L'Art Roman en France : aux sources de la pierre sacrée (Xe-XIIe siècles)
Il est une lumière particulière, dans les abbatiales de Bourgogne, qui ne ressemble à aucune autre. Elle entre par les fenêtres hautes, glisse le long des piles cruciformes, caresse les chapiteaux historiés où grimacent des démons et chantent des anges, puis vient mourir sur le pavé poli par neuf siècles de pas. Cette lumière, c'est celle de l'art roman, ce premier grand style de l'Occident chrétien né au tournant de l'an Mil, lorsque l'Europe, délivrée des terreurs millénaristes que lui prêtait Raoul Glaber, se couvrit, selon la formule fameuse, « d'une blanche robe d'églises ». Entre les premières voûtes de Tournus et les ultimes éclats du portail royal de Chartres, près de cent cinquante années d'invention prodigieuse modelèrent une civilisation de pierre dont la France conserve la part la plus vaste, la plus diverse et la plus émouvante. De Cluny à Conques, de Vézelay à Saint-Sernin, des fresques de Saint-Savin aux tympans de Moissac, l'art roman français demeure cette extraordinaire conversation entre les bâtisseurs, les sculpteurs, les peintres et la foi d'un peuple. Ce pillar entend en restituer la grandeur, école par école, voûte par voûte, en accompagnant le visiteur d'aujourd'hui dans la lecture savante de ces œuvres totales que sont les grandes abbatiales romanes.
· Silo Patrimoine · Le Chroniqueur
De l'an Mil à 1140 : naissance d'un art
Le moine bourguignon Raoul Glaber, vers 1048, écrivit cette phrase passée à la postérité : « Il semblait que le monde, secouant sa vétusté, se revêtait partout d'une blanche robe d'églises. » Trois ans à peine après l'an Mil tant redouté, l'Europe chrétienne entreprenait en effet l'une des plus prodigieuses campagnes de construction qu'elle eût jamais connues. Cette efflorescence ne sortait pas du néant : elle prolongeait la renaissance carolingienne et son art ottonien, mais elle inaugurait surtout un langage neuf, fondé sur la voûte de pierre, le plein cintre et le retour au modèle basilical antique. C'est ce langage que les historiens du XIXe siècle, à la suite d'Arcisse de Caumont, baptisèrent « roman », par analogie avec les langues romanes issues du latin.
Plusieurs facteurs concoururent à cette naissance. Le premier fut spirituel : la réforme grégorienne, conduite par le pape Grégoire VII à partir de 1073, voulait restaurer la dignité de l'Église en l'arrachant aux pouvoirs laïcs. Or, qui dit dignité dit décor, et qui dit décor dit pierre. Le deuxième fut monastique : la fondation de Cluny en 910 par Guillaume le Pieux donna naissance à un ordre tentaculaire, l'Ecclesia cluniacensis, dont les abbés Odilon et Hugues de Semur firent un empire spirituel bâtisseur. Le troisième fut économique : le réchauffement climatique médiéval, l'essor démographique, le défrichement des forêts et la circulation accrue des espèces métalliques permirent de financer ces immenses chantiers. Le quatrième, enfin, fut le pèlerinage : la route de Compostelle, jalonnée d'églises pour accueillir les fidèles, structura la géographie sacrée de la France.
Les premiers monuments romans en France sont situés en Bourgogne et en Catalogne. L'abbatiale Saint-Philibert de Tournus, dont la nef fut consacrée en 1019, demeure l'un des plus anciens témoins de cette révolution voûtée. On y voit déjà ce que les bâtisseurs cherchaient : remplacer les charpentes de bois, fragiles, exposées aux incendies, par des berceaux de pierre, à la fois ignifugés et acoustiquement plus aptes au chant grégorien. À Tournus, la voûte de la nef est composée de berceaux transversaux, expérimentation unique qui témoigne du tâtonnement initial. Très vite, les ingénieurs adoptèrent le berceau longitudinal, parfois renforcé d'arcs doubleaux.
Entre 1050 et 1100, l'art roman conquiert tout le royaume. Les grandes campagnes des églises du chemin de Compostelle, Saint-Martin de Tours (disparue), Saint-Martial de Limoges (disparue), Sainte-Foy de Conques, Saint-Sernin de Toulouse, déploient un type architectural cohérent : nef à collatéraux, transept saillant, déambulatoire à chapelles rayonnantes, tribunes hautes. À ce premier âge succède, vers 1080-1140, l'âge classique : Cluny III, Vézelay, Autun, Moissac, Saint-Trophime d'Arles. La sculpture monumentale, jusque-là cantonnée aux chapiteaux, envahit les tympans et les portails, transformant la façade en une Bible de pierre destinée à un peuple illettré. Lorsqu'en 1144 l'abbé Suger inaugure le chœur de Saint-Denis, premier édifice gothique, l'art roman touche à son terme, sans pour autant disparaître : il continuera de vivre, en province, jusque très avant dans le XIIe siècle.
Architecture romane : voûte en berceau, plein cintre, déambulatoire
Comprendre l'art roman, c'est d'abord comprendre une équation : comment couvrir de pierre une nef de quinze mètres de large sans que les murs ne s'écartent sous le poids ? Tout le génie roman tient dans la résolution de ce problème. La solution principale fut la voûte en berceau plein cintre, demi-cylindre de pierre dont la coupe est un demi-cercle parfait. Simple en apparence, elle exerce sur les murs gouttereaux une poussée latérale considérable que l'on neutralise par trois moyens : épaissir les murs, supprimer les fenêtres hautes, contrebuter la nef centrale par les voûtes des collatéraux et des tribunes.
De ce parti découle l'esthétique romane : massifs muraux, baies étroites, lumière tamisée. À Saint-Sernin de Toulouse, commencée vers 1080 et consacrée en 1096 par le pape Urbain II, la nef de cinq vaisseaux et 21 mètres de hauteur incarne cette logique avec une puissance jamais égalée. Les tribunes, voûtées en demi-berceau, jouent le rôle d'arc-boutants intérieurs ; la croisée du transept porte un clocher octogonal à cinq étages, sommet de l'art roman méridional. La pierre rose de Toulouse, traitée en moyen appareil régulier, donne à l'édifice cette chaleur si caractéristique de la « ville rose ».
À Sainte-Foy de Conques, en Aveyron, la même formule architecturale est mise au service d'un sanctuaire de pèlerinage modeste mais d'une perfection plastique absolue. L'abbatiale, commencée vers 1050 sous l'abbé Odolric et achevée vers 1130, conserve son tympan du Jugement dernier, ses chapiteaux d'origine et le trésor d'orfèvrerie le plus complet de l'Occident roman, dominé par la majesté d'or de sainte Foy.
À Sainte-Madeleine de Vézelay, en revanche, les bâtisseurs explorèrent une autre voie. La nef, reconstruite après l'incendie de 1120 sous l'abbé Renaud de Semur, est couverte non d'un berceau mais de neuf travées de voûtes d'arêtes séparées par des arcs doubleaux. Cette solution, héritée de l'Antiquité romaine et expérimentée à Spire en Rhénanie, permet d'ouvrir de larges fenêtres hautes : la nef de Vézelay est inondée d'une lumière dorée, célèbre pour les phénomènes solsticiaux qui, deux fois l'an, dessinent un chemin de soleil au sol. La polychromie des claveaux, alternance de pierre claire et de calcaire ocre, ajoute à la majesté.
L'abbaye de Cluny représenta le sommet absolu de cette architecture. Cluny III, commencée par l'abbé Hugues de Semur en 1088 et consacrée en 1130, mesurait 187 mètres de long, possédait cinq nefs, deux transepts, un chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes, et culminait à 30 mètres sous voûte. Elle fut, jusqu'à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome au XVIe siècle, la plus vaste église de la chrétienté. Détruite après la Révolution, il n'en subsiste aujourd'hui que le bras sud du grand transept, mais cette fraction suffit à mesurer l'ambition pharaonique du chantier. Cluny inventa ou systématisa l'arc brisé, utilisé pour des raisons statiques et non décoratives, annonçant déjà le gothique.
L'école périgourdine explora une voie singulière : celle des coupoles sur pendentifs, héritées de Byzance. Saint-Front de Périgueux, reconstruite après l'incendie de 1120, juxtapose cinq coupoles sur plan en croix grecque, à l'imitation directe de Saint-Marc de Venise. Cette solution, qui répond brillamment au problème de la couverture en supprimant la poussée latérale, se retrouve à la cathédrale Saint-Étienne de Cahors, à Souillac, à Solignac. Quant à Notre-Dame du Puy, accrochée à son rocher volcanique, elle déploie six travées coupolées et une polychromie originale d'arkose et de basalte qui en fait l'un des édifices les plus singuliers de toute l'Europe romane.
Les écoles régionales
L'art roman n'est pas un style monolithique mais un archipel d'écoles régionales, chacune dotée de matériaux, de partis architecturaux et de répertoires ornementaux propres. Cette diversité, qui fit le désespoir des classificateurs du XIXe siècle, fait aujourd'hui la richesse de notre patrimoine. Six grandes écoles méritent d'être distinguées.
L'école bourguignonne
Centrée sur Cluny, Vézelay et Autun, l'école bourguignonne se reconnaît à l'emploi du calcaire blond, à la verticalité des élévations, à l'usage précoce de l'arc brisé et à une sculpture monumentale d'une qualité incomparable. Cluny III en fut le prototype perdu ; Sainte-Madeleine de Vézelay en demeure le manifeste lumineux ; Saint-Lazare d'Autun, consacrée en 1130, en représente la quintessence sculptée grâce au génie de Gislebertus. À l'arrière-plan, les prieurés clunisiens de Paray-le-Monial, réplique miniature de Cluny III, et de La Charité-sur-Loire, alors deuxième plus grande église du royaume après Cluny, complètent ce constellation.
L'école languedocienne
Pierre rose de Toulouse, calcaire blanc du Quercy, schiste et grès de l'Aveyron : l'école languedocienne se déploie sur l'arc qui relie Toulouse à Conques en passant par Moissac. Elle privilégie la longueur des nefs, la richesse des décors et excelle dans la sculpture des cloîtres et des portails. Saint-Sernin de Toulouse, basilique-mère du chemin de Compostelle, dialogue avec Saint-Pierre de Moissac, dont le cloître de 1100 et le tympan de 1115 constituent deux sommets absolus. Sainte-Foy de Conques et son trésor, l'abbatiale de Beaulieu-sur-Dordogne avec son tympan du Jugement, le porche de Souillac forment l'ossature de cette école.
L'école auvergnate
Bâtie en pierre volcanique, basalte sombre, arkose blonde, trachyte, l'école auvergnate développe un type architectural d'une rigueur géométrique remarquable, organisé autour du « massif barlong » de la croisée du transept : un cube central plus haut que la nef, surmonté du clocher octogonal, qui assure le contrebutement. Notre-Dame du Port à Clermont-Ferrand (XIe-XIIe siècles), classée à l'UNESCO au titre des chemins de Compostelle, en offre la formule canonique. Notre-Dame d'Issoire en propose une variante grandiose ; suivent Saint-Saturnin, Orcival et Saint-Nectaire, les « cinq églises majeures » de Basse-Auvergne. La polychromie des matériaux, héritée des techniques lapidaires antiques, donne à ces façades une parure que ne connaissent ni la Bourgogne ni le Languedoc.
L'école normande
Forgée dans le calcaire de Caen, l'école normande conjugue puissance des masses, hauteur des tours-façades à deux clochers et préférence pour la charpente apparente, la voûte de pierre n'y est, longtemps, qu'un luxe accessoire. L'abbatiale du Mont-Saint-Michel, commencée en 1023 sous l'abbé Hildebert, déploie sa nef sur le rocher dans une prouesse géologique que l'on ne se lasse pas d'admirer. L'abbaye de Cerisy-la-Forêt, fondée en 1032 par Robert le Magnifique, conserve l'un des chœurs romans les plus intacts d'Occident. Saint-Étienne de Caen, abbatiale de Guillaume le Conquérant, et la Trinité de Caen, fondation de la reine Mathilde, constituent les deux jumelles de cette école qui essaimera jusqu'en Angleterre après 1066.
L'école provençale
Tardive, précieuse, marquée par la persistance de l'antique en terre romanisée, l'école provençale fleurit dans la seconde moitié du XIIe siècle. Elle se distingue par la sobriété des plans, l'élégance des proportions et la magnificence des portails sculptés inspirés des arcs de triomphe romains. Saint-Trophime d'Arles, dont le portail fut sculpté vers 1180, et Saint-Gilles-du-Gard, façade de 1140-1180, en sont les deux manifestes. La cathédrale d'Avignon, le prieuré de Ganagobie et les abbayes cisterciennes de Sénanque, Silvacane et Le Thoronet, la « trinité cistercienne provençale », complètent ce paysage.
L'école poitevine
Reconnaissable entre toutes par ses façades-écrans entièrement sculptées, ses clochers pyramidaux à écailles et ses nefs-halles aux trois vaisseaux de hauteur égale, l'école poitevine couvre l'Aquitaine du Nord. Notre-Dame-la-Grande de Poitiers, façade sculptée vers 1130, en demeure l'icône. L'abbaye de Saint-Savin-sur-Gartempe, l'abbaye-aux-Dames de Saintes, l'abbatiale de Melle prolongent cette tradition jusque dans le Berry et la Saintonge. La Saintonge romane, avec ses centaines d'églises rurales aux portails finement ouvragés, témoigne d'une industrie sculpturale dont les ateliers itinérants déposèrent partout leur marque.
La sculpture romane : tympans et chapiteaux historiés
Aucun art médiéval ne fit dialoguer l'architecture et la sculpture avec une telle intensité. Là où l'Antiquité tardive avait, peu à peu, banni l'image figurée des édifices religieux, l'art roman la réintroduisit triomphalement, l'inscrivant dans la pierre même de l'édifice. Cette renaissance figurative s'opéra par deux voies : le chapiteau historié, héritier des chapiteaux corinthiens auxquels on substitua peu à peu des scènes bibliques et morales ; et le tympan sculpté, ce vaste champ semi-circulaire au-dessus du portail qui devint l'écrin théologique majeur de l'iconographie romane.
Le tympan de Moissac, sculpté vers 1115-1130 par un atelier dont le maître demeure anonyme, marque la naissance de la grande sculpture monumentale en France. Au centre trône le Christ en majesté de l'Apocalypse, entouré du tétramorphe et des vingt-quatre vieillards musiciens couronnés, chacun tournant la tête dans un mouvement gracieux qui rompt la solennité hiératique. Le trumeau central, ce pilier qui sépare le portail en deux ouvertures, est orné de lions affrontés et du prophète Jérémie aux jambes croisées dansantes, figure d'une élégance presque maniériste qui annonce déjà, par sa souplesse, les inflexions gothiques. Le cloître attenant, antérieur (1100), conserve soixante-seize chapiteaux historiés qui constituent à eux seuls une Bible illustrée.
À Vézelay, le tympan central du narthex, sculpté vers 1125, déploie une iconographie unique en Occident : la Pentecôte missionnaire. Le Christ glorieux, immense, aux longs doigts émaciés, envoie l'Esprit Saint sur les apôtres tandis qu'à ses pieds défile le cortège des peuples du monde, les pygmées aux grandes oreilles, les cynocéphales à têtes de chien, tous les peuples fabuleux que les bestiaires médiévaux situaient aux marges de la terre habitée. Le drapé du Christ, animé de plis tournoyants concentriques, est l'un des sommets de la sculpture romane bourguignonne.
L'œuvre la plus émouvante demeure pourtant celle de Gislebertus à Saint-Lazare d'Autun. Sous les pieds du Christ du Jugement dernier, achevé vers 1130-1135, l'artiste eut l'audace prodigieuse de signer son œuvre : « Gislebertus hoc fecit », Gislebertus a fait ceci. C'est l'une des très rares signatures personnelles de l'art roman, geste d'orgueil presque inouï à une époque où l'humilité monastique exigeait l'anonymat. Et de fait, l'œuvre justifie l'orgueil : le tympan déploie, dans une composition d'une lisibilité saisissante, la pesée des âmes par saint Michel, l'ascension des élus, la chute hurlante des damnés. Les corps allongés, étirés jusqu'à l'irréalité, traduisent la terreur et l'extase avec une expressivité qui fait songer aux maîtres expressionnistes du XXe siècle. Les chapiteaux de la nef, attribués au même Gislebertus et à son atelier, Fuite en Égypte, Pendaison de Judas, Songe des Mages, comptent parmi les plus poétiques jamais sculptés.
À Sainte-Foy de Conques, le tympan du Jugement dernier, sculpté vers 1107-1125, conserve même des traces de polychromie originale, bleus, rouges, ocres, qui rappellent que toute la sculpture romane était à l'origine peinte. Cent vingt-quatre personnages s'y déploient sur trois registres, accompagnés d'inscriptions gravées qui les nomment et les commentent. C'est l'un des rares tympans où l'on lit littéralement, en latin, ce que voit l'œil. La sculpture romane n'était pas seulement à voir : elle était à lire, à méditer, à prier.
Les fresques romanes : Saint-Savin-sur-Gartempe (UNESCO 1983), Tavant, Berzé-la-Ville
Si les voûtes romanes, en supprimant la lumière directe et en multipliant les surfaces planes, semblent presque conçues pour la fresque, peu de cycles peints nous sont parvenus. Le temps, l'humidité, les badigeons de la Contre-Réforme et les restaurations malheureuses du XIXe siècle ont effacé ce qui fut sans doute l'expression la plus colorée de l'art roman. Trois ensembles français, miraculeusement préservés, en restituent toute la splendeur.
L'abbatiale Saint-Savin-sur-Gartempe, dans la Vienne, conserve le plus vaste cycle de fresques romanes d'Europe occidentale, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1983. Réalisées vers 1100 par un atelier d'une virtuosité étonnante, ces peintures couvrent près de quatre cents mètres carrés : voûte de la nef avec scènes de la Genèse et de l'Exode, crypte avec Vie de saint Savin, narthex avec Apocalypse, tribune avec Passion et Résurrection. Les figures, d'une élégance dansante, sont peintes selon une palette restreinte mais somptueuse, ocre rouge, ocre jaune, vert céladon, noir d'ivoire, blanc de chaux, appliquée à fresque sur un enduit clair qui donne aux compositions leur caractère lumineux. La Tour de Babel, en particulier, demeure l'une des images les plus saisissantes du Moyen Âge.
L'église Saint-Nicolas de Tavant, en Touraine, abrite dans sa crypte un cycle de la première moitié du XIIe siècle dont l'expressivité graphique annonce l'art gothique. La danseuse de Tavant, au corps cambré et aux longs cheveux flottants, est devenue l'une des icônes du roman tardif. Quant à la chapelle des Moines de Berzé-la-Ville, ancien prieuré de campagne de l'abbé Hugues de Semur de Cluny, elle conserve dans son abside un Christ en majesté peint vers 1100 qui constitue le plus précieux témoin de ce que put être la peinture monumentale clunisienne, celle, perdue, de Cluny III. L'influence byzantine y est manifeste : fonds bleus profonds, hiératisme des figures, draperies aux plis géométrisés, présence affirmée de la dorure. Berzé est, en ce sens, la fenêtre par laquelle nous entrevoyons un monde disparu.
L'art roman et l'ordre cistercien : architecture du dépouillement
À l'apogée de la magnificence clunisienne s'éleva, vers 1115, une voix prophétique qui en condamna les excès : celle de Bernard de Clairvaux. Dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry (1124), le grand abbé cistercien fustige la « démesure » des sculptures romanes, ces « monstres ridicules, beauté difforme et difformité belle » qui détournent les moines de la prière. À cette dérive ornementale, l'ordre cistercien, fondé en 1098 à Cîteaux par Robert de Molesme et réformé par Bernard, oppose un programme architectural radical : l'architecture du dépouillement.
Concrètement, cela signifie : suppression du décor sculpté, remplacement des chapiteaux historiés par des chapiteaux à crochets ou nus, bannissement des vitraux colorés au profit de grisailles géométriques, élimination des clochers monumentaux au profit d'humbles clochetons, plan-type rigoureux à chevet plat. La beauté ne naît plus de l'ornement, mais des proportions pures, de la qualité de l'appareil, de la lumière distribuée avec une science quasi mathématique. C'est ce que Bernard de Clairvaux appelait la « claritas », clarté à la fois optique et intellectuelle.
Trois abbayes françaises incarnent ce génie austère. L'abbaye de Fontenay, en Bourgogne, fondée en 1118 par Bernard lui-même et inscrite à l'UNESCO en 1981, est le plus complet ensemble cistercien d'Europe : abbatiale (1139-1147), cloître, salle capitulaire, dortoir, forge, jardin. L'abbaye de Sénanque, fondée en 1148 dans une combe lavandière du Vaucluse, et l'abbaye du Thoronet, fondée vers 1160 dans le Var, complètent avec Silvacane la « trinité cistercienne provençale » dont Le Corbusier disait, en 1953, qu'elles offraient « les trois plus belles églises romanes du monde ». Au Thoronet, l'acoustique de l'abbatiale, étudiée pour le seul chant grégorien, demeure l'une des merveilles de la musique architecturale.
Aller plus loin
L'art roman ne se laisse pas embrasser en une seule visite. Il se déchiffre sanctuaire après sanctuaire, voûte après voûte, tympan après tympan. Pour prolonger ce parcours, France Éternelle vous invite à explorer les grands sites dans nos guides détaillés. Découvrez l'abbaye Sainte-Madeleine de Vézelay et son tympan de la Pentecôte, l'abbaye Sainte-Foy de Conques et son trésor d'orfèvrerie, le site monumental de Cluny et la mémoire de la grande abbaye disparue, l'abbatiale Saint-Philibert de Tournus berceau du roman bourguignon, l'abbaye Saint-Pierre de Moissac et son cloître historié, les îles de Lérins et leur monastère insulaire, l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire dite Fleury et son porche-tour. Du côté des cathédrales romanes, lisez nos pages sur la cathédrale Saint-Front de Périgueux aux cinq coupoles, la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay et son escalier monumental, la cathédrale Saint-Lazare d'Autun et le génie de Gislebertus. Découvrez aussi le portrait de saint Bernard de Clairvaux, prophète de la réforme cistercienne. Pour replacer ces édifices dans leur contexte typologique, consultez nos pillars Les abbayes de France et Les cathédrales de France, ainsi que notre dossier sur les chemins de Compostelle qui structurèrent la géographie romane.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on d'art « roman » ?
Le mot fut inventé en 1818 par l'archéologue normand Charles de Gerville dans une lettre à Auguste Le Prévost, par analogie avec les langues romanes dérivées du latin. L'art roman était perçu comme un art « dérivé » de l'antiquité romaine, comme le français descend du latin. Le terme fut popularisé par Arcisse de Caumont dans son Cours d'antiquités monumentales (1830-1841). Avant Gerville on parlait d'« art saxon », « lombard » ou simplement « ancien ».
Quelles sont les caractéristiques de l'architecture romane ?
Cinq traits majeurs. Plan : croix latine à trois nefs, transept saillant, chœur à déambulatoire et chapelles rayonnantes pour les pèlerinages. Voûte : berceau plein cintre, puis voûte d'arête, parfois coupole sur trompes (école d'Aquitaine). Murs épais et piles massives pour contenir les poussées. Ouvertures rares et étroites, créant une ambiance de pénombre méditative. Décor sculpté concentré sur portails, tympans, chapiteaux, modillons.
Quelles sont les principales écoles régionales romanes ?
On distingue traditionnellement six écoles. Bourgogne (Cluny, Vézelay, Autun) : grande nef voûtée d'ogives clunisiennes. Auvergne (Issoire, Brioude, Saint-Nectaire) : massif barlong, tour-lanterne. Poitou (Notre-Dame-la-Grande de Poitiers) : façade-écran sculptée, voûte en berceau. Aquitaine-Périgord (Saint-Front de Périgueux, Cahors) : coupoles sur pendentifs ou trompes. Provence (Saint-Trophime d'Arles, Saint-Gilles) : portails antiquisants. Normandie (Saint-Étienne de Caen, Jumièges) : façade harmonique à deux tours, élévation à trois étages.
Qu'est-ce que Cluny III ?
Troisième église abbatiale de l'abbaye bénédictine de Cluny en Bourgogne, fondée en 909 par Guillaume d'Aquitaine. Construite de 1088 à 1130 sous l'abbatiat de saint Hugues et Pierre le Vénérable, elle fut la plus grande église de la chrétienté jusqu'à l'achèvement de Saint-Pierre de Rome en 1626 : 187 m de long, 30 m sous voûte, cinq nefs, deux transepts, sept clochers. Démantelée à la Révolution comme carrière de pierre (1798-1823), il n'en reste que le bras sud du grand transept et la « chapelle de Bourbon ».
Quel est le tympan le plus célèbre de l'art roman ?
Trois prétendants. (1) Sainte-Foy de Conques (vers 1107-1130), tympan du Jugement dernier, plus de 124 personnages, polychromie partiellement conservée. (2) Saint-Lazare d'Autun (vers 1130-1135), Jugement dernier signé « Gislebertus hoc fecit », l'une des rares signatures d'artiste médiéval. (3) Sainte-Madeleine de Vézelay (vers 1120-1140), tympan de la Mission des Apôtres et de la Pentecôte. Tous trois sont au panthéon de la sculpture mondiale.
Qu'est-ce que l'école cistercienne ?
Réforme monastique fondée à Cîteaux en 1098 par Robert de Molesme et propagée par saint Bernard (Clairvaux 1115). Architecturalement, elle impose un dépouillement total en réaction à la richesse de Cluny : pas de figuratif sculpté, pas de vitraux colorés, voûtes simples, lumière uniforme. Chefs-d'œuvre français : Fontenay (1118-1147, UNESCO), Sénanque (1148), Silvacane (1144), Le Thoronet (1160-1190). Cette esthétique géométrique inspirera Le Corbusier qui visita Le Thoronet en 1953.
Que représente la fresque romane ?
L'art roman a couvert ses murs et voûtes de fresques. Les ensembles français majeurs conservés : Saint-Savin-sur-Gartempe (Vienne, vers 1090, plus vaste cycle peint roman conservé en Europe, 460 m² couvrant la voûte de la nef avec scènes de la Genèse, UNESCO 1983), crypte de Tavant (Indre-et-Loire), Berzé-la-Ville (chapelle des Moines, Bourgogne, école de Cluny), Vicq (Indre), Saint-Hilaire de Poitiers. Palette restreinte (ocres, vert céladon, noir, blanc), absence de perspective, expressivité linéaire des figures, cernage noir des contours.
Quelle est la différence entre roman et gothique ?
Cinq oppositions clés. Voûte : berceau plein cintre roman vs. croisée d'ogives gothique permettant de plus grandes hauteurs. Arc : plein cintre roman vs. arc brisé gothique. Murs : épais et porteurs vs. évidés par de grandes verrières. Lumière : pénombre méditative vs. flux lumineux par les vitraux. Élévation : trapue et horizontale vs. élancée et verticale. Transition vers 1140 à Saint-Denis sous l'abbé Suger.
Quel est l'âge d'or de l'art roman en France ?
1080-1150. La période s'ouvre avec les grandes constructions de pèlerinages (Saint-Sernin, Conques, Saint-Martin de Tours, Saint-Jacques de Compostelle), portée par la prospérité économique du XIᵉ siècle, l'essor monastique de Cluny, et les chemins de pèlerinage. Elle culmine dans les années 1100-1130 avec les grands tympans bourguignons (Vézelay, Autun, Cluny). Elle décline après 1150 face à l'irruption du gothique francilien à Saint-Denis (1140). En Auvergne et dans le Sud-Ouest, le roman se prolonge jusque vers 1200.
L'art cistercien est-il roman ou gothique ?
Né à la charnière des deux styles dans les années 1120-1180, il participe des deux. Les premières abbayes (Fontenay 1118-1147, Pontigny 1140) emploient encore voûtes en berceau brisé et plein cintre, donc romanes. Les secondes (Royaumont 1228, abbaye de Bonport, Longpont) adoptent la croisée d'ogives, donc gothiques. Mais les Cisterciens conservent une permanence stylistique au-delà des modes : refus de l'ornement figuré, géométrie pure, lumière uniforme. C'est moins un style qu'un programme spirituel.
Bibliographie
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