Les chansons de geste : l'épopée médiévale française

Par La Rédaction de France Éternelle

Qu'est-ce qu'une chanson de geste ?

Le mot geste ne désigne pas ici un mouvement du corps mais vient du latin gesta, « les actions accomplies », « les hauts faits ». Une chanson de geste est un long poème narratif qui chante les exploits guerriers de héros présentés comme historiques, rattachés le plus souvent à l'époque carolingienne. Le genre apparaît dans les premières décennies du XIIe siècle, mais ses racines plongent plus tôt, et il connaît son plein épanouissement aux XIIe et XIIIe siècles.

Sur le plan de la forme, ces poèmes sont composés de laisses, des strophes de longueur inégale dont tous les vers se terminent par une même voyelle accentuée. Il ne s'agit pas d'une rime véritable mais d'une assonance, c'est-à-dire d'une rime imparfaite portant sur la seule voyelle finale. Le vers le plus ancien et le plus caractéristique est le décasyllabe, vers de dix syllabes scandé par une césure marquée, qui appelle une déclamation solennelle, proche du récitatif. L'écriture est fortement formulaire : épithètes répétées, hémistiches tout faits, reprises d'une laisse à l'autre. Cette technique, longtemps prise pour une maladresse, est en réalité l'outil d'une composition pensée pour la performance orale.

On estime qu'un peu moins d'une centaine de chansons de geste nous sont parvenues. Elles constituent ce que le trouvère Jean Bodel, vers 1200 dans sa Chanson des Saisnes, appelle la matière de France, l'une des trois grandes veines de la littérature médiévale aux côtés de la matière de Bretagne (le roi Arthur) et de la matière de Rome (l'Antiquité). Bodel résume cette répartition dans un vers resté célèbre : « Ne sont que trois matières à nul homme entendant : de France et de Bretagne et de Rome la grant. »

La Chanson de Roland, monument fondateur

Parmi toutes ces œuvres, une domine : La Chanson de Roland. Sa version la plus ancienne et la plus sobre nous est conservée par un manuscrit anglo-normand copié dans la première moitié du XIIe siècle, aujourd'hui à la Bodleian Library d'Oxford, d'où son nom de « manuscrit d'Oxford » (Digby 23). Le texte qu'il transmet, long de quelque 4 000 vers répartis en environ 291 laisses, est généralement situé par la critique autour de l'an 1100, même si la datation reste discutée.

Le dernier vers du manuscrit énonce une formule énigmatique : « Ci falt la geste que Turoldus declinet », « Ici s'achève la geste que Turold récite (ou compose, ou met par écrit) ». Ce Turold a longtemps été tenu pour l'auteur du poème, mais le verbe employé reste ambigu : on ignore si cet homme fut le poète, le copiste, le remanieur de la version d'Oxford ou un simple récitant. La prudence s'impose donc : La Chanson de Roland n'a pas d'auteur assuré, et l'attribution à Turold relève de l'hypothèse plus que du fait établi.

Autre singularité du manuscrit : la mention AOI, qui revient en marge de nombreuses laisses sans qu'on en ait élucidé le sens avec certitude. On y a vu une indication musicale, un refrain, une notation de récitation : aucune interprétation ne fait aujourd'hui l'unanimité, et il faut se garder d'affirmer ce que les spécialistes eux-mêmes laissent ouvert.

Roncevaux : du fait historique à la légende

Le récit s'enracine dans un événement réel, mais en livre une image profondément transformée. C'est ici que se joue la distinction essentielle entre histoire et épopée.

Le fait historique. Le 15 août 778, l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne est anéantie dans un défilé des Pyrénées, à Roncevaux (Roncesvalles, en Navarre). Le roi des Francs revenait d'une expédition en Espagne au cours de laquelle il avait échoué devant Saragosse et fait raser les murailles de Pampelune. Les assaillants ne sont pas des musulmans mais des Vascons, c'est-à-dire des Basques, qui vengent le sac de leur ville et convoitent le butin franc. L'embuscade exploite le terrain montagneux pour écraser une troupe alourdie par son équipement, puis les attaquants se dispersent sans laisser prise à la riposte.

Cet épisode nous est connu par une source de premier ordre : la Vita Karoli Magni d'Éginhard, biographe et familier de Charlemagne, rédigée vers 826-829. Éginhard y nomme trois des victimes les plus illustres : Eggihard, sénéchal de la table royale, Anselme, comte du palais, et Hroudland (Roland), préfet de la Marche de Bretagne. C'est tout ce que l'histoire sait de Roland : un nom, une fonction, une mort. Le reste appartient à la légende.

La transfiguration épique. Trois siècles plus tard, la chanson métamorphose cette défaite locale en affrontement grandiose. L'embuscade basque devient une bataille contre l'immense armée sarrasine du roi Marsile de Saragosse. La déroute due au terrain devient une trahison, celle de Ganelon, beau-père de Roland, qui par jalousie livre l'itinéraire de l'arrière-garde aux païens. Le combat féodal de frontière se mue en croisade avant l'heure, opposant la chrétienté à l'islam. On mesure l'inversion : un guet-apens monté par des chrétiens basques devient, sous la plume du poète, le martyre de chevaliers francs face aux infidèles.

Olifant, Durendal, démesure : l'âme du poème

Au cœur du récit, deux objets sont devenus des emblèmes. L'olifant est le cor d'ivoire dont Roland peut sonner pour rappeler l'armée de Charlemagne. Au plus fort de la bataille, son compagnon Olivier le presse d'en jouer pour appeler du secours ; Roland refuse par orgueil chevaleresque, par souci de sa gloire et de celle des siens. Il ne sonnera l'olifant que trop tard, lorsque la mort a déjà fauché ses compagnons, et avec une telle violence qu'il s'en rompt les tempes. Durendal est son épée, qu'agonisant il tente en vain de briser contre le rocher pour qu'elle ne tombe pas aux mains de l'ennemi.

Cet épisode cristallise le grand débat moral du poème, celui de la démesure. Roland incarne la vaillance poussée jusqu'à l'excès, le courage qui confine à l'aveuglement ; Olivier, son ami, représente la mesure et la sagesse. La formule du poème est restée proverbiale : « Roland est preux et Olivier est sage. » Le refus de l'olifant n'est pas seulement une faute tactique, c'est une faute de mesure, une part d'orgueil qui coûtera la vie de toute l'arrière-garde. La chanson ne tranche pas tout à fait : elle célèbre l'héroïsme de Roland tout en laissant entendre que sa desmesure fut funeste.

Le poème ne s'arrête pas à la mort du héros. Charlemagne revient, écrase l'armée de Marsile puis celle de l'émir Baligant venu en renfort, et fait juger Ganelon, qui sera écartelé. Aude, sœur d'Olivier et fiancée de Roland, meurt de douleur en apprenant la nouvelle. Le récit s'élargit ainsi en une vaste méditation sur la fidélité, la trahison et la justice.

Les trois grands cycles

Dès le début du XIIIe siècle, le trouvère Bertrand de Bar-sur-Aube propose de regrouper les chansons de geste en trois ensembles, ou gestes. Ce classement, commode même s'il reste approximatif, organise encore aujourd'hui notre lecture du genre. Bertrand l'énonce ainsi : « N'ot que trois gestes en France la garnie. »

La geste du roi. C'est le cycle le plus ancien et le plus prestigieux, centré sur Charlemagne, garant de l'ordre chrétien et de l'unité franque. La Chanson de Roland en est le joyau, mais on y rattache aussi des récits comme le Pèlerinage de Charlemagne. L'empereur y apparaît en figure presque sacrée, vieillard à la barbe fleurie guidé par les anges.

La geste de Garin de Monglane. Souvent appelée cycle de Guillaume d'Orange, elle célèbre une lignée de vaillants vassaux fidèles. Son héros central est Guillaume, fils d'Aymeri de Narbonne et descendant de Garin de Monglane, qui gagne son surnom en conquérant Orange sur les Sarrasins. La Chanson de Guillaume et Le Charroi de Nîmes en sont des pièces majeures. Ce cycle exalte le service loyal rendu à un roi parfois ingrat.

La geste de Doon de Mayence. C'est le cycle des barons révoltés. Il met en scène des seigneurs puissants qui se dressent contre leur suzerain pour venger une injustice. Renaud de Montauban (les quatre fils Aymon) ou Girart de Roussillon en relèvent. Là où la geste du roi chante l'obéissance, celle de Doon de Mayence donne voix aux tensions du monde féodal, à la révolte du vassal contre l'arbitraire du prince.

Les grands thèmes : féodalité, croisade, honneur

Les chansons de geste sont le miroir idéalisé de la société qui les écoute. La féodalité y est omniprésente : le lien d'homme à homme, le service dû au seigneur, la loyauté du vassal et, à l'inverse, la félonie du traître structurent tous les récits. Ganelon n'est pas seulement méchant : il est félon, il a rompu le pacte qui fonde l'ordre social, et c'est pourquoi son châtiment doit être exemplaire.

L'esprit de croisade imprègne le genre, surtout à partir de la fin du XIe siècle et de l'appel de 1095. La guerre contre les « païens » devient une affaire sainte, et la mort au combat un martyre qui ouvre le paradis. C'est précisément ce climat qui explique la réécriture de Roncevaux : la chanson projette sur un événement du VIIIe siècle la sensibilité religieuse de son temps. Il faut souligner que cette représentation des musulmans, idolâtres adorant une triade de fausses divinités, ne doit rien à la réalité historique de l'islam : elle relève entièrement de l'imaginaire épique.

L'honneur enfin, et son revers la démesure, gouvernent la conduite des héros. Le chevalier de geste vit pour sa réputation, sa « praise », plus que pour sa survie. Cette éthique du nom, de la gloire et de la fidélité jusqu'à la mort fait des chansons de geste autant un code moral qu'un divertissement.

Les jongleurs : une littérature de la voix

Avant d'être des textes, les chansons de geste furent des performances. Ce sont les jongleurs, artistes itinérants, qui les portaient de château en château et de place en place, les chantant ou les psalmodiant en s'accompagnant de la vielle. Interprètes, mais aussi adaptateurs et parfois créateurs, ils abrégeaient, allongeaient, ajoutaient des épisodes selon leur public. La forme même du genre, ses formules répétées et ses laisses, est la trace de cette oralité : elle aide le récitant à composer en performance et l'auditoire à suivre.

Un témoignage saisissant nous est donné par Wace dans son Roman de Rou, vers le milieu du XIIe siècle. Il y rapporte qu'à la bataille de Hastings, en 1066, un jongleur normand nommé Taillefer aurait chevauché devant l'armée de Guillaume le Conquérant en chantant « de Charlemagne, de Roland, d'Olivier et des vassaux morts à Roncevaux » pour galvaniser les combattants. La scène, rapportée près d'un siècle après les faits, doit être reçue avec prudence quant à sa réalité, mais elle prouve au moins qu'à l'époque de Wace, la geste de Roland était déjà célèbre et associée à l'ardeur guerrière.

Aux origines de la littérature française

L'importance des chansons de geste dépasse de loin le plaisir du récit. Elles comptent parmi les tout premiers grands monuments de la langue française, à un moment où le roman, la prose et le théâtre n'existent pas encore sous leur forme aboutie. Avec elles, la langue d'oïl devient capable de porter une œuvre longue, ample, ambitieuse, qui forge une mémoire collective et un imaginaire national.

Leur postérité est immense. Reprises et amplifiées tout au long du Moyen Âge, traduites et imitées dans toute l'Europe, elles nourriront jusqu'à la Renaissance italienne les grands poèmes de l'Arioste et du Tasse. Roland deviendra Orlando, et le héros de Roncevaux poursuivra une carrière européenne. Redécouvertes par la philologie du XIXe siècle, éditées par des savants comme Joseph Bédier, elles ont retrouvé leur rang de classiques.

Lire les chansons de geste aujourd'hui, c'est donc accomplir un double geste : goûter une poésie d'une puissance rude et solennelle, et observer en direct comment une société transfigure son passé. Roncevaux ne fut qu'une embuscade montagnarde ; l'épopée en a fait le tombeau d'un héros et le berceau d'une littérature. Distinguer l'un de l'autre, le fait de la légende, n'appauvrit pas le poème : cela en révèle la véritable grandeur, qui est celle de l'imaginaire à l'œuvre.

Sources

  • Éginhard, Vita Karoli Magni (Vie de Charlemagne), vers 826-829, chapitre 9, récit de l'embuscade de 778 et liste des morts (Eggihard, Anselme, Hroudland).
  • La Chanson de Roland, manuscrit d'Oxford (Bodleian Library, Digby 23), édition critique de Joseph Bédier, Paris, 1920-1922 (consultable sur Internet Archive et Wikisource).
  • Notice « Chanson de Roland », BnF, BnF Essentiels (essentiels.bnf.fr) et Arlima (Archives de littérature du Moyen Âge), version d'Oxford.
  • Bertrand de Bar-sur-Aube, prologue de Girart de Vienne (début du XIIIe siècle), pour la classification en trois gestes ; cité dans l'Encyclopædia Universalis, article « Chanson de geste : les cycles ».
  • Jean Bodel, La Chanson des Saisnes (vers 1200), pour la formule des trois matières (France, Bretagne, Rome).
  • Wace, Roman de Rou (vers 1160-1170), épisode du jongleur Taillefer à Hastings.
  • Articles encyclopédiques de référence : Larousse (« chanson de geste », « la Chanson de Roland »), Encyclopædia Universalis (« Chanson de geste », « Jongleurs », « Laisse »).
  • Notice « Bataille de Roncevaux (778) » et état de la recherche historique sur l'identité basque (vasconne) des assaillants.

Questions fréquentes

Qui a écrit La Chanson de Roland ?

On l'ignore avec certitude. Le dernier vers du manuscrit d'Oxford mentionne un certain Turold (« Ci falt la geste que Turoldus declinet »), mais le verbe employé est ambigu : Turold a pu être l'auteur, le copiste, le remanieur de cette version ou un simple récitant. L'attribution reste donc une hypothèse, non un fait établi. Le poème, dans sa version d'Oxford, est généralement daté autour de l'an 1100.

La bataille de Roncevaux a-t-elle vraiment eu lieu ?

Oui, mais elle s'est déroulée tout autrement que dans le poème. Le 15 août 778, l'arrière-garde de l'armée de Charlemagne fut anéantie dans les Pyrénées par des Vascons, c'est-à-dire des Basques, et non par des Sarrasins. L'épisode est attesté par la Vita Karoli Magni d'Éginhard, vers 826-829, qui nomme Roland parmi les morts. La chanson, composée trois siècles plus tard, a transformé cette embuscade basque en croisade contre l'islam.

Quelle est la différence entre histoire et légende dans la Chanson de Roland ?

L'histoire retient une défaite militaire face à des Basques, due au terrain et à la surprise. La légende y ajoute la trahison de Ganelon, l'armée immense du roi Marsile, le secours angélique à Charlemagne et le combat contre l'émir Baligant : autant d'éléments épiques sans fondement historique. Le martyre chrétien de Roland reflète la sensibilité de croisade du temps du poète, non la réalité de 778.

Quels sont les trois cycles des chansons de geste ?

La répartition classique, proposée par le trouvère Bertrand de Bar-sur-Aube au début du XIIIe siècle, distingue la geste du roi (autour de Charlemagne, dont relève La Chanson de Roland), la geste de Garin de Monglane ou cycle de Guillaume d'Orange (les vassaux fidèles), et la geste de Doon de Mayence (les barons révoltés contre leur suzerain).

Que sont l'olifant et Durendal ?

L'olifant est le cor d'ivoire de Roland, dont il peut sonner pour rappeler l'armée de Charlemagne ; par orgueil il refuse d'en jouer trop longtemps, puis le sonne trop tard, jusqu'à s'en rompre les tempes. Durendal est son épée, qu'il tente en vain de briser sur le rocher avant de mourir pour qu'elle ne tombe pas à l'ennemi. Tous deux sont devenus des emblèmes de l'épopée médiévale.

Comment les chansons de geste étaient-elles diffusées ?

Par la voix. Des artistes itinérants, les jongleurs, les chantaient ou les psalmodiaient en s'accompagnant de la vielle, devant des publics variés, des cours seigneuriales aux foires. Ils adaptaient librement les textes, les abrégeant ou les amplifiant. La forme même du genre, faite de laisses et de formules répétées, porte la trace de cette transmission orale.

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