Les Abbayes de France : 1500 ans de monachisme chrétien (de Saint-Wandrille au Mont-Saint-Michel)

Plus de huit cents abbayes ponctuent encore le territoire français, actives, ruinées, transformées en musées ou en domaines viticoles. Du Mont-Saint-Michel dressé sur sa baie depuis 708 jusqu'aux scriptoria modernes de Solesmes, du dépouillement minéral du Thoronet aux verrières de Pierre Soulages à Conques, ces communautés de pierre racontent quinze siècles d'une civilisation singulière. La Règle de saint Benoît, rédigée vers 540 au Mont-Cassin, a engendré en France l'un des plus extraordinaires patrimoines architecturaux et spirituels du continent : Cluny et ses 1 450 monastères dépendants au XIIe siècle, Cîteaux et son austérité retrouvée en 1098, Fontevraud et sa singularité d'ordre mixte gouverné par une abbesse mitrée. Ce pillar retrace la naissance, l'apogée, l'effondrement révolutionnaire et la renaissance contemporaine du monachisme français, un récit où l'on croise Bernard de Clairvaux prêchant la croisade à Vézelay, Suger inventant le gothique à Saint-Denis, et les mauristes ressuscitant l'érudition au Grand Siècle. Quatre abbayes françaises figurent au patrimoine mondial de l'UNESCO ; aucune ne se ressemble, toutes témoignent d'une même ambition : faire de la pierre une prière.

De Saint-Benoît à Saint-Bernard : naissance et apogée du monachisme français

Avant qu'une seule abbaye ne s'élève sur le sol gaulois, le monachisme avait déjà parcouru un long chemin oriental. Né dans les déserts d'Égypte avec saint Antoine et saint Pacôme au IVe siècle, il franchit la Méditerranée grâce à saint Martin de Tours, qui fonde vers 361 Ligugé, puis Marmoutier vers 372, premiers monastères des Gaules. Mais c'est un moine italien, Benoît de Nursie (vers 480-547), qui donnera au monachisme occidental sa charpente définitive. Retiré au Mont-Cassin vers 529, il y rédige autour de 540 sa Règle, soixante-treize chapitres d'une sobriété inégalée qui imposent l'ora et labora, la stabilité, l'obéissance, et organisent la journée monastique autour des huit offices canoniaux. La Règle bénédictine, par sa souplesse et sa modération, Benoît la qualifie lui-même de « règle pour débutants », va supplanter en quelques générations toutes les autres règles concurrentes (colombanienne, augustinienne) et devenir, du VIIIe au XIIIe siècle, la matrice unique du monachisme occidental.

En Gaule mérovingienne, l'élan est saisissant. Saint Wandrille, ancien comte du palais de Dagobert, fonde en 649 l'abbaye de Fontenelle, qui prendra son nom, au cœur du pays de Caux. Saint Philibert élève Jumièges vers 654. Saint Aubert, évêque d'Avranches, érige en 708 le premier oratoire du Mont-Saint-Michel, sur l'ordre, dit la légende, de l'Archange lui-même. La réforme carolingienne de Benoît d'Aniane (Concile d'Aix-la-Chapelle, 817) impose la Règle bénédictine à tous les monastères de l'Empire. Mais c'est la fondation de Cluny en 910 par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, qui marque le décollage. Soustraite à toute tutelle laïque comme épiscopale, placée directement sous la protection du Saint-Siège, Cluny invente l'ecclesia cluniacensis, un réseau monastique transnational qui culminera, sous l'abbatiat de saint Hugues (1049-1109) et de Pierre le Vénérable (1122-1156), à plus de 1 450 monastères dépendants, de l'Espagne à la Pologne.

Mais la fortune appelle la critique. Au crépuscule du XIe siècle, certains réclament un retour à la lettre stricte de la Règle. Robert de Molesme et vingt et un compagnons quittent leur monastère bourguignon et fondent, le 21 mars 1098, le Novum Monasterium de Cîteaux, dans les marais de la Saône. Ce sera le berceau de l'ordre cistercien. L'arrivée en 1112 d'un jeune noble champenois, Bernard de Fontaine, futur saint Bernard de Clairvaux, accompagné de trente compagnons, va précipiter une expansion fulgurante. À sa mort en 1153, Bernard a fondé Clairvaux (1115) et essaimé directement ou indirectement 168 abbayes ; à la fin du XIIe siècle, l'ordre comptera 530 monastères dans toute la chrétienté. Deux conceptions du monachisme s'affrontent désormais : la grandeur liturgique clunisienne et le dépouillement bernardin.

Les bénédictins (VIe-XVIIIe) : la civilisation monastique des origines

Pour saisir la place des bénédictins dans la civilisation française, il faut imaginer qu'ils en furent, durant cinq siècles, les principaux scribes, agronomes, architectes, juristes et historiens. Saint-Wandrille, fondée en 649, abrite dès le VIIIe siècle un scriptorium de premier ordre et nous lègue les Gesta abbatum Fontanellensium, premier exemple d'historiographie monastique en Occident. Le Mont-Saint-Michel, élevé par saint Aubert en 708, devient au XIe siècle l'un des grands foyers intellectuels de la Normandie ducale ; sa Merveille gothique, édifiée entre 1211 et 1228 sous l'abbatiat de Jourdain, demeure le chef-d'œuvre absolu du gothique normand : trois niveaux superposés (aumônerie, salle des hôtes, réfectoire / cellier, salle des chevaliers, cloître) accrochés à la falaise comme un manifeste théologique de l'élévation.

Mais c'est Cluny qui incarne le sommet de la civilisation bénédictine. La troisième église abbatiale, Cluny III, commencée en 1088 sous saint Hugues et consacrée par Innocent II en 1130, fut, jusqu'à l'achèvement de Saint-Pierre de Rome au XVIIe siècle, la plus vaste église de la chrétienté : 187 mètres de long, cinq nefs, deux transepts, sept clochers, un narthex de 60 mètres. Tout y était démesure liturgique : la laus perennis y était chantée presque sans interruption, les processions mobilisaient parfois plus de quatre cents moines. La seconde Pâque, l'office des morts du 2 novembre, institution clunisienne qui deviendra la Toussaint des défunts sous l'abbatiat d'Odilon en 998, témoigne de cette ambition d'une liturgie intercédant pour le monde entier.

Au XVIIe siècle, alors que la discipline s'est relâchée dans nombre d'abbayes commandataires, naît à Saint-Vanne puis se propage à Saint-Maur-des-Fossés une réforme érudite : la Congrégation de Saint-Maur, instituée en 1618. Les mauristes, au premier rang desquels dom Jean Mabillon (1632-1707), fondateur de la diplomatique avec De re diplomatica en 1681, et dom Bernard de Montfaucon, créateur de la paléographie grecque, transforment Saint-Germain-des-Prés en académie historique européenne. Leur Gallia christiana, leurs éditions des Pères, leurs voyages littéraires constituent l'un des plus impressionnants chantiers d'érudition que l'Occident ait connus.

Cette civilisation s'effondre brutalement à la Révolution. Le décret du 13 février 1790 supprime les vœux solennels et abolit les ordres réguliers. Cluny III est vendue comme bien national, transformée en carrière, démolie pierre par pierre entre 1798 et 1823, il n'en subsiste aujourd'hui que le bras sud du grand transept, le « clocher de l'Eau Bénite », soit moins de 10 % du monument. Saint-Wandrille devient filature, le Mont-Saint-Michel prison politique. Tout semblait perdu. C'est pourtant d'un humble prieuré sarthois que renaîtra le bénédictinisme français : tradition spirituelle oblige, dom Prosper Guéranger rachète en 1833 l'ancien prieuré de Solesmes et y refonde la vie bénédictine. Solesmes deviendra, par sa restauration du chant grégorien (édition vaticane de 1908) et son rayonnement liturgique, la matrice de toutes les fondations bénédictines françaises ultérieures.

Les cisterciens (XIIe-XXIe) : le retour à la pauvreté

Lorsque Robert de Molesme et ses compagnons s'enfoncent dans les marécages de Cîteaux en mars 1098, ils ne fondent pas un nouvel ordre, ils prétendent retourner à la lettre de la Règle bénédictine que Cluny aurait, selon eux, dénaturée par le faste liturgique et la richesse foncière. La trinité fondatrice, Robert, Albéric (qui obtient en 1100 du pape Pascal II la Charte de privilège romain) et l'Anglais Étienne Harding (auteur en 1119 de la Charte de Charité, constitution de l'ordre), pose les principes intangibles : travail manuel obligatoire des moines de chœur, refus des dîmes et des revenus seigneuriaux, simplicité absolue dans l'architecture, le mobilier liturgique et le vêtement (la coule blanche écrue, sans teinture). C'est l'arrivée à Cîteaux, au printemps 1112, du jeune Bernard de Fontaine avec une trentaine de parents et compagnons qui transforme cette réforme rigoriste en raz-de-marée européen.

Trois ans plus tard, en 1115, Bernard fonde Clairvaux dans la vallée de l'Aube. En 1118, il essaime à Fontenay, en Bourgogne, la plus ancienne abbaye cistercienne conservée intacte au monde, classée UNESCO en 1981. L'expansion devient vertigineuse : Pontigny en 1114, La Ferté en 1113, Morimond en 1115 (les « quatre filles » de Cîteaux), puis Sénanque en 1148 en Provence, Le Thoronet en 1160 en pays varois, Silvacane en 1144 dans la vallée de la Durance, les « trois sœurs cisterciennes de Provence ». À la mort de Bernard en 1153, l'ordre compte déjà près de 350 abbayes ; un demi-siècle plus tard, 530, du Portugal à la Suède, de l'Irlande à la Pologne.

L'architecture cistercienne traduit dans la pierre cette spiritualité du dépouillement. Bernard, dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry (1124-1125), avait fustigé le faste clunisien : « À quoi bon, dans les cloîtres, en présence des frères qui lisent, ces monstres ridicules, ces étranges beautés difformes ? » L'abbatiale cistercienne renonce au tympan sculpté, au chapiteau historié, au vitrail figuré (verrières en grisaille à motifs géométriques), au clocher monumental. Tout est ramené à la pureté du tracé géométrique, à la qualité de l'appareil, à la maîtrise acoustique. Au Thoronet, l'absence totale de mortier visible, l'unité du calcaire local, la nudité des murs créent ce que Le Corbusier appellera en 1953 « l'architecture de la Vérité ». À Sénanque, l'abside semi-circulaire, le clocher carré ramassé, les champs de lavande qui l'enserrent depuis le XIXe siècle composent l'image canonique du monachisme provençal.

L'observance se relâche au XVIIe siècle. Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé, abbé commendataire devenu moine, impose en 1664 à La Trappe (Orne) une réforme d'une rigueur extrême : silence perpétuel, jeûne quasi continu, travail manuel doublé. Cette branche, dite trappiste, connaîtra son institutionnalisation en 1892 sous le nom d'Ordre cistercien de la Stricte Observance (OCSO). Aujourd'hui, plusieurs abbayes cisterciennes vivent une intense renaissance : Sénanque abrite une communauté de l'Immaculée Conception revenue en 1988 ; Cîteaux elle-même, refondée en 1898, perpétue dans la Côte d'Or la tradition du fromage éponyme et de la lectio divina.

Fontevraud (1101) : l'ordre mixte dirigé par une abbesse

Aucune fondation médiévale n'aura suscité autant de fascination, et d'incompréhension, que celle de Fontevraud, érigée en 1101 par le prédicateur breton Robert d'Arbrissel (vers 1045-1116) à la limite de l'Anjou et du Poitou. Cet ancien ermite de la forêt de Craon, devenu prédicateur itinérant mandaté par le pape Urbain II, organise sa fondation selon une règle inouïe pour l'époque : un ordre mixte rassemblant moines et moniales sur un même site, quatre communautés distinctes (Le Grand-Moûtier pour les vierges, Sainte-Marie-Madeleine pour les pénitentes, Saint-Lazare pour les lépreuses, Saint-Jean-de-l'Habit pour les hommes), et placées toutes sous l'autorité d'une abbesse. Robert justifie ce choix par l'Évangile : c'est à sa mère que le Christ confia saint Jean au pied de la Croix.

L'abbesse de Fontevraud devient l'un des grands personnages politiques et ecclésiastiques du royaume. Elle porte la mitre, la crosse, exerce sa juridiction sur près de cent prieurés (Fontevraud comptera jusqu'à 5 000 religieux et religieuses au XIIe siècle, dont 36 prieurés en Angleterre). De 1115 à 1792, 36 abbesses se succéderont, dont une majorité de princesses du sang : quatorze d'entre elles appartiennent à la maison de Bourbon, dont la célèbre Gabrielle de Rochechouart de Mortemart (1645-1704), sœur de la marquise de Montespan, surnommée la « Reine des abbesses ».

Fontevraud devient au XIIe siècle la nécropole des Plantagenêts. On y voit aujourd'hui rassemblés, dans la nef de l'abbatiale, quatre gisants polychromes : Henri II Plantagenêt (mort en 1189), Aliénor d'Aquitaine (morte en 1204, représentée lisant, l'un des très rares gisants féminins médiévaux montrant une activité), Richard Cœur de Lion (mort en 1199 au siège de Châlus) et Isabelle d'Angoulême (morte en 1246), épouse de Jean sans Terre. Vendue à la Révolution, transformée par Napoléon en 1804 en l'une des plus dures prisons centrales de France (jusqu'en 1963), Fontevraud connaît depuis sa restauration une seconde vie comme Centre culturel de rencontre, l'ensemble monastique, le plus vaste d'Europe, déploie ses huit hectares de cloîtres, cuisines romanes octogonales et jardins reconstitués.

Vézelay (XIIe) : le départ vers Compostelle

Sur sa colline éternelle, dominant la vallée de la Cure, la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay incarne, plus qu'aucune autre, la pulsation spirituelle du XIIe siècle. Fondée vers 860 par le comte Girart de Roussillon, l'abbaye prend son essor lorsque, vers 1050, ses moines proclament détenir les reliques de sainte Marie-Madeleine, ramenées, prétendent-ils, de Provence. Le succès du pèlerinage est foudroyant : Vézelay devient l'un des quatre points de départ français du chemin de Saint-Jacques (la Via Lemovicensis ou « voie limousine »), et l'on s'y presse de toute l'Europe.

Le chantier de l'abbatiale, lancé après l'incendie de 1120 qui aurait coûté la vie à plus de mille pèlerins, donne à la France l'un de ses chefs-d'œuvre romans absolus. Le tympan central du narthex, sculpté vers 1130, représente la Pentecôte missionnaire : un Christ démesuré aux mains transpercées d'où jaillissent des rayons de feu vers les apôtres, et tout autour, la ronde extraordinaire des peuples de la Terre, Pygmées aux grandes oreilles, Cynocéphales à têtes de chien, géants des Indes, convoqués à entendre la Bonne Nouvelle. Aucune œuvre médiévale n'a poussé aussi loin l'imaginaire de la catholicité au sens étymologique, l'universalité du salut. La nef, achevée vers 1140, déploie ses dix travées d'arcs doubleaux bichromes, calcaire blanc et grès brun alternés, et son alignement millimétré sur l'axe du soleil au solstice d'été produit chaque 22 juin à midi le célèbre « chemin de lumière » : neuf taches solaires illuminent exactement le centre de la nef.

C'est de cette colline qu'éclate, le 31 mars 1146, dimanche des Rameaux, la voix de Bernard de Clairvaux prêchant la deuxième croisade devant le roi Louis VII et la reine Aliénor d'Aquitaine. La foule est telle qu'aucune église ne peut la contenir : Bernard parle en plein vent, sur le flanc nord de la colline. Quarante ans plus tard, en 1190, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion s'y donnent rendez-vous avant de partir pour la troisième croisade. Délaissée après le rapatriement officiel des reliques de la Madeleine à Saint-Maximin en 1279, ravagée par les guerres de Religion, la basilique tombait en ruine lorsqu'en 1840 un jeune architecte de vingt-six ans, Eugène Viollet-le-Duc, est chargé par Prosper Mérimée de la sauver : ce sera le premier grand chantier de restauration monumentale du XIXe siècle français, prototype de tous ceux qui suivront. Vézelay est inscrite à l'UNESCO en 1979.

Conques (XIe-XIIe) : l'art roman et la Sainte-Foy

Tapie au creux d'un vallon du Rouergue, accessible seulement par des routes en lacets, l'abbatiale Sainte-Foy de Conques est sans doute, de toutes les étapes du chemin de Compostelle, la plus émouvante. L'abbaye fut fondée vers 819 par un ermite, mais elle ne devint un haut lieu du pèlerinage qu'après le furtum sacrum (« vol sacré ») de 866 : un moine de Conques, infiltré pendant dix ans dans l'abbaye d'Agen, déroba les reliques de la jeune martyre sainte Foy (décapitée à treize ans en 303 sous Dioclétien) et les ramena triomphalement dans l'Aveyron. Le succès des miracles, Bernard d'Angers en consigne plus de cent au début du XIe siècle dans son Liber miraculorum sanctae Fidis, fixe sur Conques le flot des pèlerins de la Via Podiensis (voie du Puy).

L'abbatiale actuelle est édifiée entre 1050 et 1130 sous l'abbatiat d'Odolric puis de Begon III. Son tympan du Jugement Dernier, sculpté vers 1120-1130 au-dessus du portail occidental, est l'un des plus complets de l'art roman : 124 personnages répartis en trois registres autour d'un Christ-Juge à la main droite levée vers le Paradis, la gauche abaissée vers l'Enfer. La polychromie originelle, bleu lapis, ocre rouge, blanc, partiellement restituée lors des restaurations de 1948 et 2008, restitue à l'œuvre sa stupéfiante violence visuelle médiévale. L'inscription latine qui court sur le linteau résume tout : « O peccatores, transmutetis nisi mores, judicium durum vobis scitote futurum » (« Ô pécheurs, si vous ne changez vos mœurs, sachez qu'un jugement sévère vous attend »).

Dans le trésor, l'un des trois plus riches d'Europe avec Saint-Marc de Venise et Aix-la-Chapelle, trône la Majesté de Sainte Foy, statue-reliquaire en bois recouverte de feuilles d'or, datée de la fin du IXe siècle, sertie au fil des dons de plus de cinq cents pierres précieuses, camées antiques et intailles. Pièce unique au monde par son ancienneté (c'est la plus ancienne statue-reliquaire conservée), elle terrorisa et fascina les chroniqueurs médiévaux : Bernard d'Angers, à sa première vision, avoue avoir cru à une idole païenne. Plus surprenante encore est la commande passée en 1986 au peintre Pierre Soulages (1919-2022), enfant du Rouergue : entre 1987 et 1994, le maître de l'outrenoir conçoit 104 verrières en verre translucide spécialement mis au point avec les ateliers Fleury de Saint-Maur, qui filtrent la lumière sans la colorer, épure parfaite, dialogue saisissant entre le roman et le contemporain. Conques rejoint le patrimoine mondial UNESCO au titre des chemins de Compostelle en France en 1998.

Architecture monastique : du roman au gothique cistercien

Toute abbaye médiévale obéit à un schéma quasi invariable, fixé dès le célèbre plan de Saint-Gall dressé vers 820-830 dans l'entourage de Benoît d'Aniane. Au cœur, le cloître, quadrilatère ouvert sur un préau central, symbole de la Jérusalem céleste. Au nord (pour bénéficier de l'ensoleillement méridional du préau), l'église abbatiale, généralement orientée vers l'est. À l'est du cloître, dans l'aile dite « des moines », se succèdent du nord au sud la sacristie, la salle capitulaire (où l'abbé lit chaque matin un chapitre de la Règle), le parloir, la salle des moines (chauffoir et scriptorium) ; à l'étage, le dortoir communiquant directement avec l'église par un escalier d'accès aux offices nocturnes. Au sud, le réfectoire, les cuisines, le chauffoir. À l'ouest, le cellier et le logis des convers (frères lais chargés du travail manuel, nombreux chez les cisterciens).

Les bénédictins clunisiens privilégient les abbatiales colossales (Cluny III : 187 m), les déambulatoires à chapelles rayonnantes pour la circulation des pèlerins autour des reliques (Conques, Vézelay, Paray-le-Monial), les chapiteaux historiés (les huit chapiteaux du chœur de Cluny, sauvés du démantèlement, sont conservés au musée Ochier), les peintures murales. Les cisterciens, à l'inverse, imposent un « plan bernardin » codifié dès Fontenay (1147) : chevet plat à l'orientale (et non en hémicycle), absence totale de tour-clocher (un simple campanile à pignon est toléré), nef en berceau brisé, transept à chapelles carrées, cloître nu. Pas de tympan, pas de gargouille, pas de vitrail figuré : seules les verrières en grisaille à motifs géométriques sont admises. C'est cette architecture du silence, cinq siècles avant le minimalisme contemporain, qui fait du Thoronet, de Fontenay et de Sénanque les manifestes les plus purs de la spiritualité médiévale occidentale.

C'est précisément en lisière de cette double tradition, à l'abbaye royale de Saint-Denis, que naît le gothique. Entre 1135 et 1144, l'abbé Suger (1081-1151), conseiller de Louis VI puis de Louis VII, fait reconstruire le chevet de la basilique en y combinant pour la première fois l'arc brisé, la croisée d'ogives et l'arc-boutant, libérant ainsi la paroi pour la percer de vastes verrières. La consécration du 14 juin 1144 en présence du roi, de cinq archevêques et de quatorze évêques marque officiellement la naissance de l'opus francigenum. De Saint-Denis le gothique essaime à Sens (1140), Senlis (1153), Noyon (1150), Laon (1160), avant le triomphe de Notre-Dame de Paris (1163) et de Chartres (1194). Les abbayes auront été le laboratoire silencieux de la révolution architecturale qui définira, pour mille ans, le visage de l'Europe.

Les abbayes à la Révolution : suppression et démantèlement

Le 28 octobre 1789, sur proposition du député Treilhard, l'Assemblée nationale constituante suspend les vœux monastiques. Le 13 février 1790, un décret historique, complété par celui du 19 février, supprime les ordres religieux à vœux solennels et libère les religieux de leurs engagements. La plupart des abbayes, déjà affaiblies par le régime de la commende (depuis le concordat de Bologne de 1516, l'abbé est nommé par le roi et est souvent un laïc qui prélève les revenus sans résider), comptent à la veille de la Révolution moins de dix moines pour des bâtiments prévus pour cent. La vente comme biens nationaux, organisée par les décrets des 2 novembre 1789 et 14 mai 1790, livre ces ensembles colossaux à la spéculation foncière.

Les destins divergent radicalement. Cluny III connaît le sort le plus tragique : adjugée à un marchand de biens en 1798, elle est systématiquement démolie pour fournir des moellons à la ville naissante ; les explosions ponctuent le démantèlement entre 1810 et 1823. Quand Prosper Mérimée, premier inspecteur général des Monuments historiques, arrive à Cluny en 1834, il ne reste que le bras sud du grand transept. Sort comparable pour Jumièges, dont les ruines monumentales, surnommées par Victor Hugo en 1835 les « plus belles ruines de France », ont longtemps servi de carrière publique avant d'être sauvegardées en 1852.

D'autres abbayes connaissent une réutilisation profane. Fontevraud est convertie par Napoléon en 1804 en « maison centrale de force et de correction », fonction qu'elle conservera jusqu'en 1963, l'usage carcéral aura paradoxalement assuré sa survie architecturale en interdisant tout démantèlement. Clairvaux subit le même sort dès 1808 et demeure aujourd'hui encore une maison centrale (la fermeture est annoncée pour 2026). Le Mont-Saint-Michel devient prison politique sous la Révolution, l'Empire et la Monarchie de Juillet, Barbès, Blanqui, Raspail y séjournent, jusqu'à sa fermeture en 1863 sous la pression des écrivains romantiques (Hugo, en 1836, avait écrit : « Le Mont-Saint-Michel est aux mers ce que les pyramides sont au désert »). Saint-Wandrille abrite à partir de 1791 une filature de coton, qui exploite l'ancienne abbaye jusqu'à son rachat par le marquis de Stacpoole en 1863, qui la rendra aux bénédictins.

D'autres abbayes, enfin, disparaissent presque entièrement : Cluny II, l'église abbatiale de Saint-Bavon de Gand, l'immense abbaye de Marmoutier près de Tours sont rasées au bénéfice de lotissements. On estime que plus de la moitié des bâtiments monastiques français de l'Ancien Régime ont disparu entre 1790 et 1850. La sauvegarde de ce qui restait dépendra entièrement, à partir de 1830, du travail acharné de la Commission des Monuments historiques instituée par Guizot et animée par Mérimée, puis Viollet-le-Duc.

Renaissance monastique au XXe siècle

La résurrection commence à Solesmes en 1833. Dom Prosper Guéranger (1805-1875), prêtre du diocèse du Mans, rachète le 11 juillet l'ancien prieuré bénédictin sarthois pour 9 000 francs et y refonde, le 14 juillet, une communauté monastique. Solesmes deviendra abbaye en 1837 et chef d'ordre (Congrégation de Solesmes) en 1837 par bref de Grégoire XVI. C'est de Solesmes que partira la grande renaissance liturgique et grégorienne du XIXe siècle, avec en couronnement l'édition vaticane de 1908. Sous l'impulsion guérangerienne sont refondées Ligugé en 1853, Marseille (Sainte-Madeleine) en 1865, Silos en Espagne en 1880, En-Calcat en 1890.

Parallèlement, dans le Morvan, le curé visionnaire Jean-Baptiste Muard fonde en 1850 l'abbaye de Sainte-Marie-de-la-Pierre-qui-Vire, qui deviendra l'un des grands centres bénédictins du XXe siècle (éditions Zodiaque, redécouverte de l'art roman). Cîteaux elle-même, après un siècle d'abandon, est rachetée par les trappistes de Sept-Fons en 1898 et y refonde la vie cistercienne. Au XXe siècle, le mouvement s'amplifie : Sénanque est rachetée en 1928 par les cisterciens, abandonnée à nouveau, puis revivifiée en 1988 par la Congrégation de l'Immaculée. Le Barroux, fondée par dom Gérard Calvet en 1970, illustre la vitalité des communautés traditionnelles. Le Thoronet, propriété d'État, accueille depuis 1991 les cisterciennes-bernardines pour des temps liturgiques saisonniers.

Aujourd'hui, la France compte une cinquantaine d'abbayes en activité (bénédictines, cisterciennes-trappistes, fontevristes, chartreuses) regroupant environ 2 500 moines et moniales. Si le déclin numérique se poursuit, la fréquentation des hôtelleries monastiques, la vente de produits (bières trappistes, fromages, miels, savons, encens), et l'engouement public pour les retraites témoignent d'une persistance singulière. Quinze siècles après la Règle de Benoît, l'ora et labora demeure une grammaire spirituelle vivante.

Aller plus loin sur France Éternelle

Questions fréquentes

Combien existe-t-il d'abbayes en France aujourd'hui ?

On recense plus de 800 sites monastiques sur le territoire français, une cinquantaine sont des abbayes encore en activité (regroupant environ 2 500 moines et moniales bénédictins, cisterciens-trappistes, fontevristes ou chartreux), les autres étant des ruines classées, des musées, des centres culturels (Fontevraud, Cluny) ou des propriétés privées.

Quelles sont les abbayes françaises classées au patrimoine mondial de l'UNESCO ?

Quatre abbayes figurent au patrimoine mondial : le Mont-Saint-Michel et sa baie (1979), la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (1979), l'abbaye cistercienne de Fontenay (1981), et l'abbatiale Sainte-Foy de Conques (1998, au titre des chemins de Compostelle en France).

Quelle différence entre bénédictins et cisterciens ?

Les deux ordres suivent la Règle de saint Benoît (vers 540). Les bénédictins clunisiens (à partir de 910) ont privilégié la grandeur liturgique, l'érudition et l'architecture monumentale ; les cisterciens (à partir de 1098) ont voulu revenir à la lettre stricte de la Règle, imposant le travail manuel des moines, le dépouillement architectural et le refus des revenus seigneuriaux.

Pourquoi tant d'abbayes ont-elles été détruites en France ?

Le décret du 13 février 1790 a supprimé les ordres religieux et permis la vente des abbayes comme biens nationaux. La plupart ont été démantelées comme carrières de pierre (Cluny III démolie à 90 % entre 1798 et 1823), transformées en prisons (Mont-Saint-Michel, Fontevraud, Clairvaux), en filatures (Saint-Wandrille) ou en lotissements. Plus de la moitié du patrimoine monastique d'Ancien Régime a disparu entre 1790 et 1850.

Qui était saint Bernard de Clairvaux ?

Né en 1090 à Fontaine-lès-Dijon dans une famille noble champenoise, entré à Cîteaux en 1112 avec trente compagnons, fondateur de Clairvaux en 1115, Bernard est la figure dominante du XIIe siècle religieux européen : prédicateur de la deuxième croisade à Vézelay (1146), conseiller de quatre papes, fondateur direct ou indirect de 168 abbayes, théologien mystique. Mort en 1153, canonisé en 1174, proclamé docteur de l'Église en 1830.

Peut-on séjourner dans une abbaye française ?

Oui. La majorité des abbayes en activité disposent d'une hôtellerie monastique ouverte aux retraitants (croyants ou non), pour des séjours de quelques jours dans le silence et le rythme des offices. Solesmes, Sénanque, En-Calcat, Le Bec-Hellouin, Pierre-qui-Vire ou la Pierre-qui-Vire pratiquent l'accueil ; il convient de réserver longtemps à l'avance, aux temps liturgiques (Avent, Carême, Pâques).

Quelle est l'abbaye la plus ancienne de France encore en activité ?

Saint-Wandrille de Fontenelle, fondée en 649 par saint Wandrille, est l'une des plus anciennes abbayes françaises encore vivantes (avec Ligugé, fondée vers 361 par saint Martin et refondée en 1853). Saint-Wandrille, après mille ans d'histoire, sept incendies, la ruine révolutionnaire et un siècle de filature, abrite à nouveau depuis 1894 une communauté bénédictine.

Pourquoi les abbayes cisterciennes sont-elles toujours en pleine nature ?

La Règle cistercienne (Charte de Charité, 1119) impose la fondation « in locis a conversatione hominum semotis », en des lieux retirés de la fréquentation humaine. Les premiers cisterciens choisissaient systématiquement les vallées humides à défricher (Cîteaux, Fontenay, Clairvaux, Sénanque), tant pour la solitude que pour le travail manuel obligatoire des moines, qui transforma ces sites marécageux en domaines agricoles et hydrauliques modèles.

Sources

  • Marcel Aubert, L'Architecture cistercienne en France, Vanoest, Paris, 1947 (2 volumes), réédition Picard 1976.
  • Dominique Iogna-Prat, Cluny et la société chrétienne face à l'hérésie, au judaïsme et à l'islam (1000-1150), Aubier, Paris, 1998.
  • André Vauchez (dir.), L'Histoire des saints et de la sainteté chrétienne, Hachette, Paris, 1986-1988 (11 volumes).
  • Anselme Dimier, L'Art cistercien : France, Zodiaque (collection « La Nuit des temps »), 1962.
  • Jacques Dubois et Jean-Loup Lemaitre, Sources et méthodes de l'hagiographie médiévale, Cerf, Paris, 1993.
  • Léon Pressouyre, Le Rêve cistercien, Gallimard (« Découvertes »), Paris, 1990.
  • Jean Leclercq, L'Amour des lettres et le désir de Dieu, Cerf, Paris, 1957 (réédition 2008).
  • Alain Erlande-Brandenburg, L'Abbaye de Saint-Denis, Paris, Fayard, 1990.
  • Centre des Monuments nationaux, base Mérimée et inventaires patrimoniaux des abbayes (Mont-Saint-Michel, Fontevraud, Le Thoronet, Cluny).