Ichthus : le poisson, symbole des premiers chrétiens

Par La Rédaction de France Éternelle

Tracé d'un seul geste, deux arcs qui se croisent et se prolongent en queue, l'ichthus est sans doute le plus ancien des symboles chrétiens. Avant la croix, avant le chrisme, le poisson dit déjà l'essentiel de la foi. Son nom grec, ἰχθύς (ichthús), « poisson », recèle en effet une profession de foi tout entière : il forme un acrostiche dont chaque lettre ouvre l'un des titres donnés au Christ. Discret, presque banal, ce signe a traversé les catacombes romaines, les épitaphes des premiers fidèles et les sceaux gravés, avant de renaître à l'époque contemporaine. Pour le comprendre, il faut distinguer ce que l'histoire atteste, ce que la tradition a transmis, et ce que la légende a parfois embelli.

L'acrostiche : un credo caché dans un mot

Le mot grec ΙΧΘΥΣ se lit comme un acrostiche, c'est-à-dire un mot dont les lettres initiales composent une phrase. Ici, les cinq lettres déploient la formule Ἰησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱός Σωτήρ (Iêsous Christos Theou Huios Sôtêr) : « Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur ». En un seul terme, le plus ordinaire qui soit, le croyant confessait à la fois le nom de Jésus, son titre de Messie (Christos, l'Oint), sa filiation divine et son œuvre de salut. Le poisson devenait ainsi une véritable formule créédale, un condensé de dogme tenant dans cinq caractères.

On ignore qui, le premier, a perçu cette coïncidence entre le mot grec et l'initiale des titres christiques. Le rapprochement appartient au monde de langue grecque des premiers siècles, friand de ce genre de jeux de lettres. Ce qui est attesté, c'est qu'au tournant des IIe et IIIe siècles le symbole est déjà familier aux communautés chrétiennes, au point qu'aucun auteur ne juge utile d'en expliquer le sens.

Les premiers témoins littéraires

Le plus ancien témoignage écrit revient à Clément d'Alexandrie. Vers l'an 200, dans son traité Le Pédagogue (III, 11), il conseille aux chrétiens de faire graver sur leur sceau et leur anneau des images convenables : une colombe, un poisson, un navire, une ancre, une lyre. Clément ne donne aucune explication du poisson, signe que sa charge chrétienne était déjà comprise de tous. Cette absence de commentaire est, pour les historiens, l'indice le plus sûr de l'ancienneté du symbole.

Un peu plus tard, Tertullien en livre la lecture baptismale dans son traité Du baptême (chapitre 1) : « Nous, petits poissons, à l'image de notre Ichthus Jésus-Christ, nous naissons dans l'eau. » L'eau du baptême devient l'élément vital du chrétien comme la mer l'est du poisson, et le Christ lui-même est nommé l'Ichthus par excellence.

Enfin, au début du Ve siècle, saint Augustin recueille et commente l'acrostiche dans La Cité de Dieu (livre XVIII, chapitre 23). Il rapporte des vers attribués à la Sibylle d'Érythrée dont les initiales composaient une phrase chrétienne, et il explique le mot ichthus : le Christ, dit-il, est « celui qui a pu demeurer vivant, c'est-à-dire sans péché, dans l'abîme de notre mortalité comme dans les profondeurs des eaux ». Le poisson, vivant dans l'élément qui engloutit, figure ainsi le Christ traversant la mort sans en être atteint.

Le poisson dans l'Évangile

Si l'acrostiche relève d'une trouvaille de langue grecque, le poisson était déjà chargé de sens dans les textes évangéliques. Plusieurs scènes l'inscrivent au cœur de la prédication de Jésus. L'appel des premiers disciples, pêcheurs sur le lac de Galilée, s'accompagne de la promesse de les faire « pêcheurs d'hommes » : la mission de l'Église y est dite en image, ramener les hommes des eaux de la mort à la vie. La pêche miraculeuse, où les filets se rompent sous l'abondance, prolonge ce thème. La multiplication des pains et des poissons, qui nourrit la foule, a très tôt été lue comme une figure de l'Eucharistie, le poisson partagé annonçant le pain rompu.

Cette résonance eucharistique se lit sur deux épitaphes majeures du IIe siècle. Celle d'Abercius, évêque d'Hiérapolis, évoque « le Poisson de la source, très grand, très pur », nourriture donnée avec le pain et le vin. Celle de Pectorios d'Autun, en Gaule, invite le fidèle à se nourrir du « Poisson » tenu entre les mains. Ces inscriptions montrent que, dès l'origine, le poisson n'était pas qu'un signe de reconnaissance : il était aussi nourriture, c'est-à-dire le Christ lui-même reçu dans le sacrement.

Un signe des catacombes

L'archéologie confirme l'usage du symbole. Le poisson figure parmi les plus anciennes images peintes ou gravées dans les catacombes romaines, dès les premières décennies du IIe siècle, notamment dans les cimetières de Saint-Calixte, de Priscille et de Domitille. On l'y trouve souvent associé à l'ancre, à la colombe ou au pain, sur les parois et les pierres tombales, comme une affirmation discrète de la foi en la résurrection.

C'est ici qu'il faut distinguer l'histoire de la tradition. L'image populaire du chrétien persécuté traçant un demi-poisson dans la poussière, que l'inconnu complétait pour se faire reconnaître, est une reconstitution tardive : aucune source ancienne ne la documente, et elle doit beaucoup à la littérature et au cinéma du XXe siècle, tel le film Quo Vadis (1951). Ce qui est historiquement assuré, en revanche, c'est que le poisson fut un emblème reconnu entre fidèles, gravé sur les sceaux et les tombes, à une époque où la profession ouverte de la foi pouvait être dangereuse. Après le IVe siècle et la paix de l'Église, le symbole s'efface peu à peu devant la croix et le chrisme.

Redécouverte et usage contemporain

Longtemps oublié, l'ichthus a connu une renaissance frappante à partir des années 1970, porté par les renouveaux chrétiens d'Amérique du Nord. Réduit à ses deux arcs épurés, sans le mot grec, il s'est répandu sur les autocollants apposés à l'arrière des voitures, sur les bijoux, les enseignes et les objets de piété. De code presque secret des premiers siècles, il est devenu signe d'appartenance affichée, témoignage visible de la foi dans l'espace public.

Ainsi le plus humble des symboles, le poisson, demeure-t-il l'un des plus parlants. Sous sa forme la plus simple, deux courbes qui se croisent, il porte encore la confession qui en fit la fortune : Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur.

Sources

  • Clément d'Alexandrie, Le Pédagogue, livre III, ch. 11 (vers 200).
  • Tertullien, De baptismo (Du baptême), ch. 1.
  • Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XVIII, ch. 23 (vers 413-426).
  • Maurice Hassett, « Symbolism of the Fish », Catholic Encyclopedia, New Advent (newadvent.org/cathen/06083a.htm).
  • Épitaphe d'Abercius d'Hiérapolis (IIe siècle) ; épitaphe de Pectorios d'Autun.
  • « Définition : ICTHUS », Église catholique en France (eglise.catholique.fr).
  • « Ichthys », Wikipedia (en.wikipedia.org/wiki/Ichthys) ; « Ichthus », Wikipédia (fr.wikipedia.org/wiki/Ichthus).

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Questions fréquentes

Que signifie le mot ichthus ?

En grec, ichthus (ΙΧΘΥΣ) veut dire « poisson ». C'est aussi un acrostiche : Iesous Christos Theou Yios Soter, « Jésus Christ, Fils de Dieu, Sauveur ».

Pourquoi le poisson est-il un symbole chrétien ?

Par son acrostiche grec qui confesse la foi, et par les récits évangéliques liés à la pêche et à la multiplication des poissons.

Le poisson était-il un signe secret ?

Oui, durant les persécutions, il servait de signe de reconnaissance discret entre chrétiens, notamment dans les catacombes.

Sources : Henri Leclercq, Dictionnaire d'archéologie chrétienne ; art paléochrétien.

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