Saint Louis IX (1214-1270) : le roi très chrétien
Il est, dans la longue lignee des rois de France, une figure que la posterite a consacree comme l'incarnation parfaite de la royaute chretienne : Louis IX, neuvieme du nom, ne a Poissy le 25 avril 1214 et mort sous les murs de Tunis le 25 aout 1270. Petit-fils de Philippe Auguste, eleve par une mere castillane d'une piete farouche, il regna quarante-quatre annees sur un royaume qu'il transforma en modele politique pour toute la chretiente. Justicier sous le chene de Vincennes, batisseur de la Sainte-Chapelle, croise deux fois, mort en odeur de saintete, canonise vingt-sept ans apres son trepas : il demeure, huit siecles plus tard, la reference contre laquelle se mesurent encore les souverains.
Naissance d'un dauphin, mort precoce d'un pere : la regence de Blanche de Castille (1214-1234)
Louis vint au monde le 25 avril 1214 au chateau royal de Poissy, dont il signera plus tard ses lettres « Louis de Poissy », en souvenir du bapteme qui l'y fit chretien, preferant cette dignite-la, disait-il, a celle de roi de France. Quatrieme enfant de Louis VIII le Lion et de Blanche de Castille, petite-fille d'Alienor d'Aquitaine, il devint heritier presomptif a la mort de son frere aine Philippe en 1218. Son pere accede au trone en 1223, a la mort de Philippe Auguste, et meurt prematurement le 8 novembre 1226 a Montpensier, victime d'une dysenterie contractee lors de la croisade contre les Albigeois.
Louis n'a pas douze ans. Le testament royal confie la regence a sa mere, Blanche de Castille, fait sans precedent dans la coutume capetienne qui repugnait a placer le royaume entre les mains d'une femme, etrangere de surcroit. La grande noblesse profite de la situation : Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, Hugues X de Lusignan, Thibaut IV de Champagne, Philippe Hurepel forment une coalition qui menace la couronne. Blanche, surnommee par ses adversaires « dame Hersent » ou pis encore, deploie une energie qui sauve le trone. Elle achete les uns, brise les autres, marie strategiquement, et impose au jeune roi une formation a la fois militaire, intellectuelle et surtout spirituelle d'une rigueur.
De cette education maternelle, Louis garda toute sa vie une trace indelebile. Joinville rapporte dans sa Vie de saint Louis ce mot terrible que Blanche aurait dit a son fils enfant : « Beau fils, je vous aime tant comme une mere peut aimer son fils ; mais j'aimerais mieux vous voir mort a mes pieds que de vous savoir avoir commis un peche mortel. » Cette phrase, qu'on la juge sublime ou effrayante, dit toute l'atmosphere ou grandit le futur saint : la vie de l'ame primait absolument sur la vie du corps, et la dignite royale se subordonnait a la qualite chretienne.
Le sacre de Reims et le mariage avec Marguerite de Provence (1226-1234)
Le sacre fut precipite. A peine vingt-deux jours apres la mort de Louis VIII, le 29 novembre 1226, premier dimanche de l'Avent, le jeune Louis IX recoit l'onction sainte des mains de Jacques de Bazoches, eveque de Soissons, l'archeveque de Reims etant alors empeche. La rapidite de la ceremonie repondait a une necessite politique : il fallait couper court aux ambitions feodales en faisant de Louis, sans delai, l'oint du Seigneur. La couronne deposee sur sa tete, il devenait intouchable selon le droit divin.
Le rite du sacre, fixe depuis le XIIe siecle, conferait au roi de France un caractere quasi-sacerdotal. Onction au saint chreme contenu dans la Sainte Ampoule, remise des regalia, couronne, sceptre, main de justice, epee Joyeuse de Charlemagne, eperons d'or, communion sous les deux especes a la maniere des clercs, et surtout pouvoir de toucher les ecrouelles qu'il exercera toute sa vie en prononcant la formule rituelle : « Le roi te touche, Dieu te guerisse. » Louis prit ces gestes au pied de la lettre. Il ne fut jamais un roi qui jouait au pretre : il fut un baptise qui prit au serieux la promesse contenue dans son onction.
En 1234, ayant atteint sa majorite legale, il epouse a Sens le 27 mai Marguerite de Provence, fille ainee de Raymond Berenger V. Le choix etait politique, il scellait l'alliance avec un comte qui controlait les routes vers la Mediterranee, mais il devint affectif. Marguerite donnera onze enfants au roi, dont cinq fils. Joinville note que Blanche de Castille, jalouse, separait souvent les jeunes epoux et qu'ils devaient se voir en cachette dans un escalier derobe entre leurs appartements de Pontoise. Detail humain, presque comique, qui rappelle qu'avant d'etre saint, Louis fut homme, fils, mari, pere, tendre et parfois entrave.
La justice royale : le chene de Vincennes et les grandes ordonnances
De toutes les images que la posterite a retenues de Louis IX, aucune n'est plus celebre que celle du roi rendant la justice sous le chene de Vincennes. Joinville, temoin direct, en a laisse une description que rien n'a jamais effacee : « Maintes fois advint qu'en ete il allait s'asseoir au bois de Vincennes apres sa messe, et s'accotait a un chene, et nous faisait asseoir autour de lui ; et tous ceux qui avaient affaire venaient lui parler, sans empechement d'huissier ni d'autres gens. »
« Et lors il leur demandait de sa bouche : Y a-t-il ici quelqu'un qui ait partie ? Et ceux se levaient qui partie avaient ; et lors il disait : Taisez-vous tous, et on vous depechera l'un apres l'autre. »
Cette scene, qu'on a souvent moquee comme une image d'Epinal, est parfaitement authentique. Elle dit une conception de la royaute : le roi est le juge supreme, accessible au plus humble, debiteur direct devant Dieu de l'equite due a ses sujets. Louis ne se contentait pas de cette justice personnelle : il reforma profondement les institutions. Les grandes ordonnances de decembre 1254, prises au retour de la croisade, interdisaient le blaspheme, la prostitution publique, les jeux de des, la magie ; elles imposaient aux baillis et senechaux royaux des regles strictes, leur interdisaient de recevoir des cadeaux, exigeaient qu'ils rendissent compte de leur gestion et fussent disponibles aux plaintes des justiciables pendant quarante jours apres leur depart de charge.
Il interdit le duel judiciaire, encore pratique, et lui substitua l'enquete par temoins. Il limita les guerres privees entre seigneurs, la fameuse « quarantaine-le-Roi » imposant un delai de quarante jours avant qu'un seigneur offense puisse engager les hostilites. Il etendit le ressort de la cour du roi, qui devint progressivement le Parlement de Paris, juridiction d'appel pour tout le royaume. Cette construction patiente d'un Etat de droit fonde sur la justice divine est l'une des plus profondes du Moyen Age occidental.
La piete d'un roi : la Sainte-Chapelle et la Couronne d'epines
En 1239, Baudouin II de Courtenay, dernier empereur latin de Constantinople aux abois, mit en gage aupres des banquiers venitiens la plus precieuse relique de la chretiente : la Couronne d'epines du Christ, conservee depuis des siecles dans la chapelle imperiale du Boucoleon. Louis IX racheta le gage pour la somme considerable de 135 000 livres tournois, environ la moitie du revenu annuel du royaume. La relique fut accueillie par le roi en personne le 10 aout 1239 a Villeneuve-l'Archeveque, pres de Sens. Pieds nus, vetu d'une simple tunique, Louis porta lui-meme la chasse jusqu'a la cathedrale de Sens, puis jusqu'a Paris, ou elle fut deposee a la Sainte-Chapelle Saint-Nicolas du Palais en attendant un ecrin digne d'elle.
Cet ecrin, ce fut la Sainte-Chapelle. Construite entre 1242 et 1248, consacree le 26 avril 1248 par le legat pontifical Eudes de Chateauroux, elle fut concue comme un reliquaire monumental. Soixante-quinze pour cent de ses parois sont occupees par mille cent treize scenes de vitraux ; le revetement de pierre s'efface au profit de la lumiere coloree, et l'ensemble forme cette « couronne de pierre et de verre » ou la Couronne d'epines fut deposee. D'autres reliques de la Passion suivirent : un fragment de la Vraie Croix, le fer de la Sainte Lance, l'eponge, le suaire, soit au total vingt-deux reliques majeures. Paris devenait, par la volonte du roi, la nouvelle Jerusalem occidentale.
Mais la piete de Louis ne se reduisait pas a ces gestes spectaculaires. Geoffroy de Beaulieu, son confesseur dominicain, et Guillaume de Saint-Pathus, confesseur de la reine Marguerite, ont laisse des temoignages concordants sur sa vie quotidienne : deux messes par jour, recitation de l'office canonial complet, jeunes severes les vendredis et durant l'Avent, port d'une haire sous ses vetements royaux, lavement des pieds des pauvres le Jeudi Saint, repas servis a sa table aux indigents qu'il servait lui-meme. Cette piete n'etait pas ostentation : elle etait habitude, structure, respiration de toute son existence. La fleur de lys, qu'il fit definitivement adopter comme embleme de la couronne, symbolisait pour lui la triple vertu de la Trinite : foi, sagesse, chevalerie.
La septieme croisade : Damiette, Mansourah, et la captivite (1248-1254)
En decembre 1244, Louis tomba gravement malade, au point qu'on le crut mort. Revenu a lui, il prit la croix sur son lit, faisant le voeu de partir delivrer la Terre Sainte. Il prepara l'expedition durant trois ans avec une minutie inegalee : construction du port d'Aigues-Mortes, accumulation de vivres dans les magasins de Chypre, levee d'une armee d'environ vingt-cinq mille hommes, dont deux mille cinq cents chevaliers. Le 25 aout 1248, il s'embarqua a Aigues-Mortes a la tete de la flotte la plus puissante jamais reunie par un roi capetien.
Apres un hivernage a Chypre, l'armee debarqua le 5 juin 1249 devant Damiette, dans le delta du Nil. La ville, prise d'assaut le lendemain dans des conditions inesperees, tomba presque sans combat. Mais l'erreur strategique fut alors commise : au lieu de marcher immediatement sur Le Caire, les croises attendirent la decrue du Nil, perdant six mois precieux. La bataille de Mansourah, livree le 8 fevrier 1250, vit la mort du frere du roi, Robert d'Artois, qui chargea imprudemment dans les rues de la ville et fut massacre avec deux cent quatre-vingts Templiers.
Pire encore : l'armee, decimee par le typhus et la dysenterie, dut battre en retraite le 5 avril 1250. Louis lui-meme, malade et affaibli, refusa d'abandonner ses hommes. Il fut fait prisonnier le lendemain a Fariskur. Sa captivite dura un mois ; la rancon, quatre cent mille livres tournois et la restitution de Damiette, fut payee. Liberer le roi etait une chose ; renoncer a la croisade en etait une autre. Louis demeura quatre annees encore en Terre Sainte (1250-1254), fortifiant Acre, Cesaree, Jaffa et Sidon, negociant avec les Mongols, soutenant les communautes chretiennes d'Orient. Il ne rentra en France qu'en juillet 1254, apprenant en mer la mort de sa mere Blanche, survenue en novembre 1252.
Le regne interieur : monnaie stable, paix de Paris, ordre du royaume
Le retour de croisade marque l'apogee du regne interieur. Louis, mari par l'epreuve, gouverna desormais avec une autorite morale immense. Il reorganisa la monnaie royale par l'ordonnance de 1262, imposant le cours du gros tournois d'argent et de l'ecu d'or sur tout le territoire ou s'exercait directement la justice du roi, et garantissant aux monnaies feodales un cours limite. Cette reforme monetaire, qui assura pour des decennies une stabilite remarquable, fit de la livre tournois la reference de l'Occident chretien.
Sur le plan diplomatique, deux traites majeurs scellerent une politique de paix qui tranchait avec les habitudes belliqueuses de l'epoque. Le traite de Corbeil, signe le 11 mai 1258 avec Jacques Ier d'Aragon, regla les frontieres meridionales : Louis renoncait a la suzerainete sur le Roussillon et la Catalogne, en echange de l'abandon par Jacques de ses pretentions sur le Languedoc. Surtout, le traite de Paris du 4 decembre 1259, signe avec Henri III d'Angleterre, mit fin a quatre-vingts ans de guerre franco-anglaise. Louis restituait au Plantagenet le Perigord, le Limousin, le Quercy, l'Agenais et la Saintonge ; en echange, Henri renoncait a la Normandie, au Maine, a l'Anjou, a la Touraine et au Poitou, et pretait hommage au roi de France pour la Guyenne.
Les barons francçais critiquerent ce traite, jugeant que Louis avait cede trop. Le roi repondit, selon Joinville, que Henri n'etait pas son homme et qu'il voulait en faire son vassal, qu'il fallait que la paix fut entre leurs enfants qui etaient cousins germains, et qu'il pensait avoir bien employe ce qu'il donnait au roi d'Angleterre. Calcul juste : la paix tint jusqu'en 1294. Louis fut aussi recherche comme arbitre. En janvier 1264, il rendit la sentence d'Amiens entre Henri III et ses barons revoltes autour de Simon de Montfort, arbitrage qui ne fut pas suivi mais qui temoignait de l'autorite morale du roi capetien sur l'Europe entiere.
Le mecene : Sorbonne, Quinze-Vingts, hopitaux et abbayes
Louis IX fonda ou dota un nombre considerable d'institutions charitables et intellectuelles. En 1257, il accorda son soutien decisif a Robert de Sorbon, son chapelain, pour l'etablissement d'un college destine a accueillir seize etudiants pauvres en theologie : la Sorbonne etait nee, qui devint en quelques decennies l'une des plus facultes de la chretiente latine. Le roi y attacha son nom et sa protection, multipliant les donations.
Vers 1260, il fonda l'hopital des Quinze-Vingts, etablissement destine a accueillir trois cents aveugles, quinze fois vingt, pres du Louvre. La tradition rapporte qu'il s'agissait initialement de soulager les croises auxquels les Sarrasins avaient creve les yeux, mais l'institution beneficia rapidement a tous les aveugles du royaume. Elle subsiste aujourd'hui encore comme hopital ophtalmologique. A cela s'ajoutent les hopitaux de Pontoise, de Vernon, de Compiegne, l'asile pour les filles repenties « Filles-Dieu », l'hospice des Trois-Cents pour les enfants abandonnes.
Sur le plan religieux, Louis fonda ou refonda nombre d'abbayes : Royaumont, son etablissement favori, fonde en 1228 selon le testament de Louis VIII, ou il aimait servir les moines a table ; Maubuisson, fondee par Blanche de Castille en 1241 ; le Lys, pres de Melun ; Longchamp, fondee en 1255 par sa soeur Isabelle. Il soutenait avec une faveur particuliere les ordres mendiants, Dominicains et Franciscains, dont il fit ses confesseurs et ses conseillers. Cette politique de mecenat religieux et charitable, financee par les ressources personnelles du roi autant que par le tresor, dessine le visage d'un souverain pour qui la richesse n'avait de sens qu'employee au service de Dieu et des pauvres.
La huitieme croisade et la mort sous les murs de Tunis (1267-1270)
Le 25 mars 1267, dans la grande salle du Palais de la Cite, Louis annonça aux barons sa decision de reprendre la croix. La nouvelle stupefia : le roi avait cinquante-trois ans, sa sante etait delabree par les fievres contractees en Egypte, et son fils aine Philippe etait deja heritier presomptif. Beaucoup, dont Joinville lui-meme qui refusa de l'accompagner, jugerent l'entreprise temeraire. Mais Louis tenait son voeu pour sacre. Le choix de la cible, Tunis plutot que la Terre Sainte, reste discute par les historiens : son frere Charles d'Anjou, devenu roi de Sicile, y avait des interets ; et le bruit courait que l'emir hafside Mohammed Ier al-Mostansir songeait a se convertir si on lui en offrait l'occasion militaire.
L'armee s'embarqua a Aigues-Mortes le 1er juillet 1270 et debarqua devant Tunis le 18 juillet. La saison etait detestable : chaleur ecrasante, eau saumatre, dysenterie. La maladie ravagea les croises avant tout combat. Le 3 aout, le second fils du roi, Jean Tristan, ne a Damiette pendant la captivite, mourut de la peste. Louis lui-meme tomba malade le 4 aout. Il agonisa pendant trois semaines, dictant a Philippe ses fameux Enseignements a mon fils, document remarquable ou se concentre toute sa conception du metier de roi.
« Cher fils, la premiere chose que je t'enseigne, c'est que tu mettes ton coeur a aimer Dieu ; car sans cela nul ne peut etre sauve. Garde-toi de faire chose qui deplaise a Dieu, c'est-a-dire peche mortel ; et tu devrais plutot souffrir toutes manieres de tourments que de faire un peche mortel. »
Le 25 aout 1270, vers trois heures de l'apres-midi, etendu sur un lit de cendres dispose en croix, geste rituel des grands mourants chretiens du Moyen Age, Louis murmura selon Geoffroy de Beaulieu : « Pere, je remettrai mon ame entre tes mains. Seigneur, j'entrerai dans ta maison ; je t'adorerai dans ton saint temple, et je glorifierai ton nom. » Puis : « Jerusalem, Jerusalem ! » Il rendit l'ame. Sa depouille fut bouillie selon la coutume du mos teutonicus : les os, ramenes en France par Philippe III, furent inhumes a Saint-Denis ; les entrailles et la chair, donnees a Charles d'Anjou, reposent a la cathedrale de Monreale en Sicile.
La canonisation de 1297 et la fabrique de la saintete royale
Le proces de canonisation s'ouvrit des 1272 sous Gregoire X, lui-meme ancien legat en Terre Sainte qui avait connu Louis. Geoffroy de Beaulieu redigea entre 1272 et 1273 sa Vita Ludovici noni, premiere biographie hagiographique. Guillaume de Chartres, autre dominicain, ajouta sa propre Vita. Une enquete canonique fut menee a Saint-Denis entre 1282 et 1283 sous la direction de Simon de Brion, futur pape Martin IV : trente-huit temoins furent entendus, parmi lesquels Marguerite de Provence, des serviteurs, des chevaliers, des religieux. Les soixante-cinq miracles releves a son tombeau furent examines.
Apres bien des delais, la mort des papes Honorius IV et Nicolas IV interrompit la procedure, Boniface VIII canonisa Louis IX par la bulle Gloria laus du 11 aout 1297. La date n'etait pas innocente : le pape, en pleine querelle avec Philippe le Bel, petit-fils de Louis, esperait par cette canonisation amadouer la cour de France. Le calcul echoua, Boniface mourut six ans plus tard apres l'attentat d'Anagni perpetre par les hommes de Philippe le Bel, mais le saint, lui, etait reconnu. Sa fete fut fixee au 25 aout, jour de sa mort.
Guillaume de Saint-Pathus, confesseur de Marguerite, redigea entre 1302 et 1303 une Vie de Monseigneur Saint Louis qui exploite les depositions du proces. Mais l'oeuvre la plus precieuse demeure celle de Jean de Joinville, senechal de Champagne, compagnon du roi a la septieme croisade, qui acheva sa Vie de saint Louis en 1309 a la demande de Jeanne de Navarre, epouse de Philippe le Bel. Joinville, octogenaire, ecrit avec une liberte de ton, une affection bourrue et une precision factuelle qui font de son texte le plus grand temoignage direct que nous ayons sur un roi medieval. Il ne masque ni les severites du saint roi, ni ses doutes, ni ses humeurs ; il en restitue l'humanite incarnee.
Posterite : le modele du roi tres chretien et la fleur de lys
Le titre de « roi tres chretien », rex christianissimus, employe sporadiquement avant Louis IX, devint a partir de lui l'apanage exclusif des rois de France, confirme officiellement par Paul II en 1469. Toute la monarchie capetienne et valoise se construisit comme l'heritiere directe du saint roi. Charles V, son arriere-arriere-petit-fils, fit copier les Enseignements et les imposa a son propre fils. Henri IV, converti, voulut etre « un nouveau saint Louis ». Louis XIII consacra la France a la Vierge en 1638 dans la lignee mariale de son saint ancetre. Louis XIV recevait son nom en hommage explicite a l'aieul canonise. Louis XVI mourut, dit-on, en demandant pardon comme l'avait enseigne saint Louis : sans haine, en pretant son cou.
La fleur de lys, dont Louis IX fixa l'usage definitif sur l'ecu de France, abandonnant le seme indefini de son pere pour le « France moderne » a trois fleurs, devint le symbole non seulement de la dynastie mais d'une certaine idee de la France : une France qui se concevait comme « fille ainee de l'Eglise », dont la mission temporelle etait de servir l'ordre spirituel chretien. La devise Lilia non laborant neque nent, « Les lys ne travaillent ni ne filent », citation de saint Matthieu, rappelait que la beaute royale, comme celle des lys des champs, vient de Dieu et non de l'homme.
Il serait commode aujourd'hui de faire de saint Louis un personnage de carte postale ou, a l'inverse, de le reduire a ses ombres : la severite du chretien medieval envers les juifs, sa participation au Talmud bruïe de 1242, l'echec militaire de ses deux croisades. Ces ombres sont reelles ; elles sont celles de son temps autant que les siennes. Mais ce qu'il fut demeure : un homme qui prit au serieux, jusqu'au sang, ses promesses de bapteme et de sacre. Un roi qui crut que gouverner etait servir, et que le service rendu au plus pauvre etait service rendu au Christ. Un saint, en un mot, au sens precis et exigeant ou l'Eglise emploie ce mot. Huit siecles apres, le chene de Vincennes est mort, la Sainte-Chapelle est un musee, la fleur de lys n'est plus officielle. Mais Saint Louis demeure, presence silencieuse dans les armoires de l'imaginaire français, modele dont on mesure encore la stature.
Questions fréquentes
Quand Louis IX a-t-il régné ?
Louis IX règne de 1226 (mort de son père Louis VIII) à sa propre mort le 25 août 1270 à Tunis. Sa mère Blanche de Castille assure la régence de 1226 à 1234, date à laquelle le roi prend personnellement le pouvoir à l'occasion de son mariage avec Marguerite de Provence.
Pourquoi appelle-t-on Louis IX 'saint Louis' ?
Le pape Boniface VIII canonise Louis IX le 11 août 1297, soit 27 ans après sa mort, à la demande de son petit-fils Philippe le Bel. C'est le seul roi de France à avoir été élevé sur les autels par l'Église catholique.
Qu'est-ce que la Sainte-Chapelle ?
La Sainte-Chapelle, édifiée à Paris dans l'enceinte du palais royal de la Cité entre 1241 et 1248, fut construite par Louis IX pour abriter la Couronne d'épines du Christ et d'autres reliques de la Passion, achetées à l'empereur latin de Constantinople Baudouin II en 1239.
Combien Louis IX a-t-il fait de croisades ?
Deux : la septième croisade (1248-1254), au cours de laquelle il prend Damiette puis est fait prisonnier à Mansourah en avril 1250, et la huitième (1270), interrompue par sa mort à Tunis du typhus ou de la dysenterie.
Qu'est-ce que la justice du chêne de Vincennes ?
Selon le témoignage de Joinville dans sa Vie de saint Louis, le roi rendait personnellement la justice à Vincennes, assis sous un chêne, accessible à tous ses sujets. Cette image symbolise la conception médiévale du roi-justicier, juge suprême du royaume.
Qui était Marguerite de Provence ?
Marguerite de Provence (1221-1295), fille de Raymond Bérenger IV, comte de Provence, épouse Louis IX le 27 mai 1234 à Sens. De cette union naissent onze enfants. Reine pieuse et politique, elle accompagne le roi en croisade et lui survit vingt-cinq ans.
Qu'est-ce que la paix de Paris de 1259 ?
Le traité de Paris, signé le 4 décembre 1259 entre Louis IX et Henri III d'Angleterre, met fin à un siècle de conflits : Henri III renonce à la Normandie, à l'Anjou, au Maine, au Poitou, mais reçoit en fief la Guyenne et devient vassal du roi de France pour ces terres.
Quelles institutions Louis IX a-t-il fondées ?
Outre la Sainte-Chapelle, Louis IX fonde la Sorbonne (1257) avec son chapelain Robert de Sorbon, l'hôpital des Quinze-Vingts pour 300 aveugles, l'abbaye cistercienne de Royaumont, et soutient les ordres mendiants (Dominicains et Franciscains).
Où Louis IX est-il mort et où est-il enterré ?
Il meurt sous les murs de Tunis le 25 août 1270, lors de la huitième croisade. Ses ossements sont rapportés en France ; ses entrailles reposent à Monreale en Sicile, son corps à la basilique de Saint-Denis. La Révolution dispersera ses restes en 1793.
Quelles sont les sources principales sur saint Louis ?
La Vie de saint Louis de Jean de Joinville (rédigée 1305-1309), les Vita Ludovici noni de Geoffroy de Beaulieu (1272-1273) et de Guillaume de Saint-Pathus, les Grandes Chroniques de France, ainsi que les Enseignements à Philippe rédigés par Louis IX lui-même peu avant sa mort.
Bibliographie et sources
- Jean de Joinville, Vie de saint Louis, edition critique de Jacques Monfrin, Paris, Garnier, 1995 [redige 1305-1309].
- Geoffroy de Beaulieu, Vita Ludovici noni, edition de Henri-François Delaborde, in Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XX, 1840 [redige 1272-1273].
- Guillaume de Saint-Pathus, Vie de Monseigneur Saint Louis, edition de Henri-François Delaborde, Paris, 1899 [redige 1302-1303].
- Saint Louis, Enseignements a mon fils Philippe, in David O'Connell, The Teachings of Saint Louis, Chapel Hill, 1972.
- Jacques Le Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996.
- Jean Richard, Saint Louis, roi d'une France feodale, soutien de la Terre Sainte, Paris, Fayard, 1983.
- Gerard Sivery, Saint Louis et son siecle, Paris, Tallandier, 1983 ; Blanche de Castille, Paris, Fayard, 1990.
- William Chester Jordan, Louis IX and the Challenge of the Crusade, Princeton University Press, 1979.
- Bulle Gloria laus de Boniface VIII, 11 aout 1297, in Bullarium Romanum, t. IV.
- Le Goff, Jacques, Saint Louis, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », 1996.
- Richard, Jean, Saint Louis, roi d'une France féodale, soutien de la Terre sainte, Fayard, 1983.
- Carolus-Barré, Louis, Le Procès de canonisation de saint Louis (1272-1297). Essai de reconstitution, École française de Rome, 1994.
- Gaposchkin, M. Cecilia, The Making of Saint Louis: Kingship, Sanctity, and Crusade in the Later Middle Ages, Cornell University Press, 2008.
- Sivéry, Gérard, Saint Louis et son siècle, Tallandier, 1983.
À lire sur Saint Louis
- Saint Louis, Jacques Le Goff (Gallimard, 1996) : la biographie de référence, qui cherche le roi réel derrière le saint.
- Vie de saint Louis, Jean de Joinville : le témoignage direct d'un compagnon de la septième croisade.
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