Le martyre du Carmel de Compiègne (17 juillet 1794) : seize carmélites, un Salve Regina, et le basculement de la Terreur

Par Frère Bénézet du Pradel, o.s.b. · Moine bénédictin, chroniqueur de la France spirituelle

Le 17 juillet 1794, à sept heures du soir, place du Trône-Renversé, aujourd'hui place de la Nation, seize carmélites de Compiègne gravissent l'échafaud en chantant le Salve Regina, le Veni Creator puis le Laudate Dominum. Dix jours plus tard, le 9 thermidor an II, Robespierre tombe et la Grande Terreur s'éteint. Entre l'offrande secrète prononcée par la prieure dès 1792 et la canonisation équipollente prononcée par le pape François le 18 décembre 2024, il y a deux siècles d'une mémoire française singulière : celle d'une communauté contemplative qui, refusant d'abjurer, a transformé son procès en liturgie et sa mort en chant. Ce récit n'est ni une légende hagiographique ni un pamphlet : ce sont des noms, des dates, des actes d'accusation conservés aux Archives nationales, et une offrande que l'Église a fini, très lentement, par reconnaître pour ce qu'elle était.

1. Le Carmel de Compiègne : une fondation de 1641, fille spirituelle de Madame Acarie

Le Carmel de Compiègne n'est pas né dans l'obscurité. Il est, au contraire, l'un des rejetons les plus directs de la grande réforme thérésienne importée en France au début du XVIIe siècle par Barbe Avrillot, plus connue sous le nom de Madame Acarie, et canonisée sous le nom de bienheureuse Marie de l'Incarnation. La fondation compiégnoise est portée par Marguerite Acarie, en religion Marguerite du Saint-Sacrement, seconde fille de la fondatrice parisienne, qui ouvre la nouvelle communauté en 1641, à la demande expresse de la reine Anne d'Autriche et sur un terrain proche du palais royal de Compiègne.

Ce détail n'est pas anecdotique. Il explique pourquoi, jusqu'à la Révolution, le Carmel de Compiègne entretient une familiarité particulière avec la cour. Louis XIV, puis Louis XV, y font halte lors de leurs séjours au château. Les carmélites prient ouvertement pour la famille royale, comme toutes les communautés contemplatives du royaume, mais avec une proximité physique qui leur vaudra, à l'heure de la Terreur, le soupçon spécifique de « fanatisme royaliste ». Or ce n'est pas de royalisme qu'il s'agira au procès : c'est de la fidélité au vœu monastique et au culte catholique, ce que les actes révolutionnaires eux-mêmes finiront par concéder, à leur manière.

Architecturalement, le monastère est modeste, une chapelle, un chœur des moniales, un cloître carré, un jardin clos. Spirituellement, il s'inscrit dans l'observance de la Réforme de sainte Thérèse d'Ávila et de saint Jean de la Croix : silence, oraison mentale de deux heures quotidiennes, chant de l'office divin, clôture stricte. Rien, dans cette vie, ne prédispose à l'héroïsme public. C'est précisément ce qui rend l'événement de 1794 si frappant : seize contemplatives, formées à disparaître, deviennent en une soirée les figures les plus visibles d'une Église persécutée.

2. La communauté en 1789 : vingt et une religieuses, une prieure nommée Madeleine Lidoine

À la veille de la Révolution, la communauté compte vingt et une religieuses, seize moniales de chœur, trois sœurs converses, deux tourières. La prieure élue depuis 1786, après avoir été maîtresse des novices, est Mère Thérèse de Saint-Augustin, dans le siècle Madeleine Lidoine, née à Paris en 1752. Fille d'un employé des manufactures royales, elle est entrée au Carmel à vingt et un ans. C'est une femme de gouvernement : lettrée, ferme, capable de tenir tête au Comité de salut public sans hausser le ton. Les actes du procès la désignent systématiquement comme « la nommée Lidoine, ci-devant prieure » ; elle signera, jusqu'au bout, Thérèse de Saint-Augustin.

À ses côtés, la sous-prieure Mère Saint-Louis, dans le siècle Marie-Anne Brideau, née à Belfort en 1752. Et, figure bouleversante, la plus jeune de la communauté au moment de l'échafaud : Sœur Constance, dans le siècle Marie-Geneviève Meunier, née à Saint-Denis en 1765, qui n'a jamais pu prononcer ses vœux perpétuels, la loi de 1790 suspendant les prononciations avant qu'elle ait pu conclure son noviciat. Elle mourra à vingt-neuf ans, novice encore canoniquement, martyre en fait. La tradition carmélitaine retient qu'elle demanda et obtint de Mère Thérèse l'autorisation de prononcer ses vœux juste avant de monter à l'échafaud, faisant d'elle la première des seize à monter et à chanter.

Il faut citer les autres noms, parce que la mémoire leur est due et parce que la canonisation de décembre 2024 les a nommées une à une : Sœur Marie-Henriette de la Providence (Angélique Roussel), Sœur Euphrasie de l'Immaculée Conception (Marie-Claude Brard), Sœur Thérèse du Cœur de Marie (Marie-Antoinette Hanisset), Sœur Julie-Louise de Jésus (Rose Chrétien de Neuville), Sœur Marie-Henriette de Jésus (Anne-Marie-Madeleine Thouret, dite Thouret-Pelras), Sœur Charlotte de la Résurrection (Anne-Marie Thouret, la plus âgée, 78 ans), Sœur Thérèse de Saint-Ignace (Marie-Gabrielle Trézel), Sœur de Jésus-Crucifié (Marie-Anne Piedcourt), Sœur Saint-François-Xavier (Élisabeth-Juliette Vérolot), et les sœurs converses Catherine et Thérèse Soiron, deux sœurs selon la chair qui ne furent pas moniales de chœur mais partagèrent, avec la même dignité, le même échafaud. Seize au total. Les cinq autres religieuses de la communauté, dispersées ou malades, échapperont à l'exécution.

3. L'offrande intérieure (1792) : l'holocauste pour la paix de l'Église et de la France

L'épisode central, celui qui donne à ce martyre sa signature spirituelle, est antérieur de deux ans à l'échafaud. Dès 1792, alors que la Constitution civile du clergé a déjà déchiré l'Église de France et que les massacres de Septembre viennent d'ensanglanter Paris, Mère Thérèse de Saint-Augustin propose à sa communauté un acte d'offrande. Toutes les religieuses, une par une, s'offrent intérieurement comme holocauste, terme biblique précis : sacrifice entièrement consumé, pour la paix de l'Église et de la France.

Ce détail est d'une importance capitale pour la lecture théologique de l'événement. Les seize carmélites ne sont pas martyres par accident. Elles ne subissent pas la Terreur comme une catastrophe extérieure : elles l'ont, deux ans plus tôt, intégrée par avance dans une offrande librement consentie. Les écrits personnels de plusieurs d'entre elles, conservés et publiés par la postulation de la cause, le confirment : il s'agit bien d'une consécration collective au sacrifice, non d'une simple disposition à souffrir passivement.

« Nous nous offrons en holocauste pour apaiser la colère de Dieu et pour que cette divine paix que son cher Fils est venu apporter au monde soit rendue à l'Église et à l'État. »

— Acte d'offrande de la communauté du Carmel de Compiègne, formule restituée d'après les témoignages de Sœur Marie de l'Incarnation (Françoise-Geneviève Philippe), survivante, consignés dans la Relation du martyre des seize carmélites de Compiègne (manuscrit, 1836, publié par Bruno de Jésus-Marie, 1906).

La source principale de notre connaissance de cet acte est cette Sœur Marie de l'Incarnation, à ne pas confondre avec Madame Acarie ni avec la carmélite missionnaire de Québec, qui se trouvait à Paris auprès de son père lors de l'arrestation de la communauté. Elle survécut, rédigea plus tard la chronique minutieuse de ses sœurs, et mourut en 1836. Sans elle, l'offrande de 1792 eût été perdue ; et sans cette offrande, le martyre de 1794 eût été compris tout autrement.

4. La dispersion forcée : loi du 13 février 1790 et fermeture du Carmel

La législation révolutionnaire frappe les contemplatifs tôt et fort. La loi du 13 février 1790, votée par la Constituante, supprime les vœux monastiques solennels et permet aux religieux et religieuses de quitter leur cloître. Les visites officielles se succèdent : des officiers municipaux viennent recueillir, une par une, les déclarations individuelles. À Compiègne, les vingt et une carmélites, sans exception, déclarent vouloir maintenir leurs vœux et rester en clôture. Le procès-verbal, conservé aux Archives départementales de l'Oise, est explicite : aucune défection.

Ce refus collectif n'empêche pas la loi d'aller à son terme. Le décret du 17 août 1792, pris après la chute de la royauté le 10 août, supprime purement et simplement toutes les congrégations restantes. À Compiègne, l'expulsion est effective à l'automne. Les religieuses doivent quitter le monastère, revêtir des habits civils et se disperser. La municipalité ferme l'église, inventorie les biens, met les bâtiments sous séquestre. Mère Thérèse, qui a tout anticipé, a loué quatre appartements dans la ville, où la communauté va se reconstituer clandestinement, en quatre petites fraternités, chacune sous la responsabilité d'une ancienne.

Il faut mesurer ce que représente, pour des contemplatives ayant toutes connu la grande clôture, cette vie urbaine forcée. Pas d'habit religieux visible, pas d'office chanté en commun à voix haute, pas de grand silence nocturne. Et pourtant, tous les témoignages, y compris les dénonciations ultérieures qui fonderont le procès, concordent : les seize ont maintenu, appartement par appartement, l'horaire monastique. Lever à l'aube, oraison mentale, récitation de l'office divin en chuchotant, chapitre hebdomadaire, confession sacramentelle auprès de prêtres réfractaires passant clandestinement. C'est précisément cette persévérance qui sera retenue à charge au procès.

5. La vie clandestine en quatre appartements (1792-1794) : une Règle portée à bout de bras

De l'automne 1792 à juin 1794, la communauté dispersée vit dans quatre logements de Compiègne. Mère Thérèse loge avec un premier groupe rue Dampierre ; Mère Saint-Louis avec un deuxième ; deux autres anciennes prennent en charge les deux derniers. Les sœurs circulent d'un appartement à l'autre pour le chapitre, pour les obédiences, pour les confidences. Les sœurs Soiron, converses, servent de lien logistique. Quelques fidèles, peu nombreux, car la dénonciation rôde, leur apportent pain, linge, et de loin en loin une hostie consacrée.

Mère Thérèse tient correspondance avec ce qui reste de hiérarchie. Une de ses lettres, adressée à une carmélite parisienne, est conservée. Elle y écrit cette phrase, dont la postulation de la cause a fait l'un des arguments de la béatification :

« Nous ne cessons de demander à Dieu, et c'est la grâce que nos sœurs sollicitent avec moi chaque jour, que, s'il faut que quelqu'une souffre pour l'Église et pour la France, ce soit nous plutôt que d'autres ; et que notre sacrifice, s'il l'agrée, apaise sa colère et ramène la paix à son Épouse désolée. »

— Mère Thérèse de Saint-Augustin (Madeleine Lidoine), lettre datée de 1793, citée par Bruno de Jésus-Marie, Le sang du Carmel, Paris, 1954, d'après les archives de la postulation romaine.

Ce qui frappe, dans cette période clandestine, c'est la lucidité. Mère Thérèse n'ignore rien de ce qui se passe à Paris : les massacres de Septembre 1792, l'exécution de Louis XVI en janvier 1793, la mise en place du Tribunal révolutionnaire, la loi des suspects de septembre 1793, la loi de prairial an II (10 juin 1794) qui supprime pratiquement toute procédure contradictoire. Elle sait ce qui attend celles qui seront prises. Elle ne cherche ni la fuite, elle aurait pu gagner un pays étranger, ni la mort spectaculaire. Elle tient sa place et sa communauté, simplement.

6. L'arrestation (22 juin 1794) : perquisition, interrogatoire, transfert à Paris

Le 22 juin 1794, 4 messidor an II, une dénonciation locale, dont l'auteur précis a fait l'objet de travaux historiques sans conclusion ferme, déclenche l'intervention. Les agents du Comité de sûreté générale perquisitionnent les quatre appartements. Ils trouvent ce qu'ils cherchent : bréviaires, scapulaires, lettres à des prêtres réfractaires, correspondance avec des émigrés de la famille royale (Madame Élisabeth, sœur de Louis XVI, précisément exécutée seize jours plus tôt, le 10 mai 1794). Les seize religieuses présentes à Compiègne sont arrêtées, ainsi que deux externes qui leur portaient secours, ces dernières seront relâchées.

Representation des seize Carmelites de Compiegne, condamnees et guillotinees place du Trone-Renverse a Paris le 17 juillet 1794 - beatifiees par Pie X en 1906, figures emblematiques du martyre catholique sous la Terreur.
Les seize Carmelites de Compiegne, martyres du 17 juillet 1794. Credit: "Une" carmélite - public domain via Wikimedia Commons

Les carmélites sont d'abord détenues à Compiègne dans l'ancienne Visitation transformée en prison, puis transférées à Paris le 12 juillet 1794 à la Conciergerie, où elles retrouvent des détenus de toutes conditions : anciens nobles, religieuses d'autres ordres, artisans, serviteurs. Les témoignages des codétenus, recueillis après Thermidor, insistent sur un trait : les seize prient à voix basse, continuent de respecter les offices, partagent leurs maigres rations, et maintiennent la discipline interne de la communauté jusque dans la cellule commune.

Mère Thérèse, devant le juge d'instruction Fouquier-Tinville, est interrogée sur ses « pratiques de fanatisme ». Les minutes de l'interrogatoire, conservées aux Archives nationales (série W, procès du Tribunal révolutionnaire), montrent qu'elle ne nie rien. Elle reconnaît avoir maintenu la vie religieuse, avoir fait prier pour le roi défunt, avoir reçu les sacrements de prêtres non assermentés. Elle refuse simplement de qualifier ces actes de crimes. Le juge note, en marge : « Persiste dans son fanatisme. »

7. Le procès (17 juillet 1794) : accusation de fanatisme, condamnation collective

Le procès a lieu le 17 juillet 1794, 29 messidor an II, devant le Tribunal révolutionnaire, section présidée par Étienne Masson de Scévola, avec Fouquier-Tinville comme accusateur public. L'acte d'accusation reproche aux seize quatre chefs : avoir maintenu la vie religieuse malgré la loi, avoir conservé et lu des écrits « fanatiques » (bréviaires, évangiles, lettres de direction), avoir entretenu correspondance avec des émigrés et des prêtres réfractaires, et, formule décisive dans la logique de la loi de prairial, avoir « conspiré contre la liberté et la sûreté du peuple français par leurs pratiques superstitieuses et leur attachement à des rêveries mystiques ».

Il n'y a pas de défense possible : la loi de prairial a supprimé l'assistance d'un avocat pour les « ennemis du peuple ». Chacune des seize est interrogée brièvement. Chacune refuse d'abjurer, c'est-à-dire de renoncer publiquement à ses vœux et à sa foi. Mère Thérèse répond au président, selon les témoignages recueillis ensuite : « Qu'est-ce donc que ce fanatisme dont vous nous accusez ? C'est l'attachement que nous avons à notre sainte religion. » La formule n'est pas une provocation : c'est la conversion exacte, en langage juridique clair, de ce que l'acte d'accusation traite comme un crime.

« Les accusées, au nombre de seize, ci-devant religieuses professes dites carmélites de Compiègne, sont convaincues d'être les auteurs ou complices d'un complot contre-révolutionnaire, en entretenant entre elles et avec des personnes du dehors des correspondances et intelligences fanatiques et séditieuses ; d'avoir conservé des attachements puérils et serviles pour des cérémonies superstitieuses ; d'avoir formé une communauté de rebelles à la loi. En conséquence, le tribunal les condamne à la peine de mort. »

— Jugement du Tribunal révolutionnaire, 29 messidor an II (17 juillet 1794), Archives nationales, W 421, dossier 957.

La sentence est prononcée dans l'après-midi. Elle est exécutoire le soir même. Les seize remontent dans la charrette qui les attendait à la Conciergerie et se mettent en route vers la barrière du Trône-Renversé, à l'autre extrémité de Paris. Le trajet dure environ deux heures. La foule, habituée aux exécutions quotidiennes, observe, dit-on, un silence inhabituel : ce sont les témoignages rapportés par plusieurs auteurs posthumes, dont l'historien Pierre de la Gorce, qui cite des notes de la police de Thermidor.

8. Place du Trône-Renversé : le Salve Regina, le Veni Creator, le Laudate Dominum

Le lieu d'exécution n'est pas la place de la Révolution, actuelle place de la Concorde, où Louis XVI, Marie-Antoinette et Madame Élisabeth sont morts. Depuis le 9 juin 1794, la guillotine a été déplacée à l'extrémité orientale de Paris, à la barrière du Trône-Renversé, actuelle place de la Nation. Les condamnés y sont conduits chaque soir. Les corps sont ensuite transportés à la fosse commune du cimetière de Picpus, à quelques centaines de mètres, où ils reposent toujours, dans une fosse collective dont l'emplacement précis est connu.

Arrivées sur la place, vers sept heures du soir, les seize descendent de la charrette. Mère Thérèse demande et obtient, selon un usage alors parfois concédé aux condamnés religieux, de faire monter ses sœurs une à une, dans un ordre qu'elle détermine. Elle appelle la plus jeune en premier : Sœur Constance, qui renouvelle ses vœux au pied de l'échafaud, monte les marches en chantant le Laudate Dominum omnes gentes, le psaume 116, le plus court du psautier, et reçoit le coup. Chacune des quatorze suivantes monte à son tour, reprend le chant, s'agenouille. La prieure monte la dernière, après avoir assisté chacune de ses filles.

Les témoignages concordent sur le répertoire : le Veni Creator Spiritus, entonné au pied de l'échafaud ; le Salve Regina, repris par les sœurs qui attendaient leur tour ; et ce Laudate Dominum, chant de louange finale. Plusieurs témoins de la foule rapportèrent ensuite que le chant s'amenuisait voix après voix, à mesure que chacune disparaissait, jusqu'à ce que le silence tombe avec la dernière tête. L'exécution dura, selon les estimations, entre dix-huit et vingt-cinq minutes. C'était un soir d'été, il faisait encore grand jour.

Georges Bernanos, lisant un siècle et demi plus tard la nouvelle de Gertrud von Le Fort La dernière à l'échafaud (1931), a reconstruit cette scène dans les Dialogues des Carmélites, texte écrit sur son lit d'agonie et publié posthumément en 1949. Il a ajouté une fiction, la figure de Blanche de la Force, carmélite novice qui s'enfuit puis rejoint ses sœurs au dernier moment, qui n'appartient pas à l'histoire mais dit quelque chose de vrai sur la peur, la grâce et l'offrande. Francis Poulenc, à partir de ce texte, a composé en 1956 l'opéra créé à la Scala de Milan en 1957, dont la scène finale, avec le Salve Regina interrompu coup de guillotine après coup de guillotine, reste l'une des pages les plus bouleversantes du théâtre lyrique du XXe siècle.

«, Ma mère, donnez-moi la permission de mourir., Allez, ma fille. »

— Georges Bernanos, Dialogues des Carmélites, tableau V, scène dernière, rédigé en 1948, publié en 1949, réécriture littéraire de l'échange historique attribué par la tradition carmélitaine à Mère Thérèse de Saint-Augustin appelant chacune de ses sœurs à l'échafaud.

9. Le 9 thermidor : la Terreur s'éteint dix jours après l'échafaud de Compiègne

Dix jours après l'exécution du Carmel, le 27 juillet 1794, 9 thermidor an II, Robespierre est mis en accusation à la Convention. Arrêté, blessé, il est exécuté le lendemain sans jugement, avec Saint-Just, Couthon et une vingtaine de ses partisans. En quarante-huit heures, la Grande Terreur s'arrête. Le Tribunal révolutionnaire est réorganisé, Fouquier-Tinville sera lui-même guillotiné en mai 1795. Les lois de prairial sont abrogées.

La coïncidence entre l'holocauste des carmélites et l'extinction de la Terreur a été relevée très tôt, dès la rentrée de l'Église dans l'espace public sous le Consulat, et elle a tenu une place importante dans le récit ecclésial de l'événement. Il faut la nommer pour ce qu'elle est : un rapprochement chronologique dont le sens théologique relève de la lecture de foi, non de la démonstration historique au sens strict. Un historien ne « prouve » pas qu'une offrande obtient son fruit. Il constate qu'elle a été formulée le 17 juillet et qu'une page d'histoire s'est tournée le 27. L'Église, elle, a lu ces dix jours comme un signe, et la béatification puis la canonisation ont fait de cette lecture une parole officielle.

Il faut aussi garder la mesure. La chute de Robespierre n'est pas due à une religieuse qui chante : elle résulte d'un jeu politique parisien, d'une coalition thermidorienne, d'une lassitude des conventionnels. Mais le propre de la logique de l'offrande, dans la théologie chrétienne du sacrifice, n'est jamais d'instrumentaliser la mort pour produire un effet visible ; il est de remettre à Dieu une situation humainement bloquée, libre à lui d'en faire ce qu'il veut. Les seize carmélites n'ont pas « arrêté » la Terreur. Elles se sont offertes. Ce qui est arrivé ensuite, dix jours plus tard, est, au sens strict, un mystère.

10. Béatification (1906) et canonisation équipollente (2024) : deux siècles de lente reconnaissance

La cause des seize a été introduite tardivement. Il a fallu attendre que la France du XIXe siècle sorte de ses déchirures concordataires et que la congrégation romaine des Rites admette la qualification de martyre pour des religieux exécutés au nom de la Révolution, ce qui supposait une qualification juridique précise : avaient-ils été tués in odium fidei, en haine de la foi, ou pour des motifs politiques ? L'instruction, menée sous Léon XIII puis Pie X, a conclu au martyre en haine de la foi : l'acte d'accusation de 1794, en qualifiant de « crime » la pratique ordinaire de la vie religieuse, manifestait lui-même que le motif était bien religieux.

Chapelle Sainte-Therese dediee a la grande figure carmelitaine francaise - prolongement spirituel de la tradition du Carmel reforme dont les martyres de Compiegne furent une des plus eclatantes illustrations.
Chapelle Sainte-Therese - tradition spirituelle du Carmel francais. Credit: Romainbehar - cc0 via Wikimedia Commons

Le pape Pie X a béatifié les seize carmélites de Compiègne le 27 mai 1906, trois ans après son élection, dans un contexte français tendu, la loi de séparation des Églises et de l'État venait d'être votée le 9 décembre 1905. La béatification n'a pas été un acte de polémique : elle a été l'inscription, dans le calendrier liturgique universel, d'un martyre français reconnu comme tel par l'Église.

La canonisation a attendu plus longtemps encore. Le pape François, le 18 décembre 2024, a procédé par canonisation équipollente, procédure par laquelle le souverain pontife, sans miracle supplémentaire requis, étend à l'Église universelle le culte déjà rendu à des bienheureux dont la réputation de sainteté, l'ancienneté du culte et la constance de la dévotion sont manifestes. Les seize carmélites de Compiègne sont ainsi inscrites, sous le nom collectif des « Seize Saintes de Compiègne », au canon des saints de l'Église catholique. Leur fête liturgique est fixée au 17 juillet.

Il est permis d'entendre, dans cette décision de la fin de 2024, comme un achèvement. Entre l'offrande de 1792 et la canonisation de 2024, il s'est écoulé deux cent trente-deux ans. C'est le temps qu'il aura fallu à la France catholique, et à l'Église romaine qui l'écoute, pour donner à ces seize femmes le nom qu'elles se donnaient elles-mêmes à voix basse, chacune, le soir du 17 juillet 1794, en montant les degrés de l'échafaud : saintes.

Questions fréquentes

Combien étaient les carmélites de Compiègne ?

Seize religieuses : 11 carmélites de chœur, 3 sœurs converses et 2 sœurs tourières. Toutes furent jugées et guillotinées le même jour, 17 juillet 1794, à Paris, place du Trône-Renversé.

Quand ont-elles été martyrisées ?

Le 17 juillet 1794, 29 messidor an II, vers 19h30, place du Trône-Renversé (aujourd'hui place de la Nation, Paris XIIe), à la barrière de Vincennes. Elles furent exécutées à la suite, en chantant successivement le Veni Creator, le Salve Regina, et le Te Deum.

Qui était la prieure ?

Madeleine-Claudine Lidoine, en religion Mère Thérèse de Saint-Augustin (1752-1794), prieure du Carmel de Compiègne depuis 1786. Elle inspira en 1792 'l'offrande intérieure' de la communauté pour la paix de l'Église et de la France.

Qu'est-ce que 'l'offrande' de 1792 ?

En septembre 1792, après les massacres parisiens, Mère Thérèse propose à sa communauté de s'offrir intérieurement à Dieu en holocauste pour 'apaiser la colère de Dieu et que cette divine paix de son cher Fils soit rendue à l'Église et à l'État'. La communauté y consent à l'unanimité.

Pourquoi Carmel de Compiègne a-t-il été condamné ?

Sous le double chef d'accusation de 'conspiration contre la République' (parce qu'elles continuaient secrètement leur vie religieuse après la dissolution des congrégations en 1790 et le décret de 1792 contre les costumes ecclésiastiques) et de 'fanatisme' (parce qu'elles étaient restées fidèles à leurs vœux de carmélites).

Quel est le lien avec Robespierre et Thermidor ?

Les carmélites sont exécutées le 17 juillet 1794. Robespierre tombe le 9 thermidor (27 juillet 1794), soit dix jours plus tard. La tradition catholique a vu dans cette proximité la 'fécondité' de leur martyre, ayant 'arrêté la Terreur'. Historiquement, le rapport reste interprétatif.

Quand ont-elles été béatifiées et canonisées ?

Béatifiées par saint Pie X le 27 mai 1906. Canonisées équipollemment (sans procès de canonisation formel ni reconnaissance de miracle, par décret pontifical) par le pape François le 18 décembre 2024, événement majeur dans l'Église contemporaine.

Quelles œuvres ont-elles inspirées ?

Trois œuvres majeures : la nouvelle Die Letzte am Schafott ('La dernière à l'échafaud') de Gertrud von Le Fort (1931), la pièce Dialogues des carmélites de Georges Bernanos (1948, posthume) et l'opéra Dialogues des carmélites de Francis Poulenc, créé à la Scala de Milan le 26 janvier 1957.

Le Carmel de Compiègne existe-t-il encore ?

Une communauté carmélite a été refondée à Compiègne en 1867, et un nouveau Carmel existe depuis 1996 à Jonquières (Oise). La maison historique du XVIIIe siècle, rue du Carmel à Compiègne, n'existe plus, détruite dans les démolitions postrévolutionnaires.

Où peut-on prier les seize carmélites ?

À l'église Saint-Antoine de Compiègne, qui conserve plusieurs reliques et un mémorial ; à la chapelle des Carmes (place de la Nation) à Paris, proche du lieu d'exécution ; au Carmel de Jonquières ; et dans tous les Carmels du monde, où leur fête liturgique est célébrée le 17 juillet.

Bibliographie et sources

  • Archives nationales, Paris, série W 421, dossier 957 : jugement du Tribunal révolutionnaire contre les religieuses carmélites de Compiègne, 29 messidor an II (17 juillet 1794).
  • Archives départementales de l'Oise, Beauvais : registres municipaux de Compiègne, 1790-1792, procès-verbaux de déclaration des religieuses.
  • Sœur Marie de l'Incarnation (Françoise-Geneviève Philippe), Relation du martyre des seize carmélites de Compiègne, manuscrit c. 1836, première édition critique par Bruno de Jésus-Marie, Paris, 1906.
  • Bruno de Jésus-Marie, o.c.d., Le sang du Carmel, ou la passion des seize carmélites de Compiègne, Paris, Plon, 1954.
  • William Bush, To Quell the Terror: The Mystery of the Vocation of the Sixteen Carmelites of Compiègne, ICS Publications, Washington, 1999.
  • Terrye Newkirk, o.c.d.s., The Mantle of Elijah: The Martyrs of Compiègne as Prophets of Modern Times, ICS Publications, 1995.
  • Gertrud von Le Fort, Die Letzte am Schafott (La dernière à l'échafaud), Munich, 1931.
  • Georges Bernanos, Dialogues des Carmélites, rédigés 1947-1948, publiés Paris, Éditions du Seuil, 1949.
  • Francis Poulenc, Dialogues des Carmélites, opéra en trois actes, livret d'après Bernanos, création Scala de Milan, 26 janvier 1957.
  • Acta Apostolicae Sedis, 1906 : décret de béatification des seize martyres de Compiègne par le pape Pie X, 27 mai 1906.
  • Dicastère pour les Causes des Saints, décret de canonisation équipollente des seize martyres de Compiègne par le pape François, 18 décembre 2024.
  • Pierre de la Gorce, Histoire religieuse de la Révolution française, 5 vol., Paris, Plon, 1909-1923.
  • Bernanos, Georges, Dialogues des carmélites, Seuil, 1949 (posthume).
  • Le Fort, Gertrud von, Die Letzte am Schafott, Munich, Kösel, 1931 ; trad. fr. La Dernière à l'échafaud, Cerf, 1937.