La Liturgie & le chant grégorien, l'âme sonore de la prière catholique
Lorsque, dans la pénombre d'une église romane, monte la première antienne d'un office monastique, quelque chose d'immémorial se réveille. Ce n'est pas un concert ; ce n'est pas même, à proprement parler, une « musique » au sens où la modernité l'entend. C'est la prière de l'Église devenue son, le texte sacré porté par une mélodie née pour lui, et lui seul. Le chant grégorien, ce trésor que l'Occident a façonné durant douze siècles, n'est pas un ornement ajouté à la liturgie : il en est la respiration même, l'expression sonore de cette grande action que les Pères appellent opus Dei, l'œuvre de Dieu.
Cet article retrace l'histoire conjointe de deux réalités inséparables : la liturgie catholique romaine, structure prière et sacramentelle de l'Église d'Occident, et le chant grégorien, sa voix propre. Des assemblées domestiques des premiers chrétiens aux scriptoria carolingiens, de la révolution monastique du 1er septembre 1833, date à laquelle dom Prosper Guéranger rétablit la vie bénédictine à Solesmes, jusqu'à la réforme conciliaire de Vatican II (1963), c'est l'aventure d'un patrimoine spirituel français qui se déploie. Car la France, terre des cathédrales et des grandes abbayes, fut aussi celle qui, au XIXe et au XXe siècle, restitua au monde catholique la pureté de son chant originel.
Origines : la liturgie chrétienne primitive (Ier-IVe siècles)
Avant d'être cathédrale, la liturgie fut chambre haute. Les premiers chrétiens, héritiers du judaïsme du Second Temple et de la prière synagogale, se réunissaient « le premier jour de la semaine », comme l'atteste les Actes des Apôtres (20, 7), pour la fractio panis, la fraction du pain. Cette assemblée eucharistique, simple en apparence, contenait déjà toute la structure que l'Église ne cessera de déployer : proclamation de la Parole, prière commune, action de grâce sur le pain et le vin, communion. La Didachè, document syrien des années 80-100, transmet les plus anciennes formules eucharistiques connues, d'une beauté lapidaire : « Comme ce pain rompu était dispersé sur les collines et qu'ayant été rassemblé il est devenu un, qu'ainsi ton Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton Royaume. »
Le chant, dès l'origine, fut indissociable de la prière. Saint Paul exhorte les Éphésiens à « se redire entre eux des psaumes, des hymnes, des cantiques inspirés » (Ep 5, 19). On chantait les psaumes de David et l'on improvisait des hymnes nouvelles dont le Phôs hilaron (« Lumière joyeuse »), entonné aux vêpres grecques dès le IIe siècle, demeure le plus ancien témoin conservé.
L'édit de Milan (313) change radicalement la donne. Sortant des catacombes, l'Église accède aux basiliques publiques. La liturgie devient cérémonielle, ample, processionnelle. C'est l'âge d'or des rites locaux : ambrosien à Milan, mozarabe en Espagne, gallican dans les Gaules, romain à Rome. Saint Ambroise de Milan († 397) introduit les hymnes métriques chantées par le peuple, révolution pastorale dont saint Augustin témoigne : « Combien j'ai pleuré, mon Dieu, en entendant tes hymnes ! »
En Gaule, saint Martin de Tours († 397), fondant Marmoutier, instaure la première communauté monastique d'Occident où l'on chante l'office sept fois par jour, suivant le psaume 119. Cette structure, qui deviendra la Liturgie des Heures, est codifiée par saint Benoît de Nursie († 547) dans la Règle qu'il rédige au Mont-Cassin vers 540. Benoît y inscrit la parole décisive : « Nihil operi Dei praeponatur », « Que rien ne soit préféré à l'Œuvre de Dieu. »
À la fin du VIe siècle, l'Occident chrétien dispose ainsi de tous les éléments qui feront sa liturgie : un canon eucharistique stable, un cycle annuel des fêtes (Pâques, Noël, Pentecôte), un cursus des Heures monastiques, et un répertoire chanté pluriel mais déjà puissamment structuré autour des psaumes. Manque encore l'unification, qui sera l'œuvre du grand pape qui donnera son nom au chant.
Saint Grégoire le Grand (vers 540-604) et la mise en ordre liturgique romaine
La figure de saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604, domine la liturgie d'Occident comme aucune autre. Issu d'une grande famille sénatoriale romaine, préfet de Rome avant d'être moine, abbé de Saint-André-du-Cælius avant d'être pape malgré lui, Grégoire incarne la transition entre l'Antiquité finissante et le monde médiéval naissant. Quand il monte sur la chaire de Pierre, l'Empire d'Occident a disparu depuis plus d'un siècle, les Lombards menacent Rome, la peste a décimé la ville. C'est dans ce contexte d'effondrement qu'il accomplit son œuvre liturgique, une œuvre de stabilisation, de transmission, de pédagogie.
La tradition lui attribue la rédaction du Sacramentarium gregorianum. La critique moderne a nuancé cette attribution : l'ouvrage transmis sous son nom est en réalité un état du sacramentaire romain au début du VIIe siècle, contenant des compositions grégoriennes enrichies par ses successeurs. Peu importe : Grégoire a fixé la norme. Il a stabilisé le canon de la messe, ce Canon romanus que l'Église occidentale priera presque inchangé pendant quatorze siècles, devenu la Prex eucharistica I du missel actuel. Il a précisé les rubriques, ordonné les fêtes, codifié les rites de l'année liturgique.
Plus encore : Grégoire a pensé la liturgie comme action théologique. Dans ses Homélies sur les Évangiles et ses Moralia in Job, il développe une mystique de la louange où l'office divin est participation anticipée à la liturgie céleste de l'Apocalypse, intuition qui irriguera toute la spiritualité monastique occidentale.
Concernant le chant, l'attribution est plus complexe. La légende carolingienne (Jean Diacre, IXe siècle) représente Grégoire dictant les mélodies sous l'inspiration de la colombe du Saint-Esprit. Iconographie touchante mais historiquement fragile. Ce qu'il a réellement fait : organiser la Schola cantorum de Rome qui formait les chantres pontificaux, et stabiliser le répertoire des chants de la messe romaine. Le « chant grégorien » proprement dit ne naîtra qu'au VIIIe siècle, mais c'est de son autorité que ce chant tirera sa légitimité. Sans la stabilité du rite romain qu'il a léguée, l'unification liturgique de l'Europe par les Carolingiens eût été impensable.
Le chant grégorien : naissance carolingienne (VIIIe-IXe), huit modes, neumes
Le paradoxe historique est saisissant : le chant que nous appelons « grégorien » n'est pas né à Rome au temps de Grégoire, mais en Gaule franque deux siècles plus tard. C'est la grande découverte de la musicologie médiévale du XXe siècle, portée par les travaux de Bruno Stäblein, Helmut Hucke et Kenneth Levy : le chant grégorien est le fruit de la fusion, dans les scriptoria carolingiens, du cantus romanus (chant vieux-romain) et du chant gallican local.
L'événement déclencheur est politique. En 754, le pape Étienne II vient sacrer Pépin le Bref à Saint-Denis. Pour cimenter l'alliance entre le siège apostolique et la nouvelle dynastie carolingienne, on décide d'unifier la liturgie : les royaumes francs adopteront le rite romain. Pépin, puis surtout son fils Charlemagne, multiplient les capitulaires en ce sens. L'Admonitio generalis de 789 impose le chant romain dans toutes les églises de l'Empire. Des chantres romains sont envoyés à Metz, à Aix-la-Chapelle ; des chantres francs partent à Rome se former.
Mais le chant romain est purement oral, aucune notation n'existe encore, et la mémoire des chantres francs reconstitue les mélodies à travers le filtre de leurs habitudes vocales gallicanes. De cette transmission imparfaite, créatrice malgré elle, naît un répertoire nouveau : non plus tout à fait romain, plus seulement gallican, mais une synthèse d'une cohérence stupéfiante. Les huit modes du grégorien, ces échelles modales (protus, deuterus, tritus, tetrardus, chacune en forme authente et plagale) qui structurent l'ensemble du répertoire, sont une élaboration théorique carolingienne, fortement influencée par le système octoèque byzantin.
L'invention décisive est celle des neumes. Vers 830-850, dans les abbayes de Saint-Gall, Metz, Laon, Saint-Martial de Limoges, des moines commencent à noter au-dessus du texte des signes graphiques, punctum, virga, podatus, clivis, qui indiquent le geste mélodique sans préciser les hauteurs absolues. Ces neumes in campo aperto sont aide-mémoire pour le chantre formé. Leur précision rythmique et agogique est inégalée, les éditions Solesmes du XXe siècle reviendront à ces neumes anciens pour interpréter correctement le chant.
Le XIe siècle apportera deux innovations : la portée musicale (Guido d'Arezzo, vers 1025) qui fixe la hauteur absolue, et les notes carrées sur quatre lignes, notation officielle des éditions liturgiques de Solesmes. Avec Guido naissent aussi les noms des notes (ut, re, mi, fa, sol, la, tirés de l'hymne Ut queant laxis).
Le répertoire grégorien, à la fin de l'époque carolingienne, est immense : plus de trois mille pièces pour la seule messe, des milliers d'antiennes pour l'office, des centaines de répons. Il possède une qualité unique : il n'existe que pour le texte sacré qu'il porte. Chaque mélodie est née pour ces mots-là, accordée à leur prosodie latine, à leur charge théologique. C'est le « rythme verbal » solesmien : la mélodie épouse la parole. Le chant grégorien n'est pas une musique sur un texte ; il est un texte qui chante.
L'âge d'or médiéval (Xe-XIIIe) : Cluny, Cîteaux, écoles cathédrales
Du Xe au XIIIe siècle, la liturgie occidentale connaît son apogée, et c'est en France, plus qu'ailleurs, qu'elle s'épanouit. La fondation de l'abbaye de Cluny en 910 par Guillaume le Pieux, duc d'Aquitaine, ouvre l'époque des grands ordres monastiques voués à la splendeur de l'office divin. Sous les abbatiats successifs d'Odon, Maïeul, Odilon, Hugues le Grand et Pierre le Vénérable, Cluny porte à un degré inégalé la solennité liturgique : à la fin du XIe siècle, l'office cluniscien occupe presque l'entier de la journée monastique, avec d'innombrables psaumes ajoutés, processions, suffrages des saints. La basilique Cluny III, consacrée en 1130, plus grande église de la chrétienté avant Saint-Pierre de Rome, fut conçue pour cette liturgie démesurée.
En réaction à cette hypertrophie clunisienne naît, en 1098, l'ordre cistercien. Robert de Molesme, puis surtout saint Bernard de Clairvaux († 1153), prônent un retour à la sobriété bénédictine originelle. Les cisterciens dépouillent la liturgie de ses ajouts, restaurent la simplicité du chant, et entreprennent, sous Étienne Harding et Bernard, une réforme du chant grégorien fondée sur la collation de manuscrits anciens. Cette première « critique grégorienne » médiévale, méconnue mais fondatrice, inspirera huit siècles plus tard les méthodes de dom Pothier et dom Mocquereau à Solesmes. L'abbaye de Cîteaux, mère de l'ordre, devient ainsi un foyer de purification liturgique aussi décisif que Cluny l'avait été de sa magnificence.
Parallèlement, les écoles cathédrales prennent le relais. À Notre-Dame de Paris, à partir des années 1160, les maîtres Léonin puis Pérotin développent l'organum, superposition de voix sur le ténor grégorien, qui donnera naissance à la polyphonie occidentale. Le Magnus liber organi de Léonin (vers 1170) marque la naissance de la musique savante européenne. Mais, détail capital, cette polyphonie naissante repose sur le grégorien : la voix grave (le tenor, qui « tient » la mélodie) est toujours une cantilène grégorienne. Le grégorien est le fondement sur lequel s'élève toute la musique occidentale.
Au XIIIe siècle, l'âge des cathédrales est aussi celui des séquences et des hymnes : Veni Sancte Spiritus attribué à Étienne Langton, Stabat Mater de Jacopone da Todi, Lauda Sion et Pange lingua de saint Thomas d'Aquin pour la fête du Saint-Sacrement instituée en 1264. Ces chefs-d'œuvre, encore présents dans la liturgie actuelle, témoignent d'une époque où la théologie scolastique la plus exigeante se déversait naturellement en chants populaires d'une beauté immédiate.
La basilique de Vézelay, l'abbatiale de Cluny, les cathédrales de Chartres, Reims, Amiens, tous ces monuments furent bâtis pour cette liturgie chantée. Leur acoustique elle-même fut conçue pour porter la voix grégorienne, dont les longues vocalises trouvent dans les voûtes romanes ou gothiques leur résonance naturelle. On ne comprend pas l'architecture sacrée française sans entendre ce qui s'y chantait.
Le déclin (XVe-XVIIIe) et les chants néo-grégoriens locaux
L'unité grégorienne médiévale se fissure progressivement à partir du XVe siècle. Plusieurs causes convergentes : l'essor de la polyphonie franco-flamande puis de la musique mesurée détourne l'attention des compositeurs ; l'invention de l'imprimerie musicale (Petrucci, 1501) fige des versions tardives, souvent corrompues, des mélodies grégoriennes ; les rites locaux se multiplient ; et surtout, le sens du rythme grégorien original, fondé sur la prosodie latine et l'agogique des neumes anciens, se perd. On commence à chanter le grégorien mensuralement, en notes longues et égales, ce que les liturgistes appelleront avec mépris le « chant plat » ou cantus planus dégénéré.
Le concile de Trente (1545-1563), tout en imposant l'unification du missel romain (Missale romanum de saint Pie V, 1570), n'aborde pas directement la question musicale. Les éditions du chant qui paraissent dans son sillage, l'Editio Medicaea imprimée à Rome en 1614-1615 par les soins du cardinal Médicis et révisée par Felice Anerio et Francesco Soriano, déforment gravement le répertoire authentique. On y a écourté les vocalises, modifié les cadences, adapté les mélodies à des canons esthétiques baroques. Cette Medicaea sera pourtant, jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'édition de référence dans une grande partie de l'Europe.
En France, le mouvement gallican aggrave la fragmentation. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, presque chaque diocèse français adopte son propre rite, son propre bréviaire, son propre antiphonaire. Paris, Lyon, Sens, Auxerre, Coutances, Vienne… composent des « chants néo-grégoriens » : mélodies nouvelles, dans le style grégorien mais sans en posséder l'authenticité, plaquées sur des textes liturgiques rénovés. Certaines de ces compositions, comme l'Adoro te du Processionnal de Paris, possèdent une réelle beauté, mais l'unité musicale de l'Église occidentale est perdue.
La Révolution française porte le coup de grâce. La suppression des ordres religieux par le décret du 13 février 1790, la dispersion des moines, la destruction ou la dispersion des bibliothèques d'abbayes (Cluny, Saint-Maur, Cîteaux, Saint-Denis), font disparaître les communautés qui transmettaient oralement le chant. Quand l'Empire concordataire restaure le culte en 1801, c'est dans un paysage liturgique exsangue : peu de chantres formés, des éditions corrompues, des mélodies mutilées. Le chant grégorien semble alors un patrimoine mort.
C'est de cette mort apparente que naîtra, par un seul homme et un seul lieu, sa résurrection.
1833, dom Guéranger restaure Solesmes et le chant grégorien authentique
Le 11 juillet 1833, à Sablé-sur-Sarthe, un jeune prêtre de vingt-huit ans, Prosper Guéranger, prend possession avec quelques compagnons de l'ancien prieuré bénédictin de Solesmes, vendu comme bien national à la Révolution et qu'il vient de racheter avec l'aide de bienfaiteurs. Le 1er septembre 1833, à l'aube, ils célèbrent leur première messe conventuelle dans la chapelle restaurée. La date est fondatrice : ce jour-là, la vie monastique bénédictine renaît en France, après plus de quarante ans d'éclipse. Et avec elle, le chant grégorien, car dom Guéranger comprend, dès l'origine, que la restauration de la liturgie passe nécessairement par celle de son chant.
L'œuvre de dom Guéranger († 1875) est triple. Théologique d'abord, avec son immense Année liturgique (commencée en 1841, neuf volumes parus de son vivant, douze au total) qui réenseigne à des générations de catholiques le sens des fêtes, des temps, des mystères. Ecclésiologique ensuite, avec ses Institutions liturgiques (1840-1851) qui combattent les rites néo-gallicans et plaident pour le retour intégral à la liturgie romaine, combat couronné de succès puisque, sous l'épiscopat de Mgr Pie de Poitiers et l'autorité de Pie IX, la quasi-totalité des diocèses français abandonnera les rites locaux entre 1850 et 1875 pour revenir au rite romain unique. Musicologique enfin, et c'est là que se joue son apport le plus original.

Dom Guéranger pose un principe révolutionnaire pour son temps : le chant grégorien authentique existe, conservé dans les manuscrits anciens, et il faut le restaurer scientifiquement par la collation et la critique de ces manuscrits. Cette intuition fonde la paléographie musicale grégorienne, discipline qui sera la gloire de Solesmes. Dès les années 1850, dom Guéranger envoie ses moines, particulièrement dom Paul Jausions et dom Joseph Pothier, dans toutes les bibliothèques d'Europe (Saint-Gall, Einsiedeln, Laon, Montpellier, Worcester, Bénévent, Mont-Cassin) pour photographier, copier, transcrire les neumes des plus anciens témoins.
L'aboutissement de cette enquête patiente est le Liber gradualis de dom Pothier, paru en 1883, première édition moderne du graduel romain fondée sur les manuscrits authentiques. C'est une révolution. Les mélodies y retrouvent leur ampleur originelle, leurs vocalises restituées, leur cadence libre. Pothier publie également Les mélodies grégoriennes d'après la tradition (1880), traité fondateur de l'interprétation grégorienne moderne, qui pose les principes du « rythme oratoire » : le chant doit suivre le rythme naturel du texte latin, ses accents, ses respirations.
L'œuvre est poursuivie par dom André Mocquereau († 1930), élève de Pothier, qui fonde en 1889 la collection Paléographie musicale, gigantesque entreprise (vingt-trois volumes parus à ce jour) de publication en fac-similé des grands manuscrits grégoriens. Mocquereau perfectionne aussi la théorie rythmique, introduisant la notion d'« ictus » et le système des signes rythmiques (épisèmes, points morae) qui caractérisent les éditions Solesmes. Son Nombre musical grégorien (1908-1927) demeure un classique de la musicologie sacrée.
Solesmes devient ainsi, en moins d'un demi-siècle, le centre mondial de la science grégorienne. Les chercheurs viennent de l'Allemagne, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Angleterre se former à ses méthodes. Lorsque s'ouvre le XXe siècle, l'Église catholique sait où chercher la vérité de son chant.
Le motu proprio Tra le sollecitudini de Pie X (1903)
Le 22 novembre 1903, en la fête de sainte Cécile, patronne des musiciens, le pape saint Pie X, élu trois mois plus tôt, signe le motu proprio Tra le sollecitudini sur la musique sacrée. Le document est bref, onze pages, mais d'une portée considérable. Il fixe pour tout le XXe siècle la doctrine catholique sur le chant liturgique.
Pie X, ancien curé de campagne et patriarche de Venise, avait constaté avec inquiétude la dérive opératique de la musique d'église italienne, où les messes en musique de Rossini ou de Mercadante reléguaient la prière au rang d'opéra sacré. Il pose donc des principes fermes. La musique sacrée doit posséder, écrit-il, trois qualités essentielles : la sainteté (être étrangère à toute mondanité), la bonté des formes (qualité artistique réelle), l'universalité (être reconnaissable comme catholique en tout lieu de l'Église).
Vient alors la phrase décisive, gravée depuis dans toute l'enseignement liturgique de l'Église : « Le chant grégorien a toujours été regardé comme le suprême modèle de la musique sacrée […]. C'est donc à bon droit que l'on peut établir la règle suivante : une composition musicale liturgique est d'autant plus sacrée et liturgique qu'elle se rapproche davantage, dans son allure, son inspiration et son goût, de la mélodie grégorienne ; et elle est d'autant moins digne du temple qu'elle s'écarte davantage de ce suprême modèle. »
Et plus loin : « Le chant grégorien est le chant propre de l'Église romaine, le seul chant qu'elle a hérité des anciens Pères. » Cette formule, « chant propre de l'Église romaine », passera dans tous les textes magistériels ultérieurs, jusqu'à Sacrosanctum Concilium de Vatican II.
Le motu proprio entérine ainsi officiellement le travail de Solesmes. Pie X ordonne que la Medicaea soit abandonnée et qu'une nouvelle édition typique du chant romain soit préparée à partir des sources authentiques. Il institue à cet effet, par le motu proprio Col nostro du 25 avril 1904, une commission pontificale pour l'édition vaticane du chant grégorien, présidée par dom Joseph Pothier, consécration ecclésiale du travail solesmien.
L'effet pastoral est immense. Partout dans le monde catholique, les évêques fondent des écoles de chant sacré, les séminaires introduisent le grégorien dans leur formation, les paroisses redécouvrent les Kyriale et les antiennes. La vie liturgique paroissiale française du premier XXe siècle, celle qu'évoquent encore les souvenirs de nos grands-parents, fut marquée en profondeur par cette restauration grégorienne voulue par Pie X et accomplie par Solesmes.
L'Antiphonaire vatican (1908-1912) : édition Solesmes officielle
L'application concrète du motu proprio prend corps dans la grande édition vaticane des livres liturgiques chantés. Confiée par Pie X aux moines de Solesmes, alors en exil à Quarr Abbey sur l'île de Wight, suite aux lois Combes de 1901 sur les congrégations, cette édition est une œuvre titanesque : il s'agit de fixer, pour toute l'Église romaine, le texte musical de l'ensemble du répertoire liturgique.
Le Kyriale paraît en 1905, le Graduale romanum en 1908, l'Antiphonale romanum en 1912, l'Officium defunctorum en 1909, l'Officium hebdomadae sanctae en 1922. Ces volumes, imprimés à Tournai chez Desclée, dans un caractère grégorien d'une élégance restée inégalée, deviennent les livres officiels du chant romain. Ils sont d'abord dépourvus des signes rythmiques de Solesmes (ictus, épisèmes, points morae), Rome ayant souhaité une édition « nue » ; mais Solesmes publie peu après ses propres éditions « rythmiques » qui s'imposent dans la pratique mondiale.
Cette édition vaticane reste, à ce jour, la base de toutes les éditions modernes du chant grégorien, y compris des publications post-conciliaires. Elle a fixé un état du répertoire qui, bien qu'amendé sur certains points par la critique paléographique ultérieure (le mouvement dit « semiologique » de dom Eugène Cardine à partir des années 1950), demeure la vulgate grégorienne. Tout chantre catholique formé dans le monde entier au XXe siècle a ouvert ces livres ; toute schola, toute communauté monastique en a chanté les pages.
L'œuvre liturgique de Solesmes ne s'arrête pas là. Sous l'impulsion de dom Mocquereau, puis de dom Joseph Gajard († 1972) qui dirigera la chorale de Solesmes pendant un demi-siècle, l'abbaye devient le conservatoire vivant du chant. Les enregistrements de Gajard, réalisés à partir de 1930 chez Decca puis Erato, font connaître au monde entier la sonorité grégorienne authentique, chant a cappella, voix d'hommes en plain-chant, acoustique romane. Pour des millions d'auditeurs catholiques (et au-delà), Solesmes est le grégorien.
Vatican II (Sacrosanctum Concilium, 1963) : réforme liturgique et préservation du grégorien
Le 4 décembre 1963, en clôture de la deuxième session du concile, est promulguée la constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie. Premier document du concile Vatican II, elle ouvre une réforme dont les conséquences pratiques marqueront en profondeur le rapport des catholiques à leur liturgie. Quelle place y est faite au chant grégorien ?
Le texte conciliaire, rédigé avec un soin pastoral et théologique remarquable, opère une affirmation sans ambiguïté. Au numéro 116, on lit : « L'Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c'est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d'ailleurs, doit occuper la première place. » Au numéro 117 : « On achèvera l'édition typique des livres de chant grégorien ; bien plus, on procurera une édition plus critique des livres déjà édités après la réforme de saint Pie X. »
La continuité avec Pie X est explicite. Le concile ne « supprime » nullement le chant grégorien, comme on l'a parfois affirmé à tort ; au contraire, il le réaffirme solennellement comme chant propre du rite romain. Mais il ouvre aussi des espaces : adoption de la langue vernaculaire (à degrés divers selon les parties de la messe), participation active du peuple (actuosa participatio), composition de musiques nouvelles dans les langues nationales.
L'application de la réforme, dans les années qui suivent, après la promulgation du nouveau missel romain par Paul VI en 1969, donne lieu à des interprétations souvent éloignées de la lettre conciliaire. Dans un grand nombre de paroisses, le grégorien disparaît brutalement au profit de chants en langue vernaculaire, parfois de qualité très inégale. Cette éclipse pastorale, qui inquiéta Paul VI lui-même (lettre Voluntati obsequens aux évêques en 1974, accompagnée du Jubilate Deo, recueil minimal de chants grégoriens à connaître de tout fidèle), n'est pourtant pas voulue par le concile.
Solesmes, durant ces décennies de turbulence, maintient sans rupture la pratique grégorienne intégrale dans le rite restauré. Sous les abbatiats de dom Jean Prou puis de dom Philippe Dupont, la communauté élabore les nouveaux livres de chant adaptés à la liturgie révisée : Graduale romanum de 1974, Graduale simplex pour les petites communautés, et surtout l'Antiphonale monasticum en plusieurs volumes (à partir de 2005), édition entièrement révisée des antiennes monastiques selon les principes de la sémiologie cardinienne. Le pape Benoît XVI, par son motu proprio Summorum pontificum (2007) puis par ses encouragements répétés à la « réforme de la réforme », redonne à la question liturgique une centralité que le pontificat de François a confirmée différemment, mais sans jamais remettre en cause la place propre du chant grégorien.
Solesmes aujourd'hui : Antiphonale monasticum, enregistrements, Centre international d'études grégoriennes
Visiter aujourd'hui l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes, sur les rives du Sarthe, c'est entrer dans un lieu où le chant grégorien n'est pas un patrimoine célébré mais une vie quotidienne. Les quatre-vingts moines de la communauté chantent l'office sept fois par jour, vigiles à 5h30, laudes, tierce et messe conventuelle dans la matinée, sexte et none avant le repas, vêpres en fin d'après-midi, complies au crépuscule. C'est près de trois heures et demie de chant chaque jour, en latin grégorien intégral, dans la fidélité aux textes promulgués depuis Vatican II.
L'œuvre éditoriale se poursuit. L'Antiphonale monasticum en trois volumes (2005, 2006, 2007), fruit de quarante ans de travail, offre pour la première fois une édition critique des antiennes de l'office monastique fondée sur la totalité des manuscrits anciens collationnés. Le Graduale novum publié en collaboration avec l'AISCGre (Associazione Internazionale Studi di Canto Gregoriano) à partir de 2011 propose les mélodies du graduel restituées selon la sémiologie. Solesmes accueille également, depuis sa fondation par dom Cardine en 1970, le Centre international d'études grégoriennes, école doctorale informelle où se forment les musicologues spécialisés du monde entier.
Les enregistrements de la chorale monastique, désormais sous la direction de dom Geoffroy Kemlin puis de ses successeurs, continuent de paraître, héritage direct de la tradition Gajard. Plus largement, le chant grégorien connaît depuis les années 1990 une renaissance d'intérêt qui dépasse les frontières confessionnelles : succès phénoménal du disque Chant des moines de Silos en 1994, multiplication des stages de chant grégorien pour laïcs, fondation de scholae paroissiales, cours universitaires, festivals.
Demeure une vérité simple, que dom Guéranger pressentait déjà voici près de deux siècles : le chant grégorien n'est pas une musique du passé. Il est la prière sonore d'une Église qui, dans la vie catholique de France comme dans le destin de cette « fille aînée de l'Église » qui le restaura au monde, n'a cessé de chanter sa foi.
Aller plus loin
- Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, berceau de la restauration grégorienne moderne
- Abbaye de Cluny, l'apogée de la liturgie monastique médiévale
- Abbaye de Cîteaux, la réforme cistercienne et la sobriété grégorienne
- Basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, l'acoustique romane au service du chant
- Pillar, La vie catholique en France : sacrements et pratique
- Pillar, La France, fille aînée de l'Église
- Saint Grégoire le Grand, le pape qui ordonna la liturgie d'Occident
- Dom Prosper Guéranger, restaurateur de la vie bénédictine et du chant grégorien
Questions fréquentes
Qu'est-ce que le chant grégorien ?
Une forme de chant liturgique monodique (à une seule voix), en latin, sans accompagnement instrumental, propre à la liturgie romaine. Caractérisé par sa modalité (huit modes ecclésiastiques, non par l'opposition majeur-mineur), son rythme libre épousant l'accentuation latine, et sa fonction strictement liturgique. Il constitue depuis Vatican II « le chant propre de la liturgie romaine » (Sacrosanctum Concilium § 116).
Pourquoi parle-t-on de chant grégorien ?
Par référence au pape Grégoire le Grand (590-604), à qui la tradition médiévale attribue la collecte et l'organisation du répertoire, biographie d'Éginhard du IXᵉ siècle, iconographie de la colombe inspirant le pape. La recherche moderne montre que le répertoire fut en réalité fixé sous les Carolingiens (vers 750-800) à partir du chant romain ancien, mais le nom est resté.
Qui a inventé la notation musicale ?
Les premières notations neumatiques (signes traçant la mélodie sans hauteur précise) apparaissent vers 850 dans les manuscrits de Saint-Gall (Suisse), Laon, Chartres et Metz. La portée à quatre lignes, qui permet d'écrire les hauteurs précises, est inventée par le moine bénédictin Guido d'Arezzo vers 1025-1030, dans son Micrologus. Il invente aussi les noms des notes (ut, ré, mi, fa, sol, la) tirés de l'hymne Ut queant laxis.
Combien y a-t-il de pièces dans le répertoire grégorien ?
Environ 3 000 pièces selon le décompte du Graduale Triplex de Solesmes : antiennes (psalmiques et processionnelles), introïts, graduels, alléluias, traits, séquences, offertoires, communions pour la messe ; antiennes, répons, hymnes, psalmodies pour l'office divin. Le Liber usualis traditionnel, manuel de référence, en réunit environ 1 800.
Quel est le rôle de Solesmes dans la restauration grégorienne ?
Décisif. L'abbaye Saint-Pierre de Solesmes refondée par dom Prosper Guéranger en 1833 entreprend dès les années 1860 la restauration scientifique du chant grégorien à partir des manuscrits anciens. Dom Joseph Pothier publie l'Antiphonaire en 1879, dom André Mocquereau lance la collection « Paléographie musicale » (1889) reproduisant les manuscrits, et l'Édition vaticane officielle (1908 Graduel, 1934 Antiphonaire) est largement préparée à Solesmes.
Que dit Vatican II sur le chant grégorien ?
La constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie, votée le 4 décembre 1963, affirme au § 116 : « L'Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c'est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d'ailleurs, doit occuper la première place. » Le concile autorise par ailleurs l'usage des langues vernaculaires (§ 36) et des autres formes musicales (§ 116-118).
Qu'est-ce que la messe en latin ?
Avant Vatican II, la messe romaine se célébrait exclusivement en latin selon le missel tridentin de saint Pie V (1570). Après la réforme liturgique de 1969-1970 (Missel de Paul VI), la célébration s'effectue principalement en langues vernaculaires, mais le latin reste la langue officielle de la liturgie romaine. Le motu proprio Summorum Pontificum de Benoît XVI (7 juillet 2007) a libéralisé la célébration de la forme extraordinaire en latin selon le missel de 1962.
Quels sont les huit modes grégoriens ?
Quatre modes authentes (1 dorien, 3 phrygien, 5 lydien, 7 mixolydien) et quatre modes plagaux (2 hypodorien, 4 hypophrygien, 6 hypolydien, 8 hypomixolydien), soit huit modes ecclésiastiques codifiés par Boèce (VIᵉ siècle) puis l'Enchiriadis (IXᵉ siècle). Chaque mode se définit par sa finale (note de repos), sa teneur (note de récitation) et son ambitus (étendue mélodique). Le système modal médiéval précède la dichotomie majeur-mineur du baroque.
Qu'est-ce que la liturgie des heures ?
L'office divin, prière officielle de l'Église qui sanctifie la journée par sept moments : office des lectures, laudes (matin), tierce, sexte, none (heures du jour), vêpres (soir), complies (avant la nuit). Composé de psaumes (les 150 psaumes répartis sur quatre semaines depuis la réforme de 1970), antiennes, hymnes, lectures bibliques et patristiques. Obligatoire pour les clercs et religieux, recommandé aux laïcs.
Où peut-on entendre du chant grégorien aujourd'hui ?
Dans les abbayes bénédictines (Solesmes, Fontgombault, Le Barroux, Triors, Randol, Kergonan), certaines paroisses attachées à la forme extraordinaire (Saint-Eugène à Paris, Notre-Dame-du-Lys), les communautés Saint-Martin, certaines cathédrales (Notre-Dame de Paris, Chartres) lors d'offices solennels. La Schola Sainte-Cécile et les Petits Chanteurs à la Croix de bois figurent parmi les ensembles vocaux de référence.
Pour aller plus loin
Bibliographie
- Dom Eugène Cardine, Première année de chant grégorien, Solesmes, 1970.
- Dom Daniel Saulnier, Les Modes grégoriens, Solesmes, 1997.
- Dom Daniel Saulnier, Le Chant grégorien : son histoire, ses formes, son sens, Solesmes, 2003.
- Dom Joseph Pothier, Les Mélodies grégoriennes d'après la tradition (1880), rééd. Stock, 1980.
- Dom André Mocquereau, Le Nombre musical grégorien (2 vol., 1908-1927), Solesmes.
- Solange Corbin, L'Église à la conquête de sa musique, Gallimard, 1960.
- Marie-Noël Colette, Marielle Popin et Philippe Vendrix, Histoire de la notation du Moyen Âge à la Renaissance, Minerve, 2003.
- Concile Vatican II, Constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie, 4 décembre 1963.
- Saint Pie X, Motu proprio Tra le sollecitudini sur la musique sacrée, 22 novembre 1903.
- Pie XII, Encyclique Musicae sacrae disciplina sur la musique sacrée, 25 décembre 1955.
- Benoît XVI, Motu proprio Summorum Pontificum sur la liturgie romaine antérieure à 1970, 7 juillet 2007.
- Graduale Triplex, Solesmes, 1979 (Graduel romain de 1974 augmenté des notations neumatiques de Saint-Gall et Laon).
- Antiphonale monasticum, Solesmes, 2005-2007 (3 vol.).
- Guido d'Arezzo, Micrologus de disciplina artis musicae (vers 1026), trad. Marie-Noëlle Colette, Société française de musicologie, 1993.
- Susan Rankin et David Hiley (dir.), Music in the Medieval English Liturgy, Clarendon, 1993.

Voir aussi : quel missel choisir (missel des fidèles, romain ou quotidien).