Martín de Azpilcueta Jaureguízar, dit le « Doctor Navarrus »
Biographie de Martín de Azpilcueta
Né le 13 décembre 1492 à Barásoain, deux mois après le premier voyage de Colomb, Martín de Azpilcueta Jaureguízar reçoit dès l'enfance l'habit des chanoines réguliers de Roncevaux. Il étudie à Alcalá puis à Toulouse (1518-1524), où il obtient son doctorat en droit canon, et enseigne successivement à Toulouse, Cahors et Salamanque. En 1538, à la demande de Jean III du Portugal, il accepte la chaire de prime de droit canon à l'université de Coimbra, qu'il occupe quatorze ans.
C'est à Coimbra qu'il rédige son chef-d'œuvre pastoral, le Manual de confesores y penitentes (1552), manuel de casuistique traduit en latin en 1573 qui connaîtra plus de quatre-vingts éditions et deviendra le bréviaire des confesseurs catholiques pendant deux siècles. En 1556, il publie à Salamanque son Comentario resolutorio de cambios, opuscule de cinquante pages qui contient une formulation explicite de la théorie quantitative de la monnaie : l'afflux d'or et d'argent des Amériques fait monter les prix proportionnellement.
Cette intuition, publiée douze ans avant la Réponse aux paradoxes de M. De Malestroit de Jean Bodin (1568), fait aujourd'hui de Navarrus le premier théoricien de l'inflation monétaire. Rappelé à Rome en 1567 pour défendre son ami Bartolomé Carranza, archevêque de Tolède injustement poursuivi par l'Inquisition, il s'installe auprès du Saint-Siège et y vit ses vingt dernières années comme pénitencier et consulteur de plusieurs papes, Pie V, Grégoire XIII et Sixte V.
Il meurt à Rome le 21 juin 1586, à 93 ans, universellement salué comme l'oracle vivant du droit canon. Inhumé à l'église San Antonio dei Portoghesi, il laisse une œuvre en vingt-sept volumes.
Œuvre et doctrine
Le Comentario resolutorio de cambios (1556) pose en trois pages l'argument capital : « toutes choses égales, la monnaie vaut davantage là où elle est plus rare », et donc l'inflation castillane s'explique par l'abondance des métaux américains. Cette formulation, reprise par Luis de Molina puis transmise à Grotius, établit l'une des premières analyses économiques modernes à partir d'un principe d'offre et de demande appliqué à la monnaie.
Son Manual de confesores articule quant à lui une économie morale des contrats : il légitime sous conditions strictes les opérations de change, distingue usure et profit licite, autorise les lettres de change internationales. Il devient ainsi l'un des fondateurs de la théologie économique catholique moderne, lue encore au XVIIᵉ siècle par Pascal et par les casuistes de Port-Royal.
Œuvres majeures
- Manual de confesores y penitentes (Coimbra, 1552 ; latin 1573)
- Comentario resolutorio de cambios (Salamanque, 1556)
- Relectio c. Novit de iudiciis (1548)
- Consilia et responsa (Rome, 1594, posthume)
- Enchiridion sive manuale confessariorum et poenitentium (1573)
Héritage et postérité
Joseph Schumpeter (History of Economic Analysis, 1954) et Murray Rothbard placent Azpilcueta parmi les fondateurs de l'économie moderne : ses formulations précèdent Bodin (1568) et irriguent la pensée monétaire classique. L'Église catholique, en levant progressivement les condamnations de l'usure (Pie VIII, 1830), suit la voie ouverte par Azpilcueta et les salamantins. Il demeure l'autorité la plus citée du Corpus iuris canonici commenté et un maître pour la théologie morale jésuite et dominicaine.
« Toutes choses égales, l'argent vaut davantage là où il est plus rare que là où il est abondant. »
Repères chiffrés
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- Luis de Molina, qui reprit sa théorie quantitative
- Juan de Mariana, prolongeateur de sa critique monétaire
Questions fréquentes sur Martín de Azpilcueta
Pourquoi l'appelle-t-on Doctor Navarrus ?
Parce qu'il est originaire du royaume de Navarre (Barásoain, 1492) et qu'il fut le plus célèbre canoniste européen de son siècle. Ses contemporains le surnommaient aussi Martín de Azpilcueta, du nom de son village maternel, et les éditions romaines de ses œuvres le présentent sous la formule Martinus ab Azpilcueta Doctor Navarrus.
Qu'est-ce que la théorie quantitative de la monnaie ?
L'idée selon laquelle le niveau général des prix est proportionnel à la quantité de monnaie en circulation, toutes choses égales par ailleurs. Azpilcueta en donne la formulation claire dès 1556 dans son Comentario resolutorio de cambios, douze ans avant Jean Bodin (1568), à partir de l'observation de l'inflation castillane provoquée par l'or du Pérou.
Pourquoi est-il revenu à Rome en 1567 ?
Pour assumer la défense de l'archevêque de Tolède Bartolomé Carranza, dominicain, accusé d'hérésie par l'Inquisition espagnole dans un procès politique qui dura 17 ans. Azpilcueta plaida à Rome jusqu'en 1576 et obtint une sentence modérée. Il resta ensuite auprès de la Pénitencerie apostolique jusqu'à sa mort en 1586.
Sources et pour aller plus loin
- Marjorie Grice-Hutchinson, The School of Salamanca. Readings in Spanish Monetary Theory 1544-1605, Clarendon Press, 1952.
- Rodrigo Muñoz de Juana, Moral y economía en la obra de Martín de Azpilcueta, EUNSA, 1998.
- Article « Martín de Azpilcueta », Wikipédia (fr.wikipedia.org/wiki/Martín_de_Azpilcueta).
- Marjorie Grice-Hutchinson, The School of Salamanca: Readings in Spanish Monetary Theory 1544-1605, Clarendon, 1952.
- Vicente Lavín, Martín de Azpilcueta, Doctor Navarro, Gobierno de Navarra, 2003.
- Jean-Baptiste de Foucauld, « Azpilcueta », Dictionnaire de droit canonique, Letouzey, 1935.