Les Guerres de Vendée, chronique d'une insurrection française (1793-1796)
Il est des terres dont la mémoire saigne encore sous la charrue. La Vendée militaire, ce quadrilatère de bocages et de chemins creux qui s'étend de la Loire au marais breton, demeure dans l'imaginaire français une plaie vive, celle d'un peuple paysan qui, au printemps 1793, refusa simultanément la conscription et la persécution religieuse, prit les armes derrière des chefs improvisés, gagna pendant six mois une guerre qu'on ne lui pardonna pas, et fut, l'année suivante, méthodiquement effacé par les colonnes infernales du général Turreau. De ce soulèvement et de la répression qui le suivit naquit une mémoire qu'aucun siècle n'a su éteindre : celle des paroisses incendiées, des puits comblés de cadavres, des noyades de Carrier ; mais aussi celle des étendards brodés du Sacré-Cœur, des prêtres réfractaires cachés dans les greniers, des cavaliers de La Rochejaquelein chargeant à dix-sept ans à la tête de leurs métayers. Cet article entend retracer, sans complaisance et sans omission, l'histoire de cette guerre civile fondatrice, la première du XIXe siècle européen, et restituer la place qu'elle occupe désormais dans l'identité française.
12 mars 1793, refus de la conscription : naissance de la Vendée militaire
Le matin du 12 mars 1793, à Saint-Florent-le-Vieil, sur la rive gauche de la Loire, les jeunes gens convoqués pour le tirage au sort de la levée des trois cent mille hommes refusèrent en bloc de monter à l'autel des armes républicaines. Quand le commissaire voulut imposer le tirage, la foule des paysans, grossie d'heure en heure par les arrivants des paroisses voisines, se rua sur la maison commune et désarma la garde nationale. Le voiturier Jacques Cathelineau, simple charroyeur de Pin-en-Mauges, se trouvait là, pieux, marié, illettré ou presque, mais d'une autorité naturelle qui le fit saluer dès le lendemain « général » par ses voisins. En trois jours, l'incendie gagna Tiffauges, Cholet, Chemillé, puis tout le bocage : c'est ce qu'on appellera bientôt la « Vendée militaire », bien plus vaste que le département du même nom puisqu'elle englobe les Mauges angevines, le bocage des Deux-Sèvres et le pays de Retz nantais.

Le malentendu fondateur est là, et il faut s'y arrêter. La Convention crut, et longtemps les manuels républicains après elle, que ce soulèvement avait été fomenté par le clergé réfractaire, par l'émigration nobiliaire et par les agents de Pitt et de Cobourg. Or rien n'est plus faux. Ce sont les paysans qui se levèrent les premiers, et qui durent ensuite contraindre, parfois sous la menace, leurs hobereaux à prendre la tête de l'insurrection. Henri du Vergier, comte de La Rochejaquelein, n'avait pas vingt ans ; Charette, ancien officier de marine, dut être tiré d'une armoire où ses métayers du château de Fonteclose l'avaient découvert. Maurice d'Elbée, Charles de Bonchamps, Jean-Nicolas Stofflet, garde-chasse alsacien, composèrent avec Cathelineau le quintette improbable d'une armée qui n'avait ni uniformes, ni soldes, ni dépôts.
Le motif religieux pesa autant que le motif militaire. Depuis la Constitution civile du clergé de juillet 1790, et plus encore depuis la déportation des prêtres insermentés décrétée le 26 août 1792, les paroisses vendéennes vivaient dans la clandestinité spirituelle. On disait la messe dans les granges, on baptisait au fond des bois, on enterrait à la nuit. Pour cette paysannerie chrétienne, la levée des trois cent mille hommes vint comme l'ultime humiliation : on prenait leurs fils pour défendre la République qui leur avait pris leurs prêtres et, souvenir tout récent, qui venait, le 21 janvier, de guillotiner le roi Louis XVI, oint du Seigneur. Le sacré et le politique se nouèrent en un seul refus.
L'Armée catholique et royale : organisation et chefs
L'armée qui sortit du bocage en mars 1793 ne ressemblait à aucune armée d'Ancien Régime ni à aucune armée révolutionnaire. Elle se rassemblait au son du tocsin, marchait pieds nus dans ses sabots, combattait derrière le « Sacré Cœur de Jésus, sauvez la France » brodé sur un cœur de drap rouge cousu à la veste, et se dispersait dès la bataille livrée pour rentrer aux champs. Cette intermittence, qui désarçonna longtemps les généraux républicains habitués aux campagnes continues, était sa force autant que sa faiblesse. Force, parce qu'elle rendait l'armée vendéenne insaisissable, capable de se reformer en quelques heures sur un autre point du bocage. Faiblesse, parce qu'elle interdisait toute manœuvre de longue haleine et toute occupation durable du territoire conquis.
Le généralissime Cathelineau, élu à l'unanimité le 12 juin 1793 à Saintes, incarnait la dimension populaire et mystique du soulèvement. Mortellement blessé devant Nantes le 29 juin, il mourut à Saint-Florent le 14 juillet, symbole presque trop parfait, et fut remplacé par Maurice Gigost d'Elbée, ancien officier de Saxe, plus politique mais moins charismatique. Charles de Bonchamps, le plus stratège de tous, ancien des Indes orientales, voulait passer la Loire dès l'été 1793 pour porter la guerre en Bretagne et y joindre les Anglais ; on ne l'écouta qu'au mois d'octobre, quand il était trop tard. Jacques Cathelineau, Henri de La Rochejaquelein et François Charette sont aujourd'hui les trois figures que France Éternelle a choisi de présenter en fiches détaillées : ils résument à eux seuls les trois visages de la Vendée, le voiturier mystique, le hobereau chevaleresque, l'officier de marine indomptable.
Stofflet, garde-chasse au service du marquis de Maulévrier, apporta la rudesse du soldat de métier ; il finira fusillé à Angers en février 1796, peu avant Charette. La Rochejaquelein, dont le mot, « Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi », résume tout l'esprit de la guerre, fut tué d'une balle à Nuaillé le 28 janvier 1794, à vingt-et-un ans. De cette pléiade de chefs, presque aucun ne survivra à la guerre. C'est ce qui fait le tragique unique du soulèvement vendéen : non seulement le peuple y périt, mais sa noblesse y périt avec lui, sur le même champ, du même feu, parfois pour la même cause.
Les victoires de l'été 1793 : Cholet, Saumur, Angers
Le printemps et l'été 1793 furent, pour l'Armée catholique et royale, une succession de prodiges militaires qu'aucune doctrine n'expliquait et qu'aucune logistique n'autorisait. Le 19 mars, à Pont-Charrault, deux mille paysans armés de fusils de chasse et de fourches mirent en déroute la colonne du général Marcé. Le 22 mars, à Chemillé, on captura six canons. Le 14 avril, prise de Beaupréau ; le 22 avril, victoire de Saint-Vincent-Sterlanges ; le 5 mai, prise de Thouars où le jeune La Rochejaquelein se distingue. Au début de l'été, la Vendée militaire est presque entièrement libérée ; les Bleus ne tiennent plus que les villes-frontières.
Le 9 juin 1793, jour décisif, l'armée vendéenne, vingt-cinq mille combattants peut-être, on ne saura jamais, emporte Saumur de haute lutte. La cavalerie républicaine se débande ; les arsenaux tombent intacts entre les mains des paysans qui, pour la première fois, disposent d'une artillerie digne de ce nom. La Convention apprend la nouvelle dans la stupeur : Paris croit la route de la capitale ouverte. C'est l'instant où Bonchamps presse ses pairs de marcher sur Tours puis sur Paris ; mais le conseil l'emporte sur l'audace, et l'on choisit de descendre vers le sud pour prendre Nantes, port et clef de la Loire.
L'attaque sur Nantes, livrée le 29 juin 1793, échoue de peu. Cathelineau, blessé à mort dans la rue du Marchix par un tireur embusqué, s'effondre ; l'armée, désorientée, reflue. C'est la première grande défaite vendéenne, la première fissure. L'été se poursuit pourtant sur le mode de la victoire : Vihiers le 18 juillet, Coron le 19 septembre, Torfou le 19 septembre encore (Kléber, futur héros d'Égypte, y est défait). Mais Mayence vient d'être évacuée par les Prussiens, et la Convention y prélève douze mille vétérans aguerris qu'elle jette sur la Vendée. À Cholet, le 17 octobre 1793, l'armée vendéenne est broyée. D'Elbée tombe, criblé de blessures (il sera achevé en chaise à Noirmoutier le 6 janvier suivant) ; Bonchamps, mortellement atteint, ordonne dans son agonie la libération des cinq mille prisonniers républicains entassés à Saint-Florent, geste sublime qui sauvera, dit-on, la vie aux fils de plusieurs Conventionnels.
La Virée de Galerne (octobre-décembre 1793) : la traversée de la Loire et le désastre
Au soir de Cholet, l'Armée catholique et royale, refoulée jusqu'à Saint-Florent, dut prendre une décision dont elle ne mesura pas la portée : passer la Loire avec, sur ses talons, ses femmes, ses vieillards, ses enfants, ses prêtres, ses blessés. On évalue à quatre-vingt mille personnes la cohue qui s'embarqua dans la nuit du 18 au 19 octobre sur les bateaux réquisitionnés à Varades : c'est ce qu'on a appelé, du nom du vent d'ouest qui souffle sur l'estuaire, la Virée de Galerne. Soixante-treize jours d'errance allaient suivre, à travers la Bretagne, le Maine, la Normandie, soixante-treize jours d'épopée et de calvaire qui restent l'un des épisodes les plus poignants de l'histoire militaire française.
L'objectif initial était de gagner Granville, sur la côte de la Manche, où une flotte anglaise devait débarquer émigrés et munitions. Henri de La Rochejaquelein, élu généralissime à vingt ans, conduisait la marche. Il y eut des victoires : Laval le 2 novembre, Entrammes le lendemain, Dol-de-Bretagne le 21 novembre, Antrain le 23. Mais devant Granville, le 14 novembre, la flotte anglaise ne parut point, ne parut jamais, et l'armée, désespérée, dut rebrousser chemin. Le retour vers la Loire fut une fuite hallucinée. La typhus se mit dans la troupe ; les bagages traînaient des mourants ; les paysans bretons, indifférents ou hostiles, fermaient leurs portes ; les colonnes républicaines, désormais commandées par Westermann, Marceau et Kléber, talonnaient sans relâche.
Le 12 décembre 1793, au Mans, l'armée vendéenne fut surprise dans la ville par les Bleus. Le combat dura vingt-quatre heures dans les rues étroites, à la lueur des incendies. Quand les Vendéens cédèrent, ce ne fut pas une retraite mais une boucherie : femmes égorgées dans les caves, enfants jetés par les fenêtres, charniers entassés sur les places. Westermann écrivit à la Convention sa formule sinistre, qu'on lui contestera ensuite, mais qui résume son esprit : « Il n'y a plus de Vendée, citoyens républicains, elle est morte sous notre sabre libre. » Il se trompait. Il restait Savenay.
Décembre 1793, Savenay : la défaite décisive
Les débris de l'armée vendéenne, vingt mille peut-être, sur les quatre-vingt mille du départ, refluèrent vers l'estuaire dans l'espoir insensé de retraverser la Loire. Le 23 décembre 1793, ils furent acculés à Savenay, dans les marais qui bordent la rive nord. La bataille dura six heures. Stofflet et quelques cavaliers parvinrent à percer et à regagner le bocage par la rive sud ; le reste fut tué sur place ou capturé. Westermann, encore lui, écrivit le soir même : « La Vendée n'est plus. Nos sabres et nos baïonnettes l'ont enterrée dans les marais de Savenay. »

Les prisonniers furent dirigés sur Nantes, où Carrier les attendait. C'est là, dans la ville où Charette serait fusillé deux ans plus tard, que se déroulèrent les noyades de la Loire, janvier et février 1794, durant lesquelles plusieurs milliers de Vendéens, hommes, femmes et enfants, prêtres surtout, furent embarqués sur des gabarres à sabords et coulés dans le fleuve. Les chiffres restent discutés ; ils n'enlèvent rien à l'horreur. Carrier sera lui-même guillotiné le 16 décembre 1794, après Thermidor, étrange justice, qui ne ressuscitait personne.
De la Virée de Galerne, il revint dans le bocage moins d'un combattant sur dix. Le tissu humain de la Vendée septentrionale, celle des Mauges et du Choletais, fut anéanti en deux mois. C'est sur cette terre exsangue que les colonnes infernales allaient s'abattre quelques semaines plus tard.
1794, les Colonnes infernales du général Turreau : génocide ?
Le 17 janvier 1794, le général Louis-Marie Turreau, nommé à la tête de l'armée de l'Ouest, mit en mouvement douze colonnes mobiles, six au nord, six au sud, chargées d'opérer ce que ses instructions, transmises par le Comité de salut public, appelaient sans détour la « pacification définitive » du pays insurgé. Pour Turreau, et pour Carnot qui couvrait l'opération, la Vendée devait cesser d'exister non seulement comme armée mais comme peuple : il s'agissait de brûler les villages, de couper les bois, de massacrer les habitants, combattants ou non, hommes, femmes, enfants, afin que le sol même devînt impropre à toute insurrection future.
Pendant cinq mois, du 21 janvier au 18 mai 1794, les colonnes parcoururent méthodiquement le bocage. Les rapports des officiers eux-mêmes, conservés au Service historique de la Défense à Vincennes, font frémir : à Lucs-sur-Boulogne, le 28 février 1794, cinq cent soixante-trois habitants, dont cent dix enfants de moins de sept ans, identifiés nominativement par le martyrologe paroissial, furent massacrés en quelques heures dans l'église et autour. À Bouin, à Cholet, à Chemillé, aux Herbiers, à La Gaubretière, les bilans sont du même ordre. Le général Cordellier ordonnait de « bayonner » les enfants pour économiser la poudre ; Cordellier, Huché, Grignon, leurs noms figurent dans les correspondances officielles, sans pudeur ni précaution.
De ces faits, qu'aucun historien sérieux ne conteste plus dans leur matérialité, est née la grande controverse historiographique des années 1980-2010. Reynald Secher, dans sa thèse de 1985 publiée sous le titre Le Génocide franco-français : la Vendée-Vengé (PUF, 1986), soutient que la combinaison du décret de la Convention du 1er août 1793 ordonnant la « destruction de la Vendée », des instructions de Turreau et de leur exécution, satisfait aux critères juridiques du génocide tels que définis par la convention de l'ONU de 1948 : intention de détruire un groupe en tant que tel. Il a depuis enrichi sa thèse du concept de « mémoricide » pour désigner l'effacement subséquent de cette mémoire.
À cette lecture, Jean-Clément Martin, historien majeur de la période, auteur de La Vendée et la France (Seuil, 1987) et de Contre-Révolution, Révolution et nation en France (Seuil, 1998), oppose une analyse différente. Il ne nie pas les massacres, mais conteste leur qualification génocidaire : pour lui, la violence de Turreau relève de la Terreur, sans coordination idéologique cohérente, sans projet d'extermination assumé jusqu'au bout (les colonnes furent rappelées en mai), et avec une part de désorganisation et de brutalité ordinaire des armées révolutionnaires en campagne. Le débat, qui dépasse la stricte historiographie pour engager la mémoire nationale, demeure ouvert. Il n'épuise pas l'horreur.
Charette dans le Marais : guérilla 1794-1796
Pendant que Turreau ravageait les Mauges, Charette tenait toujours le Marais et le pays de Retz, à l'ouest de la Loire. N'ayant pas pris part à la Virée de Galerne, décision qu'on lui a longtemps reprochée mais qui sauva, à terme, l'âme de la Vendée, il avait conservé une force de combat aguerrie et un territoire connu de ses hommes au pied près. Sa guérilla, faite d'embuscades et de coups de main fulgurants, tint en échec pendant deux ans des effectifs républicains sans cesse accrus. Les noms de Légé, Belleville, Les Lucs, Saint-Christophe-du-Ligneron jalonnent cette « petite guerre » d'une intensité hallucinée.
La paix de La Jaunaye, signée le 17 février 1795 avec les représentants thermidoriens, parut un instant ouvrir la voie à une réconciliation : on accordait aux Vendéens la liberté du culte, l'exemption de conscription, des indemnités. Charette signa, sans y croire véritablement. Quand débarqua à Quiberon, le 27 juin 1795, l'expédition d'émigrés couverte par la Royal Navy, désastre qui se solda par sept cent quarante-huit fusillés au champ d'Auray, il rompit la trêve, espérant le débarquement promis du comte d'Artois sur l'île d'Yeu. Le frère du roi parut bien à Yeu, en octobre ; mais il ne mit pas pied à terre. Charette comprit alors qu'il était abandonné de tous.
L'hiver 1795-1796 fut celui de la traque. Le général Hoche, jeune, intelligent, politique autant que militaire, avait reçu mission de finir la guerre. Il combina occupation systématique du terrain, désarmement des paroisses, négociation avec les chefs lassés et offensive concentrée contre le « petit roi de la Vendée ». Le 23 mars 1796, encerclé dans le bois de la Chabotterie, Charette fut blessé, capturé, conduit à Nantes.
29 mars 1796, exécution de Charette à Nantes : fin militaire
Le 29 mars 1796, à Nantes, sur la place Viarme, alors place des Agriculteurs, François-Athanase Charette de la Contrie marcha au peloton d'exécution avec cette élégance hautaine qui avait fait sa légende. Il refusa qu'on lui bandât les yeux, désigna lui-même son cœur du doigt, commanda lui-même le feu : « Soldats, visez au cœur. » Il avait trente-deux ans. La balle qui le tua mit aussi un terme à la guerre de Vendée comme phénomène militaire organisé.
Stofflet l'avait précédé d'un mois, fusillé à Angers le 25 février. Avec eux disparaissait la dernière génération des chefs de la première heure. La Vendée, exsangue, dépeuplée, désarmée, allait connaître encore quelques sursauts, la chouannerie de 1799, l'équipée de la duchesse de Berry en 1832, mais ce n'étaient plus que des échos. La grande insurrection de 1793-1796 entrait dans l'histoire, et bientôt dans la mémoire.
Bilan : 200 000 à 250 000 morts en Vendée
Combien de morts ? La question, posée pour la première fois sérieusement par Jacques Hussenet et l'équipe du Centre vendéen de recherches historiques dans l'ouvrage collectif « Détruisez la Vendée ! » (CVRH, 2007), reste l'une des plus délicates de toute l'historiographie de la Révolution. Les chiffres avancés varient selon les méthodes, étude paroissiale, recoupement démographique, dépouillement des registres d'état civil. Ils convergent cependant aujourd'hui vers une fourchette assez stable : entre 170 000 et 250 000 morts sur l'ensemble de la Vendée militaire, pour une population estimée à 800 000 habitants en 1791. Soit, dans les paroisses les plus touchées (Lucs, Bouin, La Gaubretière), des pertes pouvant atteindre 40 % de la population.
Ces chiffres sont à mettre en regard des pertes civiles des autres conflits internes du XIXe siècle européen : ils en font, en proportion, l'un des épisodes les plus meurtriers de l'histoire moderne. La Vendée perdit, en trois ans, davantage d'habitants que la France entière ne perdrait dans la guerre de 1870 ; davantage, en proportion, que la Russie soviétique dans la Grande Guerre patriotique de 1941-1945. La démographie du bocage ne s'en releva qu'au tournant du XXe siècle ; certains hameaux brûlés par les colonnes infernales ne furent jamais reconstruits, et leurs ruines, recouvertes par la lande et la genêt, s'aperçoivent encore au détour des chemins creux.
Cette saignée démographique fut doublée d'une saignée patrimoniale : châteaux brûlés, archives détruites, églises rasées, forêts coupées à blanc. La Vendée du XIXe siècle est une terre matériellement appauvrie, religieusement renforcée, politiquement marginalisée. C'est dans ce dénuement même qu'elle puisa son obstination mémorielle.
La mémoire vendéenne au XIXe-XXIe : Chateaubriand, Loti, Vendéens du XXe siècle
De cette mémoire, la littérature française fut, dès la Restauration, la première gardienne. Chateaubriand, dans la préface des Études historiques et dans plusieurs pages des Mémoires d'outre-tombe, salua « ces géants entrés dans la mort en chantant des cantiques » et fit des chefs vendéens les héritiers naturels des chevaliers du Moyen Âge, cette filiation que France Éternelle entend honorer à travers son panorama des rois de France. Balzac donna Les Chouans ; Hugo donna Quatrevingt-treize, où la grandeur de Lantenac et la fureur de Cimourdain s'équilibrent dans une tragédie d'égal à égal. Pierre Loti, fils du pays, écrira au début du XXe siècle ses pages les plus émues sur les paroisses bocagères. La mémoire vendéenne est, pour qui sait lire, l'un des fils rouges discrets mais continus de la grande prose française.
Au XXe siècle, la mémoire militante se rallume. Le bicentenaire de 1989, célébré nationalement comme une fête républicaine, fut vécu en Vendée comme une provocation. C'est dans cette tension que naquit, en 1978, le Puy du Fou de Philippe de Villiers : non pas un parc d'attractions au sens commun, mais un théâtre de la mémoire, où la Cinéscénie nocturne raconte chaque été, à six mille bénévoles, l'histoire d'une famille vendéenne traversant les siècles. L'œuvre, devenue le second site touristique français, démontre qu'une mémoire blessée peut se sublimer en grand récit collectif.
La querelle Secher-Martin, déjà évoquée, est l'expression contemporaine de cette mémoire vivante. Elle se prolonge dans les colonnes des revues savantes mais aussi dans les manuels scolaires, dans les débats parlementaires (proposition de loi de 2007 sur la reconnaissance du génocide vendéen, non adoptée), dans les commémorations annuelles des Lucs. La Vendée, terre de mémoire au sens où l'entendait Pierre Nora, demeure l'un des lieux où la France continue de penser sa propre histoire, et, ce faisant, son identité. Sous l'étendard du Sacré-Cœur qui flottait jadis sur le bocage et qui demeure aujourd'hui l'un des symboles spirituels les plus chargés de notre histoire, c'est tout un pan de l'âme française qui continue de se chercher.
Aller plus loin sur France Éternelle
Les Guerres de Vendée constituent un nœud central de l'histoire et de l'identité françaises ; nous y consacrons sur ce site plusieurs ressources complémentaires que le lecteur curieux pourra parcourir dans la continuité de cet article.
- Jacques Cathelineau (1759-1793), le saint de l'Anjou : portrait du voiturier de Pin-en-Mauges devenu généralissime de l'Armée catholique et royale.
- Henri de La Rochejaquelein (1772-1794), le Bayard du bocage : la trajectoire fulgurante du jeune chevalier mort à vingt-et-un ans à Nuaillé.
- François-Athanase Charette de la Contrie (1763-1796), le roi du Marais : le dernier des grands chefs vendéens, fusillé à Nantes le 29 mars 1796.
- Louis XVI (1754-1793) : le roi-martyr dont l'exécution, le 21 janvier 1793, précipita le soulèvement vendéen.
- Le Sacré-Cœur, symbole de la France chrétienne : le pillar consacré à l'étendard et à la dévotion qui guidèrent les Vendéens.
- Liste complète des rois de France : des Mérovingiens à Louis-Philippe, le panorama dynastique pour situer la monarchie que défendaient les Vendéens.
Questions fréquentes
Quand commencent réellement les guerres de Vendée ?
L'insurrection éclate dans les premiers jours de mars 1793, après le décret de la Convention du 24 février levant 300 000 hommes. Les premières émeutes se déclenchent le 3 mars à Saint-Florent-le-Vieil, puis Machecoul (11 mars), avant de se généraliser. La date conventionnelle de l'insurrection est fixée au 12 mars 1793.
Combien de morts ont fait les guerres de Vendée ?
Les estimations varient considérablement : 117 000 morts selon Jean-Clément Martin (référence universitaire la plus prudente), 170 000 selon Jacques Hussenet, jusqu'à 200 000-250 000 selon Reynald Secher en incluant les victimes des colonnes infernales et des noyades de Nantes. La population vendéenne aurait diminué de 20 à 30 % en deux ans.
Qu'est-ce que la « Virée de Galerne » ?
La Virée de Galerne désigne la marche désespérée de l'armée vendéenne après la défaite de Cholet (17 octobre 1793) : 60 000 à 80 000 personnes (combattants, femmes, enfants, vieillards) traversent la Loire et marchent vers Granville pour tenter une jonction avec les Anglais. L'expédition s'achève par le massacre du Mans (12-13 décembre 1793) et la déroute finale de Savenay (23 décembre 1793).
Qui étaient les principaux chefs vendéens ?
Les chefs militaires majeurs sont Jacques Cathelineau (« le saint de l'Anjou », généralissime, mort à Saint-Florent en juillet 1793), Charles de Bonchamps (mort à Cholet), Henri de La Rochejaquelein (28 ans à sa mort à Nuaillé en 1794), François-Athanase Charette de la Contrie (fusillé à Nantes en mars 1796) et Jean-Nicolas Stofflet (fusillé à Angers en février 1796).
Qu'étaient les « colonnes infernales » ?
Décidées par la Convention le 1er août 1793 et mises en œuvre par le général Louis-Marie Turreau à partir du 21 janvier 1794, les douze colonnes infernales sillonnent la Vendée militaire pour détruire systématiquement villages, récoltes, populations. Suspendues en mai 1794, elles ont causé entre 20 000 et 50 000 morts civils et la dévastation de centaines de hameaux.
La paix de La Jaunaye a-t-elle été respectée ?
Signée le 17 février 1795 entre Charette et les commissaires de la Convention (dont Ruelle), la paix de La Jaunaye accorde liberté de culte, exemption de réquisitions, retour des émigrés. Charette reprend les armes dès juin 1795 après le débarquement royaliste de Quiberon. La pacification définitive intervient avec Bonaparte (traités de Montfaucon, 14 janvier 1800).
Y a-t-il eu un génocide vendéen ?
La qualification de « génocide » est défendue depuis 1986 par Reynald Secher (Le Génocide franco-français) au regard du caractère systématique des destructions. Elle est contestée par la majorité des historiens universitaires (Jean-Clément Martin, Anne Rolland-Boulestreau) qui parlent de « guerre civile génocidaire » ou de « massacres de masse » sans intention raciale ou ethnique caractérisée. Le débat reste vif.
Quel rôle ont joué les prêtres réfractaires ?
La Constitution civile du clergé (12 juillet 1790) impose aux prêtres un serment de fidélité à la nation. La majorité du clergé vendéen refuse, devenant prêtres « réfractaires » ou « insermentés ». Persécutés à partir de 1791, ils encadrent spirituellement l'insurrection, célébrant les messes clandestines, bénissant les armées catholiques et royales. Beaucoup sont fusillés ou noyés à Nantes en 1793-1794.
Qu'étaient les noyades de Nantes ?
Ordonnées par le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier de novembre 1793 à février 1794, les noyades de Nantes consistent à embarquer prisonniers vendéens, prêtres et suspects sur des bateaux à fond ouvrant (« sabordés ») coulés dans la Loire. Entre 1 800 et 4 800 personnes ont péri ainsi. Carrier sera guillotiné le 16 décembre 1794.
Quand finit la guerre de Vendée ?
La pacification définitive intervient sous le Consulat avec les traités de Montfaucon-sur-Moine et de Beaufort (14-26 janvier 1800), négociés par Bonaparte avec les chefs chouans et vendéens (d'Autichamp, Suzannet, Bourmont). Une dernière insurrection éclate en 1815 (Cent-Jours), puis en 1832 sous l'impulsion de la duchesse de Berry.
Bibliographie
- Jean-Clément Martin, La Vendée et la France, Paris, Le Seuil, 1987 (rééd. 2007).
- Jean-Clément Martin, La Guerre de Vendée 1793-1800, Paris, Le Seuil, 2014.
- Reynald Secher, Le Génocide franco-français : la Vendée-Vengé, Paris, PUF, 1986 (rééd. Perrin, 2011).
- Anne Rolland-Boulestreau, Les Colonnes infernales. Violences et guerre civile en Vendée militaire, Paris, Fayard, 2015.
- Jacques Hussenet (dir.), « Détruisez la Vendée ! » Regards croisés sur les victimes et destructions, La Roche-sur-Yon, CVRH, 2007.
- Charles Tilly, La Vendée. Révolution et contre-révolution, Paris, Fayard, 1970.
- Henri de La Rochejaquelein, Mémoires de Madame la marquise de La Rochejaquelein, première édition 1814.
- François Lebrun, Histoire des catholiques en France, Toulouse, Privat, 1980.
- Michel Lagrée, Religion et cultures en Bretagne (1850-1950), Paris, Fayard, 1992 (contexte chouan).
- Roger Dupuy, La Politique du peuple. Racines, permanences et ambiguïtés du populisme, Paris, Albin Michel, 2002.
- Émile Gabory, Les Guerres de Vendée, Paris, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2009 (synthèse classique).
- Patrice Gueniffey, La Politique de la Terreur, Paris, Fayard, 2000.
- Conseil général de la Vendée, Mémorial de la Vendée militaire, Les Lucs-sur-Boulogne, Historial de la Vendée, 2006.
- Centre vendéen de recherches historiques (CVRH), Recherches vendéennes (revue annuelle, depuis 1994).
- Anne Bernet, Histoire générale de la Chouannerie, Paris, Perrin, 2000.