Rerum Novarum (1891) : la révolution sociale catholique de Léon XIII

Par Frère Bénézet du Pradel, o.s.b. · Moine bénédictin, historien de la doctrine sociale de l'Église

Le 15 mai 1891, le pape Léon XIII signe, dans la chapelle du palais apostolique, une encyclique dont le titre latin, Rerum Novarum, signifie littéralement « Des choses nouvelles ». Sous cette formule pesée, un acte fondateur : pour la première fois, le magistère romain affronte frontalement la question ouvrière née de la révolution industrielle. Contre le socialisme qui nie la propriété privée, contre le libéralisme manchestérien qui broie les travailleurs, Léon XIII trace une troisième voie enracinée dans le droit naturel, la subsidiarité et la dignité de la personne. Cent trente-cinq ans plus tard, cette charte inaugurale de la doctrine sociale de l'Église n'a rien perdu de sa rigueur ni de son actualité.

1. L'Europe de 1891 : l'usine, la misère et la menace révolutionnaire

Pour comprendre la portée de Rerum Novarum, il faut restituer l'Europe dans laquelle elle paraît. Depuis un demi-siècle, la révolution industrielle a bouleversé les structures sociales héritées de l'Ancien Régime. Les campagnes se vident, les faubourgs ouvriers gonflent autour de Manchester, de Lille, de Liège, d'Essen. Les conditions de travail dans les mines de charbon, les filatures, les forges, sont d'une dureté que les contemporains eux-mêmes qualifient d'inhumaine : journées de quatorze à seize heures, travail des enfants dès sept ans, salaires de subsistance, logements insalubres, accidents sans indemnisation.

À ce dénuement matériel répond une désagrégation spirituelle. Les corporations de métier, abolies en France par la loi Le Chapelier du 14 juin 1791, n'ont jamais été remplacées. L'ouvrier isolé affronte seul un patronat souvent anonyme. Les sociétés de secours mutuel balbutient. L'Église, à qui on a arraché les hôpitaux et les écoles, peine à rejoindre cette classe nouvelle que les prêtres nomment avec inquiétude « les barbares de l'intérieur ».

Dans ce vide, une doctrine s'engouffre. Depuis la publication du Manifeste du parti communiste par Karl Marx et Friedrich Engels en 1848, puis du premier livre du Capital en 1867, le socialisme révolutionnaire gagne les ateliers. La Commune de Paris, écrasée dans le sang en mai 1871, a montré que la question sociale pouvait embraser une capitale. La Première Internationale, puis la Seconde fondée à Paris en juillet 1889, structurent un mouvement ouvrier qui se veut athée, matérialiste et collectiviste. En Allemagne, le Parti social-démocrate, légalisé en 1890 après la chute de Bismarck, obtient près d'un million et demi de suffrages aux élections de février de la même année. Le feu couve sous la cendre industrielle.

Léon XIII voit clairement que l'Église ne peut plus se taire. Si elle ne parle pas, deux voix occuperont seules le terrain : celle du libéralisme économique, qui sacralise le contrat individuel et laisse la misère à elle-même ; celle du socialisme, qui promet justice au prix de la suppression de la propriété et de la négation de Dieu. C'est contre cette alternative mortelle que le Saint-Père va prendre la plume.

2. Léon XIII (1810-1903) : le pape de l'intelligence et de la diplomatie

Vincenzo Gioacchino Pecci naît le 2 mars 1810 à Carpineto Romano, bourg des monts Lépins au sud de Rome, dans une famille de la petite noblesse italienne. Formé chez les jésuites de Viterbe puis au Collège romain, docteur en théologie et en droit à vingt-deux ans, il entre dans la diplomatie pontificale. Nonce à Bruxelles de 1843 à 1846, il y découvre de près la société industrielle belge, l'une des plus avancées du continent : cette observation marquera durablement sa pensée sociale. Archevêque de Pérouse pendant plus de trente ans, il y écrit des lettres pastorales remarquées sur la civilisation chrétienne et le travail.

Élu pape le 20 février 1878, au troisième tour de scrutin, pour succéder à Pie IX, il prend le nom de Léon XIII en hommage à Léon XII, pape de la restauration. À soixante-huit ans, on le croit de transition : il règnera vingt-cinq ans, jusqu'au 20 juillet 1903. Son pontificat, l'un des plus longs de l'histoire, sera celui du ralliement de l'Église à la modernité politique et d'un immense effort de pensée doctrinale.

Homme d'étude, latiniste de haut vol, Léon XIII publie quatre-vingt-six encycliques. Par Aeterni Patris (4 août 1879), il impose saint Thomas d'Aquin comme maître commun de la philosophie catholique et relance le thomisme. Par Immortale Dei (1er novembre 1885), il clarifie les rapports entre l'Église et l'État. Par Libertas praestantissimum (20 juin 1888), il distingue la vraie liberté de ses contrefaçons libérales. Par Au milieu des sollicitudes (16 février 1892), il invite les catholiques français à se rallier à la République pour mieux y défendre le bien commun.

C'est dans cette architecture doctrinale cohérente que s'inscrit Rerum Novarum. Loin d'être un texte isolé, elle est le couronnement social d'un pontificat qui s'est méthodiquement préparé, par Thomas d'Aquin et par la diplomatie, à parler au monde industriel sans céder aux modes.

3. Le 15 mai 1891 : « Des choses nouvelles »

La rédaction de l'encyclique mobilise plusieurs années. Léon XIII s'appuie sur le travail d'un cercle de théologiens et de sociologues catholiques, parmi lesquels le jésuite Matteo Liberatore, dont les études sur l'économie politique chrétienne servent de substrat, et le cardinal Tommaso Maria Zigliara, dominicain thomiste. Il consulte aussi les évêques confrontés au terrain : Mgr Gaspard Mermillod en Suisse, le cardinal Henry Edward Manning en Angleterre, Mgr Wilhelm Emmanuel von Ketteler en Allemagne, tous trois pionniers du catholicisme social. L'Union catholique d'études sociales et économiques de Fribourg, fondée en 1884, nourrit également la réflexion romaine.

Le texte paraît le 15 mai 1891, jour de l'Ascension, sous sa forme latine officielle. Il compte, dans l'édition typique, environ quarante-cinq pages. Son incipit, Rerum novarum semel excitata cupidine, « une fois que le désir des choses nouvelles eut été excité », fait d'emblée référence au bouleversement social en cours. Le choix des mots est significatif : dans le latin ecclésiastique, res novae désigne traditionnellement les révolutions politiques. Léon XIII prend donc acte du caractère révolutionnaire de l'époque pour y répondre par la raison et la foi.

Le plan de l'encyclique est rigoureusement scolastique. Après une introduction qui expose la gravité de la question ouvrière, le pape réfute d'abord la solution socialiste, puis fonde positivement la doctrine catholique sur la propriété, le travail, le salaire, les associations, le rôle respectif de l'État, de l'Église et des corps intermédiaires. Cette architecture en deux temps, pars destruens et pars construens, lui donne sa force : on ne se contente pas de condamner, on construit.

L'accueil est immédiat et mondial. Traduite en quelques semaines dans toutes les langues européennes, l'encyclique suscite la création de cercles d'études sociales, d'universités populaires catholiques, de syndicats chrétiens. En France, Léon Harmel au Val-des-Bois, Albert de Mun au Parlement, en portent le programme. L'expression « doctrine sociale de l'Église » entre dans le vocabulaire.

4. La condamnation explicite du socialisme : la propriété, droit naturel

Le premier mouvement de l'encyclique est une réfutation frontale, méthodique et argumentée du socialisme. Léon XIII ne procède ni par anathème ni par pétition de principe : il examine la thèse collectiviste et en démontre la fausseté à la lumière du droit naturel. La démonstration est d'autant plus remarquable qu'elle sera reprise quasi textuellement par Pie XI en 1931 et par Jean-Paul II en 1991.

« Les socialistes, pour guérir ce mal, poussent à la haine jalouse des pauvres contre les riches ; ils prétendent que toute propriété de biens privés doit être supprimée, qu'il faut faire des biens des particuliers la propriété commune de tous, et que leur administration doit revenir aux municipalités ou à l'État. Moyennant cette translation des propriétés et cette égale répartition entre les citoyens des richesses et de leurs avantages, ils se flattent de porter un remède efficace aux maux présents. Mais, loin d'être capable de trancher le différend, une telle théorie porte un grave préjudice à la classe ouvrière elle-même ; en outre, elle est souverainement injuste, en ce qu'elle viole les droits légitimes des propriétaires, qu'elle dénature les fonctions de l'État et tend à bouleverser de fond en comble l'édifice social. »

— Léon XIII, Rerum Novarum, n° 3, 15 mai 1891

La critique se déploie en trois temps. Elle est d'abord anthropologique : en abolissant la propriété, le socialisme prive l'homme du fruit de son travail et tarit le ressort premier de l'activité économique. Elle est ensuite juridique : la propriété privée est un droit naturel, antérieur à l'État. « Posséder des biens en propre est un droit naturel à l'homme », affirme Léon XIII au numéro 6 de l'encyclique, reprenant la démonstration thomiste : seul l'homme, parce qu'il est doué de raison et tourné vers l'avenir, a besoin de s'approprier les biens stables pour pourvoir durablement à sa subsistance et à celle de sa famille. Elle est enfin sociale : le socialisme, en faisant de l'État le propriétaire universel, détruit la famille, absorbe les corps intermédiaires et ouvre la voie à un despotisme plus dur que celui qu'il prétend remplacer.

Ce point doit être souligné pour dissiper tout malentendu contemporain : la condamnation du socialisme par Rerum Novarum n'est pas circonstancielle, elle est doctrinale. Pie XI la réaffirmera avec une netteté encore plus grande dans Quadragesimo Anno en 1931 : « Personne ne peut être à la fois bon catholique et vrai socialiste » (n° 120). Jean-Paul II, dans Centesimus Annus (1991), identifiera l'erreur fondamentale du socialisme dans sa méconnaissance anthropologique de la personne humaine, créée à l'image de Dieu et ordonnée au don de soi libre.

5. La critique du capitalisme sauvage et du libéralisme manchestérien

Léon XIII n'est pas moins ferme à l'égard du libéralisme économique tel qu'il s'était déployé depuis un siècle en Angleterre et s'étendait au continent. Le pape refuse de sacraliser le contrat de travail comme si, libéré de tout encadrement moral, il pouvait régler par lui-même les rapports entre le capital et le travail. Cette naïveté, pour lui, est une fiction coupable.

Au numéro 33 de l'encyclique, il écrit que « une poignée d'hommes opulents et très riches ont imposé à la multitude innombrable des prolétaires un joug presque servile ». Le mot est pesé. Léon XIII, qui a vu de ses yeux les faubourgs de Bruxelles et de Manchester, sait de quoi il parle. Il dénonce spécifiquement « l'usure rongeuse », « la concurrence effrénée », la concentration des moyens de production « entre les mains d'un petit nombre » et l'absence de « corporations protectrices » depuis l'abolition des anciens métiers organisés.

La critique porte sur trois points. Premièrement, la doctrine libérale oublie que le travail humain n'est pas une marchandise comme les autres : il engage la personne, sa dignité, sa vocation. Deuxièmement, elle ignore l'inégalité radicale de condition entre l'ouvrier isolé et le patronat organisé : le contrat dit « libre » est en réalité consenti sous la contrainte de la faim. Troisièmement, elle fait de l'État un simple gardien de nuit, incapable d'intervenir pour protéger la partie faible, alors même que le bien commun, fin propre de l'État, exige cette protection.

Contre cette dérive, Léon XIII rappelle que la propriété privée, bien que droit naturel, est grevée d'une hypothèque sociale. Reprenant saint Thomas, il distingue le droit de possession, absolu, et le droit d'usage, subordonné à la destination universelle des biens. Le riche n'est pas le maître souverain de ses biens : il en est l'administrateur devant Dieu, tenu à la justice et à la charité. « Qu'il doit donner au pauvre son superflu, c'est un devoir non de stricte justice, hormis les cas d'extrême nécessité, mais de charité chrétienne », précise le pape au numéro 19, mais ce devoir est réel et obligatoire.

6. La subsidiarité : famille, métier, associations

Le principe qui structure toute l'encyclique, et qui deviendra l'une des clefs de la doctrine sociale catholique, est celui de la subsidiarité. Le terme lui-même sera forgé par Pie XI en 1931, mais la réalité qu'il désigne est déjà pleinement présente dans Rerum Novarum : ce qu'une communauté inférieure peut faire par elle-même, une communauté supérieure ne doit pas le faire à sa place.

Léon XIII déploie cette conviction à tous les niveaux. La famille d'abord, qu'il appelle « société antérieure à toute cité », est la cellule première du corps social. Elle possède des droits que l'État doit respecter : droit du père à pourvoir à ses enfants, droit de transmettre un patrimoine, droit d'éduquer selon sa foi. L'État qui s'arroge l'éducation, qui dissout les liens familiaux, qui prétend se substituer au foyer, sort de sa fonction et devient tyrannique.

Le métier ensuite. Léon XIII regarde avec une sympathie manifeste l'ancien modèle corporatif, non par nostalgie médiévaliste, mais parce qu'il y voit une réalisation historique de la subsidiarité économique : ouvriers et patrons d'un même art, liés par des statuts, une caisse de secours, des fêtes communes, une formation partagée. Il appelle à recréer, sous des formes adaptées au temps, ces corps intermédiaires que la loi Le Chapelier et la Révolution ont balayés.

Les associations enfin, qu'il s'agisse de syndicats, de mutuelles, de patronages, de cercles d'études. Le pape rappelle que « l'homme est naturellement sociable » et que le droit d'association est un droit naturel dérivé. L'État qui l'entrave sort de son rôle. Celui qui le respecte découvrira que la société, par ces corps vivants, règle la plupart de ses problèmes sans qu'il ait à intervenir.

Cette formule, reprise par Pie XI quarante ans plus tard dans Quadragesimo Anno, condense avec une précision inégalée ce que Léon XIII avait posé en 1891. La subsidiarité n'est pas une commodité d'organisation : elle est une exigence de justice, fondée sur la dignité de la personne et la nature communautaire de l'homme.

7. Le juste salaire : justice commutative et dignité du travailleur

Portrait du pape Léon XIII (Vincenzo Gioacchino Pecci, 1810-1903), auteur de l'encyclique Rerum Novarum du 15 mai 1891, acte fondateur de la doctrine sociale de l'Église catholique.
Léon XIII, pape de 1878 à 1903, promulgateur de Rerum Novarum, l'encyclique sociale fondatrice. ElijahOwens, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

L'un des chapitres les plus novateurs de Rerum Novarum concerne le salaire. Contre la thèse libérale selon laquelle le salaire est une simple variable d'ajustement fixée par la rencontre de l'offre et de la demande, Léon XIII pose une doctrine exigeante : le salaire doit être juste, et cette justice ne dépend pas uniquement du consentement des parties.

Son raisonnement, d'une grande rigueur thomiste, part du caractère mixte du travail humain. Le travail est à la fois personnel, parce qu'il engage la personne du travailleur, et nécessaire, parce que l'ouvrier n'a d'autres moyens de subsister que de louer ses forces. S'il était purement personnel, le travailleur pourrait consentir à n'importe quel salaire ; mais parce qu'il est aussi nécessaire, le consentement est vicié par la contrainte, et la justice naturelle exige que le salaire permette au moins la subsistance « d'un ouvrier honnête et de bonnes mœurs » et de sa famille.

Au numéro 45 de l'encyclique, Léon XIII formule ce principe fondateur : « Que le patron et l'ouvrier fassent donc tant et de telles conventions qu'il leur plaira, qu'ils tombent d'accord en particulier sur le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. »

De cette affirmation découle toute la doctrine du salaire familial, qui sera développée par Pie XI et par les papes suivants. Le salaire ne rémunère pas seulement le travail comme prestation technique : il rémunère le travailleur comme père de famille, membre d'une communauté, créature appelée à une vocation éternelle. Un salaire de misère, même librement consenti, est injuste.

Léon XIII tire de ce principe des conséquences pratiques : nécessité du repos dominical, limitation de la durée du travail selon la nature de la tâche, protection spéciale des femmes et des enfants, interdiction du travail des jeunes enfants dans les usines. Ces recommandations, étonnamment concrètes pour un document romain, orienteront toute la législation sociale chrétienne du XXᵉ siècle, de la loi belge sur le repos dominical (1905) aux réformes françaises de 1936 portées en partie par des parlementaires catholiques sociaux.

8. Le droit d'association : syndicats catholiques et corporations

Le dernier grand thème de l'encyclique est celui du droit d'association, et plus précisément du droit des travailleurs à se regrouper pour défendre leurs intérêts. Le sujet est brûlant en 1891 : en France, la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 vient seulement d'autoriser les syndicats professionnels ; en Allemagne, les lois antisocialistes de Bismarck n'ont été abrogées qu'en 1890 ; en Italie, le droit de grève reste suspect jusqu'aux années 1900.

Léon XIII prend position avec netteté. Aux numéros 49 à 55, il affirme que les travailleurs ont le droit naturel de s'unir en associations pour la défense commune de leurs intérêts légitimes. Il réfute ceux qui, au nom de l'ordre public, voudraient interdire ces regroupements : « S'unir avec d'autres pour délibérer ensemble, c'est le droit de tout citoyen ; car la société civile ne peut ni interdire ce droit ni le contester sans se contredire elle-même, puisque le motif qui la fait exister est précisément le penchant naturel qui porte les hommes à vivre en société » (n° 51).

Le pape encourage deux modèles. D'abord les syndicats, dont il reconnaît la légitimité à condition qu'ils ne soient pas inféodés aux doctrines matérialistes. Il souhaite explicitement la constitution de syndicats d'inspiration chrétienne, qui défendront les droits des ouvriers sans attiser la lutte des classes et en recherchant la collaboration des patrons de bonne volonté. De cette impulsion naîtront, en France, la CFTC en 1919 ; en Belgique, la CSC ; en Italie, les syndicats blancs.

Ensuite les corporations ou associations mixtes, où ouvriers et patrons d'un même métier se retrouvent pour régler ensemble les questions de leur profession. Léon XIII voit dans ces organismes une voie d'avenir, capable de désamorcer la lutte des classes en substituant la concertation au conflit. Cette intuition inspirera, au XXᵉ siècle, des expériences aussi diverses que le syndicalisme chrétien allemand, le corporatisme portugais de Salazar (dont la légitimité catholique fut ensuite discutée), les conseils d'entreprise belges, et plus largement tout le modèle rhénan de cogestion.

L'encyclique s'achève sur une conviction : la question sociale est, au fond, une question morale et religieuse. Sans retour à la justice, à la charité, à la foi, aucune réforme institutionnelle ne suffira. « Il n'y a pas de solution à la question ouvrière en dehors de la religion et de l'Église », écrit Léon XIII au numéro 16. L'affirmation peut paraître audacieuse ; elle est en réalité l'aveu humble que les techniques économiques et les lois, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas à refaire un peuple.

9. L'héritage : Quadragesimo Anno, Centesimus Annus, une tradition continue

La postérité de Rerum Novarum se mesure moins au nombre de ses traductions qu'à la lignée d'encycliques qu'elle a inaugurée et qui forment aujourd'hui le corpus de la doctrine sociale de l'Église. Deux jalons majeurs scandent cette tradition.

Le premier est Quadragesimo Anno, publiée par le pape Pie XI le 15 mai 1931, date choisie pour marquer le quarantième anniversaire de Rerum Novarum. Le contexte a changé : la Grande Guerre a ravagé l'Europe, la crise de 1929 a déclenché la plus grave dépression du siècle, les totalitarismes soviétique et fasciste ont surgi. Pie XI, dans un texte plus long et plus systématique que celui de son prédécesseur, actualise la doctrine. Il formule pour la première fois explicitement le principe de subsidiarité (n° 79). Il introduit la notion de justice sociale comme vertu distincte (n° 88). Il reprend, en la durcissant, la condamnation du socialisme : « Le socialisme religieux, le socialisme chrétien sont des termes contradictoires ; nul ne peut en même temps être bon catholique et vrai socialiste » (n° 120). Il critique aussi avec force la concentration de la puissance économique entre quelques mains, qu'il appelle le « despotisme économique » (n° 105).

Le second jalon est Centesimus Annus, publiée par le pape Jean-Paul II le 1er mai 1991, pour le centenaire de Rerum Novarum. La date n'est pas anodine : le mur de Berlin est tombé dix-huit mois plus tôt, l'Union soviétique se délite, le socialisme réel s'effondre sous le regard du monde. Jean-Paul II, qui a vécu dans sa chair l'expérience du totalitarisme communiste comme archevêque de Cracovie, relit Rerum Novarum à la lumière de cet effondrement. Il constate que Léon XIII, en 1891, avait prédit « avec une singulière capacité de prévision » (n° 12) l'échec du socialisme et l'injustice fondamentale de sa négation de la personne.

Mais Jean-Paul II est tout aussi exigeant à l'égard du capitalisme triomphant. Il distingue deux sens du mot : si par « capitalisme » on entend un système qui reconnaît la libre entreprise, la propriété privée et l'initiative humaine dans un cadre juridique, moral et religieux solide, alors la réponse est positive ; mais si l'on entend un système où la liberté économique n'est pas encadrée par une loi morale, qui « fait d'elle un instrument d'une espèce particulière d'idolâtrie » (n° 42), alors la réponse est « décidément négative ».

Entre ces deux bornes se déploient bien d'autres textes : Mater et Magistra de Jean XXIII (15 mai 1961), Populorum Progressio de Paul VI (26 mars 1967), Laborem Exercens de Jean-Paul II (14 septembre 1981), Caritas in Veritate de Benoît XVI (29 juin 2009), Laudato Si' de François (24 mai 2015). Chaque pape a tenu à reprendre, prolonger, actualiser l'intuition léonine, sans jamais la renier.

10. Actualité : pourquoi Rerum Novarum parle encore à notre temps

On objectera peut-être qu'un texte de 1891, écrit pour des ouvriers de la sidérurgie et des fileuses de coton, ne saurait parler à l'économie numérique, à l'uberisation, à l'intelligence artificielle. L'objection est superficielle. Ce qui fait la pérennité de Rerum Novarum, c'est précisément qu'elle ne parle pas au nom d'une conjoncture mais au nom du droit naturel. Les formes du travail changent ; la personne du travailleur demeure.

Trois intuitions léonines conservent une actualité brûlante. D'abord la critique du tout-économique : lorsque la logique marchande prétend régir seule les rapports humains, qu'il s'agisse de l'ouvrier de 1891 ou du livreur à vélo de 2026, elle blesse la dignité de la personne. Ensuite la défense des corps intermédiaires : la famille, la commune, la paroisse, le métier, l'association, tout ce tissu vivant que ni le marché ni l'État ne peuvent remplacer sans étouffer la liberté. Enfin la subsidiarité, qui est aujourd'hui inscrite dans les traités européens (article 5 du traité sur l'Union européenne) mais dont on oublie trop souvent qu'elle fut formulée pour la première fois par un pape.

Pour le catholique français du XXIᵉ siècle, Rerum Novarum offre aussi une boussole intellectuelle. Elle permet de refuser les deux simplifications jumelles de notre temps : celle d'un néolibéralisme qui réduit l'homme à un agent économique, celle d'un néo-socialisme qui attend tout de l'État. Elle rappelle que la justice sociale ne se décrète pas mais se construit, à partir de la famille, du métier, de la cité, et qu'elle suppose chez les personnes des vertus, justice, tempérance, charité, que seule une civilisation enracinée peut transmettre.

À la communauté de Sainte-Cécile où je sers, nous lisons chaque année, autour du 15 mai, des pages de Rerum Novarum au réfectoire. Non par antiquarianisme, mais parce que chacune de ces phrases frappées comme des médailles romaines nous aide à comprendre notre temps. Il n'y a pas, entre les papes qui ont prolongé Léon XIII, de rupture : il y a une seule tradition, patiente, exigeante, qui tient ensemble la propriété et la destination universelle des biens, la liberté et le bien commun, la personne et la communauté. Cette tradition est un trésor de l'intelligence française et européenne. La redécouvrir, l'étudier, la transmettre, n'est pas un luxe d'érudit : c'est une tâche vitale pour qui veut, aujourd'hui encore, bâtir une civilisation digne de l'homme.

Sources et références

  • Léon XIII, Rerum Novarum, encyclique sur la condition des ouvriers, 15 mai 1891 (texte latin officiel, Acta Leonis XIII, vol. XI, Rome, 1892, p. 97-144).
  • Pie XI, Quadragesimo Anno, encyclique sur la restauration de l'ordre social, 15 mai 1931.
  • Jean-Paul II, Centesimus Annus, encyclique pour le centenaire de Rerum Novarum, 1er mai 1991.
  • Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Cité du Vatican, 2004, chap. III.
  • Philippe Chenaux, L'Église catholique et le communisme en Europe (1917-1989), Paris, Cerf, 2009.
  • Émile Poulat, Église contre bourgeoisie. Introduction au devenir du catholicisme actuel, Paris, Berg International, 2006.
  • Jean-Yves Calvez et Jacques Perrin, Église et société économique. L'enseignement social des papes de Léon XIII à Pie XII (1878-1958), Paris, Aubier, 1959.
  • Jean-Dominique Durand, L'Europe de la démocratie chrétienne, Bruxelles, Complexe, 1995.
  • Roger Aubert, Le pontificat de Léon XIII, dans Histoire de l'Église depuis les origines jusqu'à nos jours, t. 21, Paris, Bloud et Gay, 1952.

Questions fréquentes

Quand Rerum novarum a-t-elle été publiée ?

L'encyclique Rerum novarum a été promulguée par le pape Léon XIII le 15 mai 1891, à Rome, treize ans après son élection au pontificat survenue le 20 février 1878. Sa rédaction s'étala sur près de deux ans, de 1889 à 1891, et connut plusieurs versions successives avant la promulgation définitive.

Pourquoi Léon XIII a-t-il écrit Rerum novarum ?

Pour répondre aux « choses nouvelles » que sont la révolution industrielle, l'urbanisation, le paupérisme ouvrier, la disparition des corporations supprimées en France par la loi Le Chapelier de 1791, et la montée du socialisme révolutionnaire, Manifeste du parti communiste de 1848, Internationale ouvrière fondée en 1864, Commune de Paris de 1871, programme de Gotha en 1875. L'Église catholique entendait offrir une réponse structurée à ce qu'on appelait alors la « question sociale ».

Quels sont les rédacteurs de l'encyclique ?

La rédaction principale revient au cardinal dominicain Tommaso Maria Zigliara, théologien thomiste, assisté du jésuite Matteo Liberatore, fondateur de la revue La Civiltà Cattolica, et de Mgr Camillo Mazzella. Léon XIII supervisa personnellement les remaniements et donna à l'ensemble sa tonalité finale, équilibrant fermeté doctrinale et ouverture pastorale.

Que dit Rerum novarum sur la propriété privée ?

L'encyclique reconnaît la propriété privée comme un droit naturel découlant du travail humain et du devoir de pourvoir à sa famille. Léon XIII réfute l'argument socialiste de la propriété collective des moyens de production en soulignant qu'elle détruirait la liberté, l'initiative et la responsabilité personnelle, tout en rappelant que la propriété est grevée d'une fonction sociale et du devoir d'aumône.

Que dit Rerum novarum sur le juste salaire ?

Léon XIII enseigne que le contrat de travail ne peut se réduire à un échange marchand : le salaire doit permettre à l'ouvrier sobre et honnête de subvenir aux besoins de sa famille. Si la libre négociation aboutit à un salaire insuffisant pour la vie digne, la justice naturelle exige que ce minimum vital soit garanti, fondement futur du salaire familial promu par les catholiques sociaux français du XXᵉ siècle.

L'encyclique condamne-t-elle le socialisme ?

Oui, fermement. Rerum novarum dénonce le socialisme comme « remède pire que le mal », accusant la collectivisation de léser les ouvriers eux-mêmes, de violer le droit naturel à la propriété, de subvertir la famille, et de fonder l'égalité sur la contrainte plutôt que sur la justice. Cette condamnation sera renouvelée et précisée par Pie XI dans Divini Redemptoris en 1937 contre le communisme athée.

Quel rôle attribue-t-elle à l'État ?

L'État doit assurer le bien commun, protéger la propriété, garantir le repos dominical, limiter la durée du travail, interdire le travail abusif des femmes et des enfants, mais sans absorber la société civile : il intervient seulement quand familles, corps intermédiaires et associations ne peuvent y suffire. Cette position préfigure le principe de subsidiarité formellement énoncé par Pie XI en 1931.

Quels furent les penseurs qui inspirèrent l'encyclique ?

Wilhelm Emmanuel von Ketteler, évêque de Mayence († 1877), pour son Die Arbeiterfrage und das Christenthum de 1864 ; Albert de Mun et René de La Tour du Pin, fondateurs en 1871 de l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers ; Charles Périn, économiste de Louvain ; le cardinal Manning à Londres ; les conférences de Fribourg réunies dès 1884 par Mgr Mermillod ; et plus largement la tradition thomiste réhabilitée par Léon XIII lui-même dans Aeterni Patris (1879).

Quelle a été la réception de Rerum novarum ?

Considérable : elle suscita la création de syndicats chrétiens (CFTC en France en 1919), de partis démocrates-chrétiens, du mouvement Sillon de Marc Sangnier, et provoqua en réaction l'évolution du catholicisme libéral. Pie XI, Pie XII, Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI lui consacrèrent des encycliques anniversaires : Quadragesimo anno (1931, 40 ans), Mater et magistra (1961, 70 ans), Centesimus annus (1991, 100 ans).

Rerum novarum est-elle encore actuelle ?

Le corpus social catholique contemporain, Caritas in veritate de Benoît XVI en 2009, Laudato si' du pape François en 2015, Fratelli tutti en 2020, se réfère explicitement à Rerum novarum comme à son acte fondateur. Le Compendium de la doctrine sociale de l'Église publié en 2004 par le Conseil pontifical Justice et Paix la cite à plus de soixante reprises.

Bibliographie

  • Léon XIII, Rerum novarum, lettre encyclique sur la condition des ouvriers, Rome, 15 mai 1891 [Acta Sanctae Sedis, vol. XXIII, 1890-1891, p. 641-670].
  • Léon XIII, Aeterni Patris, lettre encyclique sur la restauration de la philosophie chrétienne selon saint Thomas d'Aquin, Rome, 4 août 1879.
  • Pie XI, Quadragesimo anno, Rome, 15 mai 1931 [40ᵉ anniversaire de Rerum novarum].
  • Jean XXIII, Mater et magistra, Rome, 15 mai 1961.
  • Jean-Paul II, Centesimus annus, Rome, 1ᵉʳ mai 1991 [centenaire].
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  • Charles Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, Paris, Lecoffre, 1861, 2 vol.
  • Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, Vatican, 2004.
  • Henri Rollet, L'Action sociale des catholiques en France, 1871-1914, Boivin/Desclée de Brouwer, Paris, 1947-1958, 2 vol.
  • Jean-Yves Calvez, Jacques Perrin, Église et société économique : l'enseignement social des Papes de Léon XIII à Pie XII (1878-1958), Aubier, Paris, 1959.
  • Philippe Levillain (dir.), Dictionnaire historique de la papauté, Fayard, Paris, 1994 [art. « Léon XIII » et « Rerum novarum »].
  • Émile Poulat, Église contre bourgeoisie : introduction au devenir du catholicisme actuel, Casterman, Tournai, 1977.
  • Russell Hittinger, The First Grace: Rediscovering the Natural Law in a Post-Christian World, ISI Books, Wilmington, 2003 [chap. sur Rerum novarum].
Document, page de titre ou monument associé à l'encyclique Rerum Novarum publiée par Léon XIII le 15 mai 1891, sur la condition des ouvriers, le juste salaire et les corps intermédiaires.
Rerum Novarum (15 mai 1891), réponse catholique à la question ouvrière et naissance de la doctrine sociale. Ricercastorica, CC0, via Wikimedia Commons