La Fleur de Lys : symbole de la France royale, de Clovis aux Bourbons (1500 ans d'histoire héraldique)
Aucune fleur, dans l'histoire de l'Occident chrétien, n'a porté tant de sens, tant de royauté, tant de mémoire. Trois pétales d'or sur fond d'azur : la formule héraldique tient en sept mots, mais il y a derrière elle un millénaire de France. La fleur de lys n'est pas qu'un emblème dynastique ; elle est l'écu silencieux d'une nation qui se pensait élue, le manteau dont se couvrait le souverain au matin du sacre rémois, la signature des chevaliers tombés à Bouvines, l'orifice de lumière par lequel la théologie politique capétienne se rendait visible à ses sujets. Des marais ioniens d'Île-de-France où l'iris jaune fleurissait au temps de Clovis jusqu'aux ateliers d'orfèvres légitimistes du XXIe siècle, en passant par les sceaux de Louis VI le Gros, l'ordonnance de Charles V en 1376 et le drapeau blanc du comte de Chambord, le lys traverse l'histoire comme un fil d'or tendu entre la Trinité divine et la couronne terrestre. C'est cette traversée que nous proposons de suivre ici, page après page, sceau après sceau, légende après ordonnance.
19 avril 2026Origine du symbole : nature, écriture, héraldique (Xe-XIIe siècles)
Avant d'être une figure d'écu, la fleur de lys fut une plante. Mieux : un malentendu botanique, dont l'histoire s'amuse à n'avoir jamais été dissipé. Le « lys » des rois de France n'est pas le Lilium candidum des jardins méditerranéens, ce lis blanc des Annonciations qui parfume l'iconographie mariale ; c'est, selon toute vraisemblance, l'iris jaune des marais, Iris pseudacorus, fleur ordinaire des fonds humides d'Île-de-France, qui pointe au mois de mai dans les fossés de la Seine et de la Marne, et dont la silhouette à trois pétales redressés se prête merveilleusement à la stylisation graphique. Les héraldistes du XIXe siècle, à commencer par le comte de Toulgoët, avaient déjà soupçonné cette parenté ; les travaux contemporains, ceux d'Hervé Pinoteau en tête, l'ont confirmée. Que le mot ait glissé du botanique au symbolique en empruntant le prestige du lis de la Vierge, c'est précisément ce que l'histoire des images appelle un transfert de capital symbolique : la modeste fleur des marais francs, sous le nom de fleur de lys, héritera de toute la pureté du lilium des Cantiques.
Avant même de devenir armes, la figure circule dans la culture visuelle de l'Empire chrétien. L'art byzantin connaît le lys stylisé sur les sceptres impériaux ; les ivoires carolingiens le déposent au sommet des regalia. Charlemagne, dont le sceptre, dit-on, portait une fleur épanouie, transmet à ses héritiers cette ornementation impériale. On la retrouve sur le sceau de Robert le Pieux en 996, première occurrence française clairement attestée, où le roi capétien apparaît assis, tenant un bâton terminé en fleur stylisée. Mais il s'agit alors d'un attribut de fonction, non d'un blason : la fleur orne l'objet, elle ne signifie pas encore la dynastie.
La transformation s'opère sous Louis VI le Gros, dans les années 1130. Le sceau royal, document juridique de premier rang, fait alors une place insistante au lys ; un sceau secret du même règne le porte de manière isolée, comme un emblème personnel. Sous Louis VII, sacré en 1131 du vivant de son père, l'usage se fixe : le manteau royal est désormais semé de fleurs d'or sur fond bleu, et le futur écu armorié de la maison de France est en germe. L'historien Michel Pastoureau a montré comment, entre 1140 et 1180, la cour capétienne invente, au sens fort, son blason, par cristallisation lente d'usages courtois, religieux et juridiques. Le bleu, couleur mariale par excellence, devient la couleur royale ; le lys, fleur biblique de pureté, en devient l'ornement. Ce n'est pas un hasard si cette codification coïncide avec l'épanouissement du gothique, l'essor du culte marial, et la grande œuvre architecturale de l'abbé Suger à Saint-Denis : la France capétienne, en ces années 1140-1150, se pense désormais comme une royauté liturgique, et son écu doit dire cette vocation. Le lys, en somme, est né d'une politique théologique avant d'être un motif décoratif.
La légende dorée : Clovis, l'ange et la « Sainte Ampoule »
Toute dynastie a besoin de mythe. Les Capétiens, parvenus tardivement au trône (987) et longtemps fragiles face aux grands feudataires, en eurent un besoin pressant. La légende des trois lys offerts à Clovis répond à cette nécessité. Elle ne naît pas en 496, au matin du baptême rémois ; elle est forgée près de huit siècles plus tard, dans les scriptoriums monastiques du XIVe siècle, à un moment précis où les Plantagenêts d'Angleterre, prétendants au trône de France, revendiquent dans leurs propres armoiries les lys de France, geste qui déclenchera la guerre de Cent Ans. Pour faire pièce à cette appropriation, les chroniqueurs français ont besoin d'un récit qui fasse remonter le lys non au XIIe siècle (vérité historique trop récente, trop politique), mais à l'origine sacrée du royaume : au baptême de Clovis lui-même.
Le récit, dont la version la plus aboutie est compilée à l'abbaye de Joyenval, près de Saint-Germain-en-Laye, se déploie ainsi : la reine Clotilde, épouse encore païenne de Clovis, se retire dans son ermitage de Joyenval pour prier la conversion de son mari. Un ange lui apparaît, lui remet un écu d'azur portant trois fleurs de lys d'or, et lui demande de substituer ces armes célestes aux trois crapauds, figure infernale, qui ornaient jusqu'alors la bannière mérovingienne. Clovis, victorieux à Tolbiac en invoquant le Dieu de Clotilde, reçoit le baptême des mains de saint Remi à Reims, sous l'ampoule miraculeusement apportée par une colombe : la Sainte Ampoule. Les trois lys sont alors interprétés comme la marque trinitaire d'une élection divine, Père, Fils, Saint-Esprit, déposée sur la maison royale de France pour mille cinq cents ans.
Cette légende, manifestement apocryphe, a une force opératoire considérable. Elle confère aux Capétiens, et après eux aux Valois et aux Bourbons, un titre antérieur à toute féodalité : ils règnent par mandat divin direct, attesté par un don angélique. La Sainte Ampoule conservée à Reims, avec laquelle on oint chaque roi de France au moment du sacre, devient le sacrement matériel de cette élection. Colette Beaune, dans Naissance de la nation France, a magistralement démonté la mécanique de cette construction : elle montre comment, du XIVe au XVIe siècle, l'ensemble des éléments du « roman national » médiéval, sang de France, Saint-Denis, oriflamme, Sainte Ampoule, lys angélique, s'assemble en une mythologie cohérente destinée à fonder, contre l'Empire d'un côté et l'Angleterre de l'autre, la singularité d'une royauté très chrétienne.
« France ancien » : le semis de lys (1130-1376)
La forme la plus ancienne et la plus durable des armes de France est dite « France ancien » : d'azur semé de fleurs de lys d'or. La formule héraldique est limpide ; elle décrit un fond bleu parsemé d'un nombre indéterminé de lys d'or, disposés en quinconce, et dont les rangées supérieures et inférieures sont coupées par les bords de l'écu. C'est la formulation graphique de l'innombrable : le lys n'est pas dénombré, il abonde, il pleut sur l'azur comme la grâce sur le royaume. Hervé Pinoteau, dans son monumental Symbolique royale française, a souligné combien cette indétermination numérique est théologiquement signifiante : elle suggère l'infinité de la bénédiction, là où la version postérieure à trois lys assignera une valeur trinitaire close.
L'histoire de ce semis se confond avec celle des grands Capétiens directs. Sous Louis VII, les sceaux de chancellerie, les bannières, les ornements liturgiques offerts à Saint-Denis portent déjà ce motif. Sous Philippe Auguste, la maturité héraldique est atteinte : à la bataille de Bouvines, le 27 juillet 1214, le roi combat sous une bannière fleurdelysée que les chroniqueurs décrivent avec précision. La victoire, où la France capétienne défait simultanément l'empereur germanique Otton IV et les comtes de Flandre, fixe dans la mémoire collective l'image des lys vainqueurs. Pendant tout le XIIIe siècle, l'écu fleurdelysé devient le signe de ralliement par excellence des armées royales, et les enluminures des chroniqueurs, du Roman des rois de Primat aux Grandes Chroniques, multiplient sa représentation.
Sous Saint Louis (Louis IX, 1226-1270), le lys atteint son apogée symbolique médiéval. Jacques Le Goff, dans sa biographie monumentale du roi-saint, a montré comment Louis IX a délibérément étendu l'usage du semis fleurdelysé à la totalité de son apparat : manteau du sacre, chapelle palatiale (la Sainte-Chapelle elle-même, achevée en 1248, est entièrement décorée de lys d'or sur fond d'azur, jusqu'aux soubassements de pierre peints en bleu et or), reliquaires, vêtements liturgiques offerts au pape. Le souverain, qui fonde l'Ordo de la cour de France, fait du lys non plus seulement une marque dynastique mais l'attribut visuel de la justice royale elle-même. Quand il rend la justice sous le chêne de Vincennes, c'est, selon Joinville, vêtu de couleurs sobres ; mais quand il préside la cour, c'est sous un dais d'azur fleurdelysé qui transforme l'audience en théophanie politique.
À côté de l'écu et du manteau, l'oriflamme de Saint-Denis tient une place à part. Bannière vermeille flammée, dépourvue de lys, gardée à l'abbaye royale, elle ne descendait du chœur que pour les grandes guerres de défense du royaume, brandie par un porte-oriflamme désigné parmi les plus vaillants chevaliers. Il importe ici de ne pas confondre : l'oriflamme rouge n'a jamais porté de fleurs de lys ; elle est l'enseigne militaire sacrée de l'abbaye saint-denysienne, dont la pourpre signifie le sang versé pour la foi et pour le roi, tandis que l'écu fleurdelysé est l'enseigne dynastique civile et juridique de la maison de France. Les deux se complètent sans se confondre, et c'est seulement à la fin du Moyen Âge, sous Charles VI, que la bannière fleurdelysée commencera à éclipser l'oriflamme dans la pratique militaire.
« France moderne » : les trois lys de Charles V (1376)
L'année 1376 marque une césure héraldique aussi célèbre que mal datée. Vers cette année, la date précise est discutée par les héraldistes, certains la situent en 1374, d'autres jusqu'en 1378, mais la fourchette consensuelle place l'événement durant le règne tardif de Charles V le Sage, le roi décide de réduire le semis indénombré à trois lys ordonnés deux et un. L'écu de France n'est plus semé : il est, selon la formule canonique, d'azur à trois fleurs de lys d'or. Cette modification, en apparence anodine, quelques fleurs ôtées d'un écu, est en réalité l'un des actes politico-théologiques les plus significatifs du Moyen Âge tardif français.
Plusieurs raisons s'y combinent. D'abord, une raison théologique : depuis la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII (1302), la doctrine politique catholique insiste avec une force nouvelle sur la référence trinitaire dans les symboles de pouvoir. Trois lys, c'est le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; c'est aussi la fameuse formule qui sera popularisée par les commentaires héraldiques du XVe siècle : « la foi, l'espérance et la charité ». La France, en réduisant son écu à trois lys, signifie qu'elle est, mieux que toute autre, le royaume trinitaire, le « royaume très chrétien » dont les rois portent depuis Louis XI le titre officiel de Christianissimus. Ensuite, une raison politique : Charles V mène en parallèle le grand effort de reconstruction de la monarchie après les désastres de Crécy, Poitiers et la captivité de son père Jean le Bon ; il s'entoure de juristes et de théologiens (Nicole Oresme, Raoul de Presles) qui pensent la fonction royale en termes augustiniens, et la nouvelle armoirie est en cohérence avec cette refondation idéologique. Enfin, une raison pratique : l'évolution du goût gothique tardif, plus économe et plus net que la profusion antérieure, se prête mieux à un blason dénombré.
Le « France moderne » à trois lys s'impose alors pour près de quatre siècles. Charles VI, Charles VII sacré à Reims grâce à Jeanne d'Arc en 1429, Louis XI, les Valois jusqu'à Henri III, puis les Bourbons d'Henri IV à Louis XVI, tous portent les mêmes trois lys d'or sur fond d'azur. Les variantes apparaissent uniquement dans les branches cadettes de la maison de France : les Bourbons-Naples, les Bourbons-Espagne issus du petit-fils de Louis XIV (Philippe V, 1700), les Bourbons-Parme, conservent les lys d'or sur azur, parfois brisés d'un lambel, parfois écartelés avec d'autres armes territoriales. Aujourd'hui encore, le roi Felipe VI d'Espagne porte dans ses armoiries personnelles les trois lys des Bourbons : la fleur de Charles V règne ainsi, par filiation héraldique, jusqu'au cœur de la péninsule ibérique du XXIe siècle.
La fleur de lys dans le sacre et l'apparat royal
Le sacre de Reims, cérémonie centrale de la monarchie capétienne et bourbonienne, est une liturgie entièrement saturée de lys. Dès l'aube du jour choisi, le souverain est revêtu de l'habit de page, chemise de toile fine ouverte aux coutures pour permettre les onctions, puis du grand manteau du sacre, ample chape de velours bleu doublée d'hermine, semée de fleurs de lys d'or brodées au fil métal. Ce manteau, dont les versions successives sont conservées en partie au musée de Reims et au Louvre, peut peser jusqu'à vingt kilos ; il drape le roi comme un ciel étoilé descendu sur ses épaules. Les lys, ici, ne sont plus une marque d'identité : ils sont le firmament symbolique sous lequel le souverain reçoit l'onction de la Sainte Ampoule.
Les regalia, exposés sur l'autel et remis l'un après l'autre au roi par l'archevêque de Reims, multiplient le motif. Le sceptre, attribut du gouvernement, est terminé par une fleur de lys épanouie ; la main de justice, attribut du jugement, repose sur une hampe également fleurdelysée ; la couronne elle-même, sous les Bourbons, est constituée de huit fleurs de lys reliées par des arches qui supportent le globe crucifère. L'écu armorial, brandi par le maréchal d'armes lors de la cérémonie de remise des chevaliers du Saint-Esprit, porte les trois lys d'or sur azur. La bannière de France, déployée à la voûte de la cathédrale, descend du triforium comme un signe céleste. À Versailles, sous Louis XIV, la salle du trône, la chapelle royale, les carrosses du sacre, les uniformes des Cent-Suisses, jusqu'à la vaisselle en vermeil de la table royale, sont semés de lys : il s'agit, comme l'écrit Pinoteau, d'« habiller l'invisible » par la prolifération signifiante du symbole.
Sous la Restauration (1814-1830), Louis XVIII rétablit le drapeau royal blanc semé de lys d'or, dont l'usage avait été aboli par la Révolution. Ce drapeau blanc, qui flotta sur les Tuileries jusqu'aux Trois Glorieuses de juillet 1830, devient l'enseigne reconnaissable d'une monarchie de droit divin retrouvée. Charles X, sacré à Reims en 1825, dernier sacre français, dans un protocole minutieusement reconstitué par le baron de Fontaine et le cardinal de La Fare, paraît en grand manteau fleurdelysé : l'image, fixée par les peintures officielles de François Gérard, est la dernière représentation publique majeure du symbole en majesté. Cinq ans plus tard, les pavés des barricades parisiennes auront raison du drapeau blanc.
L'ordre du Lys (1814-1830) : décoration de la Restauration
Parmi les institutions éphémères de la Restauration, l'ordre du Lys mérite une place particulière. Créé par Louis XVIII dès son retour en avril 1814, dans le sillage immédiat de la première abdication de Napoléon, il devait récompenser symboliquement tous ceux qui, par leur fidélité à la monarchie pendant les années d'Empire, ou par leur ralliement immédiat aux Bourbons, méritaient distinction. La décoration, simple et reconnaissable, une fleur de lys d'argent montée sur ruban blanc moiré, fut distribuée avec une libéralité qui frisa l'inflation : on estime à près d'un million le nombre de bénéficiaires entre 1814 et 1816, ce qui en fait, en volume, la décoration la plus largement distribuée de l'histoire de France.
Cette générosité valut à l'ordre une certaine désaffection. Stendhal, dans Le Rouge et le Noir, ironise sur ces croix de lys reçues par tout sous-préfet ou notable de canton ralliés. Mais il ne faut pas s'y tromper : derrière la facilité d'attribution, le geste politique était d'importance. Il s'agissait d'inscrire matériellement, sur le revers de centaines de milliers de redingotes, la fidélité au régime restauré, et de constituer une communauté visuelle de la légitimité. L'ordre fut suspendu en août 1830 avec la chute de Charles X. Les légitimistes continuèrent cependant à le porter sous Louis-Philippe, puis sous le Second Empire, comme un signe de ralliement discret. Aujourd'hui encore, certaines associations dynastiques en commémorent la mémoire, et les croix originales du Lys, souvent de qualité d'orfèvrerie médiocre, en raison de leur fabrication massive, sont collectionnées comme témoins d'une France qui crut, brièvement, qu'on pouvait raccoutumer la nation à porter le lys au revers.
La fleur de lys dans l'héraldique provinciale et urbaine
Le lys royal n'a pas seulement orné l'écu de France ; il a essaimé, par concession ou par captation, dans l'héraldique de dizaines de villes et de provinces. Le mécanisme juridique est constant : lorsqu'une cité acquiert une faveur particulière du roi, entrée triomphale, octroi de privilèges, défense glorieuse, elle peut recevoir l'augmentation honorable de porter, dans son écu, un ou plusieurs lys d'or sur fond d'azur. Le lys urbain devient alors la trace mémorielle d'un moment de grâce royale.
L'exemple le plus célèbre est Paris. Les armoiries de la capitale, de gueules au navire d'argent, au chef cousu d'azur semé de fleurs de lys d'or, associent, dans la moitié supérieure de l'écu, le semis fleurdelysé de France à la nef antique des marchands de l'eau. La concession remonte au moins à Charles V, et le motif sera repris jusque dans les ornementations de l'Hôtel de Ville. Lille, conquise par Louis XIV en 1667 lors de la guerre de Dévolution, reçoit la fleur de lys par lettres patentes en 1668. Reims, ville du sacre, porte naturellement les lys ; Amiens, fidèle pendant la guerre de Cent Ans, en hérite également. Les abbayes royales, Saint-Denis au premier chef, mais aussi Saint-Germain-des-Prés, Saint-Martin de Tours, Notre-Dame de Soissons, arborent dans leurs sceaux conventuels la fleur de lys, qui dit leur lien direct au pouvoir royal et leur exemption de la tutelle épiscopale ordinaire.
Les villes acquises par le royaume au fil des conquêtes des XVIe et XVIIe siècles, Arras (1640), une partie de l'Alsace (1648), Lyon (par confirmation des privilèges anciens), Besançon (1678), Strasbourg (1681), voient toutes, à des degrés divers, le motif fleurdelysé apparaître dans leurs armoiries municipales ou sur leurs édifices publics. Dans le sud du royaume, la Provence rattachée à la Couronne en 1481, l'Anjou, le Maine, en portent la marque ; en Bretagne, après le mariage d'Anne de Bretagne avec Charles VIII puis Louis XII, les hermines de Bretagne et les lys de France s'unissent dans un même répertoire dynastique. C'est dire si l'héraldique française, au seuil de l'époque moderne, est devenue un grand jardin de lys, où chaque cité d'importance se reconnaît un rameau planté par la main royale.
1830 : disparition des armoiries officielles
La révolution de Juillet 1830 emporte le drapeau blanc et, avec lui, les armoiries fleurdelysées de la France officielle. Louis-Philippe d'Orléans, monté sur le trône non comme « roi de France » mais comme « roi des Français », régime constitutionnel à fondement national, fait abandonner le lys au profit d'une héraldique sobre, le plus souvent réduite à des symboles civiques (chêne, faisceau, livre de la Charte). Le drapeau tricolore, déjà adopté en 1789 puis abandonné par la Restauration, est rétabli ; il ne quittera plus le mât des édifices publics. Cette éclipse héraldique de 1830 est, en réalité, la mort officielle du lys royal en France : non pas en 1789, qui l'avait suspendu, ni en 1814, qui l'avait restauré, mais en 1830, qui le retire pour toujours du répertoire d'État.
Les régimes successifs ne le reprendront pas. En 1848, la Deuxième République adopte des emblèmes purement civiques (Marianne, faisceau, devise républicaine). En 1852, le Second Empire restaure l'aigle napoléonienne. En 1870, la Troisième République fixe définitivement le drapeau tricolore et la figure de Marianne comme emblèmes de la France ; le lys n'a plus aucun usage officiel.
Reste un dernier épisode, presque tragique : la crise du drapeau blanc en 1873-1875. Après la chute du Second Empire, la majorité monarchiste de l'Assemblée nationale tente une restauration, et négocie un compromis entre légitimistes (partisans du comte de Chambord, petit-fils de Charles X) et orléanistes (partisans des descendants de Louis-Philippe). Tout est presque conclu, sauf un point : le drapeau. Le comte de Chambord, Henri V aux yeux des légitimistes, refuse absolument le drapeau tricolore et exige que la France retrouve « le drapeau blanc d'Henri IV », c'est-à-dire le drapeau royal blanc fleurdelysé. La France, écrit-il dans sa lettre du 5 juillet 1871, « le reprendra avec moi ». Cette intransigeance fait échouer la restauration : la Troisième République, par défaut, devient le régime durable. Pour la mémoire dynastique, le lys aura ainsi été, paradoxalement, la cause directe de la pérennisation du régime républicain. C'est l'une des ironies les plus profondes de notre histoire constitutionnelle.
Postérité contemporaine : la fleur de lys au XXIe siècle
Officiellement disparu, le lys n'a pourtant jamais cessé de signifier. Sa postérité contemporaine s'organise selon plusieurs lignes parallèles, parfois concurrentes, parfois convergentes. La première est politique. À la fondation de l'Action française en 1899 par Maurras et Pujo, puis tout au long du XXe siècle, les mouvements royalistes français, légitimistes attachés à la branche aînée des Bourbons d'Espagne, orléanistes attachés à la maison d'Orléans, ont conservé le lys comme signe de ralliement. Leurs publications, leurs insignes, leurs blasons portent les trois lys d'or sur azur, parfois brisés selon la branche. Les manifestations annuelles à la chapelle expiatoire ou à la basilique de Saint-Denis, en mémoire de Louis XVI, déploient encore aujourd'hui des bannières fleurdelysées qui semblent venues d'un autre temps.
La deuxième ligne est religieuse. Le scoutisme catholique français, fondé sur le modèle anglais mais acclimaté à l'iconographie royale et mariale, a adopté la fleur de lys stylisée comme emblème central de ses insignes, à commencer par la flamme qui orne l'écusson de poitrine et la cravate des promesses. Les Scouts d'Europe, les Scouts de France historiques, et beaucoup de mouvements sœurs, perpétuent ainsi le motif, en lui donnant une signification rénovée : pureté de l'engagement, fidélité chrétienne, service. Dans l'art religieux contemporain, les ateliers d'orfèvrerie liturgique, Bouasse-Lebel, Biais, et leurs successeurs spécialisés, multiplient les croix, les médailles, les calices ornés de lys, qui équipent aujourd'hui encore une grande partie du clergé séculier français.
La troisième ligne est patrimoniale et touristique. Les boutiques d'art monarchique, les antiquaires spécialisés, les ateliers d'héraldique numérique font commerce du lys comme d'un signe de l'« âme française » dépolitisée, accessible à un public d'amateurs d'histoire. Les bijoux héraldiques contemporains, bagues chevalières, pendentifs, broches, connaissent une diffusion qui déborde largement le cercle des nuances dynastiques. Le lys y est porté comme une marque d'attachement à un certain idéal de la France : élégance, mémoire, verticalité.
La quatrième ligne, enfin, est extérieure. Le Québec, ancienne Nouvelle-France, a adopté en 1948 son drapeau actuel, le « fleurdelisé », d'azur à la croix d'argent cantonnée de quatre fleurs de lys d'or, héritage direct du régime français. La Floride, la Louisiane, la ville de La Nouvelle-Orléans, plusieurs cités du Missouri (à commencer par Saint-Louis elle-même), portent dans leurs sceaux ou drapeaux le lys hérité de la colonisation française du XVIIIe siècle. À l'échelle planétaire, on estime à plus d'une centaine le nombre d'institutions, de villes ou de mouvements qui arborent encore aujourd'hui une fleur de lys identifiable. La franchise iconographique du symbole, sa lisibilité immédiate, sa simplicité graphique, sa charge mnémonique, explique cette persistance qui défie tous les changements de régime.
Symbolisme spirituel : pureté, Trinité, royauté christique
Toute la fortune du lys repose, en dernière instance, sur sa polysémie spirituelle. Le motif n'aurait pas survécu à mille cinq cents ans d'histoire s'il n'avait porté, sous le politique, une charge théologique plus profonde. Le premier registre est marial. Dans le Cantique des Cantiques, le lys est la fleur de l'épouse : « sicut lilium inter spinas, sic amica mea inter filias », comme un lys parmi les épines, ainsi est mon amie parmi les filles. La tradition exégétique latine, de saint Bernard à saint Bonaventure, transpose cette image à la Vierge Marie, lys entre les épines du péché. Toutes les Annonciations gothiques et renaissantes, de Fra Angelico à Simon Vouet, placent un lys blanc dans la main de l'archange Gabriel ou dans un vase posé entre l'ange et la Vierge. Le lys royal de France, en empruntant le nom de cette fleur, hérite de toute cette charge mariale : la France est le « royaume marial » par excellence, voué à Notre-Dame depuis le vœu de Louis XIII en 1638, et son écu fleurdelysé en porte la trace.
Le deuxième registre est trinitaire. Trois pétales, trois lys de Charles V, trois personnes divines : le rapport est constamment souligné par les théologiens politiques médiévaux et modernes. Le lys est l'icône florale de la Trinité, et la France, en le portant, signifie son alliance privilégiée avec ce mystère central du christianisme. Le troisième registre est moral : le lys est attribut de chasteté. Saint Joseph, dans l'iconographie post-tridentine, est représenté avec un lys à la main, bâton fleuri qui désigne sa pureté virginale. Saint Antoine de Padoue, sainte Catherine de Sienne, plusieurs autres saints dominicains, partagent cet attribut. Le quatrième registre, enfin, est christologique : le lys est la fleur du Christ-Roi, dont la royauté sera proclamée solennellement par Pie XI dans l'encyclique Quas Primas en 1925. Le lys royal de France, dans cette lecture finale, n'est que le reflet terrestre d'une royauté céleste plus haute : le souverain de Reims n'est lieutenant de Dieu sur terre que parce que, dans l'éternité, le Christ règne en majesté sur les nations.
C'est l'ultime secret de la fleur de lys, celui qui explique sa résistance souterraine à tous les régimes qui l'ont voulu effacer. Tant que demeureront en France des chrétiens pour vénérer la Vierge, des fidèles pour confesser la Trinité, des cœurs pour saluer dans le Christ le Roi des rois, le lys d'or sur fond d'azur trouvera, quelque part, dans une chapelle de campagne, sur un calice d'autel, sur une bannière de pèlerinage, sur une bague chevalière, un support pour fleurir encore. Quinze siècles n'ont pas suffi à le faner ; il y a fort à parier qu'il fleurira aussi longtemps que la France elle-même.
Aller plus loin sur France Éternelle
- Clovis Ier, légende des trois lys et baptême
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- Louis XIV, apogée de l'apparat fleurdelysé
- Louis XVI, derniers lys royaux
- Notre-Dame de Reims, sacre fleurdelysé
- Saint-Denis, oriflamme et armes royales
- Liste des Rois de France
- Bijoux héraldiques (collection boutique)
Questions fréquentes
Quelle est l'origine de la fleur de lys ?
Son origine est multiple. L'hypothèse botanique la rattache à l'iris pseudacorus, iris jaune des marais de la vallée de la Lys, d'où le nom. L'hypothèse iconographique invoque le sceptre carolingien fleuronné, héritier des sceptres francs. La tradition légendaire, fixée au XIVᵉ siècle par Raoul de Presles, raconte qu'un ange remit à la reine Clotilde un écu à trois lys pour Clovis avant la bataille de Tolbiac (vers 496). Les trois hypothèses sont complémentaires.
Quand la fleur de lys est-elle devenue l'emblème royal ?
Elle apparaît sur les monnaies et le sceau de Louis VII le Jeune en 1147 lors de son départ en croisade. Philippe Auguste (1180-1223) systématise son usage sur son écu. Sous saint Louis (1226-1270), elle devient l'emblème officiel du royaume. Le passage du « France ancien » (semé) au « France moderne » (trois fleurs de lys) est attribué à Charles V autour de 1376 en référence à la Trinité.
Quelle est la différence entre France ancien et France moderne ?
France ancien (1180-1376) : « d'azur semé de fleurs de lys d'or », un champ bleu parsemé d'un nombre indéfini de fleurs de lys. France moderne (à partir de 1376) : « d'azur à trois fleurs de lys d'or », trois lys disposés 2 et 1. Charles V aurait fait ce choix sur conseil du théologien Jean Golein pour évoquer la Trinité. Le blasonnement reste en vigueur sous tous les rois suivants jusqu'en 1830.
La fleur de lys a-t-elle un lien avec la Vierge Marie ?
Oui, et ce rapprochement fut systématique dès le XIIIᵉ siècle. Le lys est traditionnellement symbole de pureté et de virginité mariales (Lilium inter spinas, Cantique des Cantiques). Les rois de France, « fils aînés de l'Église » et depuis Louis XIII (1638) consacrants du royaume à la Vierge, voyaient dans leur emblème l'association entre royauté sacrée et protection mariale. De nombreuses statues de Vierges couronnées portent le lys.
Pourquoi trois fleurs de lys plutôt qu'un autre nombre ?
La réduction à trois, attribuée à Charles V vers 1376, suit une symbolique trinitaire explicite. Le chroniqueur Raoul de Presles et le théologien Jean Golein en fournissent la justification : « Le Père, le Fils et le Saint-Esprit ». Cette numération résonne aussi avec les trois vertus théologales (Foi, Espérance, Charité) et les trois ordres de la société médiévale (oratores, bellatores, laboratores).
Que représente le lys sur les pièces de monnaie royales ?
Les rois capétiens puis Valois apposent la fleur de lys sur leurs monnaies dès Louis VII. L'écu d'or à la chaise frappé sous Philippe VI (1337) porte le roi assis sur un trône sommé de lys. Le franc à pied de Charles V (1365) et l'écu au soleil de Charles VII en sont d'autres exemples. Sous l'Ancien Régime, le louis d'or (créé en 1640 par Louis XIII) revient pleinement à l'emblème.
La fleur de lys existe-t-elle encore aujourd'hui ?
Officiellement supprimée en France par Louis-Philippe en 1830 au profit du drapeau tricolore, elle demeure présente sur de nombreux monuments et blasons municipaux (Lille, Bourges, Saint-Denis, Compiègne). À l'étranger, elle est le symbole officiel du Québec (drapeau fleurdelisé adopté le 21 janvier 1948), de la ville de Florence (sur fond blanc), et de l'emblème du scoutisme mondial depuis 1907.
Quelle différence entre la fleur de lys et la fleur de lis ?
Les deux orthographes coexistent historiquement. « Lys » est la graphie médiévale et monarchique traditionnelle, attestée dans les chartes dès le XIIIᵉ siècle ; « lis » est la graphie moderne normalisée (botanique actuelle). En héraldique française, les deux sont acceptées ; les traités anciens (La Colombière, Ménétrier) privilégient « lys ». L'usage officiel royal sous l'Ancien Régime mélange les deux.
Quel est le lys de Florence et quel lien avec la France ?
Florence porte « d'argent à la fleur de lys de gueules » (rouge sur blanc), inversion du lys d'Anjou donné par Charles d'Anjou, frère de saint Louis et comte de Provence, lors de son accession au trône de Sicile en 1266. Le lys florentin passe alors de blanc sur rouge à rouge sur blanc. Il reste depuis lors l'emblème officiel de la capitale toscane et figure sur le drapeau municipal.
Quels monuments français arborent encore la fleur de lys ?
Innombrables. Parmi les plus célèbres : plafond à caissons de la Sainte-Chapelle de Paris (Louis IX, 1248), salle du trône du château de Versailles, tapisserie du Tenture de l'Apocalypse d'Angers (1373-1382), statues des rois de la basilique Saint-Denis, cour d'honneur du Palais de Justice à Paris, hôtel de ville de Lille, cathédrale de Reims (sacre des rois).
Bibliographie
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