Luis de Molina, S.J.

Portrait de Luis de Molina
Portrait de Luis de Molina, Unknown artistUnknown artist · Public domain.

Biographie de Luis de Molina

Né le 7 septembre 1535 à Cuenca, Luis de Molina entre à la Compagnie de Jésus en 1553 après des études de droit à Salamanque. Envoyé au Portugal, il complète sa formation théologique à Coimbra (1554-1562), où il fréquente les cours d'Azpilcueta et de Pedro de Fonseca. Ordonné prêtre, il enseigne à l'université d'Évora pendant vingt ans (1568-1583), centre de la seconde scolastique jésuite portugaise.

De retour en Espagne en 1583 pour raison de santé, il publie en 1588 son grand ouvrage théologique, la Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis, qui tente de concilier liberté humaine et grâce divine par la théorie de la scientia media (science moyenne). Dieu connaît ce que chaque créature libre ferait dans toute situation possible avant même de créer : il peut donc ordonner la providence sans anéantir la liberté. L'ouvrage provoque une tempête : les dominicains, menés par Báñez, dénoncent du pélagianisme ; les jésuites défendent Molina. La congrégation De auxiliis réunie à Rome de 1598 à 1607 n'aboutit à aucune condamnation, et Paul V autorise finalement en 1607 l'enseignement des deux thèses.

Parallèlement, Molina publie à Cuenca les six volumes monumentaux du De iustitia et iure (1593-1609, dernier posthume), plus de 3000 pages in-folio consacrées à l'éthique économique et juridique : contrats, esclavage, propriété, monnaie, taxation, commerce maritime. Il y renouvelle la doctrine du juste prix, analyse la formation des prix de marché à partir de l'offre commune, condamne la traite negrière dans ses modalités réelles.

Nommé en 1600 professeur de morale au collège impérial de Madrid, il y meurt six semaines après sa prise de fonction, le 12 octobre 1600, à 65 ans, sans avoir pu enseigner.

Page de titre du De Justitia et jure de Luis de Molina, édition de 1759
De iustitia et iure (édition de 1759), Molina, Luis de · Public domain.

Œuvre et doctrine

Le De iustitia et iure est un sommet de la théologie économique moderne : Molina y établit que le juste prix d'une marchandise est celui qui résulte de l'estimation commune du marché (« iustum pretium vulgare »), formé par la rareté, l'utilité et la concurrence entre acheteurs, première formulation cohérente d'une théorie subjective de la valeur. Il applique cette analyse aux contrats maritimes (De contractibus) et à la monnaie, en reprenant la théorie quantitative d'Azpilcueta.

Sur la grâce, le molinisme continue de structurer la théologie jésuite jusqu'à nos jours. Sur l'économie, Friedrich von Hayek, Jesús Huerta de Soto et Alejandro Chafuen voient en Molina le chaînon manquant entre la scolastique thomiste et l'école autrichienne : la valeur subjective, le rôle de l'entrepreneur et l'ordre spontané du marché y reçoivent leurs premières formulations théoriques rigoureuses.

Œuvres majeures

  • Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis (Lisbonne, 1588)
  • De iustitia et iure (6 vol., Cuenca 1593, Anvers 1609, posthume)
  • Commentaria in primam partem D. Thomae (Cuenca, 1592)
  • De Hispanorum primogeniorum origine ac natura (Alcalá, 1573)
  • Appendix ad Concordiam (Anvers, 1600)
Couverture de la Concordia liberi arbitrii de Luis de Molina, 1588
Concordia liberi arbitrii cum gratiae donis (Lisbonne, 1588), Unspecified · CC0.

Héritage et postérité

Friedrich Hayek et Murray Rothbard saluent en Molina un précurseur de la théorie subjective de la valeur et de la tradition autrichienne. Sa scientia media demeure la matrice de la théologie jésuite de la grâce, discutée jusqu'aujourd'hui (Alvin Plantinga l'a réhabilitée en théologie analytique anglo-saxonne). Ses analyses de la monnaie, du marché et du juste prix nourrissent la doctrine sociale de l'Église, chez Pie XI (Quadragesimo anno) et dans le Catéchisme de l'Église catholique (§ 2407-2409).

« Le juste prix d'une chose est celui qui résulte de l'estimation commune des hommes sur la place du marché. »

, Luis de Molina, De iustitia et iure, Cuenca, 1597, tract. II, disp. 348

Repères chiffrés

65 ans durée de vie
5 œuvres majeures
École de Salamanqu… mouvement principal
Compagnie de Jésus affiliation

À découvrir sur France Éternelle

Questions fréquentes sur Luis de Molina

Qu'est-ce que la science moyenne ?

La scientia media est une connaissance divine intermédiaire entre la science de simple intelligence (ce qui est possible) et la science de vision (ce qui est). Elle porte sur les futuribles conditionnels : ce que chaque créature libre ferait, si elle était placée dans telle ou telle circonstance. Molina l'introduit pour concilier liberté humaine et prédestination.

Molina a-t-il défendu le libre marché ?

Il a défendu la légitimité du prix formé par l'estimation commune du marché et reconnu le rôle régulateur de la concurrence. Il n'a cependant jamais condamné la régulation publique en soi ; il demande seulement que les prix taxés par le prince correspondent à la justice commutative. Sa doctrine est une éthique du marché, non un libéralisme doctrinaire.

Qu'est-ce que la querelle De auxiliis ?

La controverse sur la grâce qui oppose à Rome dominicains (thomistes stricts, Báñez) et jésuites (molinistes) de 1582 à 1607. Convoquée par Clément VIII en 1598 sous forme de congrégation De auxiliis, elle n'aboutit à aucune condamnation : Paul V autorise en 1607 les deux écoles à coexister.

Sources et pour aller plus loin

  • Alejandro A. Chafuen, Faith and Liberty: The Economic Thought of the Late Scholastics, Lexington Books, 2003.
  • Friedrich Stegmüller, Geschichte des Molinismus, Aschendorff, 1935.
  • Article « Luis de Molina », Wikipédia (fr.wikipedia.org/wiki/Luis_de_Molina).
  • Frank B. Costello, The Political Philosophy of Luis de Molina, Institutum Historicum S.I., 1974.
  • Alejandro Chafuen, Faith and Liberty: The Economic Thought of the Late Scholastics, Lexington Books, 2003.
  • Matthias Kaufmann & Alexander Aichele (éd.), A Companion to Luis de Molina, Brill, 2014.