Les ordres religieux en France : mille ans de monachisme et de réforme

Par La Rédaction de France Éternelle

Pendant près de treize siècles, la vie religieuse régulière a constitué l'une des armatures les plus durables de la société française. Avant d'être des institutions, les ordres furent des réponses à une même question, sans cesse reformulée : comment vivre l'Évangile de manière radicale, à l'écart du monde ou au cœur de ses villes ? De cette tension naissent les grandes familles spirituelles qui peuplent l'histoire de France, des moines noirs de Cluny aux frères prêcheurs de Toulouse, des solitaires de la Grande Chartreuse aux collèges jésuites. Chacune a inventé une forme propre d'équilibre entre prière, travail et savoir, et chacune a laissé une empreinte considérable sur le territoire, le droit, l'architecture et la culture. Comprendre les ordres religieux, c'est suivre un long mouvement de fondations, de réformes et de relâchements, qui s'achève brutalement à la Révolution. Ce récit demande de la rigueur, car la mémoire de ces institutions est saturée de traditions pieuses et de légendes qu'il faut distinguer des faits établis par les chroniques et les éditions critiques.

La règle de saint Benoît, matrice du monachisme occidental

Tout commence avec un texte. Vers 529, Benoît de Nursie fonde le monastère du Mont-Cassin, en Italie, et rédige peu après une règle destinée à organiser la vie commune des moines. Cette Regula monachorum, en soixante-treize chapitres, n'invente pas le monachisme, qui existait déjà en Orient et en Gaule, mais elle lui donne une forme d'une souplesse remarquable. La tradition a résumé l'idéal bénédictin par la formule ora et labora, « prie et travaille » : il faut préciser que cette devise lapidaire est une synthèse postérieure, et non une citation littérale de la règle, qui organise plutôt la journée autour de trois pôles, l'office divin, le travail manuel et la lectio divina, la lecture méditée de l'Écriture.

La force de la règle tient à ce que les commentateurs nomment sa discretio, son équilibre : ni l'ascèse héroïque des ermites du désert, ni le relâchement, mais une mesure faite pour durer. Diffusée par le pape Grégoire le Grand au tournant du VIIe siècle, elle s'impose progressivement comme la norme du monachisme occidental. À l'époque carolingienne, le pouvoir royal puis impérial la généralise dans le royaume des Francs, et la réforme conduite au début du IXe siècle par Benoît d'Aniane achève d'en faire le cadre unique de la vie monastique. Pour des siècles, être moine en France signifie vivre sous la règle de saint Benoît.

Cluny : la grandeur clunisienne aux Xe et XIe siècles

Le 11 septembre 909 ou 910, le duc d'Aquitaine et comte d'Auvergne Guillaume le Pieux donne une de ses villas du Mâconnais à l'abbé Bernon pour y établir un monastère. La date oscille entre 909 et 910 selon la lecture de la charte de fondation, et il faut accepter cette incertitude plutôt que de trancher arbitrairement. L'acte contient une clause décisive : l'abbaye est placée sous la protection directe du Saint-Siège, soustraite à toute tutelle laïque ou épiscopale. Cette indépendance, jointe à la libre élection de l'abbé, fait de Cluny le foyer d'une réforme qui veut restaurer la pureté de l'observance bénédictine.

Sous une lignée d'abbés exceptionnels, dont Odon, Maïeul, Odilon et Hugues de Semur, Cluny devient au XIe siècle le centre d'un réseau immense de monastères dépendants, répartis dans toute la chrétienté latine. Les chiffres souvent avancés, de l'ordre de plusieurs centaines à plus d'un millier de maisons et de quelque dix mille moines à l'apogée, doivent être maniés avec prudence, car ils relèvent d'estimations et non d'un recensement. Ce qui est certain, c'est l'ampleur du rayonnement clunisien, qui privilégie une liturgie d'une splendeur inégalée. À partir de 1088, l'abbé Hugues lance la construction d'une église colossale, dite Cluny III ou Maior Ecclesia, qui demeure la plus vaste de la chrétienté occidentale jusqu'à l'édification de la basilique Saint-Pierre de Rome. Cette démesure même nourrira bientôt la critique d'une dérive vers le faste, à laquelle répondra le siècle suivant.

Cîteaux et la réforme cistercienne au XIIe siècle

Le 21 mars 1098, Robert de Molesme quitte son abbaye avec quelques compagnons et fonde un « nouveau monastère » à Cîteaux, près de Dijon. Le projet est explicite : revenir à la lettre de la règle de saint Benoît, contre ce que les fondateurs perçoivent comme le relâchement et l'opulence du modèle clunisien. Les cisterciens prônent le dépouillement, le silence, le travail manuel et une rupture nette avec le monde. Leur art lui-même traduit cet idéal, refusant l'ornement superflu au profit d'une austère pureté des lignes que l'on admire encore dans des abbayes comme Fontenay ou Le Thoronet.

L'ordre prend son essor avec l'arrivée à Cîteaux, en 1112, d'un jeune noble bourguignon entouré de parents et d'amis : Bernard, qui fonde en 1115 l'abbaye de Clairvaux. Saint Bernard de Clairvaux n'est pas le fondateur de l'ordre, contrairement à une tradition tenace, mais il en devient l'âme et l'orateur incomparable. Son prestige spirituel rayonne sur toute l'Europe, au point que l'on a pu dire que le XIIe siècle fut celui de Cîteaux comme le XIe avait été celui de Cluny. L'organisation cistercienne repose sur un document fondateur, la Charta caritatis, qui institue un système de filiations et de chapitres généraux annuels, modèle d'unité et de contrôle qui inspirera durablement le droit des ordres religieux.

Les chartreux : l'idéal érémitique de saint Bruno

En 1084, Bruno, ancien maître des écoles de Reims, se retire avec six compagnons dans un site reculé du massif de la Chartreuse, au nord de Grenoble. De ce désert montagnard naît l'ordre des chartreux, qui invente une voie singulière entre l'érémitisme et la vie commune. Les moines vivent en solitaires, chacun dans sa cellule où il prie, travaille et prend ses repas, mais se retrouvent pour certains offices et un repas hebdomadaire. Cette forme semi-érémitique, recherche d'un équilibre entre solitude et communauté, fait l'originalité de la Grande Chartreuse.

Il faut souligner que les chartreux ne suivent pas la règle de saint Benoît : leur mode de vie est codifié par un corpus coutumier propre, les Consuetudines Cartusiae, rédigées vers 1127 par le cinquième prieur, Guigues. L'ordre se distingue par une fidélité exceptionnelle à son projet initial : la formule traditionnelle Cartusia numquam reformata quia numquam deformata, « la Chartreuse jamais réformée parce que jamais déformée », exprime, avec une part de fierté, cette continuité revendiquée. La célèbre liqueur élaborée par les moines appartient, elle, à une histoire bien plus tardive et ne saurait résumer une spiritualité tout entière tournée vers le silence.

Les ordres mendiants, une révolution du XIIIe siècle

Au début du XIIIe siècle, l'essor des villes et la diffusion d'hérésies, dont le catharisme dans le Midi, rendent inadapté le modèle monastique replié sur le cloître. Deux hommes répondent à ce défi en inventant une forme nouvelle : les ordres mendiants, dont les frères ne s'enferment plus mais vont au peuple, prêchant et vivant de l'aumône. Cette pauvreté assumée, à l'origine de leur nom, est leur signe distinctif.

Dominique de Guzmán, chanoine castillan venu prêcher contre l'hérésie dans le diocèse de Toulouse, fonde en 1215 l'ordre des Frères prêcheurs, confirmé par le pape Honorius III dans la bulle Religiosam vitam du 22 décembre 1216. Les dominicains adoptent la règle de saint Augustin et placent l'étude et la prédication au cœur de leur mission, donnant à l'Église des théologiens de premier plan, dont Thomas d'Aquin. Parallèlement, François d'Assise réunit autour de lui une fraternité dont le pape Innocent III approuve oralement le projet de vie en 1209 ; la règle définitive des Frères mineurs, dite regula bullata, est confirmée par Honorius III dans la bulle Solet annuere du 29 novembre 1223. Dominicains et franciscains, rejoints plus tard par les carmes et les augustins, transforment en profondeur le christianisme urbain et s'installent au cœur des cités françaises.

Les jésuites : enseignement, influence et disgrâce

La Compagnie de Jésus naît d'un tout autre contexte, celui de la Réforme et du concile de Trente. Fondée par Ignace de Loyola, elle est approuvée par le pape Paul III dans la bulle Regimini militantis Ecclesiae de 1540. Les jésuites se distinguent par un vœu spécial d'obéissance au pape et par un engagement résolu dans le monde, au service de la réforme catholique. Leur instrument majeur sera l'enseignement : ils couvrent l'Europe d'un réseau de collèges dont la pédagogie, codifiée dans la Ratio studiorum, devient une référence. À la veille de leur expulsion, on comptait en France de l'ordre de soixante-dix-neuf collèges, formant une part considérable des élites du royaume.

Cette puissance même suscite des inimitiés tenaces, notamment dans les parlements et les milieux jansénistes. L'affaire éclate à partir d'une faillite commerciale, celle du père Lavalette à la Martinique, dont les créanciers se retournent contre l'ordre. Les parlements en profitent pour examiner et condamner les statuts de la Compagnie, et malgré les réticences de Louis XV, un édit royal de novembre 1764 prononce l'expulsion des jésuites de France. La disgrâce devient générale lorsque le pape Clément XIV supprime l'ordre dans toute l'Église par le bref Dominus ac Redemptor en 1773. La Compagnie ne sera rétablie qu'en 1814.

La suppression révolutionnaire de 1790

La Révolution porte le coup décisif à un édifice déjà fragilisé par le déclin des vocations et les critiques des Lumières. Dès le 28 octobre 1789, l'Assemblée constituante suspend l'émission des vœux monastiques. Puis le décret du 13 février 1790, présenté par Le Chapelier, abolit les vœux solennels et supprime les ordres contemplatifs, jugés inutiles à la société. Une exception provisoire est faite pour les congrégations vouées à l'enseignement et au soin des malades, dont l'utilité sociale est reconnue.

Cette tolérance ne dure pas. Le décret du 18 août 1792, voté par l'Assemblée législative, supprime à son tour ces dernières congrégations. Les religieux et religieuses sont rendus à la vie civile, les biens monastiques vendus comme biens nationaux, les abbayes dispersées ou détruites. Le sort de Cluny est emblématique : vendue à la Révolution, la Maior Ecclesia sert de carrière de pierres, ses démolitions commencent en 1798 et son grand portail est abattu à l'explosif en 1810. De la plus vaste église de la chrétienté, il ne subsiste aujourd'hui qu'une faible part. En quelques années s'éteint ainsi un monde dont la France garde l'empreinte dans ses pierres, ses paysages et sa langue. Le rétablissement progressif des ordres au XIXe siècle ouvrira, lui, un autre chapitre.

Sources

  • Bibliothèque nationale de France, portail Passerelles, « Histoire de l'abbaye de Cluny » et « La vie des moines ».
  • Encyclopædia Universalis, articles « Fondation de l'abbaye de Cluny » et « Franciscains ».
  • Règle de saint Benoît, Regula monachorum, éditions critiques et présentation (BnF, Wikipédia, notice scientifique).
  • Archives départementales de la Haute-Garonne, bulle Religiosam vitam du pape Honorius III (22 décembre 1216).
  • Franciscains.fr, « 1209, 1221, 1223 : naissance et évolution d'une Règle » ; bulle Solet annuere (29 novembre 1223).
  • Wikipédia (notices documentées), « Ordre des Chartreux », « Consuetudines Cartusiæ », « Ordre cistercien », « Abbaye de Cîteaux », « Cluny III ».
  • Wikipédia, « Expulsion des Jésuites », « Suppression de la Compagnie de Jésus », « Décret du 13 février 1790 concernant les vœux monastiques ».
  • Herodote.net, chronologies « 11 septembre 910 : fondation de l'abbaye de Cluny », « 21 mars 1098 : Robert de Molesme fonde Cîteaux », « 21 juillet 1773 : dissolution de la Compagnie de Jésus ».

Questions fréquentes

Quel est le plus ancien ordre religieux de France ?

Le monachisme bénédictin est le plus ancien modèle structurant en France. Il découle de la règle écrite par saint Benoît de Nursie vers 530 au Mont-Cassin, en Italie, qui s'impose comme la norme du monachisme occidental dès l'époque carolingienne. Cluny, fondée en 909 ou 910, en est la grande illustration française, mais la règle bénédictine elle-même est antérieure de près de quatre siècles.

Quelle est la différence entre un ordre monastique et un ordre mendiant ?

Les ordres monastiques, comme les bénédictins ou les cisterciens, vivent retirés du monde dans la stabilité du cloître, autour de la prière et du travail. Les ordres mendiants, apparus au XIIIe siècle avec les dominicains et les franciscains, rompent avec cette clôture : leurs frères se déplacent, prêchent dans les villes et vivent de l'aumône, d'où leur nom. C'est une réponse nouvelle à l'essor urbain et aux défis religieux du Moyen Âge.

Pourquoi Cîteaux est-elle née en opposition à Cluny ?

Les fondateurs de Cîteaux, en 1098, reprochaient au modèle clunisien son opulence, le poids écrasant de sa liturgie et son éloignement de la simplicité primitive. Ils voulurent revenir à la lettre de la règle de saint Benoît, en prônant le dépouillement, le silence et le travail manuel. Saint Bernard de Clairvaux incarna cette exigence et donna à l'ordre cistercien un rayonnement européen au XIIe siècle.

Les chartreux suivent-ils la règle de saint Benoît ?

Non. Contrairement aux bénédictins et aux cisterciens, les chartreux, fondés par saint Bruno en 1084, ne suivent pas la règle de saint Benoît. Leur vie est codifiée par un corpus coutumier propre, les Consuetudines Cartusiae, rédigées vers 1127 par le prieur Guigues. Ils mènent une existence semi-érémitique, chaque moine vivant pour l'essentiel en solitude dans sa cellule.

Pourquoi les jésuites ont-ils été expulsés de France en 1764 ?

L'expulsion fait suite à une faillite commerciale, celle du père Lavalette à la Martinique, dont les créanciers se retournèrent contre la Compagnie de Jésus. Les parlements, hostiles aux jésuites et souvent proches du jansénisme, saisirent l'occasion pour condamner les statuts de l'ordre. Malgré les réticences de Louis XV, un édit royal de novembre 1764 prononça leur expulsion du royaume. L'ordre fut ensuite supprimé dans toute l'Église par le pape en 1773, avant d'être rétabli en 1814.

Que sont devenus les ordres religieux pendant la Révolution ?

La Révolution les supprima en plusieurs étapes. Les vœux monastiques furent suspendus dès octobre 1789, puis le décret du 13 février 1790 abolit les vœux solennels et supprima les ordres contemplatifs. Les congrégations enseignantes et hospitalières, d'abord épargnées, furent à leur tour supprimées par le décret du 18 août 1792. Les biens furent vendus comme biens nationaux et de nombreuses abbayes, dont Cluny, détruites.

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