L'École de Salamanque : les jésuites et dominicains espagnols pionniers de l'économie moderne (XVIᵉ siècle)

Par Eudes de Vauluisant, historien des doctrines, spécialiste de la scolastique tardive

On répète depuis deux siècles qu'Adam Smith inventa la science économique en 1776 avec la Richesse des nations. Cette chronologie, commode mais fausse, efface d'un revers de manche l'immense chantier spéculatif mené, entre 1526 et 1624, par une poignée de dominicains et de jésuites professant à l'Université de Salamanque. Francisco de Vitoria, Domingo de Soto, Martín de Azpilcueta, Luis de Molina, Juan de Mariana : autant de noms qui ont, bien avant les physiocrates et avant Smith, formulé la théorie quantitative de la monnaie, la théorie subjective de la valeur, la légitimité du prêt à intérêt, la notion de juste prix comme prix de marché, et les fondements théologiques du droit de propriété. Cette enquête retrace, en dix étapes, l'aventure intellectuelle de cette école scolastique tardive, peut-être la plus féconde que l'Europe catholique ait jamais produite dans le champ des sciences humaines.

I. L'Université de Salamanque (fondée 1218) : foyer intellectuel du Siècle d'Or espagnol

Il faut, pour comprendre l'École de Salamanque, revenir à l'antique studium generale qui la vit naître. L'Université de Salamanque est fondée en 1218 par le roi Alphonse IX de León, qui décide de transplanter dans sa ville épiscopale le studium de Palencia alors en déclin. Confirmée par la bulle In Supremae Dignitatis du pape Alexandre IV, datée du 6 avril 1255, qui lui accorde la pleine reconnaissance pontificale et la licentia ubique docendi, elle devient, avec Paris, Bologne et Oxford, l'un des quatre grands pôles universitaires de l'Occident médiéval. Dès le XIIIᵉ siècle, ses chaires de théologie, de droit canonique, de droit civil, de médecine et d'arts libéraux en font la matrice intellectuelle de la Castille.

Mais c'est entre 1500 et 1600 que Salamanque atteint son apogée. La ville compte alors près de 7 000 étudiants, chiffre prodigieux pour une bourgade castillane de trente mille âmes. La bibliothèque universitaire, l'une des plus riches d'Europe, conserve les manuscrits grecs, hébreux, arabes et latins rassemblés par des générations de maîtres. Les nouveaux collèges majeurs (colegios mayores), San Bartolomé (1401), Cuenca (1500), Oviedo (1517), l'Archevêque (1521), recrutent la fleur du clergé et de la noblesse ibérique. Le style plateresque de la façade de l'ancienne bibliothèque, achevée vers 1533, témoigne encore aujourd'hui de cette splendeur.

Trois circonstances historiques expliquent l'extraordinaire effervescence intellectuelle du Siglo de Oro salmantin. D'abord, la découverte du Nouveau Monde en 1492 impose aux théologiens des questions inédites : de quel droit la Couronne de Castille peut-elle soumettre des peuples qui n'ont jamais entendu parler du Christ ? Les Indiens sont-ils des hommes libres ou des esclaves naturels au sens d'Aristote ? Ensuite, la révolution monétaire provoquée par l'arrivée, à partir des années 1540, des flottes chargées d'argent du Pérou et du Mexique bouleverse l'économie européenne. Enfin, l'essor du capitalisme marchand, foires de Medina del Campo, banques génoises, lettres de change anversoises, soulève des problèmes de moralité commerciale que la vieille scolastique parisienne n'avait pas anticipés.

Les dominicains du couvent de San Esteban, fondé au XIIIᵉ siècle et reconstruit au XVIᵉ dans ce majestueux style plateresque qu'on admire encore aujourd'hui, fournissent à l'Université la plupart de ses grands maîtres. Plus tard, avec la fondation de la Compagnie de Jésus par Ignace de Loyola en 1540, les jésuites ajoutent leur puissance spéculative à l'édifice. De ce creuset doctrinal sortira, en moins d'un siècle, l'un des corpus les plus cohérents et les plus audacieux jamais produits par la théologie scolastique.

II. Francisco de Vitoria (c. 1483-1546) : le père du droit international moderne

Le fondateur de l'École est un dominicain burgalais nommé Francisco de Vitoria, né vers 1483 à Burgos et mort à Salamanque le 12 août 1546. Formé au couvent Saint-Jacques de Paris entre 1509 et 1522, où il suit l'enseignement de Pierre Crockaert, thomiste flamand qui, le premier, substitua la Somme théologique de saint Thomas aux Sentences de Pierre Lombard comme texte d'enseignement, Vitoria revient en Espagne, professe à Valladolid, puis obtient en 1526 la chaire Prima de théologie à Salamanque, qu'il occupera jusqu'à sa mort.

C'est dans ses Relectiones, leçons solennelles prononcées chaque année devant l'Université entière, que Vitoria forge ce qu'on appellera plus tard le droit international moderne. En janvier 1539, il prononce coup sur coup deux relectiones mémorables : De Indis Recenter Inventis (« Des Indes nouvellement découvertes ») et De Iure Belli (« Du droit de la guerre »). Vitoria y conteste, avec une liberté intellectuelle stupéfiante pour un sujet de Charles Quint, les titres juridiques que les conquistadors espagnols invoquaient pour légitimer leur domination sur les peuples indigènes.

« Les barbares [c'est-à-dire les Indiens] étaient, sans aucun doute, vrais seigneurs, tant publiquement que privément, de la même manière que les chrétiens, et ni leurs princes ni leurs particuliers ne pouvaient être dépouillés de leurs biens au motif qu'ils n'étaient pas de seigneurs. »

— Francisco de Vitoria, Relectio de Indis Recenter Inventis, Salamanque, janvier 1539, première partie, conclusion 1.

L'argumentation est d'une logique redoutable. Vitoria réfute successivement, l'un après l'autre, les sept « titres » invoqués par les juristes de la Couronne : la donation pontificale d'Alexandre VI (1493), la découverte, le refus d'évangélisation, les crimes contre nature, le prétendu droit de civilisation, la donation volontaire et la guerre défensive. Aucun, conclut-il, ne justifie à lui seul la conquête. Ne restent, comme titres légitimes éventuels, que la sociabilité naturelle du genre humain, droit de voyager, de commercer, de prêcher pacifiquement, et la défense des innocents opprimés.

En posant que totus orbis aliquo modo est una res publica, « le monde entier est, d'une certaine manière, une seule république », Vitoria pose les fondements théoriques du droit des gens. Hugo Grotius, dans son De Iure Belli ac Pacis de 1625, le citera abondamment. L'ONU l'honorera comme l'un de ses précurseurs conceptuels. Mais l'essentiel, pour notre propos, est ailleurs : en affirmant l'unité juridique du genre humain et le droit naturel de libre commerce, Vitoria ouvre la brèche par où passeront toutes les analyses économiques de ses disciples.

III. Domingo de Soto (1494-1560) : De Justitia et Jure et la justice commutative

Dans l'ombre de Vitoria, un autre dominicain, Domingo de Soto, né à Ségovie en 1494 et mort à Salamanque le 15 novembre 1560, pousse plus avant l'analyse des échanges. Formé à Alcalá et à Paris, maître à Salamanque à partir de 1532, confesseur personnel de Charles Quint, représentant impérial au Concile de Trente en 1545, Soto est l'un des esprits les plus systématiques de sa génération.

Son chef-d'œuvre, De Justitia et Jure (« De la justice et du droit »), paraît à Salamanque en 1553. L'ouvrage, en dix livres, reformule la doctrine thomiste de la justice à la lumière des controverses économiques contemporaines. Soto y distingue rigoureusement la justice distributive (qui répartit les biens communs) et la justice commutative (qui régit les échanges entre particuliers), et montre que cette dernière suppose, pour s'exercer sainement, la liberté contractuelle et le respect des prix naturels du marché.

Sur la question brûlante du paupérisme, Soto publie en 1545 un In causa pauperum deliberatio qui critique vigoureusement la loi castillane d'assistance sociale d'alors, au motif qu'elle restreint abusivement la liberté de circulation des pauvres. Sur la question monétaire, il analyse déjà, avant Azpilcueta, les effets inflationnistes de l'afflux des métaux précieux américains. Sur le prêt à intérêt, il distingue subtilement l'usure condamnable (exigence d'un surplus pour la simple jouissance du temps) des titres extrinsèques légitimes (lucrum cessans, damnum emergens, periculum sortis) qui rendent l'intérêt licite.

Une anecdote éclaire le personnage. Soto, admirateur de Copernic, est aussi l'un des premiers scolastiques à avoir formulé, dès 1551 dans ses Quaestiones super octo libros Physicorum Aristotelis, la loi de la chute uniformément accélérée des corps, un demi-siècle avant Galilée. L'homme qui devinait l'accélération gravitationnelle fut aussi l'un des premiers à voir qu'un prix obéit à des lois objectives indépendantes de la volonté du souverain. Même esprit, même méthode : observer, comparer, conclure.

IV. Martín de Azpilcueta « Doctor Navarrus » (1492-1586) : la théorie quantitative de la monnaie (1556)

L'honneur d'avoir, le premier en Europe, formulé clairement la théorie quantitative de la monnaie revient à un canoniste navarrais nommé Martín de Azpilcueta, plus connu sous le surnom latin de Doctor Navarrus. Né à Barasoain en 1492, mort à Rome le 21 juin 1586, Azpilcueta enseigne à Toulouse, Cahors, Salamanque, puis Coimbra, avant de finir sa longue vie dans l'entourage du Saint-Siège comme canoniste consultant des papes Pie V, Grégoire XIII et Sixte Quint.

Son Comentario resolutorio de cambios, publié à Salamanque en 1556, est un monument. Azpilcueta y observe, avec une acuité que ni Copernic en 1526 ni Jean Bodin en 1568 n'auront atteinte, que la valeur de la monnaie varie inversement à sa quantité disponible : « En Espagne, l'argent a moins de valeur, lorsqu'il est abondant, que lorsqu'il était rare, et les biens s'y achètent plus cher qu'il y a soixante-dix ans, parce que l'argent y est devenu plus abondant qu'il ne l'était. » Cette observation lumineuse, qui précède de douze ans le fameux Discours de Bodin de 1568, longtemps crédité à tort de la découverte, est directement inspirée de l'afflux des métaux précieux des Amériques, dont Azpilcueta, établi près des foires de Medina del Campo, mesure les effets quotidiens.

Plus profondément, Azpilcueta tire de cette observation une conséquence théorique considérable : la monnaie a une valeur qui lui est propre, et le change entre devises (pièce castillane contre pièce flamande, castillane contre génoise) exprime non pas une opération usuraire, mais une vente réelle entre deux biens de valeurs différentes. Contre les théologiens rigoristes qui condamnaient toute opération de change, Azpilcueta justifie la légitimité morale du marché des changes, ouvrant ainsi aux banquiers espagnols et génois les portes d'une moralité catholique longtemps fermée.

L'influence d'Azpilcueta fut immense. Appelé à Rome en 1567 pour défendre l'archevêque de Tolède Bartolomé de Carranza devant l'Inquisition, procès qu'il plaide avec un succès retentissant, le Doctor Navarrus devient le consultant canonique le plus écouté de la curie. Son Manuale Confessariorum et Poenitentium (1552), traduit en huit langues, connaîtra plus de 80 éditions jusqu'au XVIIIᵉ siècle. Sa statue veille aujourd'hui dans la nef de l'église espagnole de Rome, Santa Maria di Monserrato, où il repose.

V. Luis de Molina (1535-1600) : la théorie subjective de la valeur

Avec Luis de Molina, jésuite castillan né à Cuenca en 1535 et mort à Madrid le 12 octobre 1600, l'analyse économique salmantine atteint son sommet conceptuel. Formé à Alcalá et à Coimbra, professeur à Évora au Portugal de 1568 à 1583, Molina est d'abord célèbre en théologie pour sa doctrine de la science moyenne (scientia media), solution proposée dans son Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis (Lisbonne, 1588) à l'insoluble problème de la conciliation entre liberté humaine et prédestination divine. Mais c'est dans son second grand ouvrage, De Iustitia et Iure, publié en six tomes successifs à Cuenca à partir de 1593 jusqu'en 1600, que se trouve le Molina économiste.

Molina y formule, avec une clarté définitive, la théorie subjective de la valeur. Contre la vieille conception scolastique selon laquelle la valeur d'une chose serait déterminée par le travail incorporé ou par un coût objectif de production, Molina affirme que la valeur procède de l'estimation commune des acheteurs et des vendeurs, aestimatio communis, en fonction de l'abondance, de la rareté, de l'utilité ressentie, du plaisir attendu, de la nécessité urgente.

« La valeur d'une chose, écrit-il au traité II, disputation 348, n'est pas considérée en elle-même absolument, mais selon qu'elle est estimée utile aux usages humains, et dans la mesure où elle est ainsi estimée. » L'exemple célèbre est celui des perles et du blé : une perle, bien moins nécessaire à la vie que le blé, peut valoir infiniment plus sur le marché, parce que l'estimation commune valorise sa rareté et sa beauté. Trois siècles avant Carl Menger, Léon Walras et Stanley Jevons, les marginalistes de 1871 qui passent pour avoir découvert cette vérité, Molina l'enseigne explicitement dans les salles de théologie d'Évora et de Cuenca.

Plus audacieux encore, Molina défend la liberté entrepreneuriale contre les taxations autoritaires. Il justifie moralement les opérations des marchands génois et castillans, montre que le bénéfice commercial n'est pas un vol mais la rémunération d'un service (transporter, stocker, transformer, prendre un risque), et condamne explicitement les prix imposés par l'autorité publique lorsqu'ils contrarient l'équilibre naturel du marché. Joseph Schumpeter, dans son monumental History of Economic Analysis (1954), désignera sans hésiter Luis de Molina comme « l'un des pères de l'économie moderne ».

VI. Juan de Mariana (1536-1624) : De Monetae Mutatione (1609) contre la dévaluation royale

Le plus indépendant d'esprit, peut-être le plus courageux, est un autre jésuite : Juan de Mariana, né à Talavera de la Reina en 1536, mort à Tolède le 17 février 1624. Entré chez les jésuites à dix-sept ans, professeur à Rome, Sicile, Paris puis Tolède, Mariana est d'abord un historien : son Historia de rebus Hispaniae, parue en latin en 1592 et en espagnol en 1601, est la première grande histoire d'Espagne depuis l'Antiquité.

Mais c'est dans deux ouvrages politico-économiques qu'il entre dans notre chronique. Le premier, De Rege et Regis Institutione (« Du roi et de l'institution royale »), publié à Tolède en 1599 sous la dédicace du jeune Philippe III, affirme que le pouvoir royal dérive du peuple, qu'il est limité par les lois fondamentales du royaume, et, point explosif, que le tyran peut, en dernier recours, être légitimement déposé, voire tué. Le livre sera publiquement brûlé à Paris en 1610 après l'assassinat de Henri IV.

« Ce doit être une vérité absolument certaine, résolue dans l'esprit des princes par un consentement universel des bons : il n'est pas permis au prince, sans le consentement du peuple, d'imposer de nouveaux tributs, non plus que de toucher à la monnaie, qui est, par-dessus tout, comme le sang et les nerfs de la république. »

— Juan de Mariana, De Rege et Regis Institutione, livre III, chapitre 8, Tolède, 1599.

Le second ouvrage, plus technique mais plus redoutable, s'intitule De Monetae Mutatione (« De l'altération de la monnaie »). Publié d'abord dans une édition latine à Cologne en 1609 au sein du recueil Tractatus septem, il dénonce avec une vigueur polémique inouïe la pratique du roi Philippe III, qui dévaluait systématiquement la monnaie de cuivre, le vellón, pour financer ses dépenses de guerre. Mariana démontre que toute altération de la monnaie par le prince, sans consentement des Cortès, constitue un vol pur et simple au détriment des sujets ; qu'elle produit inévitablement une inflation généralisée ; et qu'elle ruine à terme le crédit de la Couronne elle-même.

La Couronne espagnole, outragée, fit arrêter Mariana, âgé alors de soixante-treize ans, et le fit emprisonner un an à Madrid. Le livre fut interdit, les exemplaires saisis. Mariana ne se rétracta jamais. Quatre siècles plus tard, l'école autrichienne, Mises, Hayek, Rothbard, le saluera comme l'un des premiers théoriciens lucides de l'inflation monétaire.

VII. La notion de juste prix : le prix de marché comme juste prix

Représentation du dominicain espagnol Francisco de Vitoria (1483-1546), fondateur de l'École de Salamanque, considéré comme le père du droit international moderne et précurseur de l'analyse économique scolastique.
Francisco de Vitoria, dominicain de l'Université de Salamanque, fondateur de la seconde scolastique espagnole. --Jacob Burckhardt 16:44, 13 September 2007 (UTC), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons

Au cœur de la contribution salmantine à l'économie se trouve une formule simple et révolutionnaire : le juste prix est le prix courant du marché. Cette position, reprise par tous les maîtres de l'École de Vitoria à Molina, rompt avec une tradition scolastique plus ancienne qui cherchait le juste prix dans une estimation savante du coût de production ou de la dignité sociale du vendeur.

Vitoria, dès ses Commentaires sur la Secunda Secundae de saint Thomas, pose le principe : le juste prix d'une marchandise, en l'absence d'une taxation publique légitime, est celui auquel elle se vend communément dans un marché ouvert, en tenant compte de l'abondance, de la rareté, du nombre des acheteurs et des vendeurs. Soto le confirme dans De Justitia et Jure, livre VI. Molina, au traité II disputation 348 de son De Iustitia et Iure, le systématise. Francisco Garcia, dans son Tratado utilísimo de 1583, en donne l'exposé le plus pédagogique.

La conséquence est considérable. Les scolastiques salmantins légitiment, du point de vue même de la théologie morale catholique, l'économie de marché concurrentielle. Le vendeur n'est pas coupable de vendre cher quand le marché est tendu ; l'acheteur n'est pas coupable d'acheter bas quand l'offre est abondante. Ce qu'ils condamnent rigoureusement, en revanche, ce sont les manipulations artificielles : monopoles constitués par collusion, ententes pour imposer un prix fictif, rumeurs mensongères destinées à fausser l'information des acheteurs, accaparements spéculatifs en temps de famine.

Un exemple frappant est traité par Vitoria lui-même : un marchand castillan ayant prévu l'arrivée imminente de bateaux de grain à Séville, doit-il révéler cette information aux Sévillans affamés avant de vendre son propre stock à un prix encore élevé ? Vitoria répond avec une finesse admirable : il doit, en charité, le faire ; il n'est pas strictement obligé, en justice commutative, de le faire, distinction qui anticipe d'un demi-siècle les débats sur l'information dans la théorie économique contemporaine.

Ce réalisme scolastique, qui accepte que les prix soient formés par l'interaction des volontés humaines, non décrétés par l'autorité, rompt avec toute une tradition dirigiste qui voulait que le prince soit le gardien direct des tarifs. Il ouvre, dans l'Europe catholique, un espace théologiquement légitimé pour le commerce libre. Les foires de Medina del Campo, les arsenaux de Gênes, les banques d'Anvers, les navires de Séville : tout ce capitalisme marchand du XVIᵉ siècle trouve, à Salamanque, sa caution morale.

VIII. Le droit naturel et la propriété privée : fondement théologique du commerce libre

La doctrine économique salmantine s'enracine dans une conception rigoureuse du droit naturel, elle-même héritée de saint Thomas d'Aquin et reformulée à la lumière des controverses contemporaines. Pour Vitoria, Soto, Molina et Suárez, il existe un droit naturel, ius naturale, inscrit dans la nature rationnelle de l'homme, accessible à la raison sans révélation, et qui fonde entre autres la propriété privée, la liberté contractuelle et la licéité du commerce.

La propriété privée, dans cette tradition, n'est pas imposée arbitrairement par un décret divin ou par un pacte social fictif : elle résulte de la nature même de l'homme, être raisonnable appelé à pourvoir par prévoyance à sa subsistance, à celle de sa famille et à celle de ses descendants. Soto, au livre IV de De Justitia et Jure, démontre que la propriété privée est plus efficace, plus pacifique et plus conforme à la nature humaine que le communisme des biens rêvé par certains utopistes du temps, avant que Thomas More ne rende populaire la question avec son Utopia de 1516.

Les conséquences concrètes sont tirées avec une logique implacable. Si la propriété est naturelle, alors tout échange volontaire entre propriétaires est licite : le contrat de vente, de location, de société, de prêt (sous les conditions connues) ne requiert aucune autorisation particulière du prince. Si la propriété est sacrée, alors les taxations arbitraires, les confiscations, les altérations monétaires sans consentement sont des spoliations. Si la propriété est universelle, alors l'Indien du Pérou en jouit aussi pleinement que le Castillan de Tolède, d'où l'argumentation de Vitoria contre les conquistadors.

Cette articulation entre théologie morale, droit naturel et analyse économique est, à bien des égards, le joyau de l'École de Salamanque. Elle permet à ses maîtres d'aborder les faits économiques avec une neutralité scientifique que n'aura plus la scolastique déclinante du XVIIᵉ siècle, tout en maintenant fermement les exigences de la justice commutative et de la charité évangélique. Ni mercantilistes, ni égalitaristes, ni laxistes, les docteurs salmantins construisent une doctrine d'équilibre : le marché est moral quand il est libre, honnête et respectueux du faible.

IX. L'influence : Francisco Suárez, Hugo Grotius, John Locke, Adam Smith

Il serait injuste de clore cette chronique sans mentionner le jésuite grenadin Francisco Suárez (1548-1617), surnommé Doctor Eximius, qui professa à Salamanque, Ávila, Ségovie, Valladolid, Rome, Alcalá puis Coimbra, et qui, dans ses Disputationes Metaphysicae (Salamanque, 1597) et son De Legibus (Coimbra, 1612), porta la synthèse scolastique à son point d'achèvement. Suárez n'est pas à proprement parler un économiste, mais sa théorie du droit des gens et sa doctrine de la souveraineté populaire, le pouvoir civil vient de Dieu à travers la communauté politique naturelle, nourrissent tout le XVIIᵉ siècle.

Et c'est par Suárez, plus que par personne, que l'École de Salamanque pénètre en Europe du Nord. Hugo Grotius, protestant hollandais dans son De Iure Belli ac Pacis de 1625, Samuel von Pufendorf, luthérien saxon dans son De Iure Naturae et Gentium de 1672, saturent leurs pages de références à Vitoria, Soto, Molina et Suárez. Le protestant n'admet plus l'autorité doctrinale de Rome : il admet encore, tacitement, l'autorité intellectuelle des grands scolastiques espagnols. Par ce canal détourné, la pensée salmantine irrigue toute la philosophie du droit naturel moderne.

Avec John Locke, dans ses Two Treatises of Government de 1689, le relais se poursuit : la théorie lockéenne de la propriété fondée sur le travail, la doctrine du consentement des gouvernés, le principe de la résistance au tyran sont saturés d'échos de Molina et de Mariana, que Locke avait lus en latin. La filiation directe a été démontrée par les travaux de Karl Olivecrona et de Quentin Skinner dans les années 1970-1980.

Reste Adam Smith. Les historiens de la pensée économique ont longtemps présenté Smith comme un miracle écossais, surgissant ex nihilo en 1776 avec la Wealth of Nations. Marjorie Grice-Hutchinson, dans ses ouvrages pionniers, The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary Theory 1544-1605 (Oxford, 1952) et Early Economic Thought in Spain 1177-1740 (Londres, 1978), a rétabli la vérité : Smith connaissait et utilisait, via Pufendorf, Grotius, Gershom Carmichael et Francis Hutcheson, l'essentiel des doctrines salmantines. La division du travail, la théorie des prix, la critique du mercantilisme, l'apologie de la liberté économique : tout cela avait été pensé à Salamanque, souvent avec plus de précision spéculative qu'à Édimbourg.

X. Postérité : Rothbard, Hayek et la redécouverte du XXᵉ siècle

Il fallut attendre le XXᵉ siècle pour que cette dette fût reconnue. Joseph Schumpeter, dans son History of Economic Analysis posthume de 1954, est le premier grand économiste académique à réhabiliter explicitement les scolastiques espagnols, qu'il qualifie de « fondateurs de l'économie scientifique ». Schumpeter, autrichien de formation, catholique converti, voyait d'instinct ce que les traditions whig et marxiste de l'histoire économique s'étaient employées à occulter.

Deux autres autrichiens, Friedrich Hayek (1899-1992, prix Nobel d'économie 1974) et Murray Rothbard (1926-1995), ont ensuite assumé pleinement cette filiation. Hayek, dans son New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas (1978), désigne l'École de Salamanque comme la matrice de la tradition libérale classique, tradition qu'il oppose à la tradition rationaliste française héritée de Descartes et de Rousseau. Rothbard, dans le premier tome de son Austrian Perspective on the History of Economic Thought (1995), consacre deux chapitres denses aux scolastiques espagnols et pose, sans ambiguïté, que c'est à Salamanque, et non à Édimbourg, que commence l'analyse économique rigoureuse.

Parallèlement, l'historiographie espagnole et catholique a redécouvert ses propres trésors. Les travaux de Marjorie Grice-Hutchinson (Oxford, Malaga), de Juan Belda Plans (La Escuela de Salamanca, Madrid, BAC, 2000), d'Alejandro Chafuen (Faith and Liberty, 2003), et plus récemment de Jesús Huerta de Soto ont établi un corpus accessible. Le couvent San Esteban de Salamanque, restauré, accueille depuis 2014 un centre d'études dédié à cette école. La bibliothèque vieille de l'Université conserve précieusement les éditions princeps de De Indis, de De Iustitia et Iure, de De Monetae Mutatione.

Que retenir, en somme, de cette école ? Qu'une tradition intellectuelle peut être oubliée pendant trois siècles, puis renaître ; que l'économie moderne n'est pas née dans les brumes de l'Écosse presbytérienne, mais dans les chaires de théologie d'une université catholique de Castille ; que des dominicains et des jésuites, armés de la seule Somme de saint Thomas et de leur propre observation des foires et des flottes, ont posé, entre 1526 et 1624, la majeure partie des concepts qui fondent aujourd'hui notre compréhension des phénomènes marchands. Et qu'il est vain, pour qui veut comprendre la France de l'Ancien Régime, la théorie gallicane de la souveraineté, le commerce atlantique, la monnaie de Colbert, jusqu'à certains accents physiocratiques, d'oublier ce qui s'est dit, en latin, dans les cloîtres de San Esteban au temps de Charles Quint et de Philippe II.

Sources et bibliographie

  • Francisco de Vitoria, Relectio de Indis Recenter Inventis et Relectio de Iure Belli, Salamanque, janvier 1539 ; édition critique bilingue latin-français, Paris, Vrin, « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1997.
  • Domingo de Soto, De Iustitia et Iure libri decem, Salamanque, Andrés de Portonariis, 1553 ; édition bilingue latin-espagnol, Madrid, IEP, 1967-1968, 5 vol.
  • Martín de Azpilcueta, Comentario resolutorio de cambios, Salamanque, Andrea de Portonariis, 1556 ; éd. Madrid, CSIC, 1965.
  • Luis de Molina, De Iustitia et Iure, tomes I-VI, Cuenca, Juan Masselin puis Pedro Rodríguez, 1593-1600 ; édition partielle espagnole, Madrid, BAC, 1941.
  • Juan de Mariana, De Rege et Regis Institutione, Tolède, Pedro Rodríguez, 1599 ; et De Monetae Mutatione, in Tractatus septem, Cologne, Anton Hierat, 1609.
  • Francisco Suárez, Disputationes Metaphysicae, Salamanque, 1597 ; De Legibus ac Deo Legislatore, Coimbra, 1612.
  • Joseph A. Schumpeter, History of Economic Analysis, Oxford University Press, 1954 ; trad. française, Gallimard, 1983.
  • Marjorie Grice-Hutchinson, The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary Theory 1544-1605, Oxford, Clarendon Press, 1952 ; Early Economic Thought in Spain 1177-1740, Londres, Allen & Unwin, 1978.
  • Juan Belda Plans, La Escuela de Salamanca y la renovación de la teología en el siglo XVI, Madrid, Biblioteca de Autores Cristianos, 2000.
  • Murray N. Rothbard, An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, vol. I: Economic Thought Before Adam Smith, Cheltenham, Edward Elgar, 1995.
  • Alejandro Chafuen, Faith and Liberty: The Economic Thought of the Late Scholastics, Lanham, Lexington Books, 2003.
  • Quentin Skinner, The Foundations of Modern Political Thought, vol. II: The Age of Reformation, Cambridge University Press, 1978.

Questions fréquentes

Quand l'École de Salamanque fut-elle active ?

L'École de Salamanque s'épanouit principalement entre 1526, date à laquelle Francisco de Vitoria obtient la chaire de théologie de Prima à l'Université de Salamanque, et la fin du XVIIᵉ siècle. Son apogée se situe entre 1540 et 1620, période durant laquelle dominicains puis jésuites publient leurs traités majeurs sur la justice, le droit et l'économie.

Qui sont les principaux maîtres de l'École de Salamanque ?

Francisco de Vitoria (1483-1546), Domingo de Soto (1494-1560), Martín de Azpilcueta dit Doctor Navarrus (1492-1586), Tomás de Mercado († 1575), Luis de Molina (1535-1600), Juan de Mariana (1536-1624) et Francisco Suárez (1548-1617) constituent le noyau du mouvement, prolongé par Léonard Lessius et Juan de Lugo dans la première moitié du XVIIᵉ siècle.

En quoi Francisco de Vitoria fonde-t-il le droit international moderne ?

Dans les Relectiones theologicae prononcées entre 1532 et 1539, Vitoria affirme que les Indiens d'Amérique sont des sujets de droit naturel, qu'aucune conquête ne peut être justifiée par la seule supériorité religieuse ou culturelle, et que les nations forment une communauté juridique régie par un jus gentium fondé sur la raison naturelle. Cette doctrine inspirera Grotius, Pufendorf et toute la tradition du droit international.

Quelle est la théorie monétaire de Martín de Azpilcueta ?

Dans son Comentario resolutorio de cambios publié à Salamanque en 1556, Azpilcueta établit que la valeur de la monnaie varie en raison inverse de sa quantité disponible, expliquant ainsi l'inflation espagnole consécutive à l'afflux d'argent du Pérou. Cette formulation précède d'une vingtaine d'années celle de Jean Bodin et constitue la première théorie quantitative rigoureuse de la monnaie.

Comment l'École de Salamanque conçoit-elle la valeur économique ?

Contre la théorie du juste prix entendu comme prix calculé à partir des coûts, les Salmantins défendent une théorie subjective : le juste prix est celui qui résulte librement de l'estimation commune des acheteurs et des vendeurs sur le marché, hors fraude et monopole. Luis de Molina, dans le De justitia et jure de 1593, formule cette doctrine avec une netteté qu'on retrouvera chez Carl Menger trois siècles plus tard.

Pourquoi Schumpeter et Hayek voient-ils en Salamanque l'origine de l'économie moderne ?

Joseph Schumpeter, dans son History of Economic Analysis posthume de 1954, écrit que les scolastiques espagnols approchent davantage que quiconque le statut de fondateurs de l'économie scientifique. Friedrich Hayek et l'école autrichienne reconnaissent en eux les précurseurs de la théorie subjective de la valeur, de l'analyse de l'entrepreneur et de la critique de l'inflation monétaire.

Juan de Mariana fut-il un théoricien du tyrannicide ?

Dans le De rege et regis institutione publié à Tolède en 1599, le jésuite Juan de Mariana défend la légitimité, en cas de tyrannie manifeste et après consultation des sages, de la résistance au prince injuste pouvant aller jusqu'à sa mise à mort. Cette doctrine, scandalisant les monarchies absolues, sera condamnée en France après l'assassinat d'Henri IV en 1610.

Quel rôle joue l'École de Salamanque dans la doctrine sociale catholique ?

En articulant droit naturel, primauté de la personne humaine, légitimité de la propriété privée, devoir de l'aumône, condamnation de l'usure spoliatrice et limitation de l'autorité princière, l'École de Salamanque fournit la matrice conceptuelle dont s'inspireront Léon XIII dans Rerum novarum (1891), Pie XI dans Quadragesimo anno (1931) et toute la tradition du catholicisme social.

Quels furent les rapports entre Salamanque et la Compagnie de Jésus ?

Initialement dominicaine avec Vitoria et Soto, l'école s'enrichit dès les années 1560 de l'apport jésuite : Molina, Mariana, Suárez, Lessius transposent et approfondissent les acquis dominicains dans le cadre de la nouvelle Société de Jésus, lui donnant un rayonnement européen jusqu'à Rome, Coimbra, Louvain et Ingolstadt.

Pourquoi l'École de Salamanque fut-elle longtemps oubliée ?

Marginalisée par les Lumières françaises et anglaises hostiles à la scolastique catholique, ignorée par l'historiographie protestante, elle ne fut redécouverte qu'au XXᵉ siècle grâce aux travaux de Marjorie Grice-Hutchinson (1952), de Joseph Höffner, de Bernice Hamilton et plus récemment de Murray Rothbard et Alejandro Chafuen, qui rétablirent la dette de la modernité économique envers ces théologiens espagnols.

Bibliographie

  • Francisco de Vitoria, Relectiones theologicae, éd. princeps Lyon, Boyer, 1557 ; éd. critique L. Pereña et J. M. Pérez Prendes, CSIC, Madrid, 1967-1981, 6 vol. (Corpus Hispanorum de Pace).
  • Domingo de Soto, De justitia et jure libri decem, Salamanque, Andreas a Portonariis, 1553-1554 ; rééd. critique IEP, Madrid, 1967-1968, 5 vol.
  • Martín de Azpilcueta, Comentario resolutorio de cambios, Salamanque, Andreas a Portonariis, 1556.
  • Luis de Molina, De justitia et jure tractatus, Cuenca, Pedro Rodriguez, 1593-1609, 6 vol. ; rééd. fac-similé, Westmead, Gregg, 1971.
  • Juan de Mariana, De rege et regis institutione libri tres, Tolède, Pedro Rodriguez, 1599.
  • Juan de Mariana, De monetae mutatione, Cologne, 1609 [traité contre la dévaluation monétaire].
  • Francisco Suárez, Tractatus de legibus ac Deo legislatore, Coimbra, Diego Gomez de Loureyro, 1612.
  • Tomás de Mercado, Suma de tratos y contratos, Séville, Hernando Diaz, 1571 ; rééd. Instituto de Estudios Fiscales, Madrid, 1977, 2 vol.
  • Joseph A. Schumpeter, History of Economic Analysis, Oxford University Press, New York, 1954.
  • Marjorie Grice-Hutchinson, The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary Theory, 1544-1605, Clarendon Press, Oxford, 1952.
  • Marjorie Grice-Hutchinson, Early Economic Thought in Spain, 1177-1740, George Allen & Unwin, Londres, 1978.
  • Murray N. Rothbard, Economic Thought Before Adam Smith: An Austrian Perspective on the History of Economic Thought, vol. I, Edward Elgar, Aldershot, 1995.
  • Alejandro A. Chafuen, Faith and Liberty: The Economic Thought of the Late Scholastics, Lexington Books, Lanham, 2003.
  • Friedrich A. Hayek, New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas, Routledge, Londres, 1978 [chap. sur les origines scolastiques du libéralisme].
  • Bernice Hamilton, Political Thought in Sixteenth-Century Spain: A Study of the Political Ideas of Vitoria, De Soto, Suárez, and Molina, Clarendon Press, Oxford, 1963.
Façade plateresque de l'Université de Salamanque, berceau de l'École de Salamanque (XVIᵉ siècle) où dominicains et jésuites, Vitoria, Soto, Molina, Mariana, ont posé les fondements de l'analyse économique moderne.
L'Université de Salamanque, foyer de la seconde scolastique espagnole et de l'École éponyme. Zarateman, CC0, via Wikimedia Commons