La persécution religieuse sous la Révolution française : phases, martyrs et déchristianisation
La persécution religieuse sous la Révolution française n'est ni un bloc homogène ni un programme arrêté d'avance. Elle est un processus, étalé sur près de cinq ans, fait de ruptures juridiques, de tensions politiques et, dans certaines régions et à certains moments, de violences extrêmes. Pour la comprendre sans la déformer, il faut en distinguer les phases : la réorganisation de l'Église par l'État en 1790, qui produit un schisme ; les massacres de septembre 1792, première grande effusion de sang ; la déchristianisation de l'an II (1793-1794), avec ses cultes de substitution et ses destructions ; enfin la répression locale, parfois exterminatrice, dont témoignent les noyades de Nantes et les pontons de Rochefort. À cette chronologie s'ajoute une géographie : l'intensité de la persécution varie fortement selon les départements, les autorités locales et les circonstances militaires. Cet article retrace ces phases de manière factuelle, en distinguant ce qui relève de la décision politique, de l'emballement de masse et de la mémoire religieuse construite par les béatifications postérieures.
La Constitution civile du clergé : la rupture juridique de 1790
Le point de départ institutionnel est le décret de la Constitution civile du clergé, voté par l'Assemblée constituante le 12 juillet 1790 et sanctionné par Louis XVI le 24 août. Ce texte réorganise en profondeur le clergé séculier : il calque les diocèses sur les départements, prévoit l'élection des évêques et des curés par les citoyens, et achève la transformation du statut de l'Église engagée avec la nationalisation des biens ecclésiastiques. Aux yeux de ses promoteurs, il s'agit d'une réforme administrative ; aux yeux de Rome et d'une large part du clergé, d'une atteinte à la constitution divine de l'Église, puisque l'autorité du pape sur la nomination des évêques s'en trouve écartée.
Le 27 novembre 1790, l'Assemblée exige des ecclésiastiques en charge un serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi, ce qui implique l'acceptation de la Constitution civile. Le clergé se divise alors durablement : d'un côté les jureurs, dits assermentés ou constitutionnels, qui prêtent serment ; de l'autre les réfractaires, ou insermentés, qui le refusent. La quasi-totalité des évêques et environ la moitié des curés refusent. Lorsque le pape Pie VI condamne formellement la Constitution civile, le 10 mars 1791, le schisme est consommé : il existe désormais deux Églises en France, et l'appartenance à l'une ou à l'autre devient un marqueur politique. C'est ce clivage du serment qui servira ensuite de critère pour suspecter, emprisonner et, parfois, mettre à mort.
Les massacres de septembre 1792 : les martyrs des Carmes
La première grande vague de violences meurtrières intervient à l'été 1792. Après la chute de la monarchie, le 10 août 1792, et dans le climat d'angoisse provoqué par l'avance des armées étrangères, de nombreux suspects sont arrêtés à Paris, parmi lesquels des prêtres réfractaires. Du 2 au 5 septembre 1792, des bandes armées envahissent les prisons de la capitale et procèdent à des exécutions sommaires. Plusieurs lieux sont touchés : l'abbaye de Saint-Germain, le séminaire Saint-Firmin, la prison de la Force, et surtout l'ancien couvent des Carmes, rue de Vaugirard, transformé en prison.
Au couvent des Carmes, le 2 septembre, vers seize heures, au moment de la promenade des détenus dans le jardin, le massacre commence. Environ 115 prêtres et religieux y sont tués. Dans la sacristie, un simulacre de jugement est organisé pour les sommer de prêter le serment constitutionnel : à chaque refus répond l'exécution. Parmi les victimes figurent trois évêques : Jean-Marie du Lau, archevêque d'Arles, et les deux frères La Rochefoucauld, François-Joseph, évêque de Beauvais, et Pierre-Louis, évêque de Saintes. Le 17 octobre 1926, le pape Pie XI béatifie 191 victimes des massacres de septembre, dont les martyrs des Carmes. Une plaque marquée Hic ceciderunt (« Ici ils sont tombés ») signale aujourd'hui, dans l'enceinte de l'Institut catholique de Paris, l'escalier du martyre. Il faut souligner que ces massacres ne furent pas ordonnés par une autorité légale : ils relèvent d'une violence de foule, dans un contexte de panique collective, et non d'une condamnation judiciaire.
La déchristianisation de l'an II : cultes de substitution et calendrier nouveau
La phase la plus systématiquement hostile au christianisme se déploie pendant la Terreur, à l'automne 1793 et durant l'hiver 1793-1794. Elle ne procède pas, à l'origine, d'une décision centrale unique, mais d'initiatives de représentants en mission dans les départements, relayées à Paris. Le 5 octobre 1793, la Convention adopte le calendrier républicain : il fait commencer l'ère nouvelle au 22 septembre 1792, premier jour de la République, remplace la semaine par la décade de dix jours et supprime ainsi le dimanche et les fêtes chrétiennes du rythme officiel.
Parallèlement s'organise le culte de la Raison, d'inspiration athée ou déiste, porté notamment par les hébertistes. Le 10 novembre 1793 (20 brumaire an II), Chaumette fait célébrer dans la cathédrale Notre-Dame de Paris une fête de la Liberté restée emblématique, avec une montagne de carton dressée dans le chœur et une comédienne figurant la Raison. Des centaines d'églises sont fermées, transformées en « temples de la Raison » ou en entrepôts, leur mobilier liturgique fondu ou vendu. Ce mouvement de substitution s'accompagne d'un vandalisme dont l'État lui-même donne l'exemple, comme à Saint-Denis.
Robespierre, déiste convaincu, juge cette déchristianisation athée à la fois dangereuse politiquement et contraire à ses propres convictions. Il en désavoue les excès et fait substituer au culte de la Raison le culte de l'Être suprême, dont la grande fête est célébrée le 8 juin 1794 (20 prairial an II). Ce point est essentiel pour un récit équilibré : la déchristianisation la plus radicale fut combattue, en partie, par le pouvoir révolutionnaire lui-même, ce qui interdit de la présenter comme l'expression unanime et continue de la Révolution.
La profanation des tombeaux royaux de Saint-Denis
La basilique de Saint-Denis, nécropole des rois de France, offre l'exemple le plus spectaculaire du vandalisme d'État. Par un décret du 1er août 1793, la Convention ordonne la destruction des tombeaux et mausolées des « ci-devant rois » pour le 10 août suivant, date anniversaire de la chute de la monarchie. Les exhumations, approuvées par la Convention, se déroulent en deux temps, en août puis en octobre 1793, et s'achèvent en janvier 1794. Lors de la seconde vague, les ouvriers descendent dans le caveau des Bourbons.
Les dépouilles de plus de 170 personnes, parmi lesquelles des dizaines de rois, de reines et de princes du sang, sont extraites de leurs tombeaux et jetées dans deux fosses communes creusées dans le cimetière attenant, où la chaux les recouvre. Cette opération vise une portée symbolique autant que matérielle : effacer la sacralité dynastique en dispersant les corps des souverains, tout en récupérant les métaux des cercueils et des monuments. Les restes ne seront rassemblés et replacés dans la basilique qu'à la Restauration, en 1817, sur ordre de Louis XVIII. La profanation de Saint-Denis est donc une mesure ordonnée, à distinguer nettement des violences de foule de septembre 1792.
Nantes, Angers, Rochefort : la répression locale et ses morts
Dans les régions touchées par la guerre civile, en particulier l'Ouest insurgé, la répression atteint une intensité extrême. À Nantes, le représentant en mission Jean-Baptiste Carrier organise, de novembre 1793 à février 1794, les noyades : des prisonniers, embarqués sur des barges à fond plat sabordées au milieu de la Loire, sont noyés par centaines. Dans la nuit du 16 au 17 novembre 1793, une première opération fait périr quatre-vingt-dix prêtres réfractaires. D'autres ecclésiastiques, dont des prêtres venus d'Angers, connaissent le même sort. Ces exécutions massives, conduites hors de tout cadre judiciaire régulier, frappent indistinctement religieux, prisonniers de guerre et civils.
À Angers, un ensemble de victimes exécutées entre l'automne 1793 et le printemps 1794 a été reconnu par l'Église : le pape Jean-Paul II a béatifié, le 19 février 1984, quatre-vingt-dix-neuf martyrs d'Angers, parmi lesquels des prêtres réfractaires, des religieuses et de nombreux laïcs, à la suite du prêtre Guillaume Repin. Sur la côte atlantique, la déportation prend la forme des pontons de Rochefort : à partir du printemps 1794, des centaines de prêtres réfractaires sont entassés sur d'anciens navires négriers, le Deux-Associés et le Washington, dans des conditions épouvantables. Sur les quelque 829 prêtres déportés, plus de la moitié meurent de scorbut, de typhus, de faim et de mauvais traitements ; beaucoup sont inhumés sur l'île Madame et l'île d'Aix. Le 1er octobre 1995, Jean-Paul II en a béatifié soixante-quatre, dont Jean-Baptiste Souzy, prêtre du diocèse de La Rochelle. C'est à ce diocèse, dont relevait Rochefort, que se rattachent les « martyrs de La Rochelle » de la mémoire catholique.
Les carmélites de Compiègne : le martyre de juillet 1794
Aucun épisode n'a marqué la mémoire spirituelle française autant que celui des seize carmélites de Compiègne. Leur communauté, dispersée par les lois révolutionnaires, avait poursuivi clandestinement sa vie religieuse. Dès 1792, sous l'impulsion de leur prieure, Mère Thérèse de Saint-Augustin (Madeleine Lidoine), les religieuses avaient formulé un acte d'offrande, se consacrant en « holocauste » pour apaiser la colère divine et rendre la paix à l'Église et à l'État.
Arrêtées les 22 et 23 juin 1794 à Compiègne, elles sont transférées à la Conciergerie de Paris le 12 juillet, jugées le 17 juillet 1794 (29 messidor an II) par le Tribunal révolutionnaire pour « fanatisme » et « sédition », et guillotinées le soir même à la barrière de Vincennes, sur la place dite alors du Trône-Renversé (aujourd'hui place de la Nation). Selon les témoignages rapportés, elles montent à l'échafaud en chantant le Veni Creator et en renouvelant leurs vœux. Leur exécution survient dix jours avant la chute de Robespierre, le 9 thermidor (27 juillet 1794), qui met fin à la Terreur. Béatifiées le 27 mai 1906 par Pie X, elles ont été canonisées le 18 décembre 2024 par le pape François, au terme d'une canonisation équipollente. Leur histoire a inspiré la nouvelle de Gertrud von Le Fort, La Dernière à l'échafaud, puis l'opéra de Francis Poulenc, Dialogues des carmélites : il convient de rappeler que ces œuvres sont des recréations littéraires et musicales, fidèles à l'esprit de l'événement mais non des comptes rendus documentaires.
Une persécution à géométrie variable
Réduire ces cinq années à une « guerre contre la religion » uniforme serait inexact. L'intensité de la persécution dépendit étroitement des lieux, des hommes et des circonstances. Certains départements connurent une déchristianisation virulente, d'autres restèrent relativement préservés. Le clergé constitutionnel, d'abord favorisé, fut à son tour inquiété pendant la Terreur. Les violences les plus meurtrières, à Nantes ou sur les pontons, se concentrèrent dans des régions en guerre civile ou sous l'autorité de représentants en mission particulièrement zélés. Enfin, le pouvoir révolutionnaire ne fut pas monolithique : la chute de Robespierre, puis le Directoire, et surtout le Concordat de 1801 signé entre Bonaparte et Pie VII, mirent fin à la phase persécutrice et rétablirent le culte catholique. La mémoire des martyrs, construite par les béatifications de 1906, 1926, 1984 et 1995 et par la canonisation de 2024, prolonge cette histoire dans le temps long, sans en effacer la complexité.
Sources
- Assemblée constituante, décret de la Constitution civile du clergé (12 juillet 1790) ; notices encyclopédiques Larousse et Hérodote.net.
- Wikipédia, « Constitution civile du clergé », « Prison des Carmes », « Déchristianisation (Révolution française) », « Culte de la Raison », « Culte de l'Être suprême », « Profanation des tombes de la basilique Saint-Denis », « Noyades de Nantes », « Pontons de Rochefort », « Carmélites de Compiègne ».
- Église catholique de France (eglise.catholique.fr), « Les 16 bienheureuses carmélites de Compiègne ».
- Diocèse de Paris (dioceseparis.fr), « Bienheureux Martyrs de septembre » et « Les carmélites de Compiègne ».
- Aleteia, « 2 septembre 1792 : le massacre du couvent des Carmes ».
- Persée, « Hagiographie, histoire et Révolution française. Pie XI et la béatification des martyrs de septembre 1792 (17 octobre 1926) ».
- Vatican.va, homélie de Jean-Paul II pour la béatification de Guillaume Repin et ses compagnons, martyrs d'Angers (19-20 février 1984).
- Vatican News, décret de canonisation des carmélites de Compiègne par le pape François (décembre 2024).
- Gallica / BnF, dom Louis David, « Les seize carmélites de Compiègne : leur martyre et leur béatification (1794-1906) ».
Questions fréquentes
La Constitution civile du clergé a-t-elle aboli la religion catholique ?
Non. Adoptée le 12 juillet 1790, elle réorganisait administrativement le clergé séculier (diocèses calqués sur les départements, élection des évêques et curés) sans supprimer le culte. Mais en exigeant un serment de fidélité qui écartait l'autorité du pape sur les nominations, elle provoqua un schisme entre prêtres jureurs et réfractaires, condamné par Pie VI le 10 mars 1791.
Qui a ordonné les massacres de septembre 1792 ?
Les massacres des 2 au 5 septembre 1792, dont celui du couvent des Carmes où périrent environ 115 prêtres et religieux, ne résultent pas d'une condamnation judiciaire. Ils relèvent d'une violence de foule, dans le climat de panique provoqué par la chute de la monarchie et l'avance des armées étrangères. C'est une distinction importante : ces morts ne furent pas des exécutions légales.
La Révolution tout entière fut-elle hostile au christianisme ?
Non, et c'est un point souvent simplifié. La déchristianisation athée de l'automne 1793, avec le culte de la Raison, fut désavouée par Robespierre lui-même, qui lui substitua le culte de l'Être suprême en juin 1794. L'intensité de la persécution varia fortement selon les départements et les périodes ; elle ne fut ni continue ni unanime.
Que s'est-il réellement passé à Saint-Denis en 1793 ?
Par décret de la Convention du 1er août 1793, les tombeaux royaux de la basilique furent détruits et les dépouilles de plus de 170 souverains, princes et abbés exhumées puis jetées dans deux fosses communes recouvertes de chaux. Il s'agit d'une profanation ordonnée par l'État, à visée symbolique et matérielle, distincte des violences de foule. Les restes furent replacés dans la basilique sous Louis XVIII en 1817.
Les carmélites de Compiègne sont-elles reconnues comme saintes ?
Oui. Les seize religieuses guillotinées le 17 juillet 1794 à la place du Trône-Renversé, dix jours avant la chute de Robespierre, furent béatifiées par Pie X en 1906 puis canonisées le 18 décembre 2024 par le pape François, au terme d'une canonisation équipollente. L'opéra de Poulenc qui les a rendues célèbres est une recréation artistique, fidèle à l'esprit mais non un document historique.
Qui sont les martyrs de La Rochelle et de Rochefort ?
Il s'agit des prêtres réfractaires déportés à partir de 1794 sur des navires-prisons (« pontons ») mouillés près de Rochefort, qui relevait du diocèse de La Rochelle. Sur environ 829 déportés, plus de la moitié moururent de maladie et de privations ; soixante-quatre d'entre eux furent béatifiés par Jean-Paul II le 1er octobre 1995.
Pour aller plus loin
- La guerre de Vendée (1793-1796) : un soulèvement, une répression, une mémoire
- Les figures vendéennes et chouannes : histoire des chefs de l'insurrection de l'Ouest
- Basilique cathédrale de Saint-Denis : berceau du gothique et nécropole royale
- Les ordres religieux en France : mille ans de monachisme et de réforme