Mérovingiens & Carolingiens : 506 ans aux origines de la France (481-987)
Avant que la France ne porte ce nom, avant même qu'elle ne se devine sous les traits d'un royaume cohérent, deux dynasties façonnèrent patiemment, sur plus de cinq siècles, la matrice politique, religieuse et culturelle d'où surgirait la nation. Les Mérovingiens, descendants présumés du roi Mérovée, et les Carolingiens, héritiers de Charles Martel et de Pépin le Bref, ne furent ni des barbares en sursis ni des empereurs improvisés : ils inventèrent, par tâtonnements, par baptêmes, par sacres et par partages, la grammaire d'un pouvoir royal occidental. De 481, lorsque le jeune Clovis succède à son père Childéric Ier sur le trône des Francs Saliens, à 987, lorsque Hugues Capet est élu roi à Senlis et clôt définitivement l'épopée carolingienne, ce sont cinq cent six années de gestation, de fractures et de refondations qui se déploient. Ce pillar éditorial du Chroniqueur retrace, au fil des règnes et des grandes ruptures, comment l'on passa d'un chef de guerre franc baptisé à Reims vers 496 à un empereur sacré à Rome en l'an 800, puis à un roi élu par les Grands d'un royaume désormais nommé Francie occidentale. Une longue marche, où la France se devine en filigrane.
481, Clovis et la naissance du royaume franc
Lorsque Clovis Ier succède à son père Childéric Ier en 481, il n'a guère plus de quinze ans et règne sur une poignée de guerriers établis autour de Tournai, dans une portion modeste du nord de l'ancienne Gaule romaine. Rien, à ce moment, ne laisse présager qu'il deviendra l'unificateur des Francs et le fondateur d'une dynastie qui imposera son nom à l'Europe occidentale. La Gaule, en cette fin de Ve siècle, est un patchwork épuisé : les Wisigoths d'Alaric II tiennent l'Aquitaine et la Provence, les Burgondes occupent la vallée du Rhône, le général gallo-romain Syagrius préserve une enclave romaine autour de Soissons, et les Alamans pressent à l'est. L'Empire romain d'Occident s'est officiellement éteint en 476, mais ses structures, ses villes, ses évêchés, ses routes survivent encore et conditionnent toute action politique.
Clovis comprend très tôt que sa puissance ne peut se contenter du petit royaume tournaisien. Dès 486, il défait Syagrius à la bataille de Soissons et s'empare du dernier bastion romain de Gaule du Nord ; l'épisode du vase de Soissons, raconté par Grégoire de Tours, illustre déjà la manière dont le jeune roi sait ménager l'Église tout en affirmant son autorité absolue sur ses guerriers. Vers 491, il soumet les Thuringiens. En 496, à la bataille de Tolbiac, il écrase les Alamans et, selon la tradition, invoque le Dieu de son épouse Clotilde lorsque la victoire vacille. Cette bataille prépare le baptême de Reims. Quelques années plus tard, en 507, il vainc Alaric II à Vouillé, près de Poitiers, et étend la domination franque jusqu'à la Garonne, refoulant les Wisigoths au-delà des Pyrénées.
L'œuvre politique de Clovis est triple. Il unifie les tribus franques, saliennes et rhénanes, en éliminant méthodiquement, parfois avec une cruauté légendaire, les rois rivaux de sa propre parentèle. Il intègre l'héritage romain en s'installant à Paris vers 508, en reprenant l'usage du latin administratif et en se faisant accorder par l'empereur d'Orient Anastase le titre de consul honoraire. Il promulgue enfin la Loi salique, code juridique mêlant coutumes germaniques et influences romaines, qui régira les Francs durant des siècles et fournira, bien plus tard, les arguments d'exclusion des femmes du trône de France. À sa mort, en 511, Clovis laisse un royaume qui s'étend de la Manche aux Pyrénées et du Rhin à l'Atlantique : la Francia est née, et avec elle, en germe, la France.
Le baptême de Clovis (vers 496) : alliance franco-chrétienne
De toutes les scènes fondatrices de l'histoire de France, le baptême de Clovis à Reims, vers 496, demeure peut-être la plus chargée de sens. La date elle-même fait débat, certains historiens proposent 498 ou 499, mais l'événement, dans sa portée symbolique, échappe à toute contestation. Ce jour-là, dans la cathédrale primitive de Reims, l'évêque saint Remi verse l'eau baptismale sur le front du roi des Francs, accompagné, dit la tradition, de trois mille de ses guerriers. La phrase prêtée à Remi, « Courbe la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré », résume à elle seule la révolution spirituelle qui s'opère.
Pour comprendre la singularité de cet acte, il faut mesurer l'isolement religieux dans lequel Clovis se place. Les autres royaumes barbares de l'Occident, Wisigoths, Burgondes, Vandales, Ostrogoths, ont embrassé l'arianisme, doctrine chrétienne hétérodoxe qui nie la consubstantialité du Christ avec le Père. En choisissant le catholicisme romain, c'est-à-dire la foi de Nicée, Clovis fait l'inverse de ses voisins : il s'aligne sur la foi de la majorité gallo-romaine, sur celle des évêques qui tiennent les villes, sur celle de Rome et de Constantinople. Ce choix est un coup de génie politique autant que spirituel. Il garantit au roi franc l'appui inconditionnel de l'épiscopat gaulois, qui voit en lui le protecteur attendu, et confère à ses guerres ultérieures contre les ariens une dimension de croisade légitime avant la lettre.
Le rôle de la reine Clotilde, princesse burgonde catholique, est ici décisif. Mariée à Clovis vers 493, elle ne cesse, selon Grégoire de Tours, de plaider la cause du Dieu chrétien auprès de son époux récalcitrant. Le baptême de leur premier fils, mort prématurément, faillit ruiner ses efforts ; mais la victoire miraculeuse de Tolbiac, obtenue après l'invocation du « Dieu de Clotilde », emporta enfin la conviction du roi. Le baptême de Reims est ainsi présenté par les chroniqueurs comme l'aboutissement d'une lente conversion intime, doublée d'un calcul politique lucide.
Les conséquences de ce baptême se prolongent sur quinze siècles. La monarchie française se proclamera désormais « fille aînée de l'Église », et c'est à Reims que seront sacrés, presque sans interruption, tous les rois de France de Louis le Pieux à Charles X. La Sainte Ampoule, prétendument apportée par une colombe lors du baptême de Clovis, deviendra l'objet liturgique central du sacre, et la cathédrale de Reims s'imposera, à travers les siècles, comme la cathédrale du sacre par excellence. Sans le geste de saint Remi en cette fin du Ve siècle, la singularité religieuse de la royauté française eût été tout autre.
Les rois mérovingiens (511-751) : partages, rois fainéants, maires du palais
La mort de Clovis en 511 inaugure une longue séquence de fractures qui caractérise toute l'histoire mérovingienne. Selon la coutume franque, le royaume est partagé entre les quatre fils du roi : Thierry Ier reçoit Reims et l'Austrasie orientale, Clodomir Orléans, Childebert Ier Paris, et Clotaire Ier Soissons. Cette pratique du partage successoral, qui assimile le royaume à un patrimoine privé, deviendra la malédiction structurelle de la dynastie. Chaque génération reproduit le morcellement, chaque génération s'épuise en guerres fratricides pour reconstituer l'unité, et chaque réunification est aussitôt défaite par la mort du roi unificateur.
Quelques figures se détachent pourtant de cette mêlée dynastique. Clotaire II (584-629), fils de Chilpéric Ier et de Frédégonde, parvient à reconstituer en 613 l'unité du royaume franc après l'élimination de la reine Brunehaut, supplice atroce qui marque les esprits. Son édit de Paris, promulgué en 614, accorde aux aristocraties régionales, Austrasiens, Neustriens, Burgondes, des garanties qui annoncent les futures concessions féodales. Son fils Dagobert Ier (629-639) est généralement considéré comme le dernier grand roi mérovingien. Conseillé par Éloi, orfèvre et futur évêque de Noyon, et par Ouen, il développe le commerce, fonde l'abbaye de Saint-Denis où il sera enterré, inaugurant la longue tradition de la nécropole royale, et frappe sa propre monnaie d'or. Son règne est l'apogée crépusculaire d'une dynastie qui, après lui, va décliner irréversiblement.
Car à partir du milieu du VIIe siècle commence l'époque trouble des « rois fainéants ». L'expression, forgée par Éginhard dans sa Vie de Charlemagne et reprise avec délectation par les chroniqueurs carolingiens, désigne les derniers Mérovingiens, présentés comme des rois sans pouvoir, voyageant en chariot tiré par des bœufs, laissant l'administration aux mains des maires du palais. Cette image, largement caricaturale, sert la propagande des nouveaux maîtres ; mais elle reflète une réalité institutionnelle. Les maiores domus, intendants royaux à l'origine, sont devenus, en Austrasie comme en Neustrie, les détenteurs du pouvoir militaire et politique. La famille des Pippinides, ancêtres des Carolingiens, monopolise progressivement la mairie d'Austrasie : Pépin de Landen, Pépin de Herstal, puis le redoutable Charles Martel, vainqueur des Arabes à Poitiers en 732, exercent une royauté de fait sans en porter le titre.
Les derniers rois mérovingiens, Thierry IV, Childéric III, ne sont plus que des fantômes couronnés. Childéric III, dernier de la lignée, est élevé au trône en 743 par Pépin le Bref et son frère Carloman, davantage pour servir de caution légitimante à leur propre pouvoir que pour régner véritablement. Lorsque Pépin se sentira assez fort pour franchir le pas, il déposera ce roi sans royaume avec une brutalité expéditive : Childéric III sera tonsuré et enfermé au monastère de Saint-Bertin en 751, où il mourra obscurément quatre ans plus tard. Avec lui s'éteint, dans l'humiliation, la dynastie qui avait commencé deux siècles et demi plus tôt avec la victoire de Clovis sur Syagrius. La leçon est cruelle : une dynastie qui ne sait plus exercer le pouvoir mérite d'être remplacée par celle qui le détient déjà.
Pépin le Bref et l'avènement carolingien (751) : sacre divin
L'année 751 marque l'une des ruptures les plus décisives de l'histoire politique européenne. Pépin le Bref, fils de Charles Martel et maire du palais d'Austrasie depuis 741, décide de transformer son pouvoir de fait en pouvoir de droit. Le coup d'État qu'il médite n'a rien d'improvisé : il a été préparé par trois générations de Pippinides qui ont patiemment concentré entre leurs mains les terres, les fidélités vassaliques et le commandement militaire. Mais déposer un roi consacré, fût-il fantomatique, exige une légitimation supérieure. Pépin va la chercher à Rome.
L'envoi d'une ambassade au pape Zacharie, puis à son successeur Étienne II, pose la question fameuse, restée matricielle dans la pensée politique occidentale : qui doit porter le titre royal, celui qui exerce le pouvoir ou celui qui en hérite sans le détenir ? La réponse romaine, conforme aux intérêts d'une papauté menacée par les Lombards et qui cherche un protecteur militaire, est sans ambiguïté : il est juste que celui qui détient le pouvoir porte aussi le titre. Fort de cette caution pontificale, Pépin convoque l'assemblée des Grands à Soissons en novembre 751, dépose Childéric III, et se fait élire roi des Francs. Le rituel d'élection est doublé d'une onction par l'archevêque Boniface, qui constitue la première application au monde franc d'un rite emprunté à l'Ancien Testament et au royaume wisigothique.
Mais l'événement révolutionnaire survient trois ans plus tard. En 754, le pape Étienne II en personne franchit les Alpes, gagne la Francie et, le 28 juillet, dans la basilique Saint-Denis, sacre solennellement Pépin le Bref, son épouse Bertrade et leurs deux fils Charles et Carloman. Ce sacre de Saint-Denis est une innovation considérable : pour la première fois en Occident, un pape consacre un roi, et cette consécration est explicitement présentée comme la transmission d'une grâce divine. La royauté franque cesse d'être une simple chefferie élective : elle devient un ministère sacré, dont le titulaire est rendu inviolable par l'huile sainte. La formule romaine, « Que ne soit pas pris la hardiesse, sous peine d'interdit et d'excommunication, d'élire jamais un roi issu d'une autre lignée que celle que la divine pitié a daigné exalter », sacralise littéralement la dynastie carolingienne.
En contrepartie, Pépin s'engage à protéger la papauté contre les Lombards. Il franchit les Alpes en 755 et 756, défait le roi lombard Aistulf, et offre au pape les territoires reconquis : c'est la fameuse « donation de Pépin », acte fondateur des États pontificaux qui survivront jusqu'en 1870. Le règne de Pépin (751-768), souvent éclipsé par celui de son fils, jette en réalité toutes les bases sur lesquelles Charlemagne édifiera son empire : alliance organique avec Rome, sacralisation du pouvoir royal, et expansion militaire vers le sud.
Charlemagne (768-814) : l'empire d'Occident
Charlemagne, Carolus Magnus, Charles le Grand, succède à son père Pépin le Bref en 768, conjointement avec son frère Carloman. La mort prématurée de ce dernier en 771 lui laisse seul le royaume franc, qu'il va transformer en un empire dont la mémoire hantera mille ans d'histoire européenne. Pendant quarante-six ans de règne, Charles ne cesse de combattre, de légiférer, de réformer, de bâtir. Son énergie est légendaire, sa stature physique imposante, Éginhard, son biographe, le décrit grand, robuste, avec une chevelure blanche et un regard vif, et son intelligence politique inégalée dans l'Occident du haut Moyen Âge.
L'expansion militaire, d'abord, est colossale. Charlemagne mène plus de cinquante campagnes. Il anéantit le royaume des Lombards en 774 et se proclame lui-même roi des Lombards à Pavie. Il soumet la Bavière en 788. Il pousse à l'est jusqu'à écraser les Avars dans la plaine pannonienne en 796, s'emparant d'un fabuleux trésor accumulé par ces nomades. Au sud, il franchit les Pyrénées et établit la Marche d'Espagne, c'est lors d'une de ces expéditions, en 778, que l'arrière-garde de son armée est massacrée à Roncevaux, donnant naissance à la Chanson de Roland. Mais c'est surtout la guerre contre les Saxons, conduite avec une opiniâtreté féroce de 772 à 804, qui mobilise l'essentiel de ses forces. Trente-deux ans de campagnes, de conversions forcées, de massacres, celui de Verden, en 782, où 4 500 prisonniers saxons sont décapités, demeure une tache sombre, finissent par incorporer la Saxe au royaume franc et au christianisme.
Le couronnement impérial du 25 décembre 800, à Rome, en la basilique Saint-Pierre, par le pape Léon III, est l'acte qui change la nature même du pouvoir carolingien. Selon Éginhard, Charlemagne aurait été surpris par le geste pontifical et aurait déclaré, s'il avait connu l'intention du pape, qu'il ne serait pas entré dans l'église ce jour-là. La réalité est sans doute plus concertée : restaurer un empereur d'Occident, c'était à la fois rivaliser avec Constantinople, sacraliser absolument la fonction royale, et donner un cadre théorique à l'unité chrétienne reconstituée. Le titre exact, « Charles, très auguste, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains », concentre toute l'ambition d'une renaissance impériale chrétienne.
Pour gouverner cet empire qui s'étend de l'Èbre à l'Elbe et de la mer du Nord à Bénévent, Charlemagne fixe sa capitale à Aix-la-Chapelle, où il fait construire un palais et une chapelle palatine inspirée de Saint-Vital de Ravenne. Il y rassemble une cour brillante, multiplie les capitulaires, ces ordonnances législatives qui régissent l'administration et la vie religieuse, et envoie dans tout l'empire les missi dominici, ces inspecteurs itinérants chargés de contrôler les comtes et les évêques. L'empire est divisé en quelque trois cents comtés, encadrés par des marches militaires aux frontières.
Mais l'apport sans doute le plus durable du règne réside dans la Renaissance carolingienne. Charlemagne, qui sait lire mais peine, dit-on, à écrire, a la passion des lettres et la conviction que le redressement de l'empire passe par celui des écoles. Il s'entoure d'une équipe de lettrés venus de toute l'Europe : Paul Diacre l'Italien, Théodulfe le Wisigoth, Pierre de Pise, et surtout Alcuin, le savant anglo-saxon de York, devenu maître de l'École palatine. Sous leur impulsion sont fondées des écoles épiscopales et monastiques, est élaborée une nouvelle écriture lisible, la minuscule caroline, ancêtre directe de nos caractères d'imprimerie, sont copiés et corrigés les manuscrits classiques, sauvant de l'oubli une part essentielle de l'héritage antique. Sans la Renaissance carolingienne, des pans entiers de Cicéron, Tacite ou Tite-Live nous seraient inconnus.
Lorsque Charlemagne meurt à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814, à plus de soixante-dix ans, il laisse un empire d'une extension inédite depuis les Romains, une administration relativement cohérente, une culture revivifiée, et une dynastie qu'il croit assurée par son fils unique survivant, Louis, qu'il a lui-même associé au pouvoir impérial l'année précédente. La suite démontrera que rien, dans l'histoire des hommes, n'est jamais assuré.
Louis le Pieux et le démembrement carolingien (814-840)
Louis le Pieux, fils de Charlemagne, succède à son père en 814 dans des conditions que l'on pourrait croire idéales : seul héritier mâle, déjà couronné empereur du vivant de Charles, soutenu par l'Église dont il porte le surnom (Pius, le pieux). Pourtant, son règne de vingt-six ans devient le théâtre des fractures qui vont disloquer l'empire. Tempérament dévot, légiste rigoureux, il purge dès son avènement la cour brillante d'Aix-la-Chapelle, qu'il juge dissolue, exile ou tonsure ses sœurs, et entreprend une réforme monastique sévère sous l'égide de Benoît d'Aniane. L'unité de l'empire chrétien est son obsession.

Cette obsession le conduit à promulguer en 817 l'Ordinatio Imperii, acte fondamental qui prévoit la transmission indivise de la dignité impériale à son fils aîné Lothaire, ses cadets Pépin et Louis le Germanique recevant des sous-royaumes en Aquitaine et en Bavière. C'est une rupture avec la tradition franque du partage égalitaire, et une tentative pour préserver l'unité romaine de l'empire. Mais le remariage de Louis avec Judith de Bavière en 819, et la naissance en 823 d'un quatrième fils, le futur Charles le Chauve, ruine cet équilibre. Pour doter l'enfant tardif, l'empereur remet en cause les partages prévus, déclenche la fureur de ses fils aînés, et provoque trois révoltes successives, en 830, 833 et 834, au cours desquelles il sera deux fois déposé, humilié à Soissons par les évêques en 833, puis restauré.
Ces guerres civiles dynastiques, qui auraient horrifié Charlemagne, brisent durablement le prestige impérial et ouvrent le règne aux pillages des Vikings, dont les premiers raids inquiétants frappent les côtes flamandes et la Loire. Lorsque Louis le Pieux meurt le 20 juin 840 sur une île du Rhin, près d'Ingelheim, l'empire est déjà moralement disloqué. Ses fils, à peine le père enterré, reprennent les armes les uns contre les autres. La bataille fratricide de Fontenoy-en-Puisaye, le 25 juin 841, où Lothaire est défait par Louis le Germanique et Charles le Chauve coalisés, fait quarante mille morts selon les chroniques, et précipite la nécessité d'un partage négocié. Ce sera Verdun.
843, Traité de Verdun : naissance de la Francie occidentale (future France)
En août 843, après deux ans de négociations menées par cent vingt commissaires chargés d'inventorier précisément les ressources de l'empire, les trois fils survivants de Louis le Pieux signent à Verdun le traité qui va bouleverser la carte de l'Europe pour mille ans. Le traité de Verdun partage l'empire carolingien en trois royaumes équilibrés en richesse, mais radicalement différents dans leur cohérence géographique et linguistique.
Lothaire Ier, l'aîné, conserve le titre impérial et reçoit la Francia Media : une longue bande de territoires qui s'étend des bouches du Rhin à l'Italie, englobant la Frise, la Lotharingie (qui donnera son nom à la Lorraine), la Bourgogne, la Provence et le royaume d'Italie. C'est une création artificielle, géographiquement absurde, qui ne survivra pas à la mort de Lothaire en 855 et se fragmentera en plusieurs principautés disputées. Louis le Germanique reçoit la Francia Orientalis, à l'est du Rhin : Bavière, Saxe, Thuringe, Franconie. Ce royaume germanophone constituera le noyau du futur Saint-Empire romain germanique.
Charles le Chauve, le cadet, reçoit la Francia Occidentalis, à l'ouest des quatre fleuves Escaut, Meuse, Saône et Rhône. C'est ce royaume, qui couvre approximativement la Neustrie, l'Aquitaine, la Septimanie, la Bretagne tributaire et la Marche d'Espagne, qui constitue l'embryon territorial direct de la France. Le mot lui-même, Francia, va progressivement se restreindre à cette portion occidentale et désigner, à mesure que les siècles passent, le seul royaume des Capétiens. Verdun n'est pas la naissance officielle de la France, il faudra attendre l'élection d'Hugues Capet et l'affermissement capétien pour que le royaume prenne son visage, mais c'est l'acte qui en dessine pour la première fois les contours géographiques approximatifs.
L'événement a une portée linguistique non moins décisive. Deux ans plus tôt, en 842, lors des Serments de Strasbourg prêtés par Louis le Germanique et Charles le Chauve devant leurs armées coalisées, le premier avait juré en langue romane (l'ancêtre du français) pour être compris des soldats de son frère, et le second en langue tudesque (l'ancêtre de l'allemand) pour les guerriers de Louis. Ce premier monument écrit de la langue française, conservé dans la chronique de Nithard, témoigne que les royaumes carolingiens ne se distinguaient déjà plus seulement par leurs frontières, mais par leurs langues. Verdun consacre cette dualité linguistique, qui structure encore aujourd'hui le cœur de l'Europe occidentale.
Pour Charles le Chauve, recevoir la Francie occidentale est à la fois une consécration et une malédiction. Le royaume est riche, peuplé, urbanisé ; mais il est aussi le plus exposé aux raids vikings, qui remontent la Seine, la Loire et la Garonne avec une régularité dévastatrice, et le plus difficile à tenir face à des aristocraties régionales, Aquitains, Bretons, Normands en formation, qui supportent mal l'autorité centrale. Les Carolingiens occidentaux passeront le siècle et demi suivant à tenter, sans y parvenir, de discipliner ces forces centrifuges.
Les derniers Carolingiens : Charles le Chauve à Louis V (840-987)
Le siècle et demi qui sépare Verdun de l'élection d'Hugues Capet est, pour les Carolingiens de Francie occidentale, un long affaissement, ponctué de sursauts et d'humiliations. Charles le Chauve (840-877), érudit, protecteur des arts et des lettres, il commande la fameuse Bible de Vivien et entretient à sa cour le philosophe irlandais Jean Scot Érigène, parvient en 875 à se faire couronner empereur à Rome après l'extinction de la branche italienne. Mais son règne est dominé par les invasions vikings : Paris est assiégé en 845, 856 et 861, et Charles doit acheter le départ des Normands à prix d'or par les fameux « danegelds » qui ruinent le trésor royal. L'édit de Quierzy, en 877, qui rend héréditaires les charges comtales, scelle juridiquement la dérive féodale : les comtes ne sont plus de simples fonctionnaires révocables, mais des seigneurs transmettant leurs honneurs à leurs fils.
Après lui se succèdent des règnes brefs et souvent tragiques. Louis II le Bègue (877-879) ne règne que dix-huit mois. Ses fils Louis III et Carloman II partagent le trône puis meurent jeunes. L'empereur germanique Charles le Gros est appelé en 884 par les Grands de Francie occidentale et reconstitue brièvement l'empire de Charlemagne, illusion d'unité qui s'effondre dès 888 avec sa déposition. Cette année charnière voit l'élection à la royauté d'Eudes, comte de Paris, héros de la défense de la capitale contre les Vikings en 885-886 : pour la première fois, un non-Carolingien ceint la couronne franque. C'est l'annonce de 987.
Les Carolingiens reprennent le pouvoir avec Charles III le Simple (898-922), qui signe en 911 le traité de Saint-Clair-sur-Epte avec le chef viking Rollon, lui cédant la basse Seine en échange de sa conversion et de son hommage : la Normandie est née. Charles est ensuite déposé, emprisonné, et meurt à Péronne en 929. Suivent des règnes disputés, Robert Ier, Raoul de Bourgogne, Louis IV d'Outremer rappelé d'Angleterre, Lothaire (954-986) qui tente une dernière fois de restaurer l'autorité royale en s'emparant de Verdun en 985, dans une atmosphère de plus en plus dominée par le clan robertien, héritier d'Eudes et de Robert Ier, et son chef Hugues le Grand, puis son fils Hugues Capet. Le dernier Carolingien, Louis V le Fainéant, ne règne qu'un an avant de mourir le 22 mai 987 dans un accident de chasse en forêt de Senlis, à l'âge de vingt ans, sans descendance. La voie est libre.
987, élection d'Hugues Capet : transition vers les Capétiens
À la mort de Louis V, l'archevêque de Reims Adalbéron, allié indéfectible des Robertiens et hostile à l'oncle survivant du défunt, Charles de Lorraine, dernier Carolingien légitime mais vassal de l'empereur germanique, convoque l'assemblée des Grands à Senlis. Son discours, rapporté par le chroniqueur Richer de Reims, demeure l'un des plus célèbres de l'historiographie médiévale : « Le trône ne s'acquiert pas par droit héréditaire, et l'on ne doit élever à la royauté que celui qui se distingue non seulement par la noblesse du corps, mais aussi par les qualités de l'esprit. » Le 1er juin 987, les Grands élisent Hugues Capet, duc des Francs, comte de Paris et d'Orléans. Il est sacré le 3 juillet 987 à Noyon par Adalbéron lui-même.
L'événement clôt définitivement l'épopée carolingienne et ouvre une nouvelle dynastie qui régnera, en ligne directe puis collatérale, jusqu'en 1848. Hugues Capet hérite d'un royaume affaibli, où l'autorité royale ne s'exerce réellement que sur un domaine restreint autour de Paris et d'Orléans. Mais il a pour lui l'appui de l'Église, le soutien des grandes familles aristocratiques, et l'intelligence politique d'associer dès 987 son fils Robert au trône, fondant ainsi la pratique de l'association anticipée qui assurera, pendant deux siècles, la continuité dynastique sans rupture. La France capétienne commence ; la longue préparation mérovingienne et carolingienne touche à son terme.
Aller plus loin
Pour approfondir cette plongée dans les origines de la France, le Chroniqueur vous invite à explorer les figures et les lieux qui jalonnent ces cinq siècles fondateurs. Découvrez le portrait approfondi de Clovis Ier, premier roi chrétien des Francs, dont le baptême à Reims engagea la monarchie française dans son alliance séculaire avec l'Église. Prolongez avec la biographie de Charlemagne, empereur d'Occident, qui restaura à Aix-la-Chapelle l'idéal d'un empire chrétien unifié. Suivez la transition vers la dynastie suivante avec Hugues Capet, fondateur des Capétiens, dont l'élection en 987 ferma le chapitre carolingien.
Pour replacer ces deux dynasties dans la chronologie longue de la royauté française, consultez notre pillar consacré aux Capétiens directs, héritiers immédiats des Carolingiens, ainsi que la Liste complète des rois de France, de Clovis à Louis-Philippe. Enfin, pour appréhender les hauts lieux de cette histoire, visitez nos articles sur la basilique Saint-Denis, où Pépin le Bref fut sacré en 754 et où reposent quarante-deux rois de France, et sur la cathédrale de Reims, lieu du baptême de Clovis et du sacre de presque tous les rois de France pendant un millénaire.
Questions fréquentes
Qui était Clovis ?
Clovis Iᵉʳ (vers 466-511), fils du roi salien Childéric Iᵉʳ, devient roi des Francs en 481 à l'âge de quinze ans. Il unifie les Francs, vainc Syagrius à Soissons en 486, se convertit au catholicisme par baptême à Reims, anéantit les Wisigoths à Vouillé en 507, et fixe sa capitale à Paris. Il est considéré comme le premier roi de France au sens dynastique.
Quand Clovis a-t-il été baptisé ?
La date traditionnelle, retenue par Grégoire de Tours et l'historiographie ecclésiale, est le 25 décembre 498 ou 499 à Reims, par l'évêque Remi. Le baptême concerne aussi 3 000 guerriers francs selon Grégoire. La datation reste discutée : certains historiens placent la cérémonie en 496 ou 506, mais la fourchette 498-499 est aujourd'hui dominante.
Qu'est-ce que la loi salique ?
Code juridique des Francs saliens promulgué par Clovis vers 507-511 (Lex Salica), qui codifie les compositions pécuniaires (wergeld) en cas de meurtre, vol ou blessure. Le titre 59 « De alodis » exclut les femmes de la succession des terres saliennes ; cette clause sera invoquée à partir de 1316 pour exclure les femmes de la succession au trône de France, donnant naissance au principe dit « loi salique ».
Qui a succédé aux Mérovingiens ?
La dynastie carolingienne, à partir de Pépin le Bref qui dépose le dernier Mérovingien Childéric III en 751 et est sacré roi à Soissons en novembre 751 par saint Boniface, puis à nouveau par le pape Étienne II à Saint-Denis le 28 juillet 754. La transition est facilitée par la « stérilité » politique des derniers Mérovingiens, surnommés les rois fainéants.
Qui était Charlemagne ?
Charles Iᵉʳ (vers 747-814), fils de Pépin le Bref, roi des Francs en 768, roi des Lombards en 774, couronné empereur d'Occident par le pape Léon III à Rome le 25 décembre 800. Il étend l'empire des Pyrénées à l'Elbe, christianise les Saxons (capitulaire de Paderborn 785), réforme l'administration par les missi dominici, fonde la renaissance carolingienne et meurt à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814.
Que s'est-il passé en 800 ?
Le 25 décembre 800, jour de Noël, le pape Léon III couronne Charlemagne empereur d'Occident à Saint-Pierre de Rome. Cet événement restaure dignement l'idée d'empire en Occident, plus de trois siècles après la chute de Romulus Augustule (476). Il fonde le concept médiéval d'Imperium christianum et les revendications impériales du Saint-Empire romain germanique.
Qu'est-ce que la renaissance carolingienne ?
Le mouvement de renouveau intellectuel, artistique et religieux promu par Charlemagne et son entourage (Alcuin d'York, Théodulf d'Orléans, Éginhard) à partir des années 780. Il fonde l'École palatine, multiplie les scriptoria monastiques, codifie l'écriture en minuscule caroline, restaure le latin classique, copie massivement les manuscrits antiques sauvant ainsi une grande partie du patrimoine littéraire latin.
Qu'a décidé le traité de Verdun ?
Signé en août 843 entre les trois petits-fils de Charlemagne, il partage l'empire carolingien : Charles le Chauve reçoit la Francie occidentale (futur royaume de France), Louis le Germanique la Francie orientale (futur Saint-Empire), Lothaire Iᵉʳ reçoit la Francie médiane (Flandre, Lotharingie, Provence, Italie) avec le titre impérial. Ce partage scelle la séparation politique de la France et de l'Allemagne.
Pourquoi parle-t-on de rois fainéants ?
Expression forgée par Éginhard dans la Vita Karoli Magni (vers 830) pour désigner les derniers rois mérovingiens (vers 639-751) qui auraient laissé le pouvoir effectif aux maires du palais (Pépin de Herstal, Charles Martel, Pépin le Bref). L'historiographie récente nuance ce jugement, attribué à la propagande carolingienne destinée à légitimer la déposition de 751.
Quand finit la dynastie carolingienne ?
Le 21 mai 987 à Senlis, lorsque Hugues Capet est élu roi des Francs par l'assemblée des grands réunie à l'instigation d'Adalbéron de Reims, après la mort sans héritier direct de Louis V le Fainéant. Le dernier prétendant carolingien, Charles de Lorraine, est emprisonné en 991 et meurt vers 992-995. Hugues Capet fonde une dynastie qui régnera, en lignée directe ou collatérale, jusqu'en 1848.
Bibliographie
- Stéphane Lebecq, Les Origines franques (Vᵉ-IXᵉ siècle), Seuil, coll. « Points Histoire », 1990.
- Bruno Dumézil, Les Racines chrétiennes de l'Europe : conversion et liberté dans les royaumes barbares (Vᵉ-VIIIᵉ siècle), Fayard, 2005.
- Bruno Dumézil, La Reine Brunehaut, Fayard, 2008.
- Geneviève Bührer-Thierry, L'Europe carolingienne, 714-888, Armand Colin, 1999.
- Pierre Riché, Les Carolingiens : une famille qui fit l'Europe, Hachette, 1983 (rééd. Pluriel, 2002).
- Pierre Riché, La Vie quotidienne dans l'empire carolingien, Hachette, 1973.
- Régine Le Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc (VIIᵉ-Xᵉ siècle), Publications de la Sorbonne, 1995.
- Grégoire de Tours, Histoire des Francs (Xᵉ livre, vers 590), trad. Robert Latouche, Belles Lettres, 1963-1965.
- Éginhard, Vita Karoli Magni (vers 830), trad. Christiane Veyrard-Cosme, Belles Lettres, 2014.
- Janet L. Nelson, Charles the Bald, Longman, 1992.
- Rosamond McKitterick, The Frankish Kingdoms under the Carolingians, 751-987, Longman, 1983.
- Lex Salica, édition critique Karl August Eckhardt, MGH Leges nationum Germanicarum IV/2, Hanovre, 1969.
- Sylvie Joye, Les Mérovingiennes : héroïnes des temps barbares, Tallandier, 2024.
- Florian Mazel, Féodalités, 888-1180, Belin, coll. « Histoire de France », 2010.
- Michel Sot, Hugues Capet, 987-1996 : essai sur la naissance d'une nation, Fayard, 1996.
