Les Croisades : 200 ans de Terre Sainte (1095-1291), l'odyssée chrétienne d'Occident

Aucune entreprise n'a marqué l'imaginaire médiéval avec la force des croisades. Pendant deux siècles, de l'appel d'Urbain II à Clermont en novembre 1095 à la chute de Saint-Jean-d'Acre le 18 mai 1291, des dizaines de milliers d'hommes, chevaliers et manants, rois et ribauds, évêques et marchands, quittèrent leurs terres pour gagner Jérusalem. Huit grandes expéditions outre-mer, scandées de croisades populaires, de croisades d'enfants, d'expéditions baltes et ibériques, dessinèrent un horizon nouveau pour la chrétienté latine. Les Francs, c'est ainsi que les chroniqueurs arabes nommèrent indistinctement les Occidentaux, fondèrent en Orient quatre États latins, bâtirent des forteresses qui défient encore le temps, créèrent les ordres militaires du Temple, de l'Hôpital et des Teutoniques. Au terme de l'aventure, Jérusalem demeurait musulmane, le schisme avec Byzance s'était envenimé, et l'Europe avait découvert l'Orient. Cet article retrace, croisade après croisade, les étapes d'une épopée dont les racines plongent dans la réforme grégorienne et dont l'ombre porte jusqu'à la modernité.

1095, l'appel d'Urbain II à Clermont

Pour comprendre l'ébranlement qui jeta sur les routes d'Orient les chevaliers d'Occident, il faut remonter aux dernières décennies du XIᵉ siècle. La chrétienté latine sortait de la grande mutation grégorienne. Depuis le pontificat de Grégoire VII (1073-1085), l'Église romaine affirmait la primauté du successeur de Pierre et moralisait un clergé rongé par la simonie. La Querelle des Investitures, opposant la papauté à l'empereur Henri IV, avait fait surgir une nouvelle conception de l'auctoritas pontificale : le pape pouvait délier les sujets de leur serment et mobiliser la milice du Christ.

À cette révolution intérieure se superposait une crise majeure en Orient. Depuis la défaite de l'empereur Romain IV Diogène à Mantzikert, le 26 août 1071, l'Empire byzantin avait perdu l'Anatolie au profit des Turcs Seldjoukides. Les sanctuaires d'Orient devenaient d'un accès périlleux. Malgré le schisme de 1054, l'empereur Alexis Iᵉʳ Comnène sollicita à la fin de 1094 l'aide militaire du pape. Il espérait quelques mercenaires ; il déclencha l'inattendu.

L'inattendu eut un nom et une date : Urbain II, ancien moine clunisien devenu pape en 1088, ouvrit le concile de Clermont le 18 novembre 1095. Le 27 novembre, en plein air, devant une foule rassemblée hors les murs, il prononça le sermon le plus retentissant du Moyen Âge. Quatre versions parvenues à nous, celles de Foucher de Chartres, Robert le Moine, Baudri de Dol et Guibert de Nogent, divergent dans le détail mais convergent sur l'essentiel : Urbain II appela les chevaliers d'Occident à quitter leurs guerres fratricides pour aller délivrer le Saint-Sépulcre. Il promit l'indulgence plénière à quiconque prendrait la croix d'étoffe rouge cousue sur l'épaule. Il proclama la Paix de Dieu sur les biens des partants.

L'assemblée gronda une exclamation entrée dans la légende : « Deus lo vult ! », Dieu le veut ! L'effet dépassa toute prévision. Tandis que les barons préparaient méthodiquement leur expédition pour l'été suivant, des prédicateurs charismatiques lancèrent dès le printemps 1096 une croisade populaire. Le plus célèbre, Pierre l'Ermite, ascète picard monté sur sa mule, traîna derrière lui des dizaines de milliers de paysans, d'artisans, de petits chevaliers désargentés et de bandits. Cette « croisade des gueux » massacra les communautés juives de Rhénanie, Worms, Mayence, Cologne, premier pogrom de masse en Occident, avant de se faire tailler en pièces par les Turcs près de Civetot, en Bithynie, en octobre 1096. Le préambule sanglant annonçait l'effroi de l'aventure.

1ère croisade (1096-1099) : la prise de Jérusalem

La croisade des barons s'ébranla à l'été 1096. Quatre grandes armées convergèrent vers Constantinople par des itinéraires distincts. Au nord, Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie, et son frère Baudouin de Boulogne descendirent par la vallée du Danube. Au sud, le comte Raymond IV de Saint-Gilles, comte de Toulouse, le plus riche et le plus expérimenté des chefs, accompagné du légat Adhémar de Monteil, évêque du Puy, traversa la Lombardie et la Dalmatie. Bohémond de Tarente, fils de Robert Guiscard, et son neveu Tancrède embarquèrent depuis l'Italie normande. Enfin Robert Courteheuse, duc de Normandie, Étienne de Blois et Robert II de Flandre franchirent les Alpes à l'automne. À Constantinople, en avril 1097, Alexis Iᵉʳ exigea, non sans résistance, un serment de vassalité par lequel les barons promettaient de lui restituer les anciennes terres byzantines reconquises.

L'armée croisée, forte de trente à quarante mille combattants, traversa le Bosphore en mai. Le 19 juin 1097, elle s'empara de Nicée, qu'Alexis récupéra aussitôt, au dépit des Latins. Le 1ᵉʳ juillet, à Dorylée, la cavalerie de Bohémond surprise par le sultan Kilij Arslan tint bon jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée et infligea aux Turcs une défaite décisive. La marche à travers l'Anatolie brûlée coûta cher. Baudouin de Boulogne, détaché vers l'est, s'empara d'Édesse en mars 1098 et y fonda le premier État latin, le Comté d'Édesse.

Restait Antioche, métropole patriarcale, verrou de la Syrie. Le siège commença le 21 octobre 1097 et dura sept mois, dans des conditions effroyables. Affamés, décimés par le scorbut, les croisés ne purent s'emparer de la ville que par trahison : un Arménien nommé Firouz livra une tour à Bohémond dans la nuit du 2 au 3 juin 1098. À peine entrés, les Latins furent assiégés à leur tour par l'armée de secours de Karbouqâ, atabek de Mossoul. La découverte providentielle de la Sainte Lance par le mystique provençal Pierre Barthélemy, relique ou pieux mensonge ?, galvanisa les troupes. Le 28 juin 1098, sortie désespérée : Karbouqâ fut écrasé, Antioche conservée. Bohémond la garda pour lui : naissance de la Principauté d'Antioche.

Le légat Adhémar mourut en août 1098 ; les chefs se déchirèrent ; mais la pression de la piété populaire força la marche. Au printemps 1099, l'armée, réduite à douze ou quinze mille combattants, descendit la côte. Elle arriva sous les murs de Jérusalem le 7 juin 1099. Le siège, conduit dans la canicule estivale et sans bois pour les machines, dura cinq semaines. Le 15 juillet 1099, après une nuit de prière, les croisés donnèrent l'assaut. La tour de Godefroy aborda le rempart nord ; Tancrède pénétra par la porte de Jaffa. Le massacre qui suivit demeure l'une des pages les plus terribles de l'histoire médiévale : musulmans réfugiés sur l'esplanade du Temple, juifs brûlés dans leur synagogue, chrétiens orientaux confondus dans le carnage. Raymond d'Aguilers écrivit qu'on chevauchait dans le sang « jusqu'aux genoux ». Le bilan, longtemps gonflé à 70 000 morts, est aujourd'hui ramené par la critique à plusieurs milliers, sans atténuer l'horreur.

Godefroy de Bouillon refusa de porter une couronne d'or là où le Christ avait porté une couronne d'épines : il prit le titre d'Avocat du Saint-Sépulcre. À sa mort prématurée, le 18 juillet 1100, son frère Baudouin de Boulogne accourut d'Édesse et accepta sans détour la dignité royale : il fut couronné roi de Jérusalem à Bethléem, le 25 décembre 1100, sous le nom de Baudouin Iᵉʳ. Le Royaume de Jérusalem était né. Son existence allait se prolonger, sur des frontières mouvantes, jusqu'en 1291. Pour mieux comprendre cette figure fondatrice, on consultera notre portrait de Godefroy de Bouillon, héros de la chanson de geste autant que duc historique.

2e croisade (1147-1149) : l'échec prêché par saint Bernard à Vézelay

Pendant un demi-siècle, les Francs d'Orient consolidèrent leurs conquêtes. La Bataille de Hab en 1119, la fondation des Templiers par Hugues de Payns à Jérusalem en 1119-1120 et la reconnaissance officielle de l'Ordre de l'Hôpital par Pascal II en 1113 dotèrent les États latins d'une force militaire permanente. Mais le 24 décembre 1144, l'atabek Zengî, prince d'Alep et de Mossoul, s'empara d'Édesse. La chute du premier État latin frappa l'Occident d'effroi. Le pape Eugène III, ancien cistercien, publia le 1ᵉʳ décembre 1145 la bulle Quantum praedecessores appelant à une seconde croisade.

La prédication fut confiée à l'homme le plus écouté du temps : Bernard de Clairvaux. Le 31 mars 1146, jour de Pâques, l'abbé cistercien prêcha la croix devant une foule immense rassemblée sur la colline de Vézelay, en présence du roi Louis VII et de son épouse Aliénor d'Aquitaine. Bernard distribua tant de croix d'étoffe qu'il dut, dit-on, déchirer son propre habit pour en fournir davantage. Quelques mois plus tard, en novembre, il convertissait à Spire l'empereur Conrad III de Hohenstaufen. La chrétienté entière s'enflammait. On consultera notre étude approfondie de saint Bernard de Clairvaux et de son rôle décisif, et notre fiche patrimoine de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, point de départ symbolique de l'expédition.

L'expédition tourna au désastre. Conrad III fut battu par les Turcs à Dorylée en octobre 1147, défaite symbolique sur le théâtre même du triomphe de 1097. Louis VII perdit la moitié de son armée en Anatolie, au passage du Cadmos en janvier 1148. Les survivants gagnèrent Antioche par mer. Sur le conseil malheureux des barons d'Outremer, ils tentèrent en juillet 1148 le siège de Damas, alors gouvernée par un émir hostile à Zengî, donc objectivement allié des Francs. Au quatrième jour, les croisés levèrent le siège dans la confusion. Bernard, accablé, écrivit que « les jugements de Dieu sont insondables ». La 2ᵉ croisade fut le premier grand échec collectif de l'idéal croisé. On lira notre portrait de Louis VII le Jeune.

3e croisade (1189-1192) : la croisade des rois

Miniature medievale des croisades, chevaliers en armes marchant vers la Terre sainte aux XIe-XIIIe siecles.
Enluminure medievale evoquant les croisades qui mobiliserent l'Occident chretien de 1095 a 1291. Photo Jean Froissart, Public domain, via Wikimedia Commons.

Le quart de siècle qui suivit la 2ᵉ croisade vit se lever en Orient l'astre d'un ennemi redoutable. Saladin (Salâh ad-Dîn Yûsuf ibn Ayyûb), Kurde au service des Zenguides, s'empara du Caire en 1169, abolit le califat fatimide en 1171, unifia l'Égypte et la Syrie sous sa main. Face à lui, le Royaume de Jérusalem affaibli par les querelles de cour autour du roi lépreux Baudouin IV (1174-1185) glissait vers l'abîme. Le 4 juillet 1187, à Hattin, près du lac de Tibériade, l'imprudent Guy de Lusignan conduisit l'armée franque dans une plaine sans eau. Saladin l'écrasa. La Vraie Croix, portée comme étendard, fut capturée. Le 2 octobre 1187, jour anniversaire du voyage nocturne de Mahomet, Jérusalem capitula. Saladin, magnanime, autorisa l'évacuation pacifique des chrétiens.

L'effroi européen fut immense. Le pape Grégoire VIII, par la bulle Audita tremendi du 29 octobre 1187, appela à la 3ᵉ croisade. Pour la première fois, trois grands souverains prirent la croix : l'empereur Frédéric Iᵉʳ Barberousse, le roi de France Philippe II Auguste, et le roi d'Angleterre Richard Iᵉʳ Cœur de Lion. Le vieux Barberousse partit le premier en mai 1189, écrasa les Turcs à Iconium le 18 mai 1190, puis se noya le 10 juin 1190 en franchissant le Sélef. Son armée se débanda.

Philippe Auguste et Richard embarquèrent au printemps 1190. Richard hiverna en Sicile, conquit Chypre en mai 1191, pied à terre stratégique des Latins jusqu'au XVIᵉ siècle, puis débarqua sous Saint-Jean-d'Acre. La ville tomba le 12 juillet 1191. Aussitôt après, Philippe Auguste rentra en France préparer en sous-main le démembrement de l'empire Plantagenêt. On lira notre portrait de Philippe Auguste.

Demeuré seul, Richard mena la guerre avec une énergie légendaire. Sa marche le long de la côte, escortée par les Templiers et les Hospitaliers, culmina à la victoire d'Arsouf le 7 septembre 1191. Deux fois Richard parvint à quelques lieues de Jérusalem ; deux fois il se résigna à ne pas tenter l'assaut, sachant qu'il ne pourrait tenir une ville isolée. Le 2 septembre 1192, la paix de Ramla conclut l'expédition : les Francs conservaient une bande côtière de Tyr à Jaffa, les pèlerins obtenaient libre accès au Saint-Sépulcre. Capturé sur le retour par le duc Léopold V d'Autriche, Richard ne reverrait son royaume qu'après une rançon ruineuse. La 3ᵉ croisade avait gravé dans les imaginaires le duel chevaleresque de Richard et Saladin.

4e croisade (1202-1204) : le détournement vers Constantinople

De toutes les croisades, la quatrième est la plus scandaleuse. Prêchée par Innocent III, élu pape en janvier 1198, elle devait frapper l'islam en Égypte avant de remonter sur Jérusalem. Les barons français, Boniface de Montferrat, Baudouin IX de Flandre, l'historien Geoffroi de Villehardouin, confièrent en avril 1201 le transport à Venise. Le doge Enrico Dandolo, octogénaire et aveugle, négocia un contrat de 85 000 marcs d'argent pour 33 500 combattants ; mais les croisés, moins nombreux que prévu, ne purent réunir la somme.

Dandolo proposa de payer la dette en aidant Venise à reprendre Zara, ville chrétienne dalmate. Zara fut prise et pillée en novembre 1202 ; Innocent III excommunia l'expédition. Survint alors un second détournement : le jeune prince byzantin Alexis Ange sollicita le rétablissement de son père Isaac II sur le trône de Constantinople, en échange d'une somme énorme et de la soumission de l'Église grecque à Rome.

Constantinople fut prise une première fois le 17 juillet 1203, Isaac II et Alexis IV intronisés. Mais les promesses ne furent pas tenues, les Grecs se révoltèrent, Alexis IV fut étranglé en février 1204. Les 9 et 12 avril 1204, croisés et Vénitiens donnèrent un second assaut. Le sac de Constantinople, trois jours et trois nuits de pillage, de viols, de massacres, est l'un des crimes les plus retentissants du Moyen Âge. Les reliques furent dispersées (la Couronne d'épines sera plus tard achetée par Saint Louis pour la Sainte-Chapelle), les œuvres antiques fondues. De ces ruines surgit l'Empire latin de Constantinople (1204-1261), repris par Michel VIII Paléologue. La Quatrième croisade n'avait pas atteint Jérusalem ; elle avait blessé à mort la chrétienté byzantine.

Croisade des Albigeois (1209-1229) : le catharisme exterminé

Le concept même de croisade, instrument de la papauté, fut au début du XIIIᵉ siècle retourné contre des chrétiens hérétiques. Le catharisme, doctrine dualiste enseignant l'opposition de deux principes, un Dieu bon créateur des esprits, un démiurge mauvais créateur de la matière, s'était implanté dans le Languedoc occitan dès le milieu du XIIᵉ siècle. À Toulouse, à Albi, à Carcassonne, dans les châteaux du Lauragais et des Corbières, les Bonshommes ou Parfaits menaient une vie d'ascèse qui frappait les esprits par contraste avec un clergé catholique riche et mondain. Le comte Raymond VI de Toulouse tolérait ouvertement l'hérésie.

L'assassinat du légat pontifical Pierre de Castelnau, le 14 janvier 1208, sur les bords du Rhône, mit le feu aux poudres. Innocent III, le 10 mars 1208, appela à une croisade contre les hérétiques en promettant aux croisés indulgences et confiscation des biens des fauteurs d'hérésie. L'armée, conduite par le légat Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux, et bientôt par le terrible Simon de Montfort, baron d'Île-de-France, fondit sur le Languedoc à l'été 1209.

Béziers tomba le 22 juillet 1209. La phrase prêtée au légat, « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » (Caedite eos. Novit enim Dominus qui sunt eius), n'est attestée que par Césaire de Heisterbach et son authenticité reste discutée, mais elle résume l'horreur d'un massacre où périrent peut-être vingt mille habitants, hérétiques et catholiques confondus. Carcassonne capitula le 15 août 1209. Simon de Montfort, fait vicomte des terres conquises, mena une guerre implacable, prenant Lavaur en 1211, écrasant le roi d'Aragon Pierre II à Muret le 12 septembre 1213, victoire stratégique majeure. Il périt sous les murs de Toulouse, frappé par une pierre lancée, dit-on, par les femmes de la ville, le 25 juin 1218.

La phase royale s'ouvrit ensuite. Louis VIII le Lion, succédant à Philippe Auguste, prit la tête en 1226 d'une expédition décisive ; il mourut sur le retour, à Montpensier, le 8 novembre 1226, mais l'œuvre était faite. Le traité de Paris, signé le 12 avril 1229 entre la régente Blanche de Castille et le comte Raymond VII, soumit le Languedoc à la couronne capétienne, première grande extension du domaine royal vers le Midi. On lira notre portrait de Louis VIII le Lion, artisan capétien de la croisade. L'Inquisition pontificale, instituée par Grégoire IX en 1231-1233 et confiée aux Dominicains, prit le relais. La forteresse de Montségur, dernier refuge cathare, capitula le 16 mars 1244 ; deux cent vingt Parfaits montèrent au bûcher au pied de la pog. Le catharisme survécut clandestinement quelques décennies encore avant de disparaître au début du XIVᵉ siècle.

5e à 7e croisades (1217-1254) : Saint Louis en Égypte et Tunis

Les expéditions du XIIIᵉ siècle changèrent de stratégie : il fallait frapper l'islam au Caire pour reprendre Jérusalem. La 5ᵉ croisade (1217-1221), prêchée par Honorius III à la suite du IVᵉ concile du Latran (1215), réunit en Égypte une armée internationale conduite par le légat Pélage, cardinal portugais d'une intransigeance funeste, le roi Jean de Brienne de Jérusalem, et le duc Léopold VI d'Autriche. Damiette, à l'embouchure du Nil, tomba le 5 novembre 1219 après dix-huit mois de siège. Le sultan ayyoubide al-Kâmil proposa la restitution de Jérusalem en échange de Damiette ; Pélage refusa. La marche imprudente sur le Caire, à la crue du Nil, tourna au désastre : le 30 août 1221, l'armée croisée capitula et dut évacuer l'Égypte. Saint François d'Assise, qui avait rencontré pacifiquement al-Kâmil en septembre 1219, demeure une figure paradoxale et lumineuse de cette expédition.

La 6ᵉ croisade (1228-1229) tient du paradoxe absolu. Conduite par l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, le Stupor mundi, elle se déroula sans bataille. Excommunié par Grégoire IX pour avoir trop tardé à partir, Frédéric II, polyglotte, féru d'arabe et d'astronomie, en correspondance personnelle avec al-Kâmil, négocia par traité ce que les armes n'avaient pu obtenir. Le 18 février 1229, le traité de Jaffa rendait Jérusalem aux chrétiens (sauf l'esplanade du Temple), avec Bethléem et Nazareth, pour une période de dix ans. Frédéric II se couronna lui-même roi de Jérusalem au Saint-Sépulcre le 18 mars 1229, dans une église désertée par le clergé latin qui avait jeté l'interdit sur la ville en raison de l'excommunication impériale. La trêve fut violée par les Khwarezmiens qui reprirent et saccagèrent Jérusalem en 1244. Cette fois, la perte fut définitive : la Ville sainte n'allait plus repasser sous domination chrétienne.

Vint alors la grande figure royale du siècle : Louis IX, futur Saint Louis, roi de France depuis 1226. Frappé par la maladie en décembre 1244, il fit vœu de croisade s'il guérissait. Il guérit, et tint parole. Quatre années de préparation méthodique, création du port d'Aigues-Mortes, levée d'une décime sur le clergé, accumulation de provisions à Chypre, précédèrent le départ. La 7ᵉ croisade (1248-1254) est la plus minutieusement documentée de toutes, grâce au témoignage incomparable de Jean de Joinville, sénéchal de Champagne et compagnon du roi, qui rédigea sur le tard sa Vie de saint Louis.

L'armée prit Damiette sans combat le 6 juin 1249. Mais la marche vers le Caire répéta l'erreur de la 5ᵉ croisade. Le 8 février 1250, le frère du roi Robert d'Artois, fougueux et indiscipliné, se jeta sur Mansourah sans attendre le gros des troupes ; il y trouva la mort avec deux cent quatre-vingts chevaliers du Temple. Encerclée, affamée, ravagée par la dysenterie, l'armée croisée capitula le 6 avril 1250. Saint Louis fut fait prisonnier. Sa rançon, un million de besants d'or, soit la moitié des revenus annuels du royaume, fut payée pour partie ; le reste fut acquis par la restitution de Damiette. Libéré, le roi refusa de rentrer en France. Il passa quatre années en Terre Sainte (1250-1254), fortifiant Acre, Césarée, Jaffa, Sidon ; négociant avec les Mongols ; vivant en pèlerin pénitent. Il rentra à Paris en juillet 1254, marqué à jamais.

8e croisade et la fin (1270-1291)

Scene de croisade enluminee, illustrant la prise de Jerusalem ou un episode majeur du mouvement croise.
Representation de la prise de Jerusalem en 1099, episode fondateur de la premiere croisade lancee a Clermont. Photo UnknownUnknown, CC0, via Wikimedia Commons.

Pendant quinze ans, Saint Louis gouverna la France comme un saint, rendant la justice sous le chêne de Vincennes, fondant la Sainte-Chapelle achevée en 1248 pour abriter la Couronne d'épines, promulguant les grandes ordonnances. Mais la blessure d'Orient ne se referma point. Apprenant la chute d'Antioche aux mains des Mamelouks de Baybars, le 18 mai 1268, et la perte successive des places franques, Louis IX prit la croix une seconde fois en 1267.

La 8ᵉ croisade (1270) reste mal expliquée. Pourquoi le roi débarqua-t-il à Tunis, le 18 juillet 1270, et non en Égypte ou en Syrie ? Les chroniqueurs évoquent l'illusion d'une conversion de l'émir hafside al-Mustansir, ou les calculs de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, qui avait des intérêts commerciaux en Tunisie. Quelle qu'en fût la raison, l'expédition tourna court. La canicule, l'eau corrompue, la dysenterie ravagèrent l'armée. Saint Louis lui-même mourut sous sa tente, étendu sur un lit de cendres en signe de pénitence, le 25 août 1270. Ses dernières paroles, transmises par Joinville, furent : « Ô Jérusalem, Jérusalem ! » Canonisé par Boniface VIII le 11 août 1297, il devint la figure royale par excellence du Moyen Âge chrétien. On consultera notre portrait approfondi de Saint Louis IX, héros des 7ᵉ et 8ᵉ croisades.

Sans Saint Louis, l'Occident perdit l'élan. Les Mamelouks de Baybars puis de Qalâwûn grignotèrent méthodiquement les dernières places franques : Césarée et Arsouf en 1265, Safed en 1266, Antioche en 1268, le Krak des Chevaliers en 1271, Marqab en 1285, Tripoli en 1289. Ne restait plus que Saint-Jean-d'Acre, métropole résiduelle des Latins d'Orient. Le sultan al-Ashraf Khalîl mit le siège devant la ville le 6 avril 1291. Les remparts, défendus par les Templiers, les Hospitaliers et les Teutoniques dans une héroïque concorde, tinrent six semaines. Le 18 mai 1291, la ville tomba dans un dernier carnage. Le maître du Temple Guillaume de Beaujeu mourut sur le rempart. Les survivants se réfugièrent à Chypre. Tyr, Sidon, Beyrouth, Tortose, Athlit furent évacuées dans les semaines suivantes. À l'été 1291, plus aucun chevalier franc ne foulait la terre de Syrie. Deux siècles d'aventure d'Orient s'achevaient.

Les croisades en Espagne et la Reconquista (711-1492)

Pendant que se déroulait le drame oriental, un autre théâtre de croisade s'ouvrait à l'Occident même de la chrétienté. La Reconquista ibérique, commencée symboliquement à Covadonga en 722 par Pélage le Goth, fut explicitement assimilée à une croisade par les papes du XIIᵉ siècle. Calixte II, en 1123, accorda aux combattants d'Espagne les mêmes indulgences qu'à ceux de Terre Sainte.

La grande victoire chrétienne fut Las Navas de Tolosa, le 16 juillet 1212. Sous l'impulsion du pape Innocent III et la prédication de l'archevêque Rodrigo Ximénez de Rada, une armée combinée de Castille (Alphonse VIII), d'Aragon (Pierre II) et de Navarre (Sanche VII) écrasa les Almohades du calife al-Nâsir dans la Sierra Morena. Cette bataille brisa l'unité musulmane d'al-Andalus et ouvrit la conquête de la vallée du Guadalquivir : Cordoue tomba en 1236, Séville en 1248, Jaén en 1246, Murcie en 1266. Au tournant du XIVᵉ siècle, ne subsistait plus que l'émirat nasride de Grenade, vassal des Castillans.

L'achèvement vint avec Isabelle Iʳᵉ de Castille, dite la Catholique, et son époux Ferdinand II d'Aragon. Leur conquête de Grenade s'acheva par la reddition de l'émir Boabdil le 2 janvier 1492. Quelques mois plus tard, les Rois Catholiques signaient les Capitulaciones de Santa Fe avec Christophe Colomb. Fin de la Reconquista et découverte de l'Amérique furent rigoureusement contemporaines : la chrétienté médiévale se refermait quand l'horizon mondial s'ouvrait.

Bilan : guerre sainte, héritage et historiographie

Que reste-t-il, après deux siècles, de cette extraordinaire entreprise ? Un bilan humain considérable, d'abord. On estime, chiffres très approximatifs, qu'un à deux millions d'Occidentaux prirent la croix entre 1095 et 1291, dont la majorité ne revint jamais. La saignée fut sensible dans la chevalerie de France septentrionale, dans la noblesse normande et flamande, dans les villes italiennes du Nord. Les dommages économiques pour les régions de départ, endettement, vente forcée des fiefs, abandon des seigneuries, furent considérables, mais ils profitèrent aux capétiens, qui acquirent ainsi à bas prix bien des dépendances.

L'héritage politique est immense. Les croisades portèrent à son apogée la théocratie pontificale et forgèrent, par contrecoup, des monarchies centralisées : la décime saladine levée en 1188 préfigura les impôts permanents. Elles donnèrent naissance aux ordres militaires, créations originales de la chrétienté médiévale : le Temple (1119, dissous par Philippe le Bel en 1312), l'Hôpital (qui survécut à Rhodes puis à Malte jusqu'en 1798), les Teutoniques (qui transposèrent la croisade dans la Baltique). On consultera notre pillar sur les Templiers et notre étude de la chevalerie médiévale.

Les transferts culturels furent considérables. L'architecture militaire occidentale, talus, mâchicoulis, archères en croix, doubles enceintes, s'enrichit au contact des techniques byzantines et arméniennes : le Krak des Chevaliers, le château de Beaufort, Marqab, Saône en sont les chefs-d'œuvre. L'Occident découvrit fruits (abricot, citron), étoffes (damasquine, mousseline, satin), techniques (moulin à papier, astrolabe perfectionné). La science arabe, médecine d'Avicenne, algèbre d'al-Khwârizmî, pénétra l'Europe par Tolède et Sicile plus que par la Syrie, mais l'attention portée à ce savoir doit aussi à l'aventure croisée.

Les conséquences négatives ne sont pas moindres. Le schisme entre Rome et Constantinople, aggravé par le sac de 1204, ne fut jamais résorbé : les conciles de Lyon (1274) et de Florence (1439) échouèrent. Les juifs d'Occident, victimes des pogroms de 1096 puis des poussées populaires des croisades suivantes (croisade des Pastoureaux 1251 et 1320), virent leur condition se dégrader durablement. Et le souvenir des massacres, Jérusalem 1099, Béziers 1209, Constantinople 1204, pèse encore lourdement dans la mémoire des peuples concernés.

L'historiographie a parcouru un long chemin. Au XIXᵉ siècle, Joseph-François Michaud glorifie une épopée chevaleresque conforme au goût romantique. Le XXᵉ siècle marqua la rupture : Steven Runciman (1951-1954) condamna sévèrement les croisades, Jonathan Riley-Smith et Christopher Tyerman en restituèrent la profondeur religieuse, Jean Flori et Alain Demurger renouvelèrent l'étude des ordres militaires, Amin Maalouf popularisa le regard arabe. Notre époque, dégagée des polémiques apologétiques comme des contre-procès idéologiques, peut enfin contempler les croisades dans leur épaisseur tragique : ferveur authentique, violence inouïe, échec stratégique, fécondité culturelle. Une page majeure, et ambivalente, de la civilisation chrétienne d'Occident.

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Questions fréquentes

Combien de croisades y a-t-il eu officiellement ?

L'historiographie classique, fixée au XVIIIᵉ siècle, dénombre huit croisades majeures en Terre Sainte entre 1096 et 1270. Cette numérotation reste arbitraire : elle exclut les croisades populaires de Pierre l'Ermite (1096), des enfants (1212), des Pastoureaux (1251 et 1320), ainsi que les croisades albigeoises, baltes et ibériques. L'historiographie contemporaine retient une notion élargie couvrant les XIIᵉ-XVIᵉ siècles.

Pourquoi les Orientaux appelaient-ils les croisés « Francs » ?

Le mot arabe Faranj ou Ifranj désignait globalement les Européens occidentaux par référence aux Francs carolingiens connus dès le VIIIᵉ siècle. La 1ʳᵉ croisade comptait effectivement une majorité de combattants français, Lorrains, Provençaux, Normands, Flamands, ce qui figea l'appellation. Les chroniqueurs latins eux-mêmes, comme Foucher de Chartres, employaient le terme Franci.

Saladin a-t-il vraiment épargné les chrétiens à Jérusalem en 1187 ?

Oui, en rupture totale avec le sac latin de 1099. Saladin négocia avec Balian d'Ibelin une capitulation honorable : les chrétiens purent quitter la ville moyennant rançon (dix dinars par homme, cinq par femme, un par enfant). Saladin libéra gratuitement de nombreux pauvres et autorisa l'exode vers Tyr et Antioche. Le geste contribua à forger sa légende d'adversaire chevaleresque dans la chrétienté.

Quel rôle Saint Louis a-t-il joué dans les croisades ?

Louis IX dirigea les deux dernières croisades : la 7ᵉ (1248-1254) en Égypte, où il fut capturé à Mansourah et libéré contre rançon, puis séjourna en Terre Sainte jusqu'en 1254 ; et la 8ᵉ (1270) à Tunis, où il mourut de dysenterie le 25 août 1270. Son piété personnelle, sa réforme de l'État et sa canonisation en 1297 firent de lui le modèle du roi-croisé.

Pourquoi la 4ᵉ croisade a-t-elle pillé Constantinople ?

Endettée envers Venise pour le transport, l'armée croisée se laissa entraîner en 1202 par le doge Enrico Dandolo dans une expédition vers Zara, puis vers Constantinople, où elle prétendit rétablir le prétendant Alexis IV. Le sac du 12-15 avril 1204 fut un cataclysme : trésors pillés, reliques transférées en Occident, fondation de l'Empire latin de Constantinople (1204-1261), aggravation définitive du schisme avec Byzance.

Qui étaient les ordres militaires nés des croisades ?

Trois ordres principaux conjuguèrent vœux monastiques et fonction guerrière. Les Templiers (1119, fondés par Hugues de Payns) gardaient les routes de pèlerinage. Les Hospitaliers (1113, dits de Saint-Jean) soignaient les malades puis combattirent. Les Teutoniques (1190, ordre allemand) se replièrent ensuite sur la Baltique. Tous bâtirent des forteresses majeures : Krak des Chevaliers, Margat, Tortose.

Combien de personnes participèrent aux croisades ?

Les estimations divergent selon les expéditions. La 1ʳᵉ croisade (1096-1099) aurait mobilisé environ 60 000 à 100 000 combattants et pèlerins ; à la prise de Jérusalem, il en restait peut-être 12 000 à 15 000. La 3ᵉ croisade rassembla autour de 100 000 hommes au siège d'Acre (1189-1191). Sur deux siècles, plusieurs centaines de milliers d'Occidentaux gagnèrent l'Orient, chiffres très inférieurs aux mythes médiévaux qui parlaient de millions.

Les croisades étaient-elles une guerre sainte ?

Oui, dans la conception médiévale d'indulgentia plenaria : Urbain II promit à Clermont la rémission des péchés à quiconque partirait. Le croisé prononçait un vœu (votum), prenait la croix d'étoffe cousue sur l'épaule, et bénéficiait d'un statut juridique protecteur. La théologie de la guerre juste, héritée d'Augustin et codifiée par Gratien, justifia l'expédition armée pour la défense des chrétiens d'Orient et la libération du tombeau du Christ.

Quelles traces matérielles subsistent en Terre Sainte ?

Les forteresses franques restent les vestiges les plus spectaculaires : Krak des Chevaliers en Syrie (UNESCO 2006), Margat, Saône, citadelle d'Acre avec ses salles hospitalières souterraines, château de Belvoir en Galilée. À Jérusalem, l'église Sainte-Anne et la rotonde du Saint-Sépulcre conservent un décor latin du XIIᵉ siècle. À Bethléem, la basilique de la Nativité fut restaurée par Manuel Comnène et les Latins entre 1165 et 1169.

Quel bilan historique tirer des croisades ?

Bilan militaire : échec, Jérusalem perdue définitivement en 1244, Acre tombée en 1291. Bilan religieux : aggravation du schisme, durcissement des relations islamo-chrétiennes. Bilan culturel et économique : ouverture de l'Occident aux savoirs grecs et arabes, essor des ports italiens (Venise, Gênes, Pise), diffusion de techniques (moulin à vent, papier), et émergence d'une identité chrétienne occidentale unifiée par l'expérience commune du passagium.

Bibliographie

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  • Pierre AUBÉ, Saladin, Tallandier, Paris, 2018.
  • Lecture complémentaire grand public : L'épopée des croisades (synthèse), par Bernard Quintin sur Herodote.net.