La chevalerie médiévale : naissance, idéal et déclin d'un ordre
Peu d'images traversent l'histoire de France avec autant de force que celle du chevalier : le cavalier cuirassé, l'épée bénie sur l'autel, le serment de protéger les faibles et l'Église. Cette image est en partie vraie et en partie reconstruite. La chevalerie fut d'abord une réalité militaire concrète, celle d'un combattant à cheval lourdement équipé, avant de devenir, sous l'influence de l'Église et de la littérature, un ordre moral et un idéal social. L'historiographie du XXe siècle, portée notamment par Georges Duby et Jean Flori, a montré combien il fallait distinguer trois registres souvent confondus : la pratique guerrière et sociale, l'éthique élaborée par les clercs, et le mythe forgé par les romans. Ce hub se propose de suivre cette construction lente, du cavalier franc du haut Moyen Âge au chevalier vaincu par l'infanterie et l'archerie à la fin du Moyen Âge, en gardant constamment à l'esprit la différence entre ce que la chevalerie fut et ce qu'on a voulu qu'elle soit.
Aux origines : le cavalier franc et la cavalerie lourde
La chevalerie occidentale plonge ses racines dans le monde franc, mérovingien puis carolingien. C'est dans la Francie de Charlemagne que se constitue progressivement une cavalerie lourde dont les combattants montés deviennent un corps militaire d'élite, redouté et auréolé de prestige. Cette transformation de l'aristocratie franque tient à plusieurs évolutions conjuguées : le perfectionnement de l'armement offensif et défensif (épée longue, lance, cotte de mailles, bouclier) et, pour une part seulement, la diffusion de l'étrier.
Sur ce dernier point, la prudence s'impose. Une thèse célèbre, formulée par l'historien Lynn White au milieu du XXe siècle, attribuait à l'étrier un rôle quasi mécanique dans la naissance de la chevalerie et de la féodalité : il aurait permis le combat à la lance couchée, donc le cavalier de choc, donc tout l'édifice social qui en découle. Cette interprétation, longtemps populaire, est aujourd'hui fortement nuancée par les médiévistes, qui rappellent que la lance couchée ne se généralise que beaucoup plus tard, vers le XIe ou le XIIe siècle, et que l'étrier ne saurait à lui seul expliquer un phénomène aussi lent et complexe. L'étrier fut un facteur parmi d'autres, non la cause unique.
Ce qui caractérise le futur chevalier, c'est avant tout un coût et un mode de vie. Posséder un destrier, s'équiper en cavalier lourd, s'entraîner à la guerre depuis l'enfance supposait des moyens que seuls les milieux aristocratiques pouvaient réunir. Le mot latin miles, qui désigne d'abord simplement le soldat, en vient progressivement, autour de l'an mille, à qualifier ce cavalier d'élite. Le glissement sémantique accompagne un glissement social : le métier des armes devient le marqueur d'un groupe.
L'adoubement : du geste guerrier au rituel
L'adoubement est la cérémonie par laquelle un homme est reçu dans la chevalerie. Mais il faut se garder de l'imaginer, dès l'origine, sous la forme solennelle et religieuse que les enluminures tardives popularisent. Jean Flori, spécialiste de référence de la question, a montré que le rituel s'est construit lentement entre le IXe et le XIIIe siècle et ne se fixe véritablement qu'au XIIe siècle.
À l'origine, l'adoubement est essentiellement un geste militaire : la remise des armes, en particulier de l'épée et du baudrier, qui marque l'entrée dans l'âge adulte guerrier et la cooptation par les pairs. Le geste le plus caractéristique, la colée, fut d'abord un coup porté du plat de la main sur la nuque, avant de devenir, plus tard, le contact symbolique de l'épée sur l'épaule que l'on retrouve dans l'imagerie moderne.
Au fil du XIIe siècle, l'Église ajoute à ce noyau militaire une couche liturgique. La cérémonie peut alors comporter une confession, une veillée d'armes, la bénédiction de l'épée déposée sur l'autel, parfois la communion, avant la remise des armes (épée, lance, haubert, heaume, écu et éperons) et le serment. Flori insiste sur ce point décisif : cette partie religieuse traduit la volonté de l'Église de contrôler et de moraliser une caste de guerriers, et de l'arrimer à ses propres institutions de paix. Il ne faut donc pas projeter sur le haut Moyen Âge la grande cérémonie sacrée qui n'est qu'un aboutissement.
L'idéal chevaleresque : prouesse, loyauté, largesse
Au cœur de l'éthique chevaleresque, telle qu'elle se cristallise aux XIIe et XIIIe siècles, on trouve un faisceau de vertus. La prouesse d'abord, c'est-à-dire la valeur guerrière, le courage physique, la capacité à vaincre. La loyauté ensuite, fidélité jurée au seigneur et respect de la parole donnée, qui structure tout l'édifice féodo-vassalique. La largesse enfin, générosité ostentatoire qui distingue le noble de l'avare et nourrit le prestige : un grand seigneur se doit de donner.
À ces vertus s'ajoutent, sous l'influence cléricale, des devoirs : protéger les faibles, les veuves et les orphelins, défendre l'Église et la foi. C'est là que la distinction entre idéal et réalité devient indispensable. Cet idéal de protection est largement un programme édicté par les clercs et chanté par les poètes, non la description fidèle d'une pratique. Georges Duby, dans ses travaux sur la société aristocratique du Nord-Ouest de la France au XIIe siècle, a éclairé la condition des juvenes, ces jeunes nobles souvent sans terre ni épouse, parfois cadets exclus de l'héritage, qui erraient de tournoi en guerre en quête de gloire, de butin et d'un établissement. La violence de ces bandes de jeunes guerriers est l'arrière-plan social très concret que l'idéal courtois vient recouvrir d'un vernis. La chevalerie réelle fut souvent prédatrice ; l'idéal chevaleresque est en partie une réponse à cette violence, autant qu'un discours sur elle.
La christianisation de la chevalerie
Comment l'Église, longtemps méfiante envers l'effusion de sang, en est-elle venue à bénir les armes et à sanctifier le guerrier ? Cette mutation est l'un des phénomènes majeurs des Xe et XIe siècles. Elle commence avec les mouvements de la Paix de Dieu et de la Trêve de Dieu.
La Paix de Dieu naît à la fin du Xe siècle dans le midi de la France, dans un contexte d'affaiblissement du pouvoir royal et de violences seigneuriales. Lors d'assemblées tenues en plein champ, autour des reliques des saints, évêques et abbés font jurer aux guerriers de ne pas s'en prendre aux non-combattants : clercs désarmés, paysans, biens de l'Église. La Trêve de Dieu, qui se développe et se lie à la Paix au cours du XIe siècle, interdit quant à elle de combattre certains jours et durant certaines périodes liturgiques. Ces serments prêtés sur les reliques engagent les chevaliers et amorcent leur encadrement moral par les clercs.
L'Église ne se contente pas d'interdire : elle réoriente la violence. La théorie de la guerre juste, héritée de saint Augustin, est mobilisée pour légitimer le combat au service de la foi. Des cérémonies de bénédiction des épées se développent. Le guerrier, naguère suspect, peut devenir un miles Christi, un soldat du Christ. Cette sacralisation trouve son aboutissement dans la prédication de la croisade : en 1095, au concile de Clermont, le pape Urbain II appelle à la délivrance de Jérusalem et propose au chevalier une voie de salut par les armes. La croisade offre à une caste guerrière violente un débouché et une justification religieuse, faisant du pèlerinage armé l'horizon idéal du chevalier chrétien.
Les ordres militaires et religieux
De cette fusion entre l'idéal monastique et la fonction guerrière naît une création originale du XIIe siècle : l'ordre militaire et religieux. Le chevalier y prononce des vœux de moine, pauvreté, chasteté, obéissance, tout en faisant profession des armes. C'est l'oxymore du moine-soldat.
L'Ordre du Temple est le plus célèbre. Il est fondé vers 1119 à Jérusalem par un petit groupe de chevaliers conduits par Hugues de Payns, dans le but de protéger les pèlerins sur les routes de Terre sainte. L'ordre reçoit sa règle latine au concile de Troyes en 1129, sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux, qui contribue à en rédiger une partie et défend, dans son traité De laude novae militiae (Éloge de la nouvelle chevalerie), la légitimité de cette milice consacrée. Les Templiers deviennent une puissance financière et militaire de premier plan, avant que l'ordre ne soit dissous en 1312 par le pape Clément V, sous la pression du roi de France Philippe le Bel, au terme d'un procès retentissant et largement inique.
Les Hospitaliers, ou ordre de Saint-Jean de Jérusalem, ont une origine légèrement antérieure et différente : ils naissent d'une vocation d'accueil et de soin des pèlerins avant de prendre une dimension militaire. Plus durables que les Templiers, ils leur survivent et héritent d'une partie de leurs biens lors de la dissolution du Temple. D'autres ordres complètent ce paysage, comme l'ordre Teutonique, né dans le contexte des croisades et actif sur les marches orientales de la chrétienté. Ces institutions incarnent, sous une forme exemplaire, la chevalerie christianisée.
L'amour courtois et la littérature chevaleresque
C'est par la littérature que la chevalerie a conquis l'imaginaire, et c'est aussi par elle qu'elle s'est en partie idéalisée jusqu'à la fiction. Au XIIe siècle, à la cour de Champagne, Chrétien de Troyes invente le roman de chevalerie. Premier à porter en langue vernaculaire la matière de Bretagne, c'est-à-dire le cycle des légendes celtiques et arthuriennes, il compose entre 1170 et 1190 environ cinq romans, parmi lesquels Lancelot ou le Chevalier de la charrette, Yvain ou le Chevalier au lion et, inachevé, Perceval ou le Conte du Graal.
Son apport décisif est d'avoir tressé la complexité psychologique de l'amour à la trame des aventures chevaleresques. Cet amour, la fin'amor des troubadours occitans, codifie une relation où le chevalier sert sa dame comme un vassal sert son seigneur, plaçant l'inspiration amoureuse au principe de la prouesse. Il faut toutefois rappeler que le terme même d'« amour courtois » est une expression forgée au XIXe siècle par le médiéviste Gaston Paris ; les contemporains parlaient de fin'amor. Surtout, cette littérature relève de l'idéologie aristocratique et du divertissement de cour, non du compte rendu social. Le Lancelot des romans n'a jamais existé ; la Table ronde et le Graal sont des constructions mythiques. Confondre ce monde rêvé avec la réalité des chevaliers du XIIe siècle serait prendre la légende pour l'histoire.
Le déclin : l'infanterie, l'arc et l'artillerie
L'idéal pouvait croître indéfiniment ; la réalité militaire, elle, se heurta au mur de la tactique. La guerre de Cent Ans porte des coups décisifs à la suprématie de la cavalerie lourde sur le champ de bataille.
À Crécy, en 1346, la chevalerie française, supérieure en nombre, se brise sur l'infanterie anglaise retranchée et sur les archers gallois et anglais maniant le grand arc, dont les volées à longue portée désorganisent les charges. La leçon ne fut pas retenue : à Poitiers en 1356, puis surtout à Azincourt en 1415, le même scénario se répéta avec des conséquences catastrophiques pour la noblesse française, décimée et faite prisonnière en masse. À Azincourt, un terrain boueux et les pieux plantés par les archers anglais transformèrent la charge en piège mortel.
Il faut nuancer pourtant l'idée d'une mort brutale de la chevalerie sous les flèches. La cavalerie lourde ne disparaît pas après Azincourt ; elle demeure un élément des armées pendant encore plus d'un siècle. Ce qui s'effondre, c'est moins le chevalier que le prestige de la chevalerie comme pilier de l'ordre social et comme forme de guerre supérieure et noble. La montée en puissance de l'infanterie disciplinée, puis, au cours du XVe siècle, le développement de l'artillerie à poudre, modifient durablement l'art de la guerre. Le chevalier survit en partie comme idéal, repris par la noblesse de cour, célébré par les rituels, ravivé par les romans, longtemps après que la réalité du combat lui eut échappé. La chevalerie achève ainsi sa trajectoire comme elle l'avait commencée : à la frontière de l'histoire et du mythe.
Sources
- Jean Flori, L'Idéologie du glaive. Préhistoire de la chevalerie, préface de Georges Duby, Genève, Droz, 1983.
- Jean Flori, Chevaliers et chevalerie au Moyen Âge, Paris, Hachette Littératures, 1998 ; et La Chevalerie, Paris, Gisserot, 1998.
- Georges Duby, « Dans la France du Nord-Ouest au XIIe siècle : les "jeunes" dans la société aristocratique », Annales ESC, 1964 (repris dans Hommes et structures du Moyen Âge).
- Encyclopædia Universalis, article « Chevalerie ».
- Bernard de Clairvaux, De laude novae militiae (Éloge de la nouvelle chevalerie), v. 1130 ; et la Règle du Temple, concile de Troyes, 1129.
- Notices « Paix de Dieu », « Trêve de Dieu », « Ordre du Temple », « Amour courtois », « Chrétien de Troyes » et « Bataille d'Azincourt » de l'encyclopédie Wikipédia (synthèses de référence et bibliographies).
- Dossiers historiques sur la bataille de Crécy (1346), Champs de Bataille et Histoire-pour-tous.
Questions fréquentes
La chevalerie a-t-elle vraiment été créée grâce à l'étrier ?
Non, pas à elle seule. La thèse de l'historien Lynn White attribuant à l'étrier un rôle décisif dans la naissance de la chevalerie est aujourd'hui fortement nuancée. L'étrier a facilité le combat monté, mais la lance couchée ne se généralise que vers les XIe-XIIe siècles, bien après sa diffusion. La chevalerie résulte d'un long processus militaire, social et religieux, non d'une seule innovation technique.
L'adoubement a-t-il toujours été une cérémonie religieuse ?
Non. À l'origine, l'adoubement est un geste essentiellement militaire : la remise des armes et la colée, un coup porté sur la nuque marquant l'entrée dans le métier guerrier. Jean Flori a montré que la dimension liturgique (veillée d'armes, bénédiction de l'épée sur l'autel, serment) est ajoutée progressivement par l'Église au XIIe siècle pour encadrer et moraliser cette caste de combattants.
Les chevaliers protégeaient-ils réellement les faibles ?
C'était un idéal édicté par les clercs et chanté par les poètes, pas une description fidèle de la pratique. Georges Duby a montré que beaucoup de chevaliers, en particulier les jeunes nobles sans terre (les juvenes), formaient des bandes guerrières souvent prédatrices. L'idéal de protection des faibles fut autant une réponse à cette violence qu'une réalité observée.
L'amour courtois était-il une réalité de la vie des chevaliers ?
L'amour courtois, ou fin'amor, est avant tout un code littéraire élaboré par les troubadours et les romanciers comme Chrétien de Troyes. L'expression même fut forgée au XIXe siècle par Gaston Paris. Il s'agit d'une idéologie aristocratique et d'un divertissement de cour, non du compte rendu des moeurs réelles. La matière de Bretagne, Lancelot ou le Graal relèvent du mythe, pas de l'histoire.
Pourquoi situe-t-on la fondation des Templiers en 1119 et leur règle en 1129 ?
L'Ordre du Temple est fondé vers 1119 à Jérusalem par Hugues de Payns et quelques chevaliers pour protéger les pèlerins. Il reçoit sa règle officielle dix ans plus tard, au concile de Troyes en 1129, sous l'impulsion de Bernard de Clairvaux. Ce sont donc deux étapes distinctes : la création de l'ordre, puis sa reconnaissance et sa réglementation par l'Église.
La chevalerie a-t-elle disparu à Azincourt en 1415 ?
Non, c'est une simplification. Crécy (1346) et Azincourt (1415) ont ruiné le prestige de la cavalerie lourde face à l'infanterie et aux archers anglais, mais le chevalier reste présent sur les champs de bataille pendant encore plus d'un siècle. Ce qui décline, c'est la suprématie de la chevalerie comme forme de guerre noble et comme pilier de l'ordre social, accélérée ensuite par l'essor de l'artillerie.
Pour aller plus loin
- Les Croisades : 200 ans de Terre Sainte (1095-1291)
- Saint Louis IX : roi croisé canonisé en 1297, justice sous le chêne
- La Guerre de Cent Ans : 116 ans de conflit franco-anglais (1337-1453)
- Godefroy de Bouillon : Avocat du Saint-Sépulcre, 1ère croisade Jérusalem 1099
- Les chansons de geste
- La littérature médiévale française