Les Bourbons : 233 ans de monarchie absolue (1589-1830)
Lorsque Henri IV entre dans Paris au matin du 22 mars 1594, il ne sait pas encore qu'il vient de fonder la dernière grande dynastie royale française. Les Bourbons régneront deux siècles et demi sur le royaume, et leur nom restera associé à la plus haute idée que l'Europe se soit jamais faite de la monarchie. De l'Édit de Nantes (1598) au coup de tonnerre des Trois Glorieuses (1830), ils auront tout connu : la paix religieuse arrachée au prix du sang, l'absolutisme porté à son zénith par Louis XIV, l'éclat insolent du siècle des Lumières, l'effondrement de 1789, l'échafaud de la place de la Révolution, l'exil, la Restauration, puis l'ultime chute. Ce pillar retrace, règne après règne, la trajectoire d'une maison qui voulut faire de la France le centre du monde, et qui finit par incarner, mieux qu'aucune autre, le génie et la tragédie de l'Ancien Régime. Une chronique en pleine pâte, pour comprendre pourquoi le mot « Bourbon » porte encore, aujourd'hui, le parfum d'une grandeur perdue.
1589, l'avènement d'Henri IV : une nouvelle dynastie
Au soir du 1er août 1589, à Saint-Cloud, le moine fanatique Jacques Clément plonge son couteau dans le ventre d'Henri III. Le dernier des Valois meurt le lendemain, sans postérité, après avoir désigné comme successeur son cousin éloigné, Henri de Navarre. La maison capétienne directe s'éteint ; une autre, plus lointaine, se lève. Le nouveau roi descend en effet de Robert de Clermont, sixième fils de Saint Louis, par la branche cadette des sires de Bourbon. Treize générations le séparent du roi-saint : c'est la plus longue distance dynastique jamais franchie pour ceindre la couronne de France. La loi salique, ce socle granitique du droit royal capétien, fait tout : elle écarte les femmes, les filiations utérines, les compromis ; elle désigne, mathématiquement, l'héritier mâle agnatique le plus proche. Henri en est. Henri sera roi.

Encore faut-il qu'il puisse régner. Le royaume, déchiré par trente années de guerres de Religion, est exsangue. La Ligue catholique, soutenue par l'Espagne de Philippe II, refuse un huguenot sur le trône de Saint Louis. Henri n'a pour lui que son génie militaire et cette joyeuse légèreté gasconne qui gagne les cœurs. Il triomphe à Arques (1589), à Ivry (14 mars 1590) où il lance le mot célèbre : « Ralliez-vous à mon panache blanc ! » Comprenant qu'il ne forcera jamais Paris par les armes, il prend le 25 juillet 1593, à Saint-Denis, la décision qui scelle sa réussite : il abjure le protestantisme. « Paris vaut bien une messe », aurait-il murmuré, la formule est apocryphe, mais elle dit la vérité d'une époque où la politique a primé sur la théologie.
Sacré à Chartres le 27 février 1594, Reims étant encore aux mains des Ligueurs, il entre dans Paris le 22 mars suivant. La ville le reçoit en silence, puis en liesse. Une dynastie nouvelle commence, qui se distingue de toutes les autres par un fait simple et lourd : elle accède au trône non par succession dynastique douce, mais par une victoire militaire et un choix religieux. Les Bourbons seront, pour deux siècles et demi, marqués par cette double naissance, guerrière et confessionnelle. Notre portrait d'Henri IV et le pillar Liste des rois de France détaillent cette transition. La fin tragique de la guerre civile religieuse est elle-même fille d'une autre fracture, celle de la guerre de Cent Ans, qui avait épuisé la France des derniers Valois et préparé, par contraste, le besoin d'un État fort.
Henri IV (1589-1610), l'Édit de Nantes 1598, paix religieuse fragile
Le 13 avril 1598, dans la grande salle du château ducal de Nantes, Henri IV appose son sceau sur un texte de quatre-vingt-douze articles publics, cinquante-six articles secrets, et deux brevets royaux. C'est l'Édit de Nantes. Pour la première fois en Europe occidentale, un souverain catholique reconnaît à une minorité protestante la liberté de conscience pleine et entière, la liberté de culte dans les lieux où elle s'exerçait avant 1597, l'égalité civile, l'accès aux universités, aux hôpitaux et aux charges publiques. Mieux : il leur concède une centaine de places de sûreté, La Rochelle, Montauban, Nîmes, Saumur, qu'ils peuvent garnisonner à leurs frais sur la cassette royale. La paix qu'il scelle n'est pas une tolérance résignée ; c'est un acte d'État, mûri, calculé, moderne.
Les fruits sont immédiats. Le royaume respire. Le surintendant Sully, huguenot tenace, remet l'État dans ses comptes : il assainit la dette, lance la voirie royale, plante les premiers mûriers pour la soie. La poule au pot du dimanche promise au paysan devient le symbole d'un règne qui parle enfin de bonheur public. Henri IV agrandit le Louvre, lance la place Royale, achève le Pont-Neuf : la capitale redevient digne d'un roi.
Mais la paix religieuse demeure fragile. Les catholiques zélés dénoncent un édit qui livre, disent-ils, l'Église à ses ennemis ; les huguenots intransigeants soupçonnent un piège. Les jésuites, expulsés en 1594, sont rappelés en 1603 ; les pamphlets pleuvent. En politique étrangère, Henri prépare une grande alliance contre les Habsbourg, projette une intervention dans la succession de Clèves-Juliers, et négocie avec les princes protestants d'Allemagne. Trop, peut-être. Le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, dans le carrosse arrêté par un embarras de circulation, François Ravaillac bondit, frappe trois fois. Henri s'effondre dans les bras du duc d'Épernon. La France perd, ce jour-là, le seul roi qu'elle aimera vraiment d'amour. Sa popularité posthume sera immense, traversera les siècles, survivra à la Révolution elle-même : Henri Quatre est, et restera, le « bon roi ». La demeure de Fontainebleau, qu'il agrandit considérablement, garde l'empreinte de son goût pour la chasse et les plaisirs sans morgue.
Louis XIII (1610-1643), Richelieu et la centralisation absolutiste
Le dauphin Louis XIII a neuf ans lorsque son père tombe sous le poignard. La régence revient à sa mère, Marie de Médicis, princesse florentine peu douée pour le gouvernement, qui se laisse gouverner par ses favoris italiens, les Concini. Le jeune roi grandit dans l'humiliation, observé de près par un précepteur médiocre, écarté du Conseil, témoin du gaspillage du trésor patiemment reconstitué par Sully. Le 24 avril 1617, à seize ans, il prend sa revanche : Concini est abattu sur le pont du Louvre par les gardes du roi, sa femme jugée et brûlée comme sorcière, la reine mère exilée à Blois. Louis règne enfin.
Il règnera mal sans Armand Jean du Plessis, futur cardinal de Richelieu. Entré au Conseil en 1624, principal ministre jusqu'à sa mort en 1642, Richelieu donne au règne sa colonne vertébrale. Sa doctrine tient en trois mots : abaisser les Grands, briser les huguenots, contenir la maison d'Autriche. Il y consacre dix-huit années d'une politique implacable. La noblesse turbulente, habituée depuis la Ligue à conspirer contre la Couronne, est matée par les démantèlements de châteaux forts (l'édit de 1626), par les exécutions de Chalais (1626), de Montmorency (1632), de Cinq-Mars (1642). Les places de sûreté protestantes tombent les unes après les autres ; La Rochelle capitule le 28 octobre 1628 après un siège de quatorze mois et la construction de la fameuse digue qui ferme son port. La Paix d'Alès (1629) retire aux huguenots leurs garanties militaires tout en préservant leur liberté de culte : Richelieu, contrairement à la légende, n'est pas l'ennemi de leur foi, seulement de leur État dans l'État.
Au-dehors, la guerre de Trente Ans embrase l'Europe. Richelieu y entre tardivement, en 1635, par un coup de force diplomatique : la France catholique s'allie aux princes protestants d'Allemagne contre les Habsbourg. La victoire de Rocroi, gagnée par Condé le 19 mai 1643, cinq jours après la mort de Louis XIII, ouvre l'ère du primat français sur le continent. La centralisation administrative, intendants envoyés dans les provinces, Académie française fondée en 1635, embryon de marine de guerre, est leur œuvre commune. L'absolutisme louisquatorzien sera leur héritage.
Louis XIV le Roi-Soleil (1643-1715), Versailles, l'absolutisme à son apogée, 72 ans de règne
Quand Louis XIV succède à son père, le 14 mai 1643, il a quatre ans et huit mois. Il en aura soixante-seize lorsqu'il mourra, le 1er septembre 1715, dans sa chambre de Versailles. Soixante-douze ans et cent jours de règne : le plus long de toute l'histoire monarchique européenne. Aucun roi n'a marqué d'une telle empreinte la civilisation française. Aucun n'a, à ce point, identifié sa personne à l'État. La phrase apocryphe, « L'État, c'est moi ! », n'est jamais sortie de sa bouche, mais elle dit une vérité plus profonde : sous Louis XIV, la France a vécu l'absolutisme à l'état chimiquement pur.
Les premières années sont rudes. La régence d'Anne d'Autriche et le ministériat de Mazarin traversent la double tempête de la Fronde parlementaire (1648-1649) et de la Fronde des princes (1650-1653). L'enfant-roi, contraint de fuir Paris en pleine nuit, gardera de cette humiliation une méfiance définitive envers la capitale, sa noblesse, ses parlements. Le 9 mars 1661, à la mort de Mazarin, il convoque ses ministres et prononce les mots qui changent la France : il gouvernera lui-même. Il a vingt-deux ans. Pendant cinquante-quatre ans, il ne déléguera jamais le pouvoir suprême. Travailleur acharné, il consacre chaque jour six à huit heures aux Conseils, lit les dépêches, signe les ordres, écoute les ministres mais décide seul.
Autour de lui, une équipe sans précédent : Colbert aux finances et à la marine, Louvois à la guerre, Vauban aux fortifications, Le Tellier, Lionne, Seignelay. Colbert refonde l'économie : tarif protectionniste, manufactures royales (Gobelins, Saint-Gobain, Beauvais), Compagnies des Indes orientales et occidentales, Code Marchand, Code Noir. Louvois transforme l'armée : régularisation des grades, intendance permanente, casernement, uniforme, la France dispose, dans les années 1690, de la première armée d'Europe avec près de 400 000 hommes. Vauban ceinture les frontières d'une « ceinture de fer » de places fortes dont douze sont aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial.
En 1682, le roi installe officiellement la cour et le gouvernement à Versailles. Le geste est politique avant d'être esthétique. À Versailles, la haute noblesse, jadis frondeuse, vit sous le regard du roi, soumise à l'étiquette, dépendante des charges et des pensions, hypnotisée par le rituel quotidien du lever, du dîner, du coucher. « C'est un grand avantage que de tenir tous les seigneurs sous ses yeux », notait Louis XIV dans ses Mémoires pour le Dauphin. Le château devient le théâtre permanent de la monarchie, et le modèle inégalé de toutes les cours européennes, de Caserte à Saint-Pétersbourg, de Sans-Souci à Schönbrunn, on imitera Versailles pendant un siècle. Notre monographie sur Versailles retrace l'épopée de ce chantier hors normes.
Au-dehors, les guerres se succèdent, guerre de Dévolution (1667-1668), guerre de Hollande (1672-1678), guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697), guerre de Succession d'Espagne (1701-1714). La France gagne la Franche-Comté, Lille, Strasbourg (1681), le trône d'Espagne pour le petit-fils du roi, Philippe V, qui fonde la branche espagnole des Bourbons régnante encore aujourd'hui. Mais elle s'épuise. La révocation de l'Édit de Nantes, le 18 octobre 1685, jette sur les routes de l'exil deux à trois cent mille huguenots qui enrichiront Amsterdam, Berlin et Londres. Quand le Roi-Soleil s'éteint, Paris pavoise. « Je m'en vais, mais l'État demeurera toujours », souffle-t-il à son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, âgé de cinq ans. La phrase, cette fois, est authentique.
Louis XV (1715-1774), Régence, Pompadour, perte de la Nouvelle-France 1763
Louis XV, dit le Bien-Aimé, n'a pas cinq ans à la mort de son aïeul. La régence revient à Philippe d'Orléans, neveu du défunt, prince intelligent, débauché, libéral d'instinct. Pendant huit ans (1715-1723), la Régence desserre l'étreinte versaillaise : la cour revient à Paris, les Académies retrouvent leur liberté, les jansénistes respirent, l'expérience financière du banquier écossais John Law (1716-1720) électrise les fortunes avant de tout emporter dans son krach retentissant. C'est l'aurore d'un siècle léger, brillant, sceptique, le siècle des Lumières.

Louis XV règne personnellement à partir de 1723. Intelligent, instruit, il souffre d'une mélancolie profonde et d'une incapacité à imposer ses vues. Le ministériat du cardinal Fleury (1726-1743) donne à la France un quart de siècle de paix : finances assainies, livre stabilisée, commerce colonial décuplé. La population repasse de 22 à 26 millions d'âmes. Chaussinand-Nogaret, dans La Noblesse au XVIIIe siècle, a montré combien cette aristocratie, loin d'être figée, s'est ouverte à la finance et à la philosophie : la France de Louis XV est l'une des sociétés les plus dynamiques d'Europe.
Mais le règne se gâte. La guerre de Succession d'Autriche (1740-1748), brillamment gagnée à Fontenoy le 11 mai 1745, se termine par un traité qui rend toutes les conquêtes : « travailler pour le roi de Prusse », dira-t-on. La guerre de Sept Ans (1756-1763) est un désastre. La France perd contre l'Angleterre la Nouvelle-France (Québec en 1759, Montréal en 1760), l'Inde, plusieurs Antilles. Le traité de Paris (10 février 1763) consomme la perte de notre premier empire colonial. Le prestige royal ne s'en relève pas.
La marquise de Pompadour, maîtresse en titre de 1745 à 1764, puis amie politique jusqu'à sa mort, anime la vie de cour, protège Voltaire, lance la manufacture de Sèvres, soutient Choiseul. Madame du Barry lui succède dans la chambre, sans la remplacer dans le conseil. Le roi, vieillissant, se replie sur le « Parc-aux-Cerfs » et la chasse. Quand il meurt de la petite vérole le 10 mai 1774, il est haï. Son corps, hâtivement embaumé, est conduit de nuit à Saint-Denis sous les huées. Son petit-fils a vingt ans. Il s'appelle Louis-Auguste. Il sera Louis XVI. Le château de Rambouillet, résidence royale qu'il acquiert en 1783, conserve la bergerie nationale qu'il y crée, l'un des derniers gestes d'un règne qui crut encore au progrès agronomique.
Louis XVI (1774-1793), la Révolution et la chute
Sur Louis XVI, l'Histoire a longtemps porté un jugement injuste. Il fut, pour son malheur, l'inverse de ce qu'exigeait son temps : doux quand il fallait de la fermeté, hésitant quand il fallait trancher, religieusement scrupuleux quand il aurait fallu une once de cynisme. Mais il fut aussi un roi cultivé, il lisait l'anglais, l'italien, le latin ; il pratiquait la géographie, la mécanique, la marine ; il fit imprimer à ses frais le Voyage de La Pérouse. Il aima sincèrement son peuple, voulut sincèrement le servir, signa le 4 août 1789 l'abolition des privilèges qu'aucun roi n'aurait osé toucher cent ans plus tôt.
Les premières années sont prometteuses. Turgot, contrôleur général des finances de 1774 à 1776, libère le commerce des grains, supprime les corvées, abolit les jurandes : il échoue devant la coalition des privilégiés. Necker, banquier protestant genevois, publie en 1781 le Compte rendu au roi, geste révolutionnaire en soi. La France soutient les insurgés américains dès 1778 ; La Fayette, Rochambeau, de Grasse contribuent à la victoire de Yorktown (1781). Mais la guerre coûte un milliard de livres. Le déficit, en 1788, atteint 20 % du budget.
L'engrenage se met en marche. Calonne propose en 1786 une réforme fiscale qui frapperait les privilégiés ; l'assemblée des notables refuse. Le roi convoque les États généraux qui n'avaient plus siégé depuis 1614. Ils s'ouvrent à Versailles le 5 mai 1789. Le 17 juin, le tiers état se proclame Assemblée nationale ; le 14 juillet, le peuple de Paris prend la Bastille. François Furet, dans La Révolution française, a démontré que le « dérapage » de 1792 est le produit d'une logique politique : celle d'une assemblée qui, n'ayant plus de roi pour partager la souveraineté, s'identifie au peuple souverain et finit par dévorer ses enfants.
Louis XVI hésite, signe la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790), fuit à Varennes (20-21 juin 1791), accepte la Constitution de septembre 1791, puis sombre. Le 10 août 1792, les Tuileries sont prises, la monarchie est suspendue ; le 21 septembre, la République est proclamée. Le procès du roi s'ouvre en décembre. Reconnu coupable par 707 voix sur 718, condamné à mort par 387 voix contre 334, Louis XVI est guillotiné place de la Révolution le 21 janvier 1793 à dix heures vingt-deux. Marie-Antoinette le suit le 16 octobre. Leur fils, Louis XVII, meurt au Temple le 8 juin 1795 à dix ans. La dynastie semble morte. Notre portrait de Louis XVI revient sur ce destin qu'aucun historien sérieux ne peut désormais réduire à la caricature révolutionnaire.
La Restauration : Louis XVIII (1814-1824), Charles X (1824-1830)
Vingt et un ans après la mort de Louis XVI, le 3 mai 1814, son frère cadet entre dans Paris à la suite des armées alliées. Louis XVIII, comte de Provence, exilé depuis 1791, a passé sa vie à attendre. Il a 58 ans, souffre de la goutte au point de ne plus pouvoir marcher, mais possède une intelligence politique aiguë et le sens du compromis. Il comprend ce que son frère Charles refuse encore d'admettre : on ne reprend pas la France de 1789 où Louis XVI l'avait laissée. La Charte du 4 juin 1814, qu'il octroie souverainement, est un compromis remarquable : elle maintient le drapeau blanc et le catholicisme religion d'État, mais elle reconnaît les libertés de 1789, le Code civil, la vente des biens nationaux, et instaure un régime représentatif bicaméral. C'est, selon le mot de Chateaubriand, « la monarchie selon la Charte ».
L'épisode des Cent-Jours (mars-juin 1815), retour fulgurant de Napoléon entre l'île d'Elbe et Waterloo, oblige Louis XVIII à fuir à Gand. Il revient le 8 juillet 1815, dans des conditions humiliantes, « les fourgons de l'étranger », dira la légende. La Terreur blanche du Midi ensanglante le Sud-Est ; l'exécution du maréchal Ney le 7 décembre 1815 rouvre la blessure. Mais le roi tient, écarte les ultras, gouverne avec Decazes puis avec Richelieu. La France paie son indemnité de guerre en avance, libère son territoire dès 1818. Économiquement, le pays prospère. Quand Louis XVIII meurt le 16 septembre 1824, sans postérité, il laisse à son frère un royaume apaisé.
Charles X, comte d'Artois, sacré à Reims le 29 mai 1825 selon le rituel médiéval (le dernier sacre de l'histoire de France), n'a ni la finesse politique ni le réalisme historique de son frère. À 67 ans, il croit pouvoir restaurer l'esprit de l'Ancien Régime. Il fait voter la loi du milliard des émigrés (1825) qui indemnise la noblesse spoliée, geste juridiquement défendable mais politiquement désastreux ; il rétablit la loi du sacrilège ; il dissout la Garde nationale en 1827. Le ministère Polignac (août 1829), ultra-royaliste, met le feu aux poudres. Devant la victoire de l'opposition aux élections de juin 1830, le roi signe les quatre ordonnances de Saint-Cloud du 25 juillet 1830 qui suspendent la liberté de la presse, dissolvent la Chambre, modifient la loi électorale. Le coup d'État est ouvert. Paris se soulève.
1830, la révolution de Juillet et l'avènement Louis-Philippe (Orléans)
Pendant les Trois Glorieuses, 27, 28, 29 juillet 1830, Paris se couvre de barricades. Imprimeurs au chômage, étudiants des Écoles, ouvriers du faubourg Saint-Antoine, anciens soldats de l'Empire : la coalition est large. Le maréchal Marmont, commandant les troupes royales, est débordé ; l'Hôtel de Ville et le Louvre tombent ; le drapeau tricolore reparaît sur Notre-Dame. Charles X, retiré à Saint-Cloud puis à Rambouillet, abdique le 2 août 1830 en faveur de son petit-fils Henri d'Artois, duc de Bordeaux, dit Henri V. L'enfant a neuf ans. Son père étant mort assassiné en 1820, la régence reviendrait au cousin orléans, Louis-Philippe.
Mais à Paris, les députés libéraux orchestrent un autre scénario. Le 9 août 1830, après la fameuse accolade publique de Louis-Philippe et de La Fayette au balcon de l'Hôtel de Ville sous les plis du tricolore, le duc d'Orléans n'est pas proclamé régent : il est proclamé roi des Français. La nuance est capitale : il ne règne plus « par la grâce de Dieu » mais par la volonté nationale. La Charte de 1814 est révisée : préambule ultra-royaliste supprimé, drapeau tricolore officialisé, catholicisme rétrogradé au rang de « religion de la majorité des Français ». La monarchie de Juillet commence. Charles X et sa famille s'embarquent à Cherbourg le 16 août 1830 sur des bâtiments anglais, en route pour un long exil qui les conduira d'Édimbourg à Prague puis à Goritz, où le vieux roi mourra du choléra le 6 novembre 1836.
Branche Orléans (1830-1848) puis exils
La maison d'Orléans descend de Philippe, frère cadet de Louis XIV. Branche puînée des Bourbons, elle a toujours été suspecte aux yeux de l'aînée : trop riche, trop libérale, trop parisienne. Philippe Égalité, père de Louis-Philippe, avait voté la mort de Louis XVI en janvier 1793, sans échapper à son tour à l'échafaud le 6 novembre suivant. Ce passé pèsera sur le règne du fils.
Louis-Philippe Ier (1830-1848) est intelligent, courageux, économe. Il a combattu à Valmy et à Jemmapes en 1792, vécu des années d'exil aux États-Unis et en Angleterre. Son règne est celui de la bourgeoisie triomphante : les Guizot, les Thiers, les Casimir Périer gouvernent. La France industrialise, construit ses chemins de fer, consolide la conquête de l'Algérie. Mais le régime, ni chair ni poisson, déçoit la droite légitimiste comme la gauche républicaine. La révolution de Février 1848 l'emporte en trois jours. Louis-Philippe abdique, fuit en cabriolet sous le nom de « Mr Smith », s'embarque pour l'Angleterre où il meurt en 1850 à Claremont.
La branche orléaniste survit en exil. Ses prétendants successifs, le comte de Paris, le duc d'Orléans, incarneront, jusqu'à nos jours, la fidélité monarchique d'une partie de la France conservatrice. Mais c'est en 1873 que se joue, autour d'un drapeau, l'ultime drame dynastique.
Postérité : la querelle légitimiste-orléaniste après 1873 (refus du drapeau tricolore par Henri V)
En 1873, l'occasion paraît offerte d'une restauration. La Troisième République, née dans la défaite de Sedan, balbutie ; l'Assemblée nationale élue en février 1871 est majoritairement monarchiste ; le maréchal de Mac-Mahon, président depuis le 24 mai 1873, est légitimiste de cœur. Une fusion s'opère péniblement entre les deux branches : le comte de Chambord, alias Henri V, dernier des Bourbons aînés, sans postérité, accepterait que le comte de Paris, chef de la maison d'Orléans, soit son successeur. La voie semble ouverte. Manifestations royalistes à Paris, cocardes blanches dans les provinces de l'Ouest, négociations secrètes au château de Frohsdorf en Autriche : tout indique une restauration imminente à l'automne 1873.
Henri V refuse. Non par calcul politique, mais par conviction profonde : il ne montera pas sur le trône sous le drapeau de la Révolution. Sa lettre du 27 octobre 1873, publiée dans L'Union, est un manifeste : « Je suis le pilote nécessaire, le seul capable de conduire le navire au port, parce que j'ai mission et autorité pour cela. […] Henri V ne peut abandonner le drapeau blanc d'Henri IV. » Le drapeau tricolore, écrit-il, est « le drapeau de la Révolution » ; il ne saurait régner « roi de la Révolution ». La phrase scandalise la classe politique. Thiers la commente d'un mot : « Voilà le seul Français qui se soit fait républicain par fidélité à ses ancêtres. »
La restauration manquée de 1873 fixe le destin de la France pour un siècle et demi : la République, votée à une voix de majorité par l'amendement Wallon en 1875, s'installe par défaut. Henri V meurt sans héritier le 24 août 1883 à Frohsdorf. La querelle légitimiste-orléaniste renaît aussitôt : pour les uns, la couronne passe aux Bourbons d'Espagne descendant de Philippe V ; pour les autres, à la maison d'Orléans, seule maison française restante. Les « blancs d'Espagne » reconnaissent aujourd'hui Louis de Bourbon, duc d'Anjou ; les orléanistes reconnaissent Jean d'Orléans, comte de Paris. Cette opposition feutrée dit la persistance d'une symbolique royale dans l'imaginaire national. La grande lignée capétienne, dont les Bourbons forment l'ultime rameau régnant, n'a jamais cessé d'irriguer la conscience historique française.
Aller plus loin
- Henri IV, le bon roi de la concorde
- Louis XIV, Roi-Soleil et architecte de l'absolutisme
- Louis XVI, le roi sacrifié
- Liste des rois de France, pillar dynastique
- Les Capétiens, mille ans de royauté
- La guerre de Cent Ans, la transition Valois-Bourbons
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- Versailles, le théâtre de la monarchie
- Fontainebleau, la maison des siècles
- Rambouillet, résidence royale et bergerie nationale
Questions fréquentes
Quel est l'ancêtre de la maison de Bourbon ?
La maison de Bourbon descend de Robert de Clermont (1256-1317), sixième fils de Saint Louis et de Marguerite de Provence, par son mariage en 1272 avec Béatrice de Bourbon, héritière du Bourbonnais. Leur fils Louis Ier de Bourbon (1279-1341) est érigé en duc de Bourbon par Charles IV en 1327. La descendance se ramifie en de nombreuses branches (Bourbon-Vendôme, Bourbon-Montpensier, Bourbon-Condé, Bourbon-Conti).
Quand les Bourbons accèdent-ils au trône de France ?
Henri III de Navarre devient Henri IV de France le 2 août 1589, à la mort sans postérité d'Henri III dernier Valois assassiné par Jacques Clément à Saint-Cloud. Cousin éloigné au 22e degré (descendant en ligne mâle de Saint Louis par Robert de Clermont), il est le plus proche héritier mâle selon la loi salique. Il doit conquérir militairement son royaume, sacré à Chartres le 27 février 1594.
Combien y a-t-il eu de rois Bourbons en France ?
On compte huit rois de la maison de Bourbon ayant régné sur la France : Henri IV (1589-1610), Louis XIII (1610-1643), Louis XIV (1643-1715), Louis XV (1715-1774), Louis XVI (1774-1792), Louis XVII (titulaire 1793-1795, jamais régnant effectivement), Louis XVIII (1814-1815, 1815-1824), Charles X (1824-1830). Plus Louis-Philippe Ier (1830-1848) de la branche cadette d'Orléans.
Qui est le roi Bourbon le plus ?
Louis XIV (1638-1715), surnommé le « Roi-Soleil », est le roi Bourbon le plus : 72 ans de règne (record d'Europe), construction du château de Versailles (à partir de 1661), absolutisme monarchique, révocation de l'édit de Nantes (18 octobre 1685), guerres de succession d'Espagne (1701-1714) qui font monter son petit-fils Philippe V sur le trône d'Espagne, fondation de la branche espagnole des Bourbons.
Quand finit la dynastie des Bourbons en France ?
Le règne effectif des Bourbons s'achève le 2 août 1830 par l'abdication de Charles X au profit de son petit-fils Henri d'Artois (« Henri V », comte de Chambord), qui ne régnera jamais. La couronne passe à la branche cadette d'Orléans avec Louis-Philippe Ier (1830-1848), lui-même renversé par la révolution de février 1848. La branche aînée s'éteint biologiquement en 1883 avec le comte de Chambord.
Quelle est la querelle entre légitimistes et orléanistes ?
À la mort sans postérité du comte de Chambord (24 août 1883), deux prétentions s'opposent : les légitimistes reconnaissent les Bourbons d'Espagne (descendants de Philippe V) comme héritiers légitimes en vertu de la loi salique (Louis-Alphonse de Bourbon aujourd'hui, « Louis XX ») ; les orléanistes reconnaissent la maison d'Orléans (Jean d'Orléans, « comte de Paris », 1965) au nom du traité d'Utrecht de 1713 ayant écarté les Bourbons d'Espagne.
Qui était Louis XVII ?
Louis-Charles de France (27 mars 1785 – 8 juin 1795), second fils de Louis XVI et Marie-Antoinette, devient « roi » titulaire à 8 ans, le 21 janvier 1793, à la mort de son père. Détenu au Temple à partir d'août 1792, il y meurt le 8 juin 1795 à 10 ans dans des conditions douteuses. Une analyse ADN de 2000 sur le cœur conservé a confirmé son identité, écartant les théories de substitution.
Quels édits majeurs les Bourbons ont-ils promulgués ?
L'édit de Nantes (13 avril 1598) d'Henri IV accorde la liberté de culte aux protestants ; révoqué par Louis XIV (édit de Fontainebleau, 18 octobre 1685). L'édit de tolérance (7 novembre 1787) de Louis XVI restaure l'état civil aux protestants. La Charte du 4 juin 1814 octroyée par Louis XVIII est la première constitution de la Restauration.
Combien de Bourbons règnent actuellement ?
Trois branches Bourbons règnent ou ont régné récemment : Bourbons d'Espagne (Felipe VI depuis 2014, descendants de Philippe V) ; Bourbons des Deux-Siciles (titulaires sans royaume depuis 1860) ; Bourbon-Parme (titulaires depuis 1860). Le grand-duc de Luxembourg (Henri puis Guillaume) est issu de la branche Bourbon-Parme par les femmes.
Quel est le château symbole des Bourbons ?
Le château de Versailles est le symbole de la dynastie : transformé par Louis XIV à partir de 1661 sur l'ancien pavillon de chasse de Louis XIII, agrandi continûment jusqu'à abriter 20 000 personnes, il devient résidence officielle de la cour le 6 mai 1682. Évacué pendant la Révolution, restauré par Louis-Philippe en musée d'Histoire de France (10 juin 1837), classé UNESCO en 1979.
Bibliographie
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- Jean-Christian Petitfils, Louis XIII, Paris, Perrin, 2008.
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- Jean-Christian Petitfils, Louis XVI, Paris, Perrin, 2005.
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- Joël Cornette, Le Roi de guerre. Essai sur la souveraineté dans la France du Grand Siècle, Paris, Payot, 1993.
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- Philippe Delorme, Louis XVII. La vérité, Paris, Pygmalion, 2000.
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