 1888-1906.
  • Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles (1259-1265), éd. Marietti, Turin.
  • Guillaume de Tocco, Ystoria sancti Thomae de Aquino (vers 1323), éd. Claire le Brun-Gouanvic, Toronto, PIMS, 1996.
  • Jean-Pierre Torrell, o.p., Initiation à saint Thomas d'Aquin. Sa personne et son œuvre, Cerf / Éditions universitaires de Fribourg, 1993 (rééd. 2015).
  • Étienne Gilson, Le Thomisme. Introduction à la philosophie de saint Thomas d'Aquin, Vrin, 6ᵉ éd., 1965.
  • Marie-Dominique Chenu, o.p., Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Vrin, 1950.
  • Léon XIII, encyclique Aeterni Patris, 4 août 1879.
  • Pie V, bulle Mirabilis Deus, 11 avril 1567, déclaration de saint Thomas docteur de l'Église.
  • Jean XXII, bulle de canonisation Redemptionem misit, Avignon, 18 juillet 1323.

Questions fréquentes

Quand et où Thomas d'Aquin est-il né ?

Thomas d'Aquin est né au château familial de Roccasecca, dans le royaume de Sicile, vers la fin de l'année 1224 ou au début de 1225. Issu d'une famille noble apparentée aux Hohenstaufen, il était le plus jeune des sept enfants de Landulf d'Aquino et de Théodora de Theate.

Quelle est l'œuvre principale de saint Thomas ?

La Summa theologiae, rédigée entre 1265 et 1273 et restée inachevée à la mort de Thomas, constitue son œuvre majeure. Divisée en trois parties, sur Dieu, sur l'homme et la morale, sur le Christ et les sacrements, elle compte plus de 2700 articles structurés selon la méthode de la disputatio scolastique. La Summa contra Gentiles, écrite entre 1259 et 1265 pour les missions, et les Questiones disputatae complètent ce corpus.

En quoi consiste la « synthèse thomiste » ?

Thomas réalise l'intégration critique de la philosophie d'Aristote, redécouverte au XIIᵉ siècle par les traductions arabo-latines de Tolède et grecques de Guillaume de Moerbeke, avec la révélation chrétienne. Contre l'augustinisme exclusif et l'averroïsme latin de Siger de Brabant, il affirme l'autonomie relative de la raison naturelle et la convenance harmonieuse, non identité, entre foi et raison.

Quelles sont les « cinq voies » de saint Thomas ?

Au début de la Summa theologiae (Iᵃ, q. 2, a. 3), Thomas propose cinq démonstrations de l'existence de Dieu : par le mouvement, par la causalité efficiente, par le contingent et le nécessaire, par les degrés de perfection, et par la finalité du monde. Ces voies ne sont pas des « preuves » au sens cartésien mais des démarches de la raison naturelle remontant des effets sensibles à leur cause première.

Qu'est-ce que la loi naturelle selon Thomas d'Aquin ?

La loi naturelle est, selon la Summa theologiae (Iᵃ-IIᵃᵉ, qq. 90-97), la participation de la créature rationnelle à la loi éternelle de Dieu. Inscrite dans la nature humaine et accessible à la raison, elle ordonne à la conservation de l'être, à la procréation et à l'éducation des enfants, à la connaissance de la vérité et à la vie en société. Elle fonde le droit positif sans s'y réduire et juge de la légitimité des lois civiles.

Quels furent les maîtres et disciples de Thomas d'Aquin ?

Maître : Albert le Grand, dominicain rencontré à Paris puis suivi à Cologne entre 1248 et 1252. Disciples : Réginald de Piperno, son secrétaire et confident ; Pierre d'Auvergne ; Cajetan et Jean de Saint-Thomas plus tardivement ; et l'École thomiste qui s'épanouit à Paris, Bologne, Naples, Salamanque, Cologne, jusqu'à la « seconde scolastique » espagnole et la renaissance néothomiste du XIXᵉ siècle.

Pourquoi parle-t-on de Léon XIII et du « renouveau thomiste » ?

Dans son encyclique Aeterni Patris du 4 août 1879, le pape Léon XIII proclame saint Thomas docteur officiel de la philosophie catholique et appelle à restaurer son enseignement dans les séminaires et universités ecclésiastiques. Cette décision suscite le mouvement néothomiste qui produira l'École de Louvain (Désiré Mercier), l'École de Toulouse, l'œuvre d'Étienne Gilson, Jacques Maritain, Charles De Koninck et Cornelio Fabro.

Comment Thomas distingue-t-il essence et existence ?

Reprenant et approfondissant Avicenne et Boèce, Thomas distingue radicalement, en toute créature, l'essence (ce qu'elle est) et l'existence ou esse (le fait d'être). Seul Dieu est ipsum esse subsistens, l'acte d'être pur en lequel essence et existence coïncident. Cette doctrine de la distinction réelle, exposée dans le De ente et essentia de jeunesse (1252-1256), est tenue pour l'apport métaphysique majeur de saint Thomas.

Quelle est l'édition critique de référence de ses œuvres ?

L'édition Léonine, lancée par Léon XIII en 1879 et dirigée par la Commission Léonine de Grottaferrata puis Paris, publie depuis 1882 le texte critique des œuvres complètes en latin (50 volumes prévus, plus de 30 parus). Elle remplace l'édition de Parme (1852-1873) et les éditions vénitiennes du XVIIᵉ siècle, et sert de base à toutes les traductions modernes.

Quelles sont les meilleures introductions modernes à Thomas d'Aquin ?

Étienne Gilson, Le Thomisme (Vrin, 6ᵉ éd. 1965) ; Jean-Pierre Torrell, Initiation à saint Thomas d'Aquin (Cerf, 1993, plusieurs rééditions) en deux tomes ; Marie-Dominique Chenu, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin (Vrin, 1950) ; Josef Pieper, Guide de Thomas d'Aquin (Albin Michel, 1995) ; Serge-Thomas Bonino, Brefs essais de métaphysique thomiste (Parole et Silence, 2017).

Bibliographie

  • Saint Thomas d'Aquin, Opera omnia iussu Leonis XIII P. M. Edita, Commission Léonine, Rome, 1882-en cours [édition critique de référence dite « Léonine »].
  • Saint Thomas d'Aquin, Summa theologiae, éd. Léonine vol. 4-12, Rome, 1888-1906.
  • Saint Thomas d'Aquin, Summa contra Gentiles, éd. Léonine vol. 13-15, Rome, 1918-1930.
  • Saint Thomas d'Aquin, Quaestiones disputatae de veritate, éd. Léonine vol. 22, Rome, 1970-1976.
  • Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, traduction française intégrale dirigée par Albert Raulin, Cerf, Paris, 1984-1986, 4 vol.
  • Léon XIII, Aeterni Patris, lettre encyclique, Rome, 4 août 1879.
  • Étienne Gilson, Le Thomisme : introduction à la philosophie de saint Thomas d'Aquin, Vrin, Paris, 6ᵉ éd. Revue, 1965 [1ʳᵉ éd. 1919].
  • Marie-Dominique Chenu, Introduction à l'étude de saint Thomas d'Aquin, Vrin / Institut d'études médiévales d'Ottawa, Paris-Montréal, 1950.
  • Marie-Dominique Chenu, La Théologie au douzième siècle, Vrin, Paris, 1957.
  • Jean-Pierre Torrell, Initiation à saint Thomas d'Aquin : sa personne et son œuvre, Cerf, Paris, 1993 (rééd. 2002, 2008).
  • Jean-Pierre Torrell, Saint Thomas d'Aquin, maître spirituel, Cerf, Paris, 1996.
  • Jacques Maritain, Le Docteur angélique, Desclée de Brouwer, Paris, 1930.
  • Josef Pieper, Hinführung zu Thomas von Aquin, Kösel, Munich, 1958 [trad. Fr. Albin Michel, 1995].
  • Serge-Thomas Bonino, Brefs essais de métaphysique thomiste, Parole et Silence, Paris, 2017.
  • Cornelio Fabro, Participation et causalité selon saint Thomas d'Aquin, Publications universitaires de Louvain / Béatrice-Nauwelaerts, Louvain-Paris, 1961.
Manuscrit ou édition ancienne de la Summa Theologiae de saint Thomas d'Aquin, monument de la théologie scolastique rédigé entre 1265 et 1273.
Summa Theologiae, l'œuvre maîtresse de Thomas d'Aquin (1265-1273). Thomas Aquinas, Public domain, via Wikimedia Commons