Alexis de Tocqueville (1805-1859) : la démocratie, la liberté et le despotisme doux

Par Côme Charpentras, Silo Pensée

Il est peu de penseurs dont l'actualité résiste aussi obstinément à l'usure des générations. Alexis de Tocqueville, né à Paris le 29 juillet 1805 et mort à Cannes le 16 avril 1859, appartient à cette lignée rare d'observateurs dont les prédictions, formulées à l'aube de l'ère démocratique, se lisent aujourd'hui comme un diagnostic. Aristocrate normand rallié à l'inévitable, catholique tourmenté, libéral conséquent, il fut de son vivant célébré puis oublié, avant qu'une seconde vie posthume, initiée au XXᵉ siècle par Raymond Aron, ne le rétablisse au rang des classiques. Ses deux œuvres maîtresses, De la démocratie en Amérique et L'Ancien Régime et la Révolution, forment une méditation continue sur la condition des peuples modernes et sur le péril singulier qui les guette : la servitude volontaire, douce, administrative, consentie.

Une enfance suspendue entre l'échafaud et la Restauration

Alexis Henri Charles Clérel de Tocqueville naît rue de la Ville-l'Évêque, à Paris, le 29 juillet 1805, dans une famille de vieille noblesse normande dont les terres ancestrales s'étendent au bord du Cotentin, à quelques lieues de Cherbourg. Son père, Hervé de Tocqueville, et sa mère, Louise-Madeleine Le Peletier de Rosanbo, ont tous deux frôlé la guillotine sous la Terreur : le grand-père maternel, le président Le Peletier de Rosanbo, ainsi que l'arrière-grand-père Malesherbes, l'avocat de Louis XVI, furent exécutés en 1794. Ce traumatisme familial, Alexis le portera toute sa vie comme une marque ontologique : la Révolution n'est pas pour lui une abstraction académique mais une plaie vive, un événement domestique.

Sous la Restauration, Hervé de Tocqueville, fidèle aux Bourbons, devient préfet de Louis XVIII, successivement à Metz, Amiens, Dijon, puis Versailles. L'enfant grandit donc dans l'ambiance feutrée des préfectures royalistes, entouré de précepteurs ecclésiastiques et d'une bibliothèque paternelle abondamment pourvue en auteurs des Lumières. C'est à seize ans, dans la bibliothèque de Metz, qu'il traverse ce qu'il nommera plus tard sa « crise de foi » : la lecture sans garde-fou de Voltaire et des philosophes ébranle sa croyance catholique, sans jamais parvenir à l'éteindre tout à fait. De cet épisode, il retiendra un scepticisme religieux teinté de nostalgie, et surtout la conviction que la foi, même quand elle se dérobe à l'intelligence, demeure nécessaire à la liberté des peuples.

En 1827, le jeune homme est nommé juge auditeur au tribunal de Versailles. Il y rencontre Gustave de Beaumont, qui deviendra son compagnon d'étude, son ami d'une vie, son double intellectuel. La révolution de Juillet 1830 précipite la rupture : contraint, comme tous les magistrats, de prêter serment à Louis-Philippe, Tocqueville s'exécute à contrecœur. La famille, légitimiste, lui en tient rigueur. Il cherche dès lors un prétexte honorable pour s'éloigner quelque temps de la France : ce sera l'Amérique.

La traversée américaine : 9 mai 1831 - 20 février 1832

Officiellement, Tocqueville et Beaumont partent en mission pour étudier le système pénitentiaire des États-Unis, que la France envisage de réformer. Le prétexte est sincère, ils en rapporteront un rapport technique, publié en 1833 sous le titre Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, mais il sert surtout de couverture à une ambition infiniment plus vaste : comprendre la démocratie en acte, c'est-à-dire la première société occidentale où l'égalité des conditions précède, organise et domine toutes les autres institutions.

Les deux amis embarquent au Havre le 2 avril 1831, touchent Newport le 9 mai, et passent neuf mois à parcourir vingt-quatre des vingt-six États alors existants. De New York à La Nouvelle-Orléans, de Boston aux Grands Lacs, ils interrogent tout ce qui porte fonction publique ou autorité morale : John Quincy Adams, Edward Livingston, Albert Gallatin, Joel Roberts Poinsett, des juges, des pasteurs, des fermiers, des pionniers, des Indiens déplacés. Ils dorment dans des diligences, traversent des forêts encore vierges, essuient une tempête sur l'Ohio gelé. Tocqueville prend des notes d'une densité prodigieuse : c'est de ces carnets que naîtra le chef-d'œuvre. Le retour s'effectue en février 1832, par le paquebot Havre.

De la démocratie en Amérique, Tome I (janvier 1835) : la foudre d'un livre

Publié chez Gosselin en janvier 1835, le premier tome de De la démocratie en Amérique connaît un succès foudroyant. Le jeune auteur, il n'a pas trente ans, est immédiatement célébré comme le Montesquieu de son siècle. L'Académie française lui décerne le prix Montyon la même année. Les salons parisiens se l'arrachent, Royer-Collard le reçoit, Chateaubriand s'incline. En moins de deux ans, le livre est traduit en anglais, allemand, espagnol, et lu jusqu'aux États-Unis, où il acquiert un statut quasi canonique.

Que dit ce premier tome ? Il décrit, avec une précision sociologique qui fait de Tocqueville l'un des fondateurs tacites de la discipline, les ressorts institutionnels de la démocratie américaine : la souveraineté populaire, le fédéralisme, l'indépendance du pouvoir judiciaire, la puissance des townships de Nouvelle-Angleterre, le rôle central des associations, le poids moral de la religion comme cadre des mœurs plutôt que comme appareil d'État. Tocqueville y formule sa thèse cardinale : l'égalité des conditions est le fait providentiel du monde moderne, irréversible, universel, antérieur à toute décision politique. La question n'est donc plus de savoir s'il faut être démocrate, mais comment l'être sans perdre la liberté.

« J'avoue que dans l'Amérique j'ai vu plus que l'Amérique ; j'y ai cherché une image de la démocratie elle-même, de ses penchants, de son caractère, de ses préjugés, de ses passions ; j'ai voulu la connaître, ne fût-ce que pour savoir du moins ce que nous devions espérer ou craindre d'elle. »

— Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, introduction du Tome I, 1835.

Le Tome II (1840) : la prophétie du despotisme doux

Cinq ans séparent les deux tomes, et ces cinq années creusent chez Tocqueville un changement de tonalité que les lecteurs attentifs ont relevé aussitôt. Là où le Tome I décrivait avec un optimisme mesuré les institutions qui permettent à la démocratie de rester libre, le Tome II, paru en avril 1840, est une méditation plus sombre, plus abstraite, presque métaphysique, sur les effets de l'égalité sur l'âme humaine. Tocqueville y voit à l'œuvre une force inédite : l'individualisme, mot qu'il contribue à acclimater en français, qui replie chaque citoyen sur le cercle étroit de ses proches et le détache des affaires communes.

De ce retrait naît le péril majeur qu'il nomme, au chapitre VI de la quatrième partie, le « despotisme démocratique ». La postérité parlera plus volontiers de « despotisme doux ». La page est célèbre : il imagine un pouvoir tutélaire, immense, attentif, qui pourvoit à la sécurité, règle les existences, épargne aux hommes la peine de penser et le souci de vivre, qui ne brise pas les volontés mais les amollit, les plie, les dirige. Ce n'est plus la tyrannie classique, brutale et visible ; c'est une servitude réglée, administrative, consentie, d'autant plus redoutable qu'elle se présente comme bienveillante.

« Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ; je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. […] Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. »

— Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome II, quatrième partie, chap. VI, 1840.

Que cette page, écrite en 1840 par un aristocrate normand de trente-quatre ans, décrive avec une telle exactitude la physionomie des démocraties administratives du XXIᵉ siècle, où l'État-providence pourvoit à tout, où les citoyens troquent volontiers des pans entiers de leur autonomie contre une sécurité enveloppante, constitue l'un des tours de force les plus troublants de la littérature politique.

La carrière politique : député, académicien, ministre

Élu député de Valognes (Manche) le 2 mars 1839, réélu sans interruption jusqu'en 1851, Tocqueville siège à gauche modérée, parmi les libéraux indépendants. Orateur scrupuleux plus qu'entraînant, il pèse peu dans les joutes parlementaires de la monarchie de Juillet, mais son autorité morale s'affirme. Le 23 décembre 1841, l'Académie française l'élit au fauteuil 18, en remplacement du comte de Cessac. Il n'a que trente-six ans.

La révolution de février 1848 le prend en flagrant pessimisme : il avait prédit, au discours du 27 janvier précédent à la Chambre, que « le vent de la révolution est dans l'air ». Élu à la Constituante en avril 1848, il participe aux travaux de la commission chargée de rédiger la Constitution de la Deuxième République. Réélu à la Législative en mai 1849, il est appelé le 2 juin 1849 au ministère des Affaires étrangères dans le cabinet d'Odilon Barrot, sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte. Son passage, bref, il quitte la charge le 30 octobre 1849, après la dissolution du cabinet, est marqué par la difficile affaire romaine : l'expédition française rétablit Pie IX à Rome, sans que Tocqueville parvienne à obtenir du pape les réformes libérales qu'il souhaitait.

Le coup d'État du 2 décembre 1851 le trouve parmi les députés qui tentent de résister ; il est arrêté, brièvement incarcéré à Vincennes, et se retire définitivement de la vie politique. Cette retraite forcée sera féconde : elle lui donne le loisir d'écrire son dernier grand livre.

L'Ancien Régime et la Révolution (1856) : la thèse de la continuité

Publié en juin 1856 chez Michel Lévy, L'Ancien Régime et la Révolution est le fruit de quatre années de travail dans les archives départementales de Tours, que Tocqueville dépouille avec une méthode de bénédictin. Le livre prenait rang, dans son plan, comme le premier volume d'une histoire plus vaste de la Révolution française, que la mort interrompra. Il renverse pourtant à lui seul l'historiographie reçue.

Sa thèse est limpide, et elle dérange : la Révolution n'a pas rompu avec l'Ancien Régime, elle l'a prolongé et achevé. La centralisation administrative, l'uniformisation du territoire, la tutelle de l'État sur les corps intermédiaires, la destruction progressive des libertés locales, tout cela était déjà à l'œuvre sous les intendants de Louis XV. La Révolution n'a fait qu'abattre les derniers obstacles aristocratiques à un mouvement séculaire. Elle n'a pas créé l'État moderne : elle l'a dévoilé, parachevé, radicalisé.

« Je voulais montrer comment les hommes civils auraient pu préserver leur liberté sous l'Ancien Régime, et comment, ayant laissé mourir les institutions locales, ils ne pouvaient plus que la perdre ou la reconquérir par la violence. »

— Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, préface, 1856.

De cette intuition découle toute une lignée intellectuelle : Hippolyte Taine, puis au XXᵉ siècle François Furet, fonderont sur elle leur relecture de 1789. Il n'est pas d'histoire sérieuse de la centralisation française qui puisse désormais se passer des chapitres tocquevilliens sur l'intendance, la taille, la corvée, et l'étouffement méthodique des franchises provinciales.

Un déiste tourmenté, allié de la religion

La question religieuse traverse l'œuvre de Tocqueville comme une ligne de fracture intime. Né catholique, instruit par l'abbé Lesueur, il perd une part de sa foi dogmatique à seize ans et ne la recouvre jamais pleinement. Les lettres à son confident Louis de Kergorlay, à Eugène Stoffels, à son épouse Marie Mottley, témoignent d'un déisme inquiet, d'un homme qui voudrait croire et qui, à défaut, vit en compagnie du christianisme comme d'un ordre moral nécessaire. Sur son lit de mort, à Cannes, le 16 avril 1859, il reçoit pourtant les sacrements de l'abbé Gabriel, curé de la ville, geste que sa femme présentera comme un retour, et que les interprètes lisent tantôt comme un acte de foi, tantôt comme un dernier égard envers une tradition familiale.

Mais l'important, pour l'histoire des idées, n'est pas l'état exact de la foi personnelle de Tocqueville : c'est la place structurelle qu'il assigne à la religion dans l'économie de la liberté démocratique. Aux États-Unis, il a observé que les Américains tiennent pour « inséparables » l'esprit de religion et l'esprit de liberté. Là où la France révolutionnaire a fait de l'Église l'adversaire de la République, l'Amérique a trouvé dans la séparation amicale des deux ordres le secret d'une cohabitation féconde. Les mœurs, ce que Tocqueville appelle les « habitudes du cœur », sont façonnées par le christianisme ; c'est sur ces mœurs, plus que sur les lois, que repose la liberté.

« Le despotisme peut se passer de la foi, mais la liberté ne le peut pas »

Portrait d'Alexis de Tocqueville (1805-1859), magistrat normand, ancien ministre des Affaires étrangères et auteur de De la démocratie en Amérique et de L'Ancien Régime et la Révolution.
Alexis de Tocqueville, penseur du despotisme doux et observateur catholique de la démocratie. Théodore Chassériau, Public domain, via Wikimedia Commons

La phrase, souvent citée, est plus qu'un aphorisme : elle condense la totalité de la pensée politique tocquevillienne. Un régime despotique n'a besoin que de soumission ; il peut régner sur des cœurs vides, sur des hommes désabusés, sur une société où chacun ne croit qu'à son propre plaisir. La liberté, au contraire, exige des citoyens qui tiennent quelque chose pour plus haut qu'eux-mêmes : un Dieu, un devoir, une patrie, une lignée, une foi, bref, une verticalité. Sans cela, l'individu démocratique, replié sur le cercle de ses intérêts, cède au premier pouvoir qui lui promet le confort contre l'obéissance.

C'est pourquoi Tocqueville, sans jamais militer pour une religion d'État, n'a cessé de plaider pour que le catholicisme demeure une force vive dans la société française. Il y voyait, à tort ou à raison, l'un des rares remparts capables de préserver les âmes du matérialisme démocratique. Sa correspondance avec Arthur de Gobineau, où il s'oppose vivement aux thèses racialistes de ce dernier, témoigne aussi de cette conviction chrétienne de l'unité du genre humain. La liberté, pour Tocqueville, n'est pas un bien commode : c'est un bien lourd, qui demande des épaules trempées par la foi, par la famille, par le service.

Les corps intermédiaires : paroisses, communes, associations

Le antidote au despotisme doux, Tocqueville le trouve dans ce qu'il nomme, d'un terme repris aux juristes d'Ancien Régime, les « corps intermédiaires ». Entre l'individu isolé et l'État immense, il faut des corps vivants : paroisses, communes, associations, corporations, universités, confréries, sociétés savantes, clubs, comités électoraux. C'est en s'y engageant que l'individu démocratique apprend la discipline du bien commun et échappe à la double tentation de l'égoïsme privé et de l'abandon à l'État.

Il avait admiré, en Amérique, la puissance de la township de Nouvelle-Angleterre, cette commune paroissiale où les habitants votaient leur budget, élisaient leurs officiers, géraient leurs écoles, entretenaient leurs chemins. En France, la Révolution et l'Empire avaient méthodiquement vidé les communes de leur substance politique pour en faire des rouages préfectoraux ; le maire, nommé par le pouvoir central, n'était qu'un agent d'exécution. De cette dépossession, Tocqueville voyait sortir un peuple habile à réclamer, inapte à administrer, toujours prêt à se plaindre de l'État et toujours prompt à le saisir de ses moindres difficultés.

Défendre les corps intermédiaires, c'était donc pour lui défendre l'école même de la liberté. Une paroisse qui élit ses marguilliers, une commune qui débat de son cimetière, une association qui s'organise sans autorisation préalable, un métier qui tient ses propres registres : voilà les lieux où se forment ces « habitudes du cœur » sans lesquelles la liberté n'est qu'un mot. Le programme est d'une actualité brûlante à l'heure où, partout en Europe, le droit de s'associer, de se réunir, d'enseigner, de soigner librement, est à nouveau reconquis pouce par pouce.

Postérité : Aron, Manent, Furet

Tocqueville, beaucoup lu de son vivant, fut largement oublié durant la seconde moitié du XIXᵉ siècle, éclipsé par la vogue positiviste et marxiste. Il fallut attendre les années 1930-1950 pour que Raymond Aron, lecteur pénétrant de La Démocratie en Amérique, le réintroduise dans le canon français. Aron, qui voyait en Tocqueville l'antidote libéral au marxisme, lui consacre de longs passages des Étapes de la pensée sociologique (1967) et en fait l'un des trois fondateurs de la sociologie, aux côtés de Marx et de Comte. La revue Commentaire qu'il fonde en 1978 sera une maison tocquevillienne.

Pierre Manent, disciple d'Aron, prolonge la lecture dans un registre plus philosophique. Son Tocqueville et la nature de la démocratie (1982) fait de l'aristocrate normand le penseur de l'« homme démocratique » comme type anthropologique. Avec François Furet, dont Penser la Révolution française (1978) s'ouvre par une référence massive à L'Ancien Régime, Tocqueville redevient la clé d'une relecture de 1789 qui rompt avec l'historiographie jacobine.

Aujourd'hui, de Marcel Gauchet à Rémi Brague, de Chantal Delsol à Jean-Claude Michéa, il n'est guère de penseur politique français sérieux qui ne se réfère à lui. Le « moment Tocqueville », commencé il y a un demi-siècle, n'est pas clos. Il nous dit quelque chose d'essentiel sur notre condition : que la démocratie, livrée à ses seules pentes, tend au despotisme doux ; qu'elle n'est sauvée que par ce qui en elle n'est pas démocratique, la foi, la famille, la commune, l'association, la mémoire.

Conclusion : un allié pour les temps qui viennent

Tocqueville n'est pas un dévot, et il n'est pas non plus un nostalgique. Il n'a jamais songé à restaurer l'Ancien Régime ; il tenait la démocratie pour le fait providentiel de son siècle et du nôtre. Mais il a compris, avec une acuité que nul n'avait atteinte avant lui, que l'égalité sans liberté conduit à une forme inédite de servitude, et que la liberté sans foi, sans mœurs, sans corps intermédiaires, est incapable de durer. Sa pensée est donc l'alliée naturelle de tous ceux qui, aujourd'hui, cherchent à conjuguer l'attachement aux libertés modernes et la défense des héritages enracinés.

Lire Tocqueville, ce n'est pas s'échapper du présent : c'est s'y enfoncer davantage, muni d'un regard clair. Il nous rappelle que la liberté ne se décrète pas, qu'elle s'éduque ; qu'elle se nourrit de ce qui la précède ; qu'elle meurt quand les hommes lui préfèrent le confort. France éternelle, s'il faut la chercher quelque part, est dans cette exigence : aimer ses libertés comme on aime ses clochers, ses communes, ses paroisses, ses associations, c'est-à-dire avec gratitude et vigilance.

Sources

  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome I, Paris, Gosselin, janvier 1835.
  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome II, Paris, Gosselin, avril 1840.
  • Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy, juin 1856.
  • Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont, Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, Paris, 1833.
  • André Jardin, Alexis de Tocqueville, 1805-1859, Hachette, 1984.
  • Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967.
  • Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, Julliard, 1982.
  • François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, 1978.
  • Françoise Mélonio, Tocqueville et les Français, Aubier, 1993.
  • Lucien Jaume, Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Fayard, 2008.

Questions fréquentes

Quand et où Tocqueville est-il né ?

Alexis de Tocqueville naît le 29 juillet 1805 à Paris, dans une famille de noblesse normande. Son père Hervé de Tocqueville est préfet sous la Restauration, sa mère Louise de Rosanbo est petite-fille de Malesherbes, le défenseur de Louis XVI guillotiné en 1794. Cette ascendance marquera sa réflexion sur la Révolution et l'Ancien Régime.

Quels sont ses ouvrages majeurs ?

De la démocratie en Amérique, en deux tomes parus en janvier 1835 et avril 1840 chez Charles Gosselin et Pagnerre ; L'Ancien Régime et la Révolution, paru en juin 1856 chez Michel Lévy ; les Souvenirs (rédigés en 1850-1851, publiés en 1893 par son neveu) ; et une vaste correspondance, en particulier avec John Stuart Mill, Henry Reeve, Arthur de Gobineau, Louis de Kergorlay et Gustave de Beaumont.

Pourquoi Tocqueville voyage-t-il en Amérique en 1831 ?

Officiellement pour étudier, à la demande du gouvernement de Louis-Philippe, le système pénitentiaire américain, il en tirera avec Beaumont un rapport publié en 1833 sous le titre Du système pénitentiaire aux États-Unis. En réalité, Tocqueville part observer la première démocratie moderne, persuadé que l'égalité des conditions est l'avenir nécessaire des sociétés européennes et qu'il faut comprendre comment elle peut se concilier avec la liberté.

Qu'est-ce que la « tyrannie de la majorité » ?

Concept central du tome I de la Démocratie en Amérique (1835), la tyrannie de la majorité désigne la pression sociale et morale qu'exerce, dans les sociétés démocratiques, l'opinion du plus grand nombre sur la pensée des minorités et des individus. Plus subtile que l'oppression politique, elle agit par la flatterie, le conformisme et l'isolement de qui pense autrement, et constitue selon Tocqueville le danger spécifique des démocraties.

Qu'est-ce que le « despotisme doux » selon Tocqueville ?

Décrit dans le tome II de la Démocratie en Amérique (1840, livre IV, chap. VI), le despotisme doux est cette forme nouvelle de servitude qui menace les sociétés égalitaires : un pouvoir « immense et tutélaire » prend en charge la vie des individus, les soulageant de toute responsabilité tout en les réduisant à n'être plus que « un troupeau d'animaux timides et industrieux dont le gouvernement est le berger ».

Quelle est la thèse centrale de L'Ancien Régime et la Révolution ?

Publié en 1856, l'ouvrage soutient que la Révolution française a moins rompu avec l'Ancien Régime qu'elle n'en a accompli la logique centralisatrice. Le pouvoir monarchique avait depuis le XVIIᵉ siècle, par les intendants, dépossédé l'aristocratie de ses fonctions politiques et préparé le terrain à un État centralisé que la Révolution a, sans le vouloir, parachevé en abolissant les corps intermédiaires.

Quelle place Tocqueville donne-t-il à la religion ?

Pour Tocqueville, la religion, chrétienne et catholique aux États-Unis, est le grand contrepoids des sociétés démocratiques. En orientant les passions vers l'éternel, en disciplinant les mœurs, en défendant la dignité de la personne, elle protège la liberté individuelle contre le matérialisme et le despotisme. Tocqueville, lui-même de foi vacillante, voit dans la religion une donnée politique fondamentale, non un simple choix privé.

Tocqueville fut-il homme politique ?

Élu député de Valognes (Manche) en 1839, réélu jusqu'en 1851, Tocqueville participe activement à la Monarchie de Juillet et à la Deuxième République. Vice-président de l'Assemblée constituante, membre de la commission rédigeant la Constitution de 1848, ministre des Affaires étrangères du 2 juin au 31 octobre 1849 dans le cabinet Odilon Barrot, il se retire après le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte du 2 décembre 1851 et meurt à Cannes le 16 avril 1859.

Quels sont les grands commentateurs modernes de Tocqueville ?

Raymond Aron dans Les Étapes de la pensée sociologique (1967), Pierre Manent dans Tocqueville et la nature de la démocratie (1982), François Furet dans Penser la Révolution française (1978) et la Préface à l'Ancien Régime (1986), Jean-Claude Lamberti, Lucien Jaume avec Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté (2008), Sheldon Wolin avec Tocqueville Between Two Worlds (2001) et Marvin Zetterbaum constituent la bibliothèque tocquevillienne contemporaine.

Quelle est l'édition de référence des Œuvres complètes ?

L'édition Gallimard dans la Bibliothèque de la Pléiade, en trois volumes parus entre 1991 et 2004 sous la direction d'André Jardin, fait autorité ; elle complète l'édition critique en dix-huit tomes lancée par Mayer chez Gallimard de 1951 à 1998. Le projet Tocqueville Studies à Yale et à Caen poursuit l'établissement des Œuvres, papiers et correspondance dans une perspective philologique stricte.

Bibliographie

  • Alexis de Tocqueville, Œuvres, édition publiée sous la direction d'André Jardin, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1991-2004, 3 vol.
  • Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, édition définitive publiée sous la direction de J.-P. Mayer, Gallimard, Paris, 1951-1998, 18 tomes.
  • Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Paris, Librairie de Charles Gosselin, 1835 (t. I) et Pagnerre, 1840 (t. II) [éd. princeps].
  • Alexis de Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution, Paris, Michel Lévy frères, 1856.
  • Alexis de Tocqueville, Souvenirs, éd. posthume Calmann-Lévy, Paris, 1893 [rédigés 1850-1851].
  • Alexis de Tocqueville, Gustave de Beaumont, Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France, Paris, Gosselin, 1833.
  • Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique, Gallimard, Paris, 1967 [chap. III sur Tocqueville].
  • Raymond Aron, Essai sur les libertés, Calmann-Lévy, Paris, 1965.
  • François Furet, Penser la Révolution française, Gallimard, Paris, 1978.
  • François Furet, préface et notes à L'Ancien Régime et la Révolution, Flammarion, coll. « Champs », Paris, 1988.
  • Pierre Manent, Tocqueville et la nature de la démocratie, Julliard, Paris, 1982 (rééd. Gallimard, coll. « Tel », 1993).
  • Lucien Jaume, Tocqueville. Les sources aristocratiques de la liberté, Fayard, Paris, 2008.
  • André Jardin, Alexis de Tocqueville (1805-1859), Hachette, Paris, 1984 [biographie de référence].
  • Jean-Claude Lamberti, Tocqueville et les deux démocraties, PUF, Paris, 1983.
  • Sheldon S. Wolin, Tocqueville Between Two Worlds: The Making of a Political and Theoretical Life, Princeton University Press, Princeton, 2001.
Page de titre, gravure ou édition ancienne associée à De la démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville (1835-1840), fruit du voyage américain de 1831.
De la démocratie en Amérique, observation prophétique de Tocqueville sur l'égalité des conditions. Alexis de Tocqueville, Public domain, via Wikimedia Commons