Saint-Jacques-de-Compostelle : 4 chemins français vers le tombeau de l'apôtre
Depuis plus de mille deux cents ans, une étoile guide les pas des marcheurs vers l'extrémité occidentale du monde connu. En l'an 813, l'ermite Pélage aperçoit, dit-on, des lumières célestes au-dessus d'un champ de Galice, le campus stellae, le « champ de l'étoile », qui devait livrer le tombeau oublié de saint Jacques le Majeur, frère de Jean l'Évangéliste et premier des Douze à verser son sang pour le Christ. De cette découverte naquit l'un des trois grands pèlerinages de la chrétienté médiévale, aux côtés de Rome et de Jérusalem, et probablement le plus populaire de tous. La France, terre traversée, terre nourricière, terre de départ, joua dans cette épopée spirituelle un rôle essentiel : quatre grandes voies, la Via Turonensis au départ de Tours, la Via Lemovicensis au départ de Vézelay, la Via Podiensis au départ du Puy-en-Velay et la Via Tolosana au départ d'Arles, drainèrent vers les Pyrénées des flots ininterrompus de pèlerins. Inscrits par l'UNESCO au patrimoine mondial en 1998, les 78 monuments et 7 tronçons qui jalonnent ces chemins composent aujourd'hui le plus vaste itinéraire culturel et spirituel d'Europe. Ce pillar du Chroniqueur retrace, étape par étape, l'histoire, la géographie sacrée et l'âme vivante du Camino français.
813, découverte du tombeau de saint Jacques à Compostelle
L'histoire du pèlerinage commence par une vision. Vers l'an 813, sous le règne du roi des Asturies Alphonse II le Chaste, l'ermite Pélage, retiré dans les bois du Libredón, aperçoit pendant plusieurs nuits consécutives d'étranges lumières scintillant au-dessus d'un tertre boisé. Averti, l'évêque d'Iria Flavia, Théodemir, se rend sur place ; on déblaie la végétation, on creuse, et l'on découvre un sépulcre romain contenant trois corps. La tradition locale, immédiatement, reconnaît dans le défunt principal l'apôtre Jacques le Majeur, fils de Zébédée, décapité à Jérusalem sur l'ordre d'Hérode Agrippa en l'an 44, et dont une vieille légende affirmait que ses disciples avaient ramené le corps en barque jusqu'aux côtes de Galice.

Le roi Alphonse II accourt aussitôt depuis Oviedo, devenant ainsi, par anticipation, le tout premier pèlerin de Compostelle, et fait élever une humble église de pierre sur le tombeau. Le lieu prend le nom de Compostela, dont l'étymologie la plus poétique, sinon la plus rigoureuse, le rattache au campus stellae, le « champ de l'étoile ». D'autres philologues y voient plutôt le compositum tellus, la « terre du cimetière ». Quoi qu'il en soit, la nouvelle se répand à une vitesse stupéfiante dans une chrétienté occidentale alors menacée de toutes parts : par les Maures au sud, par les Vikings au nord, par les Hongrois à l'est. Posséder le tombeau d'un apôtre, et de l'un des trois disciples privilégiés du Christ, témoin de la Transfiguration et de l'agonie de Gethsémani, confère à la jeune monarchie asturienne un prestige spirituel incomparable.
Dès le IXe siècle, des pèlerins venus d'au-delà des Pyrénées commencent à affluer. Le mouvement s'amplifie au Xe siècle, malgré le terrible raid d'Al-Mansour qui, en 997, met à sac la ville et emporte les cloches de la basilique sur les épaules de captifs chrétiens jusqu'à Cordoue. Le tombeau, miraculeusement, est épargné. Au XIe siècle, sous l'impulsion conjuguée des rois de Léon, des moines de Cluny et de la papauté réformatrice, le pèlerinage devient un phénomène européen. La cathédrale romane est lancée en 1075 ; elle sera consacrée en 1211. Le Pórtico de la Gloria de maître Mathieu, achevé en 1188, demeure l'un des sommets absolus de la sculpture romane.
Pour la France, ce pèlerinage devint très vite affaire intime. Charlemagne lui-même, dans la légende popularisée par la Chanson de Roland et reprise par le Codex Calixtinus, aurait été appelé en songe par l'apôtre à libérer la Galice et à tracer la « Voie lactée » terrestre. Cette mythification carolingienne enracine durablement Compostelle dans l'imaginaire français et explique pourquoi, du XIe au XVe siècle, des centaines de milliers de jacquets, tel est le nom donné aux pèlerins de Saint-Jacques, quittèrent leurs villages français, bourdon en main et coquille au chapeau, pour gagner la lointaine Galice.
Les 4 chemins français : Tours, Vézelay, Le Puy, Arles
La géographie sacrée du pèlerinage s'organise, dès le XIIe siècle, autour de quatre grandes voies françaises décrites avec précision dans le livre V du Codex Calixtinus. Ces itinéraires ne sont pas des routes neuves : ils empruntent le réseau des anciennes voies romaines, des chemins de transhumance et des pistes commerciales, qu'ils sanctifient en y greffant un chapelet de sanctuaires. Tous convergent vers les Pyrénées, où ils se fondent en deux passages, Roncevaux pour les trois premiers, le Somport pour la Via Tolosana, avant de gagner Puente la Reina en Navarre, point de jonction du Camino francés espagnol.
La Via Turonensis, voie de Tours
Partant de la tour Saint-Jacques à Paris, la Via Turonensis traverse l'Île-de-France, l'Orléanais et la Touraine. Elle doit son nom à Tours et à la basilique du grand saint Martin, étape majeure entre toutes. Elle se poursuit par Poitiers et son église Saint-Hilaire-le-Grand, Saintes et l'abbatiale Saint-Eutrope, Bordeaux et la basilique Saint-Seurin, puis longe les Landes pour rejoindre Ostabat au pied des Pyrénées. C'est la voie des plaines, la plus douce, jadis empruntée par les pèlerins venus de Flandre, des Pays-Bas et d'Angleterre.
La Via Lemovicensis, voie de Vézelay
Au départ de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, haut lieu où saint Bernard de Clairvaux prêcha la deuxième croisade en 1146, cette voie franchit le Morvan, gagne Bourges, traverse le Berry, descend vers Limoges, qui lui donne son nom latin (Lemovices), puis Périgueux, atteint la Dordogne par La Réole et rejoint la Via Turonensis à Ostabat. Voie centrale de la France des cathédrales et des grandes abbayes, elle accueille les pèlerins venus de Bourgogne, de Lorraine et de Germanie.
La Via Podiensis, voie du Puy
Sans doute la plus célèbre aujourd'hui, c'est elle que parcourent quatre marcheurs sur cinq parmi les Français contemporains, la Via Podiensis s'élance depuis la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay, où l'évêque Godescalc serait parti dès 950 ou 951, devenant le premier pèlerin français attesté. L'itinéraire traverse le Velay, l'Aubrac, la vallée du Lot, fait étape à Conques devant le tombeau de sainte Foy, gagne Cahors, Moissac et son cloître inégalable, puis Aire-sur-l'Adour, Saint-Jean-Pied-de-Port et le col de Roncevaux. Près de 1 500 kilomètres de marche y conduisent l'âme à se dépouiller.
La Via Tolosana, voie d'Arles
Quatrième et plus méridionale des voies françaises, la Via Tolosana part d'Arles et de l'antique nécropole des Alyscamps, traverse Saint-Gilles-du-Gard (centre majeur du culte de saint Gilles, l'un des quatorze saints auxiliateurs), Montpellier, gagne Toulouse et l'immense basilique Saint-Sernin, monte vers Auch, fait étape à Saint-Bertrand-de-Comminges, puis franchit les Pyrénées par le col du Somport à 1 632 mètres d'altitude. Elle conduit les pèlerins venus d'Italie, de Provence et du Languedoc.
UNESCO 1998 : 78 monuments et 7 sections de chemins
Le 2 décembre 1998, lors de sa vingt-deuxième session tenue à Kyoto, le Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO inscrivit sur sa liste les « Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France ». Cette inscription en série, d'une ampleur , regroupe 78 édifices et 7 tronçons de sentiers répartis sur l'ensemble du territoire métropolitain. Elle couronne près d'un demi-siècle d'efforts conjoints des associations jacquaires, des Monuments historiques et des collectivités territoriales pour reconnaître la cohérence patrimoniale d'un itinéraire spirituel pluriséculaire.
Les critères retenus par l'UNESCO furent au nombre de trois. Le critère II salue les « échanges considérables d'influences artistiques, religieuses et culturelles » que le pèlerinage a suscités à travers l'Europe médiévale : architecture romane internationale, iconographie partagée, circulation des reliques, des hommes et des idées. Le critère IV honore l'ensemble d'édifices religieux et civils, cathédrales, basiliques, abbayes, prieurés, hôpitaux, ponts, croix de chemin, qui jalonnent les voies. Le critère VI, enfin, reconnaît le rôle joué par le pèlerinage dans la diffusion et l'enracinement de la foi chrétienne en Occident.
Parmi les 78 monuments inscrits figurent quelques-uns des chefs-d'œuvre absolus du patrimoine français : la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (déjà inscrite UNESCO en 1979), l'abbatiale Sainte-Foy de Conques et son tympan du Jugement dernier (déjà inscrite en 1998), la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay, l'abbatiale Saint-Pierre de Moissac et son cloître, la basilique Saint-Sernin de Toulouse, la cathédrale Sainte-Marie d'Auch, la cité épiscopale de Saint-Bertrand-de-Comminges, l'église Saint-Jacques de Bergerac, la cathédrale Saint-André de Bordeaux, l'église Saint-Eutrope de Saintes, la basilique Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, sans oublier des ouvrages d'art aussi modestes en apparence qu'essentiels au pèlerin, comme le pont Valentré de Cahors ou le pont d'Artigue sur la Baïse.
Les 7 sections de chemins, longues chacune de quelques dizaines de kilomètres, ont été choisies pour la qualité de leur intégrité paysagère, l'absence de constructions modernes envahissantes et la continuité de leur tracé médiéval. La plus relie Nasbinals à Saint-Chély-d'Aubrac par les hauts plateaux ventés de l'Aubrac ; une autre court de Faycelles à Cajarc dans le Quercy ; une troisième mène d'Aroue à Ostabat au pied des Pyrénées basques.
Le Codex Calixtinus (vers 1140) : guide médiéval du pèlerin
Conservé dans les archives capitulaires de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, le Codex Calixtinus, ou Liber Sancti Jacobi, est le plus précieux manuscrit de l'épopée jacquaire. Compilé vers 1140, il fut longtemps attribué au pape Calixte II (mort en 1124), d'où son nom, mais la critique moderne en restitue l'essentiel à un moine clunisien d'origine poitevine, Aimery Picaud, originaire de Parthenay-le-Vieux, qui aurait accompli le pèlerinage avec son amie flamande Gerberge.
L'ouvrage compte cinq livres. Le premier rassemble sermons et liturgies en l'honneur de l'apôtre. Le deuxième narre vingt-deux miracles attribués à son intercession. Le troisième raconte la translatio, c'est-à-dire le transfert miraculeux du corps de Jacques de Jérusalem en Galice. Le quatrième, dit Pseudo-Turpin, retrace les exploits légendaires de Charlemagne libérateur de l'Espagne. Le cinquième, enfin, le plus célèbre, « guide du routard » médiéval avant la lettre, est le Liber peregrinationis : il décrit avec une précision savoureuse les quatre voies françaises, les étapes, la qualité de l'eau et du vin, le caractère des populations rencontrées (les Gascons « bavards et goguenards », les Basques « féroces »), les sanctuaires à honorer et les pièges à éviter.
Aimery Picaud, premier ethnologue du pèlerinage, livre ainsi une fresque vivante de la France romane, de ses moines hospitaliers, de ses passeurs cupides, de ses reliques vénérées. Son livre, copié et recopié, traduit, abrégé, fut le compagnon invisible de générations entières de pèlerins. Volé spectaculairement en 2011, le manuscrit original fut retrouvé un an plus tard dans le garage d'un ancien employé de la cathédrale ; il repose désormais à l'abri.
Les sanctuaires-étapes français majeurs
Si Compostelle est le terme, la France est le vestibule. Chacune des quatre voies est ponctuée de hauts lieux qui, à eux seuls, justifieraient le voyage. Ces sanctuaires-étapes, presque tous inscrits au patrimoine mondial, forment ensemble la plus dense concentration d'art roman au monde.

Vézelay : la « colline éternelle »
Inscrite UNESCO dès 1979, la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, en Bourgogne, dresse sa nef immense au sommet d'une colline qui domine le Morvan. Fondée au IXe siècle, agrandie aux XIe et XIIe siècles, elle abrite les reliques supposées de sainte Marie-Madeleine, témoin de la Résurrection. Son tympan central, le Christ envoyant les apôtres en mission, et ses chapiteaux historiés comptent parmi les chefs-d'œuvre absolus de la sculpture romane bourguignonne. C'est de Vézelay que saint Bernard prêcha la deuxième croisade en 1146, et que partit Richard Cœur de Lion. Aujourd'hui encore, les pèlerins de la Via Lemovicensis y reçoivent leur première bénédiction.
Conques : sainte Foy et le Jugement dernier
Nichée dans une vallée encaissée de l'Aveyron, l'abbatiale Sainte-Foy de Conques (UNESCO 1998) est l'une des plus parfaites églises romanes de pèlerinage. Elle abrite la statue-reliquaire en or de sainte Foy, jeune martyre d'Agen morte en 303, dont les reliques furent dérobées par un moine en 866, la furta sacra, vol pieux. Son tympan polychrome du Jugement dernier, sculpté vers 1107, déploie cent vingt-quatre figures et constitue la plus saisissante leçon d'eschatologie médiévale parvenue jusqu'à nous.
Le Puy-en-Velay : Notre-Dame des origines
Bâtie sur un piton volcanique, la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay, aux coupoles d'inspiration orientale, fut l'un des premiers grands sanctuaires mariaux d'Occident. Son cloître à pierres alternées noires et blanches, sa chapelle Saint-Michel d'Aiguilhe perchée sur un piton de basalte (consacrée en 962) et sa Vierge noire en font un lieu d'une intensité spirituelle rare. Point de départ historique de la Via Podiensis depuis l'évêque Godescalc en 950.
Saint-Bertrand-de-Comminges : la cité des Pyrénées
Sur les contreforts pyrénéens, la cité épiscopale de Saint-Bertrand-de-Comminges, héritière de l'antique Lugdunum Convenarum, conserve une cathédrale Sainte-Marie aux stalles Renaissance célèbres et un cloître roman ouvert sur les montagnes. Étape majeure de la Via Tolosana, elle doit son nom à l'évêque saint Bertrand (mort en 1123) qui releva la ville et fonda la canonicale.
Moissac : le cloître inégalable
L'abbaye Saint-Pierre de Moissac, en Tarn-et-Garonne, possède le plus ancien cloître historié conservé au monde, achevé en 1100 sous l'abbé Ansquitil. Ses soixante-seize chapiteaux et son tympan du Christ en majesté entouré des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse demeurent des sommets de la sculpture romane languedocienne.
Saint-Sernin de Toulouse : la plus grande église romane
Plus vaste édifice roman conservé d'Occident, la basilique Saint-Sernin de Toulouse (UNESCO 1998), longue de 115 mètres, fut bâtie aux XIe et XIIe siècles pour accueillir l'afflux des pèlerins venant vénérer le tombeau de saint Saturnin, premier évêque de la ville, martyrisé en 250.
Rocamadour : la cité verticale
Accrochée à sa falaise vertigineuse au-dessus du canyon de l'Alzou, la cité de Rocamadour et sa Vierge noire ont attiré dès le XIIe siècle les plus grands pèlerins, saint Louis, Henri II Plantagenêt, saint Dominique. Bien que située à l'écart des quatre voies principales, elle constituait un détour obligé pour de nombreux jacquets venus du Limousin et du Quercy.
La coquille Saint-Jacques : symbole et histoire
Le pèlerin de Compostelle se reconnaît, depuis le XIIe siècle au moins, à un humble objet : la coquille Saint-Jacques, ou concha, ramassée à l'origine sur les plages de Galice au terme du voyage et fixée au chapeau, à la pèlerine ou à la besace en signe de mission accomplie. Le mollusque Pecten maximus, appelé en espagnol vieira, prolifère dans les eaux atlantiques de la péninsule ibérique ; sa forme rayonnante, ses stries qui convergent toutes vers un même point, en firent très tôt une métaphore irrésistible : tous les chemins du monde mènent à Saint-Jacques.
Plusieurs légendes pieuses tentent d'expliquer l'adoption de ce symbole. La plus répandue raconte qu'au moment où la barque transportant le corps de l'apôtre approchait des côtes galiciennes, un cavalier emporté par son cheval emballé tomba dans les flots et en ressortit miraculeusement vivant, tout couvert de coquilles. Une autre version voit dans les valves jumelles de la coquille les deux commandements de la charité : amour de Dieu, amour du prochain. Le Codex Calixtinus mentionne déjà, vers 1140, le commerce florissant des coquilles aux abords de la cathédrale, où des marchands assermentés en vendaient aux pèlerins fortunés qui n'avaient pas le courage de pousser jusqu'à Padrón ou Finisterre.
De symbole privé, la coquille devint emblème universel : on la sculpta sur les portails des hôpitaux jacquaires, sur les fonts baptismaux, sur les bourdons et sur les tombes. Aujourd'hui encore, elle balise officiellement les 78 monuments et les 7 sections de chemins inscrits par l'UNESCO en 1998, et orne la credencial du pèlerin moderne.
Le pèlerinage aujourd'hui : 0,3 million de pèlerins français/an
Le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, presque éteint à la fin du XIXe siècle, a connu depuis les années 1980 un renouveau spectaculaire qui ne se dément pas. Plusieurs facteurs concourent à ce renouveau : le ressourcement spirituel d'une société sécularisée en quête de sens, la mode du tourisme lent et la valorisation patrimoniale des chemins. La publication, en 1987, du récit de Jean-Claude Bourlès, puis du Pèlerin de Compostelle de Paulo Coelho la même année, donnèrent le signal du grand retour.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le bureau d'accueil du pèlerin de la cathédrale de Saint-Jacques, qui délivre la Compostela, ce certificat latin remis à tout marcheur ayant parcouru au moins 100 kilomètres à pied ou 200 kilomètres à vélo, en a remis 2 491 en 1985, 55 000 en l'an jubilaire 1999, 272 135 en 2010, et 327 281 en 2023, année record. Les Français y figurent au quatrième rang des nationalités, derrière les Espagnols, les Italiens et les Américains.
En France même, on estime à plus de 0,3 million le nombre de marcheurs empruntant chaque année une portion significative des quatre voies françaises. La Via Podiensis, qui traverse les paysages somptueux de l'Aubrac et du Quercy, attire à elle seule plus des deux tiers de cette fréquentation. Cinq cents associations jacquaires, réunies au sein de la Fédération française des associations des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, animent ce renouveau, balisent les sentiers, gèrent les hébergements solidaires (les gîtes d'étape ont remplacé les hospitales médiévaux) et accueillent les pèlerins.
Les motivations sont multiples et souvent entremêlées : démarche de foi explicite pour environ 40 % des marcheurs (selon les enquêtes du sanctuaire), quête spirituelle plus diffuse pour 30 %, défi sportif ou ressourcement personnel pour le reste. Tous, croyants ou non, témoignent de la profondeur de l'expérience : le chemin transforme.
Spiritualité du Camino : marche, silence, communauté, accueil
Pourquoi marche-t-on ? La question hante tout pèlerin dès les premières ampoules. La réponse, multiple, tient en quatre mots qui résument l'âme jacquaire : marche, silence, communauté, accueil.
La marche, d'abord, comme acte théologique. Le rythme lent et régulier du pas, environ quatre kilomètres à l'heure, soit la vitesse à laquelle l'âme suit le corps, disait un vieux dicton, replace l'homme dans la durée biblique. Vingt à trente kilomètres par jour, six à huit heures de progression, vous installent dans une temporalité étrangère à l'agitation moderne. Le corps souffre, peine, s'habitue, s'allège. À mesure que les jours passent, l'essentiel se révèle : un toit, un repas, une rencontre.
Le silence ensuite, qui n'est jamais absence de bruit mais qualité d'écoute. Le pèlerin, surtout s'il marche seul, redécouvre la voix intérieure étouffée par les écrans et les obligations. Les Pères du désert savaient que la solitude est mère de la prière. La marche en pleine nature, forêts du Limousin, plateaux de l'Aubrac, vignes du Bordelais, devient liturgie spontanée.
La communauté, ensuite, paradoxe vivant du chemin solitaire. On part seul, on arrive en frères. Au gîte du soir, autour d'une table partagée, se nouent des amitiés qui ignorent les frontières d'âge, de langue, de condition. Le chemin égalise : un évêque y vaut un chômeur, un Sud-Coréen un Espagnol. Cette fraternité spontanée, où chacun est connu par son seul prénom, préfigure la communion des saints.
L'accueil, enfin, est l'ultime grâce. Toute la chaîne séculaire des hospitaliers, moines bénédictins, hospitaliers de Roncevaux, sœurs aubracaines, bénévoles d'aujourd'hui, perpétue l'antique commandement monastique : « Tout hôte qui se présente sera reçu comme le Christ » (Règle de saint Benoît, chapitre 53). Sur le chemin, recevoir comme donner sont une seule et même grâce.
Aller plus loin
Pour prolonger cette traversée spirituelle, le Chroniqueur de France Éternelle vous invite à explorer les sanctuaires-étapes inscrits sur les chemins jacquaires : la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, l'abbatiale Sainte-Foy de Conques, la cathédrale Notre-Dame du Puy-en-Velay, la cité de Saint-Bertrand-de-Comminges, l'abbaye Saint-Pierre de Moissac et le sanctuaire de Rocamadour. Découvrez aussi notre pillar consacré aux grands pèlerinages de France, ainsi que nos pillars sur les saints qui jalonnent ces chemins, au premier rang desquels saint Bernard de Clairvaux, et sur les abbayes qui en furent les hôtes.
Foire aux questions
- Quelles sont les quatre voies françaises de Saint-Jacques-de-Compostelle ?
- La Via Turonensis au départ de Tours et Paris, la Via Lemovicensis au départ de Vézelay, la Via Podiensis au départ du Puy-en-Velay et la Via Tolosana au départ d'Arles. Les trois premières franchissent les Pyrénées à Roncevaux, la quatrième par le Somport.
- Quand le tombeau de saint Jacques fut-il découvert ?
- Vers 813, sous le règne d'Alphonse II le Chaste, par l'ermite Pélage qui aperçut des lumières célestes au-dessus du tertre de Libredón en Galice.
- Que recouvre l'inscription UNESCO de 1998 ?
- Inscrits le 2 décembre 1998 à Kyoto, les « Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France » comptent 78 monuments (cathédrales, basiliques, abbayes, ponts, hôpitaux) et 7 sections de chemins jalonnant les quatre voies françaises.
- Qu'est-ce que le Codex Calixtinus ?
- Manuscrit compilé vers 1140, attribué au moine poitevin Aimery Picaud. Son livre V, le Liber peregrinationis, constitue le premier guide médiéval du pèlerin et décrit avec précision les quatre voies françaises.
- Pourquoi la coquille Saint-Jacques est-elle l'emblème du pèlerin ?
- Ramassée originellement sur les plages de Galice à l'arrivée, la coquille (Pecten maximus) symbolise depuis le XIIe siècle la mission accomplie. Ses stries convergentes évoquent tous les chemins menant à un même but.
- Combien de pèlerins arrivent aujourd'hui à Compostelle ?
- Le bureau du pèlerin de la cathédrale a délivré 327 281 Compostelas en 2023, année record. En France, plus de 0,3 million de marcheurs empruntent chaque année une portion des quatre voies.
- Quelle voie française est la plus fréquentée aujourd'hui ?
- La Via Podiensis, partant du Puy-en-Velay et traversant les paysages somptueux de l'Aubrac et du Quercy, concentre plus des deux tiers de la fréquentation française.
- Faut-il être croyant pour faire le chemin ?
- Non. Le chemin accueille tous les marcheurs, croyants ou non. Toutefois, la dimension spirituelle, marche, silence, communauté, accueil, demeure constitutive de l'expérience et touche la grande majorité des pèlerins.
Sources
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial, fiche n° 868, Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France, inscription du 2 décembre 1998.
- Codex Calixtinus ou Liber Sancti Jacobi, manuscrit du XIIe siècle, archives de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle ; édition critique de Klaus Herbers et Manuel Santos Noia (Xunta de Galicia, 1998).
- Denise Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen Âge, PUF, 2000.
- Adeline Rucquoi, Mille fois à Compostelle. Pèlerins du Moyen Âge, Les Belles Lettres, 2018.
- Bureau d'accueil du pèlerin de la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle, statistiques officielles 2023.
- Fédération française des associations des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, compostelle-france.fr.
Questions fréquentes
Qui est saint Jacques le Majeur ?
Saint Jacques le Majeur, fils de Zébédée et frère de Jean, est l'un des douze apôtres du Christ. Décapité à Jérusalem sur ordre d'Hérode Agrippa Ier vers 44 (Actes 12,2), il est le premier apôtre martyr. La tradition rapporte que ses disciples auraient transporté son corps en Galice (côte de Padrón) où il aurait été enseveli sur le site de l'actuelle cathédrale de Saint-Jacques.
Quand le tombeau de saint Jacques a-t-il été découvert ?
La tradition place la inventio (découverte) entre 813 et 830, sous le règne d'Alphonse II le Chaste, roi des Asturies. L'ermite Pelayo aurait été conduit par une étoile (« campus stellae » donnant « Compostela ») jusqu'au tombeau, identifié par l'évêque Theodemir d'Iria Flavia. Une première chapelle est érigée vers 829, remplacée par la cathédrale romane consacrée en 1211.
Qu'est-ce que le Codex Calixtinus ?
Manuscrit enluminé conservé dans les archives de la cathédrale de Saint-Jacques (Codex Calixtinus, vers 1140), il est attribué au pape Calixte II (1119-1124) mais a probablement été compilé sous le pontificat d'Innocent II par Aymeric Picaud, clerc poitevin de Parthenay. Il comprend cinq livres : liturgie, miracles, translation des reliques, Pseudo-Turpin (campagnes de Charlemagne), et le célèbre Iter pro peregrinis (livre V, guide du pèlerin).
Quelles sont les quatre voies françaises ?
Le livre V du Codex décrit : via Turonensis (de Tours via Orléans, Poitiers, Saintes, Bordeaux), via Lemovicensis (de Vézelay via Bourges, Nevers, Limoges, Périgueux), via Podiensis (du Puy-en-Velay via Conques, Moissac, c'est la mieux conservée), via Tolosana (d'Arles via Saint-Gilles-du-Gard, Toulouse, col du Somport). Ces voies se rejoignent en Espagne pour former le Camino francés.
Quel est le statut UNESCO des chemins ?
Les Chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France ont été inscrits au Patrimoine mondial UNESCO le 2 décembre 1998. L'inscription couvre 78 monuments (dont les cathédrales du Puy, de Périgueux, de Bordeaux, les abbayes de Conques, Moissac, Saint-Sernin, Saint-Pierre de Moissac) et 7 sections de chemin totalisant 159 km. Le Camino francés en Espagne est inscrit depuis 1993.
Combien de pèlerins arrivent à Compostelle chaque année ?
En 2023, 446 035 pèlerins ont reçu la compostela à la cathédrale, record historique. Les Français constituent la 5e nationalité (29 700, soit 6,7 %), derrière Espagnols, Italiens, Allemands, Américains. En 1985, on dénombrait 690 pèlerins ; en 2010 année jubilaire (Saint-Jacques tombant un dimanche), 272 700.
Qu'est-ce qu'une année jacquaire ?
L'Año Santo Jacobeo (année jubilaire) est célébrée à Compostelle quand le 25 juillet (fête de saint Jacques) tombe un dimanche, soit selon une séquence 6-5-6-11 ans. Les dernières années jacquaires : 1993, 1999, 2004, 2010, 2021 (étendue à 2022 pour cause de Covid). La prochaine sera 2027. Le pèlerin obtient l'indulgence plénière en franchissant la Puerta Santa de la cathédrale.
Quel est le départ classique français ?
Le Puy-en-Velay (Haute-Loire) est le départ historiquement le plus emprunté de la via Podiensis, depuis le voyage attesté de l'évêque Godescalc en 950-951 (le premier pèlerinage français documenté). La cathédrale Notre-Dame du Puy célèbre une messe quotidienne pour les pèlerins à 7h depuis le XIIIe siècle, suivie de la bénédiction et du départ symbolique.
Combien de kilomètres font les chemins en France ?
Les quatre voies françaises totalisent environ 1 700 km cumulés en France : via Turonensis (~1 020 km de Paris à Saint-Jean-Pied-de-Port), via Lemovicensis (~900 km de Vézelay à Saint-Jean-Pied-de-Port), via Podiensis (~750 km du Puy à Saint-Jean-Pied-de-Port, la plus parcourue), via Tolosana (~750 km d'Arles au col du Somport). À ajouter ~800 km du Camino francés espagnol jusqu'à Compostelle.
Qu'est-ce que la coquille Saint-Jacques symbolise ?
La coquille (concha, vieira) est l'emblème du pèlerin de Compostelle dès le XIIe siècle, attestée par le Codex Calixtinus. Probablement adoptée car ramassée sur la plage de Padrón, lieu d'arrivée légendaire du corps de l'apôtre, elle symbolise le pèlerinage accompli (les rayons convergent vers un centre comme les chemins vers Compostelle) et sert d'écuelle de mendicité. Cousue sur la pèlerine ou suspendue au bourdon.
Pour aller plus loin
Bibliographie
- Codex Calixtinus / Liber Sancti Jacobi, traduction française de Bernard Gicquel, Le Livre de saint Jacques et la quête du Graal, Paris, Pygmalion, 2003.
- Bernard Gicquel, La Légende de Compostelle. Le livre de saint Jacques, Paris, Tallandier, 2003.
- Humbert Jacomet, Saint Jacques de Compostelle, Paris, Gallimard, Découvertes, 1999.
- Denise Péricard-Méa, Compostelle et cultes de saint Jacques au Moyen Âge, Paris, PUF, 2000.
- Adeline Rucquoi, Saint Jacques. L'apôtre, l'invention, le pèlerinage, Madrid, Casa de Velázquez, 2014.
- Adeline Rucquoi, Mille fois à Compostelle. Pèlerins du Moyen Âge, Paris, Belles Lettres, 2018.
- Régis Saint-Louis Augustin, Histoire des chemins de Saint-Jacques, Paris, Tallandier, 2008.
- Société française des amis de Saint-Jacques de Compostelle, Compostelle, revue française des Amis de Saint-Jacques, depuis 1950.
- Jean Roudier, Le Pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, Paris, Mame, 1949.
- Aymeric Picaud, Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle, traduction Jeanne Vielliard, Mâcon, Protat, 1938 (rééd. Vrin, 1984).
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- Edwin Mullins, The Pilgrimage to Santiago, Londres, Secker & Warburg, 1974 (rééd. 2001).
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