Versailles et la monarchie absolue : 350 ans de cérémonial royal
Versailles n'est pas un palais : c'est une démonstration. Lorsque, le 6 mai 1682, Louis XIV transporte sa cour et son gouvernement de Saint-Germain-en-Laye au château que Mansart achève à peine, il accomplit un geste sans précédent dans l'histoire européenne. Il fixe en un lieu unique le corps du roi, le corps de la noblesse et le corps du gouvernement, et il les soumet à un cérémonial qui, durant cent-sept ans, va régler chaque heure de la vie d'État. Cette enquête retrace 350 ans d'histoire de Versailles, depuis le pavillon de chasse de Louis XIII jusqu'au musée national d'aujourd'hui, en s'appuyant exclusivement sur les sources primaires : Saint-Simon, Dangeau, Bossuet, et les textes royaux eux-mêmes.
1. De Louis XIII à Louis XIV : la genèse du palais (1623-1682)
L'histoire commence par un rendez-vous de chasse. En 1623, Louis XIII fait construire sur la colline de Versailles, alors entourée de marais, un modeste pavillon de brique et de pierre destiné à abriter ses équipages lorsqu'il chasse dans la forêt de Saint-Léger. Le terrain est insalubre, le bourg minuscule, quelques dizaines d'âmes regroupées autour d'une église médiévale dédiée à saint Julien. Le maréchal de Bassompierre raillera le lieu en parlant d'un « chétif château » que « un simple gentilhomme n'eût pas voulu se vanter d'avoir fait bâtir ». Pourtant, c'est là que tout commence.
En 1631-1634, Louis XIII confie à l'architecte Philibert Le Roy l'agrandissement du pavillon. Le plan en U, ouvert sur la cour de Marbre, dessine déjà la silhouette du Versailles classique. Les façades de brique rose, de pierre blanche et d'ardoise bleue composent ce que l'on appellera plus tard le « petit château », celui que Louis XIV refusera obstinément de démolir, malgré les supplications de Colbert et les remontrances de Mansart, par fidélité à la mémoire paternelle.
À la mort de Louis XIII en 1643, Versailles est délaissé. Anne d'Autriche et Mazarin gouvernent depuis le Louvre et Saint-Germain. Le jeune Louis XIV, marqué par les humiliations de la Fronde (1648-1653), conserve cependant une méfiance définitive envers Paris. Lorsque, devenu roi régnant en 1661 à la mort de Mazarin, il choisit ses résidences, il pense déjà à un lieu qu'il pourrait modeler entièrement à son image. Versailles, dont il fait sa résidence privée à partir de 1661, devient le théâtre de fêtes éblouissantes : « Les Plaisirs de l'Île enchantée » de mai 1664, organisés par le duc de Saint-Aignan, mobilisent six cents courtisans pendant sept jours.
De 1661 à 1668, Le Vau dirige une première campagne discrète. À partir de 1668, c'est l'« enveloppe » : le château de Louis XIII est cerné de trois côtés par un nouveau bâtiment classique en pierre de taille, avec ses grandes baies, sa terrasse à l'italienne et ses statues. Le Brun supervise l'ensemble du décor intérieur ; Le Nôtre redessine les jardins. En 1678, Jules Hardouin-Mansart succède à Le Vau (mort en 1670) et reçoit la commande qui va sceller le destin du lieu : transformer Versailles en siège du gouvernement. Il ferme la terrasse pour y construire la galerie des Glaces (1678-1684), élève les ailes du Nord et du Midi destinées à loger les courtisans, conçoit la Grande et la Petite Écurie. Le chantier emploie jusqu'à 36 000 ouvriers selon le compte des Bâtiments. Le coût total des travaux entre 1664 et 1690, recensé par Guillet de Saint-Georges et publié par Mariette au XVIIIe siècle, dépasse 81 millions de livres tournois, soit le tiers du revenu annuel du royaume au moment du grand effort.
2. L'installation de la cour (mai 1682) : le coup d'État symbolique
La date du 6 mai 1682 est inscrite dans le registre du marquis de Dangeau, qui tient depuis 1684 le journal le plus minutieux jamais rédigé sur la cour. Ce jour-là, Louis XIV, Marie-Thérèse, le Dauphin, la Dauphine, les princes du sang et l'ensemble du conseil du roi quittent définitivement Saint-Germain-en-Laye. La Gazette de France du 13 mai annonce sobrement : « Le Roy a fait son entrée à Versailles, où il a résolu de faire désormais sa demeure ordinaire ». Sous la concision de la formule se cache une révolution politique.
Le geste est triple. Il sépare physiquement le roi de Paris, ville frondeuse, ville parlementaire, ville du peuple. Il rassemble dans un même lieu, sous un même toit, le gouvernement (ministres, secrétaires d'État, conseil), la cour (princes, ducs, officiers de la Maison du roi) et l'administration courante. Il crée enfin une « ville de cour », Versailles passe de quelques centaines d'habitants en 1660 à plus de 30 000 en 1715, entièrement dépendante de la présence royale. Le palais devient ce que l'historien allemand Norbert Elias, lecteur attentif de Saint-Simon, appellera « la société de cour » : un dispositif où la noblesse, désarmée par les guerres civiles, est domestiquée par la proximité même du souverain.
L'enjeu est lucide. Le mémoire que Louis XIV rédige pour le Dauphin en 1670, dit Mémoires pour l'instruction du Dauphin, l'énonce sans détour : « Cette société de plaisirs, qui donne aux personnes de la cour une honnête familiarité avec nous, les touche et les charme plus qu'on ne peut dire. Les peuples, d'autre part, se plaisent au spectacle, où, au fond, on a toujours pour but de leur plaire ; et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que nous aimons ce qu'ils aiment. » Le faste n'est pas vanité : il est gouvernement.
Saint-Simon, témoin acide et indispensable, confirme l'analyse. Dans ses Mémoires rédigés entre 1739 et 1750 mais portant sur la fin du règne, il écrit : « Il sentait bien qu'il n'avait pas, à beaucoup près, de quoi récompenser pécuniairement tant et tant de gens. Il y suppléa par les distinctions imaginaires et par la jalousie, par les petites préférences qui se faisaient tous les jours et, pour ainsi dire, à tous moments, par sa politique. » L'« étiquette », mot qui ne désigne d'abord qu'un billet d'instruction, devient l'instrument d'un dressage permanent.
L'installation se traduit aussi par la liturgie quotidienne. Le « Lever du roi », codifié dès 1682 et fixé dans son architecture définitive en 1685, distribue aux courtisans des entrées hiérarchisées : les Grandes Entrées (princes du sang, premier gentilhomme de la chambre, premier médecin), les Premières Entrées (officiers de la chambre), les Entrées de la chambre, puis les Entrées des brevets. Cinq cercles concentriques autour du corps du roi, cinq degrés d'existence sociale. Au cœur de cette mécanique, une religion d'État dont Versailles est désormais le temple.
3. L'étiquette comme instrument politique : Saint-Simon témoin
Pour comprendre l'étiquette versaillaise, il faut lire Saint-Simon, non pour ses jugements, qui sont ceux d'un duc obsédé par la préséance, mais pour la précision proprement ethnographique de ses observations. Le duc de Saint-Simon (1675-1755), arrivé à la cour en 1691, y demeure jusqu'à la mort de Louis XIV en 1715, puis sous la Régence. Il consigne tout : qui s'assied sur quel tabouret, qui est admis au « grand couvert », qui peut donner la chemise au roi, qui retient la bougie pendant le coucher.
« Jamais homme ne fut si naturellement poli, ni d'une politesse si fort mesurée, si fort par degrés, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang… Mais surtout pour les femmes, rien n'est pareil à ce qu'il était. Jamais il n'a passé devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau, je dis aux femmes de chambre, et qu'il connaissait pour telles, comme cela arrivait souvent à Marly. »
L'étiquette n'est pas un ornement : elle est un système d'information. Chaque geste du roi, chaque variation infime, un sourire, un mot, une absence de salut, est instantanément lue, interprétée, commentée par les six mille personnes qui hantent en permanence les galeries du château. Saint-Simon raconte le drame du grand prieur de Vendôme, à qui le roi cesse de parler en 1697 : la cour comprend en quelques heures que la disgrâce est totale, et tous se détournent. À l'inverse, le geste par lequel Louis XIV salue chapeau bas une marquise inconnue suffit à faire d'elle, en une matinée, une figure de la cour.
Le tabouret, objet en apparence dérisoire, condense l'enjeu. Seules les duchesses, dites « femmes assises », ont droit à un tabouret en présence de la reine. Les princesses étrangères revendiquent ce droit ; Saint-Simon consacre des chapitres entiers à ces querelles dites « affaires du bonnet » ou « affaires du tabouret ». Pour le moderne, ces controverses paraissent absurdes ; pour le contemporain, elles dessinent la carte exacte du pouvoir social. Marc Bloch, dans Les Rois thaumaturges (1924), souligne combien l'apparente futilité des rites est en réalité la matérialisation visible d'une hiérarchie invisible.
Le « Coucher » du roi est l'autre pilier de la journée. Vers dix heures et demie du soir, après le souper au grand couvert, Louis XIV regagne sa chambre, celle qui occupe le centre exact de la façade, dans l'axe est-ouest, en sorte que le soleil levant frappe son lit. Le rituel inverse celui du Lever : on retire la perruque, on présente la chemise de nuit, on remet le bougeoir. L'honneur du bougeoir, distribué chaque soir à un courtisan désigné par le roi, est l'une des distinctions les plus convoitées : Dangeau le note méthodiquement, soir après soir, dans son journal.
Cette mécanique a un objectif politique : ruiner l'autonomie de la noblesse. Le grand seigneur qui demeure sur ses terres, qui ne paraît pas à Versailles, est perdu. « C'est un homme que je ne vois jamais », dit le roi, et la formule équivaut à une condamnation civile. Le résultat est saisissant : en cinquante ans, la noblesse française, naguère turbulente, est devenue une noblesse de cour, dépendante des pensions, des charges, des faveurs. La Fronde de 1648 ne se reproduira pas.
4. Le sacre de Reims : fondement religieux de la monarchie
Versailles est le théâtre du gouvernement, mais ce n'est pas là que se fait le roi. La monarchie française se fonde à Reims, par le sacre, et cette dualité topographique est essentielle. Tous les rois de France, de Louis le Pieux en 816 à Charles X en 1825, à l'exception d'Henri IV (sacré à Chartres) et de Louis XVIII (qui ne le fut pas), reçoivent l'onction dans la cathédrale gothique élevée sur le lieu où, selon Hincmar, saint Remi baptisa Clovis le 25 décembre 498 ou 499.
Louis XIV est sacré le 7 juin 1654, à seize ans, par Simon Legras, évêque de Soissons (l'archevêque de Reims étant alors mineur). Louis XV l'est le 25 octobre 1722, à douze ans. Louis XVI le 11 juin 1775. La cérémonie, codifiée par l'« Ordo » du XIIIe siècle remanié sous les Valois, dure environ cinq heures. Elle comprend la promesse du royaume, l'onction des sept onctions avec le saint chrême tiré de la Sainte Ampoule (apportée par les chanoines de Saint-Remi), la remise des regalia (couronne de Charlemagne, sceptre, main de justice, épée dite Joyeuse), enfin l'acclamation et le toucher des écrouelles.
L'onction est l'acte central. Le saint chrême, mêlé d'huile descendue selon la légende du ciel pour le baptême de Clovis, est appliqué sur sept points du corps royal : le sommet de la tête, la poitrine, entre les épaules, les épaules elles-mêmes, les jointures des bras, les paumes des mains. Par cette onction, le roi de France n'est pas un simple monarque : il est christus Domini, oint du Seigneur, troisième ordre intermédiaire entre le clergé et la laïcité. Marc Bloch a montré comment, du XIIe au XVIIIe siècle, le roi de France, après avoir touché les écrouelles de plusieurs centaines de malades agglutinés à Reims, prononce la formule : « Le roi te touche, Dieu te guérit. »
Bossuet, dans la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (rédigée pour le Dauphin entre 1677 et 1704, publiée posthume en 1709), formule la doctrine. Le pouvoir royal est sacré, paternel, absolu, soumis à la raison. « Les princes agissent donc comme ministres de Dieu et ses lieutenants en terre. C'est par eux qu'il exerce son empire. » L'absolutisme français, contrairement au tyrannique despotisme oriental, est ainsi limité par la loi divine, par les lois fondamentales du royaume (loi salique, inaliénabilité du domaine, catholicité du roi) et par les coutumes provinciales. Versailles est l'écrin matériel d'une royauté dont le fondement reste théologique.
5. Mansart, Le Brun, Le Nôtre : le programme iconographique
Trois hommes ont fait Versailles tel que nous le voyons : Jules Hardouin-Mansart pour l'architecture, Charles Le Brun pour la peinture, André Le Nôtre pour les jardins. Chacun travaille sous la direction étroite de Colbert, surintendant des Bâtiments du roi de 1664 à 1683, puis de Louvois (1683-1691). Mais c'est Louis XIV lui-même qui arbitre, qui choisit, qui corrige. Le roi est le maître d'ouvrage absolu.
Le Brun (1619-1690), premier peintre du roi depuis 1664, dirige la manufacture des Gobelins et conçoit le programme iconographique d'ensemble. Sa décision la plus lourde de conséquences est, en 1678, d'abandonner le programme initial, une galerie d'Apollon ou d'Hercule, pour représenter, dans la galerie des Glaces, l'histoire personnelle du règne de Louis XIV depuis la paix des Pyrénées (1659) jusqu'à la paix de Nimègue (1678). Pour la première fois dans l'histoire de l'art occidental, un souverain vivant est représenté en majesté dans son propre palais, au-dessus de scènes contemporaines à valeur historique. Le glissement est immense : la mythologie cesse d'être l'écran obligé de la louange royale ; le roi est désormais représentable en lui-même.
Le Nôtre (1613-1700), jardinier issu d'une dynastie au service de la couronne depuis 1572, transforme entre 1662 et 1689 deux mille hectares de marécages en l'œuvre paysagère la plus ambitieuse du monde moderne. Il ouvre la grande perspective est-ouest, fait creuser le Grand Canal (1668-1679, 1670 mètres de long), distribue les bosquets selon une syntaxe géométrique qui hiérarchise les vues, organise les surprises, ménage des fabriques (la Salle de Bal, le Bosquet de la Colonnade par Mansart en 1685). Le jardin est un discours : il met l'homme, c'est-à-dire le roi, au centre d'une nature soumise à la raison.
Louis XIV rédige lui-même, entre 1689 et 1705, six versions successives d'un texte intitulé Manière de montrer les jardins de Versailles. Ce livret, conservé aux Archives nationales, prescrit l'itinéraire exact que doit suivre le visiteur de marque : sortir par la terrasse du château, descendre les degrés, considérer la Latone, gagner l'allée royale, rejoindre l'Apollon, contourner par les bosquets… Vingt-cinq stations, dont chacune offre une perspective calculée. Aucun autre souverain n'a jamais produit un tel mode d'emploi de sa propre résidence : le palais est un livre, et le roi en est le lecteur autorisé.
Mansart (1646-1708), premier architecte du roi à partir de 1681, surintendant des Bâtiments en 1699, achève la galerie des Glaces (1684), construit l'Orangerie (1684-1686), élève la chapelle royale (chantier ouvert en 1689, interrompu, repris en 1699, achevé en 1710 par son beau-frère Robert de Cotte) et conçoit le château de Marly (1679-1686), refuge intime du roi à deux lieues de Versailles. Son génie est celui de l'échelle : faire grand sans paraître écrasant, équilibrer la majesté et l'habitabilité.
6. La galerie des Glaces : programme politique en peinture
Inaugurée le 15 novembre 1684, la galerie des Glaces s'étend sur 73 mètres de long, 10,50 mètres de large, 12,30 mètres de haut. Elle compte dix-sept arcades vitrées ouvrant sur le parc, dix-sept arcades en miroir leur faisant face, 357 glaces au total, fournies par la nouvelle manufacture royale des glaces fondée en 1665 pour rompre le monopole vénitien. Le sol est de marbre, les pilastres de marbre rouge de Rance, les chapiteaux de bronze doré dessinés par Caffieri sur le « nouvel ordre français » imaginé par Le Brun, qui mêle fleur de lys, soleil et coq.
Mais ce sont les trente compositions peintes au plafond qui constituent le cœur du programme. Le Brun et son atelier (Houasse, Coypel, Audran, Jouvenet, La Fosse) y déploient, en dix-huit ans de mémoire récente, l'épopée du règne. La grande composition centrale, Le Roi gouverne par lui-même, montre Louis XIV en armure romaine, désignant le globe, entouré des allégories de la Magnanimité, de la Vigilance, de la Justice. La date inscrite, 1661, renvoie au moment où le jeune roi, à la mort de Mazarin, annonce qu'il sera son propre premier ministre. C'est l'acte de naissance de la monarchie absolue selon Louis XIV.
Autour de ce panneau central, vingt-neuf compositions racontent la guerre de Hollande (1672-1678), la prise de Maastricht, le passage du Rhin, la conquête de la Franche-Comté. Les inscriptions, rédigées par Boileau et Racine, historiographes du roi, énoncent en latin lapidaire les hauts faits : Rex dicta facta probat, « Le roi prouve par les actes ce qu'il a dit ». Pour la première fois dans une grande galerie palatiale européenne, l'histoire contemporaine occupe la place auparavant dévolue aux dieux et aux héros antiques. Versailles devient son propre Panthéon.
Ce programme a une fonction diplomatique précise. Lorsque les ambassadeurs étrangers, ceux des Provinces-Unies, vaincues en 1678, sont reçus à Versailles, ils sont conduits par la galerie. La promenade dure une vingtaine de minutes ; chaque pas les confronte à la peinture des défaites de leur propre pays. Le doge de Gênes en 1685, l'ambassadeur de Siam en 1686, le doge de Venise en 1687, l'ambassadeur du chah de Perse en 1715, tous traversent ce vestibule monumental où se lit, dans la langue universelle de la peinture, le résumé visuel de la gloire française. Que le congrès qui mettra fin à la Première Guerre mondiale, en 1919, ait choisi ce même lieu pour signer le traité, n'est pas le moindre des paradoxes de l'histoire.
La galerie des Glaces est aussi un lieu de passage quotidien. Le roi la traverse plusieurs fois par jour pour se rendre du Grand Appartement à la chapelle, des salons à la chambre de la reine. Les courtisans s'y pressent, espérant être vus, salués, peut-être interrogés. Saint-Simon décrit ces foules : « Tout y passait par les degrés et les voies que je viens d'expliquer ; et il fallait avoir grand soin de ne pas manquer ces moyens, sous peine de tomber dans une espèce de néant. » La galerie est l'agora, le forum, le théâtre, l'espace public absolu d'un régime où la visibilité conditionne l'existence.
7. La chapelle royale : « Roi très chrétien »
Achevée en 1710 par Robert de Cotte sur les plans de Mansart, la chapelle royale est la cinquième construite à Versailles depuis 1665. Sa hauteur, 40 mètres sous voûte, surpasse tout le reste du château et signifie matériellement la primauté du sacré sur le politique. Sa structure architecturale renoue avec la tradition palatine carolingienne : tribune royale au premier étage, communiquant directement avec l'appartement du roi, et nef d'inférieure dignité au rez-de-chaussée pour la cour. Le roi entend la messe au-dessus de ses sujets, comme à la Sainte-Chapelle de Paris, comme à Aix-la-Chapelle.
Le titre de « roi très chrétien » (Rex Christianissimus), conféré aux rois de France par les papes depuis le XIVe siècle (et accordé en propre par Paul II à Louis XI en 1469), engage la couronne à la défense du catholicisme. Louis XIV en tire toutes les conséquences. Il combat le jansénisme (bulle Unigenitus obtenue en 1713), gallicanise l'Église de France (déclaration des Quatre Articles de 1682), et, surtout, révoque le 18 octobre 1685 l'édit de Nantes par l'édit de Fontainebleau. Cette décision, dont les conséquences démographiques et économiques seront catastrophiques (200 000 à 300 000 huguenots émigrent), s'inscrit pour le roi dans la logique du sacre : le « roi très chrétien » ne peut tolérer dans son royaume une religion différente.
La messe quotidienne du roi, célébrée à dix heures du matin, est l'autre grand moment d'étiquette de la journée. Le roi y assiste depuis sa tribune, accompagné de la famille royale. La cour, en bas, est rangée selon une géographie immuable : duchesses sur les bancs de droite, dames de qualité sur ceux de gauche, gentilshommes debout. La musique est confiée à Lalande, sous-maître de la Chapelle de 1683 à 1726, qui compose pour le service royal soixante-quatre grands motets restés au répertoire. La messe en musique versaillaise, descendante directe de la liturgie romaine et de la tradition gallicane, rivalise par sa magnificence avec les fêtes de la chapelle Sixtine.
Au-delà de la chapelle, Versailles est une géographie spirituelle. Saint-Cyr, fondé en 1686 à l'instigation de Madame de Maintenon pour l'éducation des jeunes filles nobles pauvres, devient le pendant féminin de la cour. Marly, refuge plus intime, possède sa propre chapelle. La Trappe, restaurée par Rancé en 1664, accueille les retraites spirituelles des grands courtisans. Toute la France catholique converge symboliquement vers la chapelle royale, dont les vitraux, les marbres et les ors énoncent le programme : la France est fille aînée de l'Église, et son roi en est le bras temporel.
8. Versailles sous Louis XV et Louis XVI : déclin du rituel
Avec la mort de Louis XIV le 1er septembre 1715, la mécanique se grippe. Le Régent transporte le jeune Louis XV à Paris et installe le gouvernement aux Tuileries. Pendant sept ans (1715-1722), Versailles est désert. Lorsque Louis XV, à douze ans, y revient en juin 1722, il y règnera cinquante-deux ans, mais sans la passion architecturale et cérémonielle de son arrière-grand-père.
Louis XV (règne 1715-1774) modifie la résidence. Il crée le Petit Trianon (1762-1768, par Gabriel) pour Madame de Pompadour, refait l'opéra royal (Gabriel, 1770), aménage les Petits Appartements du roi, ces enfilades intimes au-dessus du Grand Appartement, où il échappe à l'étiquette pour mener une vie privée. Le roi n'aime plus se montrer ; il déteste les foules ; il préfère les soupers fins aux grands couverts. Le « lever » et le « coucher » se maintiennent, mais perdent leur centralité. La cour s'ennuie ; les nobles, sentant le rituel se vider de son sens, retournent vivre à Paris ou sur leurs terres. Le contrôle social que Louis XIV avait inventé commence à se desserrer.
Louis XVI (règne 1774-1792), pieux, timide, lettré, accentue la tendance. Marie-Antoinette, fuyant l'étiquette qu'elle juge insupportable, se réfugie au Petit Trianon, fait construire le Hameau (1783-1785, par Mique), invente une vie pastorale qui scandalise la cour. Les courtisans, exclus de cette intimité, se sentent humiliés. Saint-Simon, s'il avait vécu, aurait reconnu là le symptôme : le roi qui ne reçoit plus, qui se retire, qui choisit ses intimes hors du système d'étiquette, prive la noblesse du seul bien qu'elle peut encore espérer, la proximité visible avec le souverain. C'est tout l'édifice de Louis XIV qui s'effondre silencieusement.
Pourtant, sur le plan politique, Louis XVI fait beaucoup. Il restaure les parlements (Maupeou avait tenté de les supprimer), confie les finances à Turgot puis à Necker, soutient l'indépendance américaine (traité d'alliance de 1778, traité de Paris de 1783), supprime la torture préparatoire (1780) et la question préalable (1788), édicte l'édit de tolérance des protestants (1787). C'est un roi réformateur, mais un roi qui n'a pas hérité du génie cérémoniel de son ancêtre. Versailles, déserté à demi, devient un palais administratif où la majesté s'effrite.
La crise financière, ouverte par le coût de la guerre d'Amérique et l'effondrement des recettes fiscales, conduit en 1788 à la convocation des États généraux. Le 5 mai 1789, Louis XVI ouvre la session dans la salle des Menus-Plaisirs, à quelques centaines de mètres du château. Le tiers état, le 17 juin, se proclame Assemblée nationale. Le 20 juin, dans la salle du Jeu de paume, ses députés jurent de ne pas se séparer avant d'avoir donné à la France une constitution. Versailles, qui avait été le théâtre de la monarchie absolue, devient, presque malgré lui, le berceau du gouvernement représentatif.
9. Octobre 1789 : la fin du palais habité
L'épisode des 5 et 6 octobre 1789 clôt cent-sept années d'histoire courtisane. Le matin du 5 octobre, sous l'effet conjugué de la disette parisienne et de l'agitation politique, plusieurs milliers de femmes parties des Halles marchent sur Versailles. La Fayette, à la tête de la Garde nationale, les suit dans la soirée. La nuit est tendue ; à l'aube, des émeutiers pénètrent dans le château par la cour des Princes, tuent deux gardes du corps, atteignent l'antichambre de la reine que ses femmes parviennent à sauver de justesse en l'emportant chez le roi par le passage secret.
Vers une heure de l'après-midi, Louis XVI, Marie-Antoinette et la famille royale paraissent au balcon, sommés par la foule de quitter Versailles. À une heure du matin le 7 octobre, ils entrent aux Tuileries. Ils n'en sortiront plus que pour la fuite manquée de Varennes (juin 1791) et l'échafaud (janvier 1793 pour le roi, octobre 1793 pour la reine). Versailles, vidé de ses habitants, est laissé sous garde. L'Assemblée le suit à Paris. La cour cesse d'exister.
Le palais traverse alors une période d'errance. Sous la Convention, le mobilier est vendu aux enchères publiques entre août 1793 et août 1794 : 17 000 lots dispersés en dix mois, parmi lesquels les meubles de Boulle, les pendules de Caffieri, les tapisseries des Gobelins. Les œuvres réputées dignes d'un musée, c'est-à-dire surtout les peintures historiques, sont transférées au Louvre, fondé en août 1793 comme « Muséum central des Arts ». Les bâtiments survivent par miracle : un projet de démolition est envisagé en 1794, écarté au profit d'une affectation hospitalière, finalement abandonnée. Sous le Directoire, le château abrite un Musée spécial de l'École française (1797).
Napoléon Ier, qui réside au Grand Trianon, n'investit pas Versailles ; il y projette une résidence impériale jamais réalisée. Louis XVIII et Charles X préfèrent les Tuileries. Louis-Philippe enfin, monté sur le trône en 1830, conçoit en 1833 le projet décisif : faire de Versailles « un musée dédié à toutes les gloires de la France ». Inauguré le 10 juin 1837, le musée transforme le palais en panthéon historique. Les ailes, vidées des appartements de courtisans, sont aménagées en galeries de peintures retraçant l'histoire militaire et civile du pays. La galerie des Batailles, longue de 120 mètres, est créée à cette occasion. Versailles cesse d'être habité ; il devient médiation.
10. Versailles aujourd'hui : musée national, sacre de la mémoire
L'Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles, créé par décret en 1995, gère aujourd'hui un ensemble de 800 hectares (parc compris), 2 300 pièces et près de 60 000 œuvres d'art. L'institution, dotée d'un budget annuel d'environ 110 millions d'euros, accueille 8,2 millions de visiteurs en 2019 (avant les fermetures sanitaires), le deuxième monument culturel le plus visité de France après le Louvre. Cette fréquentation massive impose une politique de conservation lourde, de restauration permanente, et de gestion patrimoniale exemplaire.
Les grands chantiers du XXe et du XXIe siècles ont été décisifs. La restauration de la galerie des Glaces, achevée en 2007 après trois ans de travaux et trois ans d'études préalables, a coûté 12 millions d'euros financés par le mécénat (Vinci). Celle de la chapelle royale, achevée en 2021, a mobilisé 13 millions d'euros. Le bosquet du Théâtre d'eau, restitué en 2014 par Louis Benech et Jean-Michel Othoniel, marque le retour à une politique de création contemporaine inscrite dans l'esprit du XVIIe siècle. Les jardins, classés au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1979, sont l'objet de campagnes constantes de replantation : la grande tempête de décembre 1999 a détruit 10 000 arbres ; celle de 1990, 1 200 ; celle de 1870, 700.
Les usages politiques du château se maintiennent. La République y reçoit ses hôtes étrangers d'État pour des dîners de gala dans la galerie des Glaces : la reine Élisabeth II en 1972 et 1992, le président Reagan en 1982, le président Xi Jinping en 2014. Le Congrès du Parlement, qui réunit l'Assemblée nationale et le Sénat pour réviser la Constitution ou entendre une déclaration du chef de l'État, siège à Versailles dans l'aile du Midi depuis 1875. La France républicaine, en utilisant Versailles, achève le geste paradoxal qu'avait esquissé Louis-Philippe : transformer le sanctuaire de la monarchie absolue en théâtre de la souveraineté nationale.
Demeure la question historiographique. Que reste-t-il, dans la France de 2026, de la matrice versaillaise ? Beaucoup. La centralisation administrative française, qui ramène à Paris l'ensemble des décisions stratégiques, prolonge la concentration que Louis XIV opéra à Versailles. Les grands corps de l'État, les concours, les protocoles, l'art de la table diplomatique, la déférence verbale envers les figures publiques : tout cela porte la trace, parfois inconsciente, de l'invention versaillaise. La France contemporaine est républicaine ; elle reste cérémonielle. Le palais, devenu musée, n'est pas seulement un lieu : c'est une grammaire.
Pour l'historien monarchiste, et l'auteur de ces lignes assume ce point de vue, Versailles n'invite pas à la nostalgie politique. La monarchie absolue, telle que Louis XIV la pratiqua, ne saurait être restaurée ; elle suppose une cosmologie religieuse, une économie féodale, une démographie d'Ancien Régime que rien ne peut reconstituer. Mais Versailles invite à reconnaître ce que la France doit à ses rois : une langue, un goût, une administration, un sens de l'État, une manière de tenir le monde. C'est en cela qu'il importe de continuer à étudier le cérémonial, le sacre, l'étiquette, non comme des curiosités folkloriques, mais comme les fondations d'une civilisation dont nous sommes encore, qu'on le veuille ou non, les héritiers.
Questions fréquentes
Quand Louis XIV s'est-il installé définitivement à Versailles ?
Louis XIV installe officiellement la cour et le gouvernement à Versailles le 6 mai 1682. Le château devient alors la résidence principale du roi et le siège de l'administration monarchique, après plus de vingt ans de chantiers conduits par Le Vau puis Hardouin-Mansart.
Qui sont les architectes de Versailles ?
Quatre noms dominent le chantier : Louis Le Vau (enveloppe de 1668-1670), Jules Hardouin-Mansart (galerie des Glaces, aile du Nord, aile du Midi, chapelle royale), André Le Nôtre (jardins) et Charles Le Brun (décor intérieur et programme iconographique).
Qu'est-ce que l'étiquette de Versailles ?
L'étiquette désigne le code minutieux qui régit chaque geste de la vie de cour : préséances, ordre du lever et du coucher du roi, droit du tabouret, entrées dans la chambre royale. Saint-Simon en a livré la description la plus complète dans ses Mémoires.
Combien de personnes vivaient à Versailles sous Louis XIV ?
À l'apogée du règne, environ 3 000 à 5 000 personnes résident en permanence dans le château et ses dépendances : famille royale, princes du sang, grands officiers, domesticité, gardes. La cour proprement dite rassemble entre 1 000 et 2 000 nobles.
Pourquoi parle-t-on de monarchie absolue de droit divin ?
Parce que le roi tient son pouvoir directement de Dieu, sans intermédiaire. Le sacre de Reims, l'onction avec la Sainte Ampoule et la doctrine théorisée par Bossuet dans la Politique tirée de l'Écriture sainte (1709) fondent cette légitimité strictement religieuse.
Que représente la galerie des Glaces ?
Construite entre 1678 et 1684 par Hardouin-Mansart, longue de 73 mètres, ornée de 357 miroirs et du décor peint par Le Brun, la galerie célèbre les victoires militaires et civiles de Louis XIV. Elle servait aux grandes audiences et aux réceptions d'ambassadeurs.
Quand la cour a-t-elle quitté Versailles ?
Le 6 octobre 1789, sous la pression des journées révolutionnaires, Louis XVI, Marie-Antoinette et le Dauphin sont contraints de quitter Versailles pour Paris. Le château ne sera plus jamais résidence royale.
Qui a sauvé Versailles après la Révolution ?
Louis-Philippe Ier, par l'ordonnance du 1er septembre 1833, transforme Versailles en Musée de l'Histoire de France, inauguré le 10 juin 1837. Cette décision préserve l'édifice de la dispersion ou de la démolition.
Quelles sont les sources primaires pour étudier Versailles ?
Quatre œuvres majeures : les Mémoires de Saint-Simon (1739-1750), le Journal de Dangeau (1684-1720), les Mémoires pour l'instruction du Dauphin de Louis XIV (1661-1668) et la Politique tirée de l'Écriture sainte de Bossuet (1709).
Versailles a-t-il été imité en Europe ?
Oui : Schönbrunn à Vienne, Caserte près de Naples, Peterhof en Russie, Drottningholm en Suède, et même Potsdam pour Frédéric II reprennent le modèle versaillais, preuve du rayonnement européen de l'absolutisme français au XVIIIe siècle.
Bibliographie et sources
- Saint-Simon, Louis de Rouvroy duc de, Mémoires, éd. Yves Coirault, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 8 vol., 1983-1988.
- Dangeau, Philippe de Courcillon marquis de, Journal, éd. Soulié, Dussieux, de Chennevières, 19 vol., Firmin-Didot, 1854-1860.
- Louis XIV, Mémoires pour l'instruction du Dauphin, éd. Pierre Goubert, Imprimerie nationale, 1992.
- Louis XIV, Manière de montrer les jardins de Versailles, éd. Simone Hoog, Réunion des musées nationaux, 1992.
- Bossuet, Jacques-Bénigne, Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte (1709), éd. Jacques Le Brun, Droz, 1967.
- Bloch, Marc, Les Rois thaumaturges. Étude sur le caractère surnaturel attribué à la puissance royale, en France et en Angleterre, Strasbourg, 1924 ; rééd. Gallimard, 1983.
- Elias, Norbert, La Société de cour (Die höfische Gesellschaft, 1969), trad. Fr. Pierre Kamnitzer, Calmann-Lévy, 1974.
- Solnon, Jean-François, La Cour de France, Fayard, 1987.
- Sabatier, Gérard, Versailles ou la figure du roi, Albin Michel, 1999.
- Constans, Claire, Versailles, château de la France et orgueil des rois, Gallimard, coll. « Découvertes », 1989.
- Le Roy Ladurie, Emmanuel, Saint-Simon ou le système de la cour, Fayard, 1997.
- Mansel, Philip, King of the World: The Life of Louis XIV, Allen Lane, 2019 ; trad. Fr. Passés Composés, 2020.
- Archives nationales, série O¹ (Maison du Roi, Bâtiments), inventaires en ligne sur SIV.
- Établissement public du château de Versailles, fonds documentaires et publications scientifiques, Bulletin du Centre de recherche du château de Versailles (revue en ligne).