Le corporatisme organique catholique : La Tour du Pin, Albert de Mun et la voie des corps intermédiaires
Entre le libéralisme manchestérien qui atomise la société en individus concurrents et le socialisme d'État qui prétend tout reconstruire depuis le sommet, une troisième voie s'est dessinée dans la France catholique du XIXᵉ siècle. Portée par deux officiers rentrés de captivité allemande, René de La Tour du Pin et Albert de Mun, cette voie prend racine dans une conviction chrétienne millénaire : la société n'est pas un agrégat mécanique mais un corps organique, tissé de communautés réelles, famille, paroisse, métier, commune. De l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, fondée au lendemain de la Commune, jusqu'à la consécration magistérielle de Rerum Novarum en 1891 et de Quadragesimo Anno en 1931, cette pensée a forgé la doctrine des corps intermédiaires et de la subsidiarité.
1. Paris 1871 : la plaie ouvrière et le choc de la Commune
Pour comprendre la naissance du corporatisme catholique social, il faut revenir à la saignée de l'année terrible. La guerre de 1870 a broyé le Second Empire à Sedan ; l'hiver du siège a affamé Paris ; puis, du 18 mars au 28 mai 1871, la Commune a embrasé la capitale dans une guerre civile dont les fusillades de la Semaine sanglante ont laissé un traumatisme durable. Au-delà des ruines fumantes des Tuileries et de l'Hôtel de Ville, ce sont les fractures sociales qui se révèlent : un monde ouvrier coupé des élites, déchristianisé par un demi-siècle d'industrialisation brutale, nourri de doctrines socialistes et anticléricales.
Deux jeunes officiers, prisonniers en Allemagne après la capitulation de Metz, ont rencontré dans leur captivité un aumônier, le père Eck, et découvert les œuvres sociales catholiques d'outre-Rhin, l'inspiration de Mgr Ketteler, évêque de Mayence. De retour à Paris, ils participent à la répression de la Commune, Mun comme capitaine des dragons, et en sortent bouleversés. Devant les cadavres des fédérés fusillés, Albert de Mun s'écrie, selon le témoignage qu'il rapportera plus tard : « Je n'ai pas vu des coupables, j'ai vu des vaincus. » Le diagnostic s'impose à eux : la question ouvrière est d'abord une question morale et spirituelle, et les élites catholiques ont abandonné le peuple.
Ce n'est donc pas une théorie d'universitaire qui naît, mais une réponse d'officiers chrétiens saisis par la charité devant la misère. La Tour du Pin et Mun ne veulent pas seulement panser les blessures : ils cherchent à refonder l'ordre social selon l'enseignement de l'Église, contre l'individualisme de 1789 et contre le collectivisme qui monte.
2. L'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers (23 décembre 1871)
Le 23 décembre 1871, dans un petit appartement parisien, quelques hommes signent l'acte fondateur de l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers. Autour de La Tour du Pin et d'Albert de Mun, on trouve Maurice Maignen, religieux de Saint-Vincent-de-Paul qui animait déjà un cercle d'ouvriers rue du Regard, ainsi que Félix de Roquefeuil et Léon Harmel, l'industriel du Val-des-Bois qui sera surnommé « le bon père Harmel ».
Le principe est simple et neuf : rassembler, dans des cercles paroissiaux, patrons et ouvriers catholiques autour d'un aumônier, pour réapprendre à vivre ensemble la condition chrétienne. Les cercles offrent bibliothèques, cours du soir, caisses de secours mutuel, patronages de jeunesse, retraites spirituelles. En quelques années, le réseau compte plus de 400 cercles et près de 50 000 membres. Le journal L'Association catholique, fondé en 1876, devient l'organe doctrinal du mouvement ; le Conseil des études, animé par La Tour du Pin, forge peu à peu un corpus intellectuel cohérent.
L'originalité, essentielle à saisir, est que l'Œuvre ne se contente pas de faire l'aumône. Elle prétend reconstruire des communautés réelles où patrons et ouvriers se reconnaissent comme frères dans le Christ et comme membres d'un même corps professionnel. C'est la matrice pratique d'où sortira, par abstraction théorique, la doctrine de la corporation.
3. Les chefs : René de La Tour du Pin (1834-1924), Albert de Mun (1841-1914)
René de La Tour du Pin Chambly de la Charce, marquis, naît le 1ᵉʳ avril 1834 à Arrancy, dans l'Aisne. Saint-cyrien, officier de cavalerie, il sert en Crimée et en Italie avant d'être fait prisonnier à Metz. C'est l'intellectuel du mouvement, le théoricien patient. Ses articles de L'Association catholique, rassemblés en 1907 sous le titre Vers un ordre social chrétien. Jalons de route, 1882-1907, constituent la somme doctrinale du corporatisme catholique français. Hostile au ralliement républicain prêché par Léon XIII en 1892, il se retire progressivement de la vie publique française et meurt à Lausanne le 4 décembre 1924, fidèle jusqu'au bout à sa vision d'un ordre chrétien intégral.
Albert de Mun, né le 28 février 1841 à Lumigny-en-Brie, est le tribun, l'orateur de génie. Député du Morbihan à partir de 1876, réélu sans discontinuer jusqu'à sa mort, il porte à la tribune de la Chambre le combat social catholique. Académicien français en 1897, il rallie la République en 1892, suivant l'appel de Léon XIII dans l'encyclique Au milieu des sollicitudes. Il meurt à Bordeaux le 6 octobre 1914, quelques semaines après le déclenchement de la Grande Guerre, alors qu'il appelait à l'Union sacrée. Ses Discours, publiés en sept volumes, demeurent un monument d'éloquence chrétienne et sociale.
Les deux hommes se complètent. La Tour du Pin donne la charpente doctrinale ; Mun lui prête sa voix publique. Sans l'un, la pensée serait restée confidentielle ; sans l'autre, l'action serait restée dispersée. Ensemble, ils ont donné au catholicisme social français son vocabulaire et sa stature.
4. La critique double : contre le libéralisme et contre le socialisme
Le corporatisme catholique se définit d'abord par ce qu'il refuse. Il refuse le libéralisme économique issu de Manchester et des économistes classiques, qui réduit les relations humaines au contrat libre entre individus isolés. Pour La Tour du Pin, ce libéralisme est « l'individualisme appliqué à l'économie » : il dissout les corporations d'Ancien Régime, abolies par la loi Le Chapelier du 14 juin 1791, et laisse l'ouvrier seul face au patron, livré au rapport de forces brut du marché du travail. Le résultat est la paupérisation des masses industrielles, décrite par les enquêtes de Villermé dès 1840.
Mais le corporatisme catholique refuse aussi le socialisme collectiviste. Ni la dissolution de la propriété privée, ni la prise du pouvoir par une classe contre les autres, ni l'abolition de la famille et de la religion ne sauraient guérir le mal. Le socialisme, pour La Tour du Pin, partage avec le libéralisme le même présupposé matérialiste : il croit que l'homme est d'abord un producteur et un consommateur, et prétend résoudre la question sociale par la seule redistribution. Or le mal ouvrier est d'abord un mal moral et communautaire : c'est la rupture du tissu des appartenances réelles.
« Le libéralisme et le socialisme sont les deux faces d'une même erreur : l'un livre le faible au fort sous prétexte de liberté, l'autre écrase la personne sous prétexte de la sauver. Tous deux ignorent que l'homme n'est pleinement homme que dans les communautés naturelles où Dieu l'a placé. »
La voie chrétienne est donc une troisième voie authentique, non pas un compromis mou entre deux extrêmes, mais une refondation à partir d'un principe autre : le principe organique.
5. Le principe organique : la société comme corps, non comme agrégat
Au cœur de la pensée de La Tour du Pin se trouve une intuition aristotélicienne et thomiste : la société n'est pas un agrégat d'individus contractants, elle est un corps. Comme le corps humain a ses membres, main, pied, œil, qui ne sont ni interchangeables ni indépendants, le corps social a ses membres : famille, paroisse, métier, commune, province, nation. Saint Paul l'avait déjà dit de l'Église dans l'Épître aux Romains (12, 4-5) : « Nous formons un seul corps dans le Christ, étant tous membres les uns des autres. » La pensée sociale catholique étend cette intuition au corps civil.
Cette vision organique a des conséquences radicales. D'abord, l'individu abstrait, citoyen nu, travailleur nu, consommateur nu, n'existe pas : chaque homme est toujours fils, époux, père, paroissien, artisan, habitant d'une commune. Ensuite, ces appartenances ne sont pas des entraves à la liberté mais ses conditions : c'est en elles que l'homme apprend la vertu, reçoit une identité, accomplit sa vocation. Enfin, l'État n'a pas à les créer ni à les absorber : il a à les reconnaître, à les protéger, à leur laisser leur autonomie propre.
Contre Rousseau, qui voulait qu'entre l'individu et l'État « il n'y eût pas de société partielle », La Tour du Pin affirme au contraire que c'est dans les sociétés partielles, familles, métiers, communes, que vit la société réelle. L'État républicain jacobin, qui a déblayé le terrain en 1791 pour ne laisser subsister que l'individu abstrait et l'État omnipotent, a créé le vide dans lequel s'est engouffrée la lutte des classes.
6. Les corps intermédiaires : famille, paroisse, métier, commune
Les corps intermédiaires, dans la doctrine de La Tour du Pin, s'étagent selon une hiérarchie naturelle qui n'est pas politique mais ontologique. À la base, la famille : première cellule, première école, première économie. C'est dans la famille que se transmettent la foi, la langue, le métier, les vertus. Aucune réforme sociale n'est possible si la famille est défaite.
Puis la paroisse : communauté de culte, de charité, de voisinage. Le curé n'est pas seulement un fonctionnaire du culte : il est le berger d'une communauté réelle, qui baptise, marie, enterre, catéchise, secourt. La paroisse est l'échelle à laquelle la vie chrétienne se vit concrètement, et elle est aussi, souvent, la maille de la solidarité sociale de proximité.
Ensuite le métier : la communauté professionnelle qui unit ceux qui exercent le même art, apprentis, compagnons, maîtres. C'est la corporation, dont nous parlerons plus loin. Et enfin la commune, cellule politique de base, dont l'autonomie est chère à toute la tradition catholique française, de Le Play à Mun.
Ces corps intermédiaires ne sont pas cumulables comme des étages qu'on empile : ils s'imbriquent. Un même homme est simultanément père de famille, paroissien, artisan, citoyen de sa commune. Sa fidélité à ces appartenances multiples construit sa personne et tisse la société. La modernité individualiste a prétendu libérer l'homme en coupant ces liens : elle l'a en réalité livré seul à deux puissances écrasantes, le marché et l'État.
7. La corporation : ni syndicat étatique, ni association volontaire privée
La corporation, au sens de La Tour du Pin, est la forme sociale du métier. Elle n'est ni un syndicat ouvrier en lutte contre le patronat, ni une chambre patronale en défense de ses intérêts, ni une association purement volontaire qu'on quitte à loisir. Elle est un ordre professionnel, reconnu par la loi, qui rassemble tous ceux, patrons et ouvriers, qui exercent un même métier dans une même aire géographique, et qui règle, par ses propres instances, les conditions d'exercice de ce métier : salaires minimums, durée du travail, apprentissage, discipline, caisses de secours, retraites.
La corporation reprend ainsi la fonction des anciennes corporations d'Ancien Régime abolies en 1791, mais purifiée de leurs abus, privilèges héréditaires, fermeture malthusienne. Elle est ouverte, elle reconnaît le mérite, elle organise la mobilité sociale par la maîtrise, mais elle protège le métier comme un bien commun et non comme un simple marché. Léon Harmel, au Val-des-Bois, tente dans son usine une expérience concrète de conseil d'usine associant patron et ouvriers : c'est une ébauche pratique de l'idée corporative.
Il faut insister sur un point : la corporation catholique est ascendante. Ce sont les métiers eux-mêmes, organisés librement, qui se dotent de leurs instances et négocient leur reconnaissance par la loi. L'État ne fabrique pas les corporations ; il les reconnaît, les protège, les encadre juridiquement, sans absorber leur autonomie. Cette distinction sera décisive pour comprendre pourquoi le corporatisme catholique n'a rien à voir avec le corporatisme fasciste du XXᵉ siècle.
8. La subsidiarité : le principe de l'ordre juste

Le principe de subsidiarité est la clef de voûte de l'édifice. Formulé classiquement ainsi : ce qui peut être fait à un niveau inférieur ne doit pas l'être par un niveau supérieur. L'État ne doit pas faire ce que la province peut faire, la province ce que la commune peut faire, la commune ce que la corporation ou la paroisse peuvent faire, la corporation ou la paroisse ce que la famille peut faire, la famille ce que la personne peut faire. Et réciproquement : chaque niveau supérieur a le devoir de secourir (subsidium, aide, renfort) les niveaux inférieurs quand ils défaillent, sans pour autant les absorber.
Ce principe n'est pas un simple principe d'efficacité administrative ; c'est un principe d'ordre anthropologique et théologique. Il reconnaît que chaque communauté a sa fin propre, sa compétence propre, sa dignité propre, que nul niveau supérieur ne peut remplacer sans dommage pour la personne et pour le tissu social. Il reconnaît aussi que l'homme grandit dans l'exercice de responsabilités réelles, et qu'une société qui prive ses membres de responsabilité, en leur retirant, au prétexte de les aider, la gestion de leurs affaires, les infantilise et les mutile.
Pie XI, dans Quadragesimo Anno en 1931, formalisera le principe dans une formule célèbre que nous citerons plus loin. Mais l'idée est présente dès La Tour du Pin, elle-même puisée dans la tradition thomiste et dans la pratique médiévale des libertés locales et professionnelles.
9. Rerum Novarum (15 mai 1891) : la consécration magistérielle
Le 15 mai 1891, Léon XIII promulgue l'encyclique Rerum Novarum, « des choses nouvelles ». Premier grand texte magistériel moderne sur la question sociale, elle consacre l'intuition des catholiques sociaux français, allemands, italiens, qui militaient depuis vingt ans. Elle condamne fermement le socialisme, qui « excite les pauvres contre les riches » et prétend abolir la propriété privée ; elle condamne tout aussi fermement le libéralisme sans frein, qui laisse « les travailleurs isolés et sans défense, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée ».
« Il est nécessaire de créer des institutions propres à sauvegarder les intérêts des faibles et des pauvres. […] Ce serait renverser l'ordre voulu par la Providence que de vouloir supprimer les associations particulières au nom de l'État. »
Le texte affirme la dignité du travailleur, le droit à un salaire juste, défini non par le seul marché mais par la capacité à faire vivre une famille, le droit de propriété privée, le droit d'association professionnelle, le devoir de l'État de protéger les faibles. Il appelle de ses vœux la renaissance des corporations, repensées pour le monde moderne.
Albert de Mun reçoit le texte comme une consécration : « Tout ce que nous disions depuis vingt ans, le Pape vient de le dire. » La Tour du Pin, plus réservé sur le ralliement républicain qui accompagne le pontificat léonien, salue néanmoins la doctrine. Rerum Novarum ouvre la voie à un siècle d'enseignement social de l'Église, de Pie XI à François, toujours fidèle à la même matrice : dignité de la personne, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, primat du travail sur le capital.
10. Corporatisme catholique et corporatisme fasciste : la distinction décisive
Au XXᵉ siècle, certains régimes autoritaires, l'Italie de Mussolini avec la Charte du travail du 21 avril 1927, le Portugal de Salazar avec l'Estado Novo de 1933, l'Espagne franquiste, ont revendiqué le vocable de « corporatisme ». Cette revendication a jeté une confusion durable et il faut, en conscience, la dissiper.
Le corporatisme fasciste est un corporatisme descendant : c'est l'État totalitaire qui, par décret, crée les corporations, nomme leurs dirigeants, fixe leurs règles, impose leurs décisions. Les corporations fascistes sont des courroies de transmission du Parti unique, destinées à encadrer, surveiller et mobiliser les masses au service de l'État. L'autonomie réelle y est nulle ; la liberté syndicale y est abolie ; les corps professionnels y sont des institutions d'État déguisées en corps intermédiaires.
Le corporatisme catholique organique est un corporatisme ascendant : ce sont les métiers eux-mêmes, organisés librement à partir de leurs communautés réelles, qui se dotent d'instances propres et demandent à l'État leur reconnaissance. L'État ne crée pas les corporations ; il les reconnaît. Il ne nomme pas leurs dirigeants ; il garantit leur liberté d'élection. Il n'impose pas leurs règles ; il homologue celles qu'elles se donnent, pourvu qu'elles respectent le bien commun. L'autonomie des corps est la règle ; l'intervention étatique, l'exception motivée.
Cette différence n'est pas de degré, elle est de nature. Elle tient au principe même de subsidiarité, absent du fascisme et consubstantiel à la doctrine catholique. Pie XI, dans Quadragesimo Anno (15 mai 1931), publiée précisément dans le contexte italien où Mussolini prétendait incarner l'idéal corporatif, a pris soin de distinguer les deux : il loue la restauration d'« ordres professionnels » véritables, mais met en garde contre un corporatisme d'État qui ne serait qu'une « bureaucratie » supplémentaire.
« De même qu'on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s'acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d'une manière très dommageable l'ordre social, que de retirer aux groupements d'ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d'un rang plus élevé, les fonctions qu'ils sont en mesure de remplir eux-mêmes. »
C'est la formulation classique du principe de subsidiarité. Elle condamne d'un même trait le collectivisme socialiste et l'étatisme corporatif fasciste. Retenons-le fermement : la voie catholique n'a jamais été celle d'un État qui absorbe les corps, mais celle de corps qui se tiennent debout devant un État limité par eux.
11. Héritage : les Semaines sociales, la doctrine sociale, la postérité
L'héritage de La Tour du Pin et de Mun n'est pas un musée. Dès 1904, à Lyon, Marius Gonin et Adéodat Boissard fondent les Semaines sociales de France, « université itinérante » du catholicisme social, qui chaque année rassemble clercs, universitaires, militants et ouvriers autour d'un thème de la question sociale. Les Semaines sociales existent toujours et ont essaimé en Italie, en Espagne, en Pologne.
Au plan doctrinal, la lignée est ininterrompue : Rerum Novarum (Léon XIII, 1891), Quadragesimo Anno (Pie XI, 1931), Mater et Magistra (Jean XXIII, 1961), Populorum Progressio (Paul VI, 1967), Laborem Exercens et Centesimus Annus (Jean-Paul II, 1981 et 1991), Caritas in Veritate (Benoît XVI, 2009), Fratelli Tutti (François, 2020). Tous ces textes approfondissent la même matrice : dignité de la personne humaine, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, option préférentielle pour les pauvres, écologie humaine intégrale.
Au plan juridique, la subsidiarité a pénétré jusque dans les traités européens, article 5 du Traité sur l'Union européenne, même si son application y est souvent plus nominale que réelle. Au plan politique, la doctrine inspire encore démocrates-chrétiens, traditionalistes sociaux, penseurs communautariens, écologistes chrétiens. La réflexion contemporaine sur l'artisanat, les AMAP, les communs, la relocalisation, la démocratie locale, retrouve sans toujours le savoir les intuitions de La Tour du Pin et de Mun.
Car la question qu'ils posaient demeure entière : comment l'homme peut-il demeurer homme, c'est-à-dire membre de communautés réelles où il reçoit et où il donne, dans un monde où le marché tend à tout privatiser et l'État à tout administrer ? La réponse catholique, celle des corps intermédiaires et de la subsidiarité, reste la troisième voie authentique. Ni l'individu nu face au contrat, ni la masse indistincte face à l'appareil : la personne, membre du corps, fidèle à ses appartenances, responsable dans sa mesure, secourue par les niveaux supérieurs quand elle faiblit, jamais absorbée par eux.
Tel est l'héritage que nous lèguent La Tour du Pin et Albert de Mun. Non un système fermé, mais une orientation ; non une nostalgie de l'Ancien Régime, mais une fidélité à l'homme tel que Dieu l'a fait : être de communion avant d'être individu contractant.
Sources et références
- René de La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien. Jalons de route, 1882-1907, Paris, Nouvelle Librairie Nationale, 1907.
- Albert de Mun, Discours, 7 volumes, Paris, Poussielgue, 1888-1904.
- Léon XIII, encyclique Rerum Novarum, 15 mai 1891.
- Pie XI, encyclique Quadragesimo Anno, 15 mai 1931.
- Benjamin-Félix Des Brosses, Albert de Mun, orateur et militant, Paris, 1925.
- Philippe Levillain, Albert de Mun. Catholicisme français et catholicisme romain du Syllabus au Ralliement, Rome, École française de Rome, 1983.
- Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne, Paris, Cerf, 1986.
- Antoine Murat, La Tour du Pin en son temps, Paris, Dominique Martin Morin, 1988.
- Semaines sociales de France, archives des sessions depuis 1904 (Lyon, fondation par Marius Gonin et Adéodat Boissard).
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le corporatisme organique catholique ?
Doctrine sociale développée à partir de 1871 par René de La Tour du Pin et Albert de Mun, le corporatisme organique catholique propose la restauration de corps professionnels intermédiaires, corporations rénovées, syndicats mixtes patrons-ouvriers, organisations de métier, comme troisième voie entre l'individualisme libéral et le collectivisme socialiste. Il se distingue du corporatisme étatique des années 1930 en ce qu'il privilégie l'autonomie des corps et la subsidiarité contre la tutelle de l'État.
Qui est René de La Tour du Pin ?
René de La Tour du Pin Chambly de la Charce (1834-1924), marquis et officier de l'armée française, capitaine prisonnier des Prussiens en 1870, est avec Albert de Mun le principal théoricien français du catholicisme social. Son maître ouvrage Vers un ordre social chrétien : jalons de route, 1882-1907 (Nouvelle Librairie Nationale, 1907) constitue la somme doctrinale du corporatisme catholique français.
Qui est Albert de Mun ?
Albert de Mun (1841-1914), comte, officier converti après la Commune, député du Morbihan dès 1876 et académicien français en 1897, fonde en 1871 avec La Tour du Pin l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers. Orateur , il porte la doctrine sociale catholique à la tribune de la Chambre, plaide pour les lois sociales et joue un rôle dans la rédaction préparatoire de Rerum novarum (1891).
Que sont les conférences de Fribourg ?
Réunies à partir de 1884 à Fribourg en Suisse sous l'égide de Mgr Gaspard Mermillod, évêque de Lausanne et Genève, les conférences de Fribourg rassemblent des théologiens, juristes et hommes d'action catholiques européens, Karl von Vogelsang en Autriche, l'abbé Pottier en Belgique, Léon Harmel en France, Decurtins en Suisse, qui élaborent les bases doctrinales du corporatisme catholique. Leurs travaux nourrissent directement la rédaction de Rerum novarum.
Quels sont les liens avec Rerum novarum (1891) ?
Rerum novarum, encyclique de Léon XIII du 15 mai 1891, intègre une grande part des thèses corporatistes : reconnaissance des corps intermédiaires, juste salaire familial, propriété privée comme droit naturel, légitimité des associations ouvrières, intervention modérée de l'État. La Tour du Pin, qui rédigea pour la commission préparatoire un mémoire en 1888, salue l'encyclique comme la « charte du catholicisme social ».
Quelle est la différence avec le corporatisme étatique des années 1930 ?
Le corporatisme catholique organique, fondé sur l'autonomie des corps professionnels et la subsidiarité, se distingue radicalement du corporatisme étatique mis en place par le fascisme italien (Charte du travail, 1927), le salazarisme portugais (Estado Novo, 1933) ou le franquisme (Fuero del Trabajo, 1938), où l'État absorbe et contrôle les corporations. Pie XI dans Quadragesimo anno (1931) prend explicitement ses distances avec ces déformations étatiques.
Quels sont les organes français du catholicisme social ?
L'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers (1871-1924), l'Association catholique de la jeunesse française (ACJF, 1886), la revue L'Association catholique fondée en 1876 par La Tour du Pin et Mun, l'Action populaire des jésuites de Reims (1903), la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC, 1919) constituent les principales structures du catholicisme social français corporatiste.
Quelle a été la postérité du corporatisme catholique au XXᵉ siècle ?
Pie XI dans Quadragesimo anno (1931) lui rend hommage et systématise le principe de subsidiarité ; au sein du régime de Vichy (1940-1944), des inspirations corporatistes, Charte du travail du 4 octobre 1941, coexistent avec l'autoritarisme étatique, ce qui jeta après-guerre une suspicion durable sur la doctrine ; le mouvement Économie et Humanisme du père Lebret, le personnalisme communautaire et la doctrine sociale de Jean-Paul II en perpétuent l'esprit.
Qui est Léon Harmel ?
Léon Harmel (1829-1915), industriel filateur du Val des Bois à Warmeriville (Marne), est l'archétype du « patron chrétien » corporatiste. Il met en place dès les années 1870 dans son usine une caisse de secours, un conseil d'usine paritaire, des œuvres de prévoyance et de loisirs, et conduit dès 1889 plusieurs pèlerinages ouvriers à Rome qui marqueront Léon XIII. Son exemple est cité dans Rerum novarum elle-même.
Quelles sont les éditions de référence ?
L'édition de référence de La Tour du Pin reste Vers un ordre social chrétien : jalons de route 1882-1907 (Nouvelle Librairie Nationale, 1907, plusieurs rééd. Par les Œuvres françaises) ; Albert de Mun, Discours et écrits divers (Poussielgue, 1888-1904, 7 vol.) ; Charles Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes (Lecoffre, 1861, 2 vol.) ; et l' Henri Rollet, L'Action sociale des catholiques en France 1871-1914 (Boivin/DDB, 1947-1958, 2 vol.).
Bibliographie
- René de La Tour du Pin, Vers un ordre social chrétien : jalons de route, 1882-1907, Nouvelle Librairie Nationale, Paris, 1907 (rééd. Œuvres françaises, 1929 ; Beauchesne, 1942).
- René de La Tour du Pin, Aphorismes de politique sociale, Beauchesne, Paris, 1909.
- Albert de Mun, Discours et écrits divers, Poussielgue, Paris, 1888-1904, 7 vol.
- Albert de Mun, Ma vocation sociale : souvenirs de la fondation de l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, 1871-1875, Lethielleux, Paris, 1908.
- Léon XIII, Rerum novarum, encyclique sur la condition des ouvriers, Rome, 15 mai 1891.
- Pie XI, Quadragesimo anno, encyclique sur la restauration de l'ordre social, Rome, 15 mai 1931.
- Charles Périn, De la richesse dans les sociétés chrétiennes, Lecoffre, Paris, 1861, 2 vol.
- Wilhelm Emmanuel von Ketteler, Die Arbeiterfrage und das Christenthum, Mayence, Kirchheim, 1864.
- Léon Harmel, Manuel d'une corporation chrétienne, Tours, Mame, 1879.
- Henri Rollet, L'Action sociale des catholiques en France, 1871-1914, Boivin / Desclée de Brouwer, Paris, 1947-1958, 2 vol.
- Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne : principes romains, expériences françaises, Cerf, Paris, 1986.
- Robert Talmy, Aux sources du catholicisme social : l'école de La Tour du Pin, Desclée de Brouwer, Tournai, 1963.
- Robert Talmy, Le Syndicalisme chrétien en France, 1871-1930, Bloud & Gay, Paris, 1965.
- Philippe Levillain, Albert de Mun : catholicisme français et catholicisme romain du Syllabus au Ralliement, École française de Rome, 1983.
- Jean-Yves Calvez, Jacques Perrin, Église et société économique : l'enseignement social des Papes de Léon XIII à Pie XII (1878-1958), Aubier, Paris, 1959.
