La littérature médiévale française : naissance d'une langue, invention d'un art

Par La Rédaction de France Éternelle

Longtemps, l'histoire littéraire a regardé le Moyen Âge avec une condescendance polie, comme un long bégaiement avant les vraies splendeurs de la Renaissance. Le mot même de « gothique » fut d'abord une insulte. Or cette période, qui court en gros du IXe au XVe siècle, n'est pas une antichambre : elle est une fondation. C'est là que le français cesse d'être un patois parlé pour devenir une langue écrite, puis une langue d'art ; c'est là que naissent le roman, la poésie lyrique en langue vulgaire, la satire sociale, le théâtre profane. Lire la littérature médiévale, ce n'est pas visiter une ruine, c'est remonter à la source. Encore faut-il distinguer ce qui relève de l'histoire attestée, de la tradition transmise et de la légende reconstruite : la matière est belle précisément parce qu'elle mêle les trois, à condition de ne pas les confondre.

Quand le français apprend à écrire : des Serments à la sainte Eulalie

L'acte de naissance officiel du français porte une date et un lieu : le 14 février 842, à Strasbourg. Pour sceller leur alliance contre leur frère aîné Lothaire, Charles le Chauve et Louis le Germanique échangent des serments que l'historien Nithard transcrit dans sa chronique. Détail capital : chaque souverain jure dans la langue des troupes adverses afin d'être compris de tous. Louis prononce le sien en langue romane, ce parler issu du latin populaire qui n'est pas encore le français mais qui en est l'ancêtre direct. Les Serments de Strasbourg constituent ainsi le plus ancien texte conservé dans une langue romane de France. Ce n'est pas un texte littéraire : c'est un document politique, et c'est précisément ce qui en fait le prix, car il fige par hasard l'état d'une langue parlée que personne ne songeait encore à écrire pour elle-même.

Le premier texte véritablement littéraire vient un peu plus tard. La Séquence de sainte Eulalie, parfois appelée Cantilène, est un bref poème de vingt-neuf vers assonancés composé vers 880, sans doute par un clerc de l'abbaye de Saint-Amand, peu après la découverte des reliques de la sainte. Le manuscrit, conservé à la bibliothèque municipale de Valenciennes, raconte le martyre d'une jeune chrétienne d'Espagne. Avec elle, le roman cesse d'être une simple langue de circonstance pour devenir le véhicule d'une émotion et d'un récit. Entre ces deux jalons, la distinction est nette : les Serments inaugurent le français écrit, la Séquence inaugure la littérature française.

Les troubadours et l'invention de la fin'amor

Il faut ensuite attendre la fin du XIe siècle pour qu'une révolution poétique éclate, non pas au nord mais au sud, dans le domaine de la langue d'oc. Le premier troubadour dont l'œuvre nous soit parvenue est aussi l'un des plus grands seigneurs de son temps : Guillaume IX d'Aquitaine (1071-1126), comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, grand-père de la célèbre Aliénor. Personnage scandaleux, excommunié, il est paradoxalement le fondateur d'une poésie raffinée. Ses chansons comptent parmi les premières sources écrites mettant en musique une autre langue que le latin : signe qu'une langue vulgaire est désormais jugée digne de l'art le plus exigeant.

Les troubadours élaborent un idéal qui va irriguer toute la culture occidentale : la fin'amor, que l'on traduit par « amour courtois ». Il s'agit d'une manière d'aimer codifiée, faite de service, de discrétion et de désir tenu, où le poète se fait le vassal d'une dame le plus souvent mariée et inaccessible. L'aspiration suprême en est le joï, cette joie quasi mystique née du désir lui-même. Les historiens discutent encore des sources de cette poésie : on a souligné de réelles affinités avec la lyrique arabo-andalouse de l'Espagne voisine, sans qu'une filiation directe puisse être tenue pour certaine. Prudence donc : l'influence est plausible et débattue, elle n'est pas un fait établi.

Les trouvères : la lyrique gagne le Nord

Ce que les troubadours inventent en langue d'oc, les trouvères le transposent en langue d'oïl, au nord de la Loire, à partir de la fin du XIIe siècle. Du XIIe au XIVe siècle, environ deux cents trouvères et trouveresses diffusent la poésie courtoise, nous laissant un fonds considérable de chansons et de mélodies, car cette poésie était d'abord chantée. Parmi eux, le chevalier Conon de Béthune, né vers 1150, mêle le service amoureux et les chansons de croisade. Plus tard, la cité d'Arras devient un foyer brillant où s'illustre Adam de la Halle, poète et musicien à qui l'on doit aussi des œuvres dramatiques. Le répertoire des trouvères se diversifie en pastourelles, jeux-partis, motets, ballades et rondeaux, formes fixes qui structureront la poésie française jusqu'à la Renaissance.

Le roman courtois et la matière de Bretagne

Le mot « roman » désigne d'abord la langue romane, puis tout récit écrit dans cette langue : c'est dire combien ce genre est consubstantiel au Moyen Âge français. Son maître incontesté est Chrétien de Troyes, clerc champenois actif à partir de 1170, attaché notamment à la cour de Champagne. Il puise dans la « matière de Bretagne », cet ensemble de légendes celtiques autour du roi Arthur et de ses chevaliers, pour composer une série de romans en vers : Érec et Énide, Cligès, le Chevalier au lion, le Chevalier de la charrette et le Conte du Graal.

Deux titres ont marqué l'imaginaire pour toujours. Le Chevalier de la charrette, écrit vers 1177-1181, met en scène Lancelot dont l'amour absolu pour la reine Guenièvre l'amène à sacrifier son honneur de chevalier : illustration parfaite de la fin'amor portée au roman. Quant au Conte du Graal, ou Perceval, composé entre 1181 et 1190, il introduit dans la littérature occidentale un objet promis à une fortune immense, le graal. Chrétien laisse son œuvre inachevée, et c'est précisément cette béance qui fait du graal un symbole énigmatique, support de quêtes infinies. Il importe ici de distinguer : chez Chrétien, le graal est un plat mystérieux, non le calice du Christ. La christianisation du motif, qui en fera la coupe de la Cène et l'objet d'une quête sacrée, est l'œuvre de continuateurs ultérieurs, au premier rang desquels Robert de Boron. Confondre les deux, c'est attribuer à Chrétien une légende qu'il n'a pas écrite.

À la même époque, une femme tient une place singulière. Marie de France, active dans la seconde moitié du XIIe siècle, sans doute à la cour anglo-normande d'Henri II Plantagenêt et d'Aliénor, est considérée comme la première femme de lettres d'expression française. Ses douze brefs récits en octosyllabes, communément appelés Lais, adaptent en langue d'oïl des thèmes bretons : Lanval, Bisclavret, le Chèvrefeuille. On gardera à l'esprit que ce mot de « lais » désigne ici de courts contes narratifs, et non la pièce lyrique du même nom : la critique souligne d'ailleurs que l'appellation traditionnelle est en partie impropre.

Le Roman de la Rose : sommet et tournant de l'allégorie

Au XIIIe siècle, l'allégorie devient le grand mode d'expression, et le Roman de la Rose en est le monument. Cette œuvre immense de plus de vingt mille vers a la particularité d'avoir deux auteurs et deux esprits opposés. Guillaume de Lorris en écrit la première partie vers 1230-1235, un peu plus de quatre mille vers : c'est un songe allégorique délicat où l'amant cherche à cueillir la Rose, figure de la dame aimée, dans un verger peuplé de personnifications, Oiseuse, Bel-Accueil, Raison. Cette partie célèbre l'idéal courtois avec une grâce raffinée, mais elle reste inachevée.

Une quarantaine d'années plus tard, Jean de Meun reprend et achève l'œuvre, lui ajoutant près de dix-huit mille vers dans un tout autre ton. La datation de cette continuation a longtemps été placée vers 1275-1280, mais plusieurs spécialistes la situent désormais un peu plus tôt. Là où Lorris chantait l'amour idéalisé, Meun déploie une encyclopédie satirique, savante et volontiers misogyne, qui démonte les conventions courtoises au nom d'une nature plus crue. Le contraste entre les deux plumes fait de ce livre le miroir d'un basculement : la fin'amor, à peine établie, est déjà tournée en dérision.

Rire au Moyen Âge : fabliaux et Roman de Renart

Car le Moyen Âge ne fut jamais seulement courtois. À côté de la lyrique des cours prospère une littérature du rire, réaliste, mordante, souvent grivoise. Les fabliaux, courts contes en vers des XIIe et XIIIe siècles, raillent maris trompés, prêtres cupides et vilains naïfs avec une verve qui annonce La Fontaine et Rabelais. Cette veine satirique trouve son chef-d'œuvre dans le Roman de Renart, non pas un livre unique mais un ensemble de récits indépendants, appelés « branches », composés par des auteurs différents au fil du temps. Les plus anciennes branches, vers 1174, sont attribuées à un certain Pierre de Saint-Cloud.

Le procédé est génial de simplicité : des animaux agissent comme des hommes. Le goupil Renart, rusé et sans scrupule, affronte sans cesse le loup Ysengrin, fort mais stupide, et derrière cette comédie animale se lit une satire féroce de la société féodale, de la justice et du clergé. Le succès du personnage fut tel que son nom propre, Renart, finit par supplanter le mot commun « goupil » pour désigner l'animal : rares sont les œuvres littéraires qui ont ainsi transformé la langue elle-même.

Le théâtre médiéval : du parvis de l'église à la farce

Le théâtre français naît dans l'ombre de la liturgie, puis s'en émancipe. Le Jeu d'Adam, composé entre 1150 et 1170 par un auteur anonyme, est l'un des plus anciens textes dramatiques en français : il met en scène la chute d'Adam et Ève avec déjà un sens aigu du dialogue et du jeu. Au fil des siècles se développent deux grands genres religieux. Les miracles, aux XIIIe et XIVe siècles, dramatisent l'intervention d'un saint ou de la Vierge ; le Miracle de Théophile de Rutebeuf en est l'exemple célèbre. Les mystères, aux XIVe et XVe siècles, représentent quant à eux les épisodes de l'histoire sainte dans des spectacles monumentaux pouvant durer plusieurs jours : le Mystère de la Passion d'Arnoul Gréban, vers 1450, en est l'aboutissement.

Mais le Moyen Âge sait aussi rire au théâtre. Les farces, brèves et bouffonnes, peignent la vie quotidienne avec un comique de situation et de langage qui n'a guère vieilli. La plus accomplie est la Farce de Maître Pathelin, composée vers 1465 par un auteur inconnu : l'avocat Pathelin y roule un drapier, avant d'être lui-même berné par un berger qui, suivant son conseil, ne répond plus que « bée ». La formule « revenons à nos moutons », passée dans la langue courante, en est issue. Avec Pathelin, la comédie française tient déjà son premier chef-d'œuvre, bien avant Molière.

François Villon, ou la voix d'un homme

Au seuil de la Renaissance, une voix singulière clôt magistralement le Moyen Âge poétique : celle de François Villon, né en 1431 et disparu sans laisser de trace après 1463. Maître ès arts de la Sorbonne, mais aussi malfaiteur impliqué dans la mort d'un prêtre et dans des vols, plusieurs fois emprisonné, Villon mène une existence de marge et de violence dont sa poésie porte la cicatrice. Cette expérience n'enjolive rien : elle donne à ses vers une vérité brûlante, rare au Moyen Âge.

Il compose en 1456 le Lais, dit aussi Petit Testament, série de legs ironiques à ses connaissances. Puis, vers 1461-1462, il écrit le Testament, son œuvre majeure, vaste poème où l'inventaire burlesque de ses biens fictifs se mêle à une méditation poignante sur la mort, le temps qui fuit et la déchéance des corps. C'est là que figure la fameuse interrogation : « Mais où sont les neiges d'antan ? » À cela s'ajoute la Ballade des pendus, ou Épitaphe Villon, vraisemblablement composée vers 1462 alors que le poète attendait la potence : la voix collective des suppliciés y interpelle les vivants comme des « frères humains », réclamant pitié et prière. Avec Villon, la littérature médiévale française s'achève sur ce qu'elle avait mis cinq siècles à conquérir : non plus une langue, non plus un genre, mais une personne qui dit « je » et nous regarde encore.

Une littérature longtemps méprisée, une fondation reconnue

De 842 à 1462, le chemin parcouru est immense. Une langue est née sur un champ de bataille diplomatique ; elle a chanté l'amour impossible des cours, raconté les quêtes du Graal, ri des moines et des renards, prié sur les parvis et pleuré dans les cachots. Tous les grands genres de la littérature française sont déjà là, en germe ou en plein épanouissement. Si le Moyen Âge fut longtemps méprisé, c'est faute de l'avoir lu : la philologie du XIXe siècle, les éditions critiques modernes et la numérisation des manuscrits par la Bibliothèque nationale de France ont rendu accessible un trésor que l'on redécouvre aujourd'hui dans toute sa richesse. Cette littérature n'est pas l'enfance balbutiante de la nôtre : elle en est la matrice, et plusieurs de ses chefs-d'œuvre n'ont rien à envier à ceux des siècles suivants.

Sources

  • Serments de Strasbourg, notice encyclopédique, Larousse, et chronique de Nithard.
  • Séquence de sainte Eulalie, manuscrit 150 de la Bibliothèque municipale de Valenciennes ; notice de l'Encyclopædia Universalis.
  • Guillaume IX d'Aquitaine et la fin'amor, notices universitaires (CESCM de Poitiers, Christelle Chaillou, « La poésie lyrique des troubadours »).
  • Trouvères (Conon de Béthune, Adam de la Halle), sélection « Trouvères et trouveresses », Gallica / Bibliothèque nationale de France.
  • Chrétien de Troyes, Le Chevalier de la charrette et Perceval ou le Conte du Graal, éditions Folio et notices de l'Encyclopédie de Brocéliande.
  • Marie de France, Les Lais, notices d'histoire littéraire (Espacefrancais, Wikisource).
  • Guillaume de Lorris et Jean de Meun, Le Roman de la Rose, notice de l'Encyclopædia Britannica et Classiques Garnier.
  • Roman de Renart, branches et auteurs (Pierre de Saint-Cloud), notices encyclopédiques.
  • Théâtre médiéval (Jeu d'Adam, miracles, mystères, Farce de Maître Pathelin), CESCM de Poitiers et notices Libre Théâtre.
  • François Villon, Le Lais, Le Testament, Ballade des pendus, fiches d'histoire littéraire (Kartable, Alalettre, EspaceFrancais).

Questions fréquentes

Quel est le plus ancien texte écrit en français ?

Les Serments de Strasbourg, datés du 14 février 842 et transcrits dans la chronique de Nithard, constituent le plus ancien texte conservé dans une langue romane de France. Ce n'est toutefois pas un texte littéraire mais un document politique : le premier texte proprement littéraire est la Séquence de sainte Eulalie, composée vers 880.

Quelle est la différence entre un troubadour et un trouvère ?

Les deux sont des poètes-musiciens, mais ils écrivent dans des langues différentes. Le troubadour compose en langue d'oc, dans le sud de la France, à partir de la fin du XIe siècle (Guillaume IX d'Aquitaine en est le premier). Le trouvère compose en langue d'oïl, au nord de la Loire, à partir de la fin du XIIe siècle (Conon de Béthune, Adam de la Halle).

Chrétien de Troyes a-t-il inventé la légende du Graal chrétien ?

Non, et c'est une confusion fréquente. Dans le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (vers 1181-1190, œuvre inachevée), le graal est un plat mystérieux, non le calice du Christ. Sa christianisation, qui en fait la coupe de la Cène et l'objet d'une quête sacrée, est l'œuvre de continuateurs ultérieurs, notamment Robert de Boron.

Qu'est-ce que l'amour courtois ou fin'amor ?

La fin'amor est un idéal amoureux codifié par les troubadours occitans. Le poète se fait le serviteur d'une dame le plus souvent mariée et inaccessible, dans une relation faite de discrétion, de service et de désir tenu. L'aspiration suprême en est le joï, une joie née du désir lui-même. Cet idéal a irrigué tout le roman courtois et la poésie médiévale.

Pourquoi le Roman de Renart est-il important pour la langue française ?

Au-delà de sa valeur satirique, le Roman de Renart a transformé la langue : le succès du personnage du goupil, nommé Renart, fut tel que son nom propre a fini par remplacer le mot commun « goupil » pour désigner l'animal. C'est l'un des rares cas où une œuvre littéraire a modifié durablement le vocabulaire courant.

Qui était François Villon ?

François Villon (né en 1431, disparu après 1463) est le plus célèbre poète français de la fin du Moyen Âge. Maître ès arts mais aussi malfaiteur plusieurs fois emprisonné, il a laissé une œuvre marquée par sa vie de marge : le Lais (1456), le Testament (vers 1461-1462) et la Ballade des pendus. Sa poésie introduit une voix personnelle d'une intensité rare pour l'époque.

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