Les différents types de croix chrétiennes

Les différents types de croix chrétiennes
Jacques Callot, CC0, via Wikimedia Commons.

L'essentiel en bref

La croix latine, grecque, orthodoxe russe, copte, celtique ou de Malte : la chrétienté a façonné des dizaines de formes de croix, chacune née d'une théologie, d'un rite ou d'un ordre précis. Ce guide les détaille toutes, forme exacte, origine et signification à l'appui.

La croix est le signe central du christianisme, mais elle n'a jamais eu une seule forme. Du gibet romain transformé en trophée de la Résurrection aux pierres sculptées d'Arménie, des coupoles de Byzance aux manteaux des Hospitaliers, chaque branche de la chrétienté a inventé sa propre géométrie du salut. Comprendre ces croix, c'est lire deux mille ans d'histoire spirituelle, artistique et politique inscrits dans quelques traits qui se croisent. Ce guide propose une typologie complète des croix chrétiennes, ordonnée par familles : les croix fondamentales de la foi, les croix des Églises d'Orient, les croix des ordres et des croisades, puis les variantes liturgiques et ornementales. Pour chacune, vous trouverez sa forme exacte, son origine attestée et sa signification. Les croix régionales françaises (Lorraine, Savoie, Occitanie, Camargue, Vendée) sont évoquées en synthèse et renvoyées vers leurs pages dédiées et notre étude de la croix héraldique, qui les développe sous l'angle des armoiries et des ordres.

Les deux formes mères : croix latine et croix grecque

Toute la typologie chrétienne dérive de deux figures matricielles. La croix latine (en latin crux immissa ou crux capitata) possède un montant vertical nettement plus long que la traverse horizontale, celle-ci coupant le montant environ au tiers supérieur. C'est la forme du gibet réel du supplice romain, réservé aux esclaves et aux non-citoyens depuis l'époque des guerres puniques. En adoptant cet instrument d'infamie comme étendard, les chrétiens ont opéré un retournement théologique total : le bois de la mort devient l'arbre de vie. La croix latine est aujourd'hui le symbole partagé par presque toutes les confessions, catholique, protestante et évangélique.

La croix grecque présente quatre branches strictement égales se coupant à angle droit, inscriptible dans un carré. Apparue dans l'art chrétien dès le IVe siècle, elle ne renvoie pas d'abord à l'instrument du supplice mais à une idée : le rayonnement de Dieu et de l'Église dans les quatre directions de l'espace, l'équilibre, l'universalité du salut. Là où la croix latine raconte la Passion, la croix grecque proclame la souveraineté cosmique du Christ. Elle structure d'ailleurs l'architecture : le plan dit croix grecque ou croix inscrite (cross-in-square) domine l'église byzantine du Moyen Âge, un carré central surmonté d'une coupole d'où rayonnent quatre bras égaux.

Cette opposition n'est pas qu'esthétique, elle est liturgique et culturelle. L'Occident latin privilégie la croix verticale, narrative, tendue vers le crucifix ; l'Orient grec préfère la croix équilibrée, théophanique, ornementale. La croix de Saint-Georges, croix grecque rouge sur fond blanc née au Xe siècle et associée au saint chevalier puis aux croisades et à Gênes, montre comment la forme grecque a aussi nourri l'héraldique militaire occidentale.

Ces deux formes mères se déclinent ensuite par allongement, par multiplication des traverses, par ajout d'un cercle ou par stylisation des extrémités. Presque toutes les croix qui suivent peuvent se lire comme une variation sur l'une de ces deux figures. Pour replacer ces signes dans l'ensemble du vocabulaire chrétien, voyez notre panorama des symboles chrétiens et l'histoire du chrisme, le monogramme du Christ qui précéda l'usage public de la croix.

La croix orthodoxe russe à trois barres

La croix orthodoxe russe, ou croix slave, est immédiatement reconnaissable à ses trois barres horizontales superposées sur un montant vertical. La barre supérieure, courte, figure le titulus, l'écriteau cloué par Ponce Pilate portant l'inscription INRI (Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, Jésus de Nazareth roi des Juifs). La barre centrale, la plus longue, est celle où furent étendus les bras du Christ.

C'est la barre inférieure, oblique, qui porte le sens le plus dense. Elle représente le suppedaneum, la planchette servant de repose-pieds au crucifié. Son inclinaison, relevée à gauche du Christ et abaissée à droite, illustre le destin des deux larrons crucifiés à ses côtés : la branche qui monte désigne le bon larron, à qui le Christ promet le paradis, tandis que la branche qui descend évoque le mauvais larron qui refuse la grâce. Cette barre devient ainsi une balance de la justice divine, une représentation muette du Jugement.

La forme se diffuse dans le monde slave à partir de Byzance et devient l'emblème de l'Église orthodoxe russe. On la retrouve au sommet des bulbes des églises, sur les iconostases et sur les croix de bénédiction. Sa charge théologique en fait un objet de méditation autant qu'un signe d'appartenance confessionnelle, bien distinct de la sobriété latine.

À ne pas confondre avec la croix à deux barres (patriarcale), qui partage avec elle la barre du titulus mais n'a pas le repose-pieds incliné. La troisième barre oblique est la signature propre de la tradition russe.

La croix byzantine

La croix byzantine désigne moins une forme unique qu'une famille de croix issues de l'Empire romain d'Orient. Sa version la plus courante est une croix aux quatre branches d'égale longueur dont les extrémités s'évasent légèrement, souvent ornées de perles, de pierres ou de motifs végétaux. Elle privilégie la richesse décorative et la frontalité, à l'image de l'art byzantin tout entier.

Byzance a joué un rôle pivot dans l'histoire des croix : c'est de là que rayonnent la croix gemmée glorieuse, la croix patriarcale à deux traverses (attestée sous Justinien II, entre 705 et 711, au sommet du globus cruciger impérial) et les modèles que reprendront le monde slave et l'héraldique d'Occident. La croix n'y est pas un signe de deuil mais un trophée de victoire, le signum sous lequel Constantin aurait vaincu au pont Milvius en 312.

Les croix byzantines processionnelles, montées sur hampe et brandies lors des liturgies et des théophanies, ont fixé un type d'objet liturgique repris dans tout l'Orient chrétien. Leurs extrémités élargies préfigurent les croix pattées occidentales, même si les filiations exactes restent discutées par les historiens.

On distingue donc la croix byzantine de la simple croix grecque par son traitement ornemental et son contexte impérial : la première est un objet de cour et de liturgie somptuaire, la seconde une figure géométrique abstraite.

La croix copte et la croix ansée

L'Égypte chrétienne a produit deux types remarquables. La croix copte classique est souvent une croix grecque aux branches égales, parfois inscrite dans un cercle et ornée de trois points à l'extrémité de chaque bras, symbolisant la Trinité. Elle exprime l'identité de l'une des plus anciennes Églises du monde, fondée selon la tradition par l'évangéliste Marc à Alexandrie.

La croix ansée copte (en latin crux ansata, croix à anse) est le cas le plus fascinant de continuité symbolique de toute la chrétienté. Elle reprend la forme de l'ankh égyptien antique, ce hiéroglyphe en forme de T surmonté d'une boucle qui signifiait la vie et que les divinités tenaient à la main pour ranimer les âmes dans l'au-delà. Les chrétiens d'Égypte l'ont adopté en remplaçant la boucle en goutte par un anneau circulaire, faisant du signe païen de la vie le signe de la Vie éternelle ouverte par le Christ.

Cette adaptation illustre une stratégie missionnaire récurrente : plutôt que d'effacer un symbole vénéré, l'Église le baptise et le réoriente. L'ankh devenu croix ansée dit la résurrection dans le vocabulaire même de l'ancienne religion pharaonique. On retrouve des croix ansées sculptées dans les stèles funéraires et les manuscrits coptes.

La croix copte témoigne ainsi d'un christianisme africain très ancien, ininterrompu depuis l'Antiquité, et d'une théologie de la vie victorieuse de la mort que la forme même du signe rend visible.

La croix arménienne et le khatchkar

L'Arménie, premier État à avoir fait du christianisme sa religion officielle au début du IVe siècle, a développé une forme de croix unique au monde : le khatchkar (littéralement khatch, croix, et kar, pierre, soit la pierre-croix). Il s'agit d'une stèle de pierre dressée, pouvant atteindre un mètre cinquante et plus, sur laquelle est sculptée en relief une croix richement ornementée.

La croix du khatchkar repose typiquement sur un disque solaire ou une rosace appelée roue d'éternité, et s'entoure d'un foisonnement de motifs entrelacés, de rinceaux végétaux, de grappes et parfois de figures de saints. Les branches se terminent souvent en bourgeons ou en feuilles, faisant de la croix un arbre de vie florissant. Le plus ancien khatchkar daté connu remonte à 879, érigé en mémoire de la reine Katranidé.

Ces stèles servaient de mémoriaux, de bornes commémoratives, d'ex-voto ou de pierres tombales. On les croyait porteurs d'une puissance sacrée et capables de faciliter le lien entre le monde séculier et le divin. Chaque khatchkar est unique : la tradition veut qu'aucun ne reproduise exactement l'ornementation d'un autre. L'art du khatchkar a été inscrit en 2010 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.

Le khatchkar incarne ainsi une théologie où la croix n'est pas instrument de mort mais source de vie débordante, dans une nation dont l'identité chrétienne s'est forgée et maintenue à travers d'innombrables épreuves. Il constitue l'un des sommets de l'art sacré médiéval.

La croix celtique

La croix celtique associe une croix, le plus souvent latine, à un cercle (le nimbe ou anneau) centré sur l'intersection des branches. Historiquement, les spécialistes parlent de croix nimbée ou croix cerclée : le qualificatif celtique n'est apparu qu'au XIXe siècle, dans le contexte du renouveau identitaire irlandais et breton.

Ses racines remontent à l'Irlande du VIIe siècle, époque des premières high crosses, ces hautes croix de pierre monumentales sculptées de scènes bibliques qui servaient de monuments d'enseignement, de bornes et de lieux de prière. Le cercle y remplit d'abord une fonction structurelle : il soutient et solidarise les branches d'une croix de pierre, fragile à la jonction. Mais il prend vite une valeur symbolique forte.

L'interprétation dominante voit dans le nimbe la rencontre de deux mondes : l'ancien culte solaire et druidique, représenté par le disque, et le christianisme qui l'assume et le dépasse, représenté par la croix qui le traverse. Le cercle dit l'éternité, l'infini, la lumière divine. Dans les milieux catholiques, on parle aussi de croix eucharistique, le cercle évoquant alors l'hostie consacrée.

Symbole majeur des aires celtiques d'Irlande, d'Écosse et de Bretagne, la croix celtique relève davantage d'une histoire régionale et culturelle. Pour l'angle des emblèmes des nations celtiques de France, voyez notre étude du drapeau breton et le blason de Bretagne.

La croix de Saint-André (croix en X)

La croix de Saint-André a la forme d'un X, deux barres obliques se croisant en leur milieu. On l'appelle aussi croix décussée (du latin decussatus, croisé en X, le X valant dix dans la numération romaine) ou, en héraldique, sautoir.

Son origine est un récit de martyre. L'apôtre André, frère de Pierre et premier appelé par le Christ, aurait été condamné à la crucifixion par le proconsul romain Égée. La tradition rapporte que, par humilité, André refusa de mourir sur une croix semblable à celle de son Seigneur et demanda à être attaché sur une croix en forme de X. Cet attribut iconographique apparaît dans l'art à partir du Xe siècle et s'impose comme la signature visuelle du saint.

Symboliquement, la croix de Saint-André dit l'humilité, le renoncement, la fidélité au Christ sans prétendre l'égaler. Au-delà du registre religieux, le X a pris des valeurs d'avertissement (croisement, danger) et de totalité. La forme connaît une fortune héraldique considérable : sautoir de l'Écosse dont André est le saint patron, mais aussi croix de Bourgogne (sautoir écoté, en forme de branches ébranchées) qui marqua profondément l'héraldique espagnole et impériale.

En France, la croix en X structure plusieurs emblèmes régionaux que nous traitons ailleurs. Pour le vocabulaire du sautoir et son emploi dans les armoiries, reportez-vous à notre dossier sur l'héraldique et les blasons.

La croix en tau (saint Antoine, franciscains)

La croix en tau, ou croix de saint Antoine, a la forme de la lettre grecque majuscule Tau, soit un T. On l'appelle parfois crux commissa, par opposition à la crux immissa latine dont le montant dépasse la traverse.

Sa charge symbolique est d'abord biblique. Dans le livre d'Ézéchiel, Dieu ordonne de marquer du taw (dernière lettre de l'alphabet hébreu) le front des justes qui doivent être épargnés du châtiment. Le Tau devient ainsi le signe de la protection divine et du salut. Il fut adopté par les chanoines antonins (hospitaliers de Saint-Antoine), qui le portaient sur leur habit en soignant les malades du mal des ardents.

Le Tau est surtout devenu le symbole franciscain par excellence. Saint François d'Assise en avait fait son signe personnel : il le traçait de sa main au bas de ses lettres, le donnait en bénédiction et le considérait comme le signe concret du salut et de la paix. Saint Bonaventure rapporte la dévotion particulière du Poverello pour ce signe en forme de croix. Aujourd'hui encore, le Tau est porté par les franciscains du monde entier comme emblème d'humilité et de pénitence.

Forme la plus dépouillée de la croix, le Tau condense ainsi trois strates : la marque protectrice de l'Ancien Testament, la charité hospitalière médiévale et la spiritualité franciscaine de la pauvreté et de la paix.

La croix de Jérusalem (croix des croisades)

La croix de Jérusalem, aussi appelée croix des croisades ou croix de Terre sainte, est une composition héraldique : une grande croix centrale potencée (dont les quatre branches se terminent par une traverse perpendiculaire, formant des potences ou béquilles) accompagnée de quatre petites croix grecques (croisettes) placées dans chacun des quatre cantons.

Elle fut adoptée comme armes du royaume latin de Jérusalem, fondé en 1099 au lendemain de la Première Croisade, sous Godefroy de Bouillon. Le blasonnement, héraldiquement remarquable, brise une règle classique (l'interdiction de poser métal sur métal) : d'argent à la croix potencée d'or, cantonnée de quatre croisettes d'or. Cette infraction délibérée, dite armes à enquerre, signalait le caractère exceptionnel et sacré du royaume du Saint-Sépulcre.

L'interprétation la plus répandue voit dans les cinq croix les cinq plaies du Christ (les clous des mains et des pieds, et le coup de lance au côté). Une lecture complémentaire y lit la diffusion de l'Évangile depuis Jérusalem vers les quatre coins du monde, la grande croix figurant le Christ et les quatre croisettes les évangélistes ou les continents.

Les armes survécurent à la chute d'Acre en 1291 et restèrent l'emblème des prétendants au titre de roi de Jérusalem, puis de la custodie franciscaine de Terre sainte et de l'ordre équestre du Saint-Sépulcre, qui la porte encore. Elle reste l'une des croix les plus chargées d'histoire de toute la chrétienté.

La croix de Malte (Hospitaliers de Saint-Jean)

La croix de Malte est une croix blanche à huit pointes : quatre branches en forme de pointes de flèche évasées dont chaque extrémité se termine en deux pointes aiguës, soit huit sommets distincts, sur fond rouge (de gueules). Elle est l'emblème de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, les Hospitaliers.

L'ordre, né au XIe siècle pour soigner les pèlerins de Terre sainte, s'installe à Rhodes en 1310 puis à Malte en 1530, île dont la croix prend alors le nom. C'est en 1496 que l'ordre fixe officiellement sa croix à huit pointes blanche sur fond rouge. La forme à huit branches s'était imposée progressivement dans l'iconographie hospitalière.

Le symbolisme des huit pointes est précis et bien établi. Elles renvoient aux huit Béatitudes de l'Évangile selon saint Matthieu, et aux huit vertus que doit cultiver le chevalier : la loyauté, la piété, la franchise, le courage, la gloire et l'honneur, le mépris de la mort, la solidarité envers les pauvres et les malades, le respect de l'Église. Les quatre branches sont par ailleurs souvent associées aux quatre vertus cardinales : prudence, justice, force et tempérance. Une autre lecture rappelle les huit langues (nations) qui composaient l'ordre.

La croix de Malte est aujourd'hui l'une des croix les plus reconnaissables au monde, reprise par l'ordre souverain de Malte, des ordres de chevalerie, des corps de sapeurs-pompiers et de nombreuses institutions caritatives, témoignant de la longévité de l'idéal hospitalier.

La croix pattée (Templiers et héraldique)

La croix pattée est une croix dont les quatre branches, étroites au centre, s'élargissent en s'évasant vers l'extérieur, leurs extrémités formant des bords rectilignes ou légèrement courbes. Le terme vient du fait que la croix semble posée sur quatre pattes évasées. Elle se distingue de la croix de Malte par ses extrémités pleines, non échancrées en pointes.

Elle est indissociable de l'ordre du Temple. Les Templiers portaient une croix rouge (de gueules) sur leur manteau blanc, accordée selon la tradition par le pape Eugène III vers 1147 comme signe de leur engagement au martyre. Les historiens débattent encore de sa forme exacte : croix pattée pour les uns, croix grecque simple pour d'autres, les représentations médiévales variant selon les commanderies. La croix rouge pattée s'est néanmoins imposée comme l'image canonique de l'ordre.

En héraldique, la croix pattée est un meuble très répandu, indépendamment des Templiers. Elle peut être fichée (le pied inférieur taillé en pointe pour être planté), alésée (ne touchant pas les bords de l'écu) ou pleine. On la rencontre dans d'innombrables blasons communaux et familiaux, ainsi que sur des décorations militaires.

La croix pattée illustre bien la frontière parfois ténue, mais réelle, entre les croix d'ordres : pattée pour le Temple, à huit pointes pour Malte, potencée pour Jérusalem, chaque ordre militaro-religieux ayant voulu se doter d'un signe distinctif. Pour l'usage de ces croix dans les armoiries et les ordres de chevalerie, consultez notre étude approfondie de la croix héraldique.

Croix papale et croix patriarcale : les croix à traverses multiples

Multiplier les traverses horizontales d'une croix latine fut, dans la tradition occidentale, une manière de hiérarchiser la dignité ecclésiastique. La croix patriarcale porte deux traverses : une longue (celle des bras du Christ) surmontée d'une seconde, plus courte, qui figure le titulus, l'écriteau INRI cloué par Pilate. On l'appelle aussi croix archiépiscopale, car elle est portée en procession devant les archevêques et les patriarches, ou croix d'Anjou en raison de son usage par cette maison.

La croix papale, ou croix pontificale, porte trois traverses horizontales, de longueur décroissante de bas en haut. Strictement réservée au pape, elle symbolise les trois domaines de son autorité, parfois interprétés comme l'Église militante, souffrante et triomphante, ou comme les trois fonctions de l'office pontifical. Rarissime en dehors du contexte héraldique et liturgique pontifical, elle ne se confond jamais avec la crosse.

Cette gradation (une traverse pour la croix ordinaire, deux pour les patriarches et archevêques, trois pour le pape) reflète l'ordre hiérarchique de l'Église latine médiévale. Elle est purement honorifique et processionnelle, sans fondement dans la forme historique du gibet.

La croix à deux traverses connut une descendance régionale célèbre, la croix de Lorraine, héritée par la maison d'Anjou puis fixée en Lorraine par René II. Nous la traitons dans la section consacrée aux croix régionales françaises.

Les croix ornementales et héraldiques : tréflée, fleurdelisée, ancrée, pattée

L'héraldique a démultiplié les croix en jouant sur la forme de leurs extrémités, créant un vocabulaire d'une grande richesse. La croix tréflée (ou bourdonnée) voit chacune de ses branches s'achever en trois lobes arrondis évoquant le trèfle. Ce motif ternaire est lu comme un rappel de la Trinité, et la croix tréflée orne fréquemment les blasons ecclésiastiques et les croix de procession.

La croix fleurdelisée (ou florencée) termine ses branches par des fleurs de lys épanouies. Elle unit le signe du salut chrétien à l'emblème marial et royal par excellence, marquant souvent une dévotion ou une allégeance. Proche d'elle, la croix cléchée, dont les extrémités s'ouvrent comme l'anneau d'une clé, est la matrice de la croix occitane. Sur ces lys, voyez notre étude dédiée à la fleur de lys.

La croix ancrée termine chacune de ses branches par un double crochet recourbé évoquant les pattes d'une ancre de marine. L'ancre étant un symbole paléochrétien d'espérance et de fermeté dans la foi (souvent gravée dans les catacombes), la croix ancrée associe la Croix au Salut et l'ancre à l'Espérance. Elle figure dans de nombreuses armoiries familiales et communales.

À ces formes s'ajoutent la croix potencée (extrémités en T, comme la croix de Jérusalem), la croix recroisetée (branches terminées par de petites croix), la croix échiquetée, vidée (évidée en son centre laissant voir le champ) ou componée. Ce répertoire fait de la croix la pièce la plus variable de tout le blason. Pour en explorer la grammaire complète, consultez notre dossier héraldique et blasons et celui des blasons des provinces de France.

Les croix liturgiques : gemmata, de consécration, de procession, du Calvaire

Plusieurs croix se définissent moins par leur forme que par leur fonction dans le culte. La croix gemmée (en latin crux gemmata) est une croix, généralement grecque ou latine, couverte de pierres précieuses, de perles et de verres colorés. Caractéristique de l'art paléochrétien et du haut Moyen Âge (Ve au XIIe siècle), elle ne porte pas le corps du Christ mais le glorifie : c'est la croix glorieuse, trophée scintillant de la Résurrection. Le célèbre exemple en mosaïque de la basilique Sant'Apollinare in Classe à Ravenne, au VIe siècle, en donne l'image emblématique.

Les croix de consécration (ou croix de dédicace) sont les douze croix peintes ou sculptées sur les murs intérieurs d'une église, marquant les points où l'évêque a oint l'édifice avec le saint chrême lors de sa consécration. Souvent accompagnées d'un porte-cierge, elles sont allumées chaque année à l'anniversaire de la dédicace. Les douze croix renvoient aux douze apôtres, fondations de l'Église.

La croix de procession est une croix montée sur une longue hampe, portée en tête des cortèges liturgiques. Elle peut adopter n'importe quelle forme (latine, tréflée, byzantine) et constitue souvent une pièce d'orfèvrerie précieuse. La croix du Calvaire (ou croix de mission, calvaire breton) est une grande croix monumentale dressée en plein air, sur une place, un carrefour ou un enclos paroissial, parfois accompagnée des statues de la Vierge et de saint Jean au pied du Crucifié.

Ces croix relèvent de la vie concrète de l'Église : consacrer un lieu, ouvrir une procession, jalonner un territoire chrétien. Les calvaires de pierre, particulièrement nombreux en Bretagne, ponctuent encore le paysage français et accompagnent l'histoire de nos cathédrales et de nos abbayes.

Le crucifix : la croix portant le corps du Christ

Le crucifix n'est pas une forme géométrique distincte mais une croix (le plus souvent latine) portant la représentation du corps du Christ crucifié, le corpus. Il constitue l'objet de dévotion central du catholicisme et de l'orthodoxie, là où le protestantisme privilégie la croix nue de la Résurrection.

Son iconographie a connu une évolution majeure. Du haut Moyen Âge jusqu'au XIIe siècle domine le Christus triumphans : le Christ y est figuré vivant, les yeux ouverts, le corps droit, parfois couronné et vêtu en roi, triomphant de la mort sans marque de souffrance. Le crucifix est alors une proclamation de victoire pascale plus qu'une scène d'agonie.

À partir du XIIIe siècle s'impose le Christus patiens : le Christ souffrant et mort, la tête inclinée sur l'épaule, les yeux clos, le corps affaissé, le sang coulant des plaies. Le Crucifix de Pise (vers 1230) illustre ce basculement. Ce changement traduit une mutation de la piété médiévale, désormais centrée sur la compassion, l'identification à la souffrance du Christ et la méditation de la Passion. Les crucifix mystiques tardifs accentuent encore le pathétique, jusqu'à la croix fourchue en Y des régions germaniques.

Le crucifix résume ainsi tout l'enjeu théologique des croix chrétiennes : faut-il montrer le Christ vainqueur ou le Christ souffrant ? La forme du signe porte une vision entière du mystère du salut. Pour approfondir le sens de la Croix dans la spiritualité française, voyez notre étude sur la dévotion au Sacré-Coeur.

Les croix régionales françaises : un patrimoine à part

La France possède un ensemble exceptionnel de croix régionales, qui relèvent autant de l'héraldique et de l'identité provinciale que de la typologie religieuse. Nous les évoquons ici en synthèse et renvoyons à leurs études dédiées, où forme, blasonnement et histoire sont développés en détail.

La croix de Lorraine est une croix à deux traverses (donc une croix patriarcale), héritée des ducs d'Anjou et des rois de Hongrie, puis fixée en Lorraine par le duc René II après sa victoire de Nancy en 1477. Associée à Jeanne d'Arc puis choisie comme emblème de la France Libre en 1940, elle est l'une des croix françaises les plus chargées de sens. Voyez notre dossier complet sur la croix de Lorraine.

La croix occitane (ou croix de Toulouse) se blasonne de gueules à la croix cléchée, vidée et pommetée d'or : une croix évidée, aux branches s'ouvrant comme des clés, garnie de douze petites boules (pommettes) souvent rapprochées des douze apôtres. Issue des armes des comtes de Toulouse, attestée sur le sceau de Raymond VI dès 1211, elle est le symbole du Languedoc et de l'Occitanie. La croix de Savoie est une simple croix grecque, d'argent à la croix de gueules (croix blanche sur fond rouge), emblème de la maison de Savoie depuis le XIIe siècle, proche du drapeau suisse mais touchant les bords. La croix camarguaise, dessinée par le peintre Hermann-Paul à la demande du marquis Folco de Baroncelli et inaugurée en 1926, combine les trois vertus théologales : la foi (la croix terminée en tridents de gardians), l'espérance (l'ancre des pêcheurs) et la charité (le coeur des Saintes-Maries).

La croix vendéenne, enfin, n'est pas une croix géométrique mais le Sacré-Coeur surmonté d'une croix, insigne cousu sur la poitrine des combattants vendéens et chouans en 1793, devenu au XIXe siècle le double coeur couronné et croisé des armes de la Vendée. Ces emblèmes régionaux sont traités sous l'angle héraldique dans notre étude de la croix héraldique, et chacun dans sa page : drapeau savoyard, drapeau occitan, coeur vendéen et guerres de Vendée.

Savoir lire une croix : forme, ordre, contexte

Devant une croix inconnue, quelques repères permettent de l'identifier. Comptez d'abord les traverses : une seule pour les croix ordinaires, deux pour la patriarcale et la croix de Lorraine, trois pour la papale. Une troisième barre oblique en bas signe la croix orthodoxe russe.

Observez ensuite les proportions et l'intersection : branches égales pour la croix grecque, byzantine ou de Saint-Georges ; montant allongé pour la croix latine et le crucifix ; forme en T pour le Tau ; forme en X pour la croix de Saint-André.

Examinez enfin les extrémités et les ajouts : pointes échancrées pour la croix de Malte, branches évasées pleines pour la croix pattée des Templiers, extrémités en T pour la croix potencée de Jérusalem, lobes pour la tréflée, lys pour la fleurdelisée, crochets pour l'ancrée, cercle pour la croix celtique, pierres précieuses pour la gemmée. Le contexte (manteau d'ordre, coupole orthodoxe, stèle arménienne, blason) achève l'identification.

Cette grammaire visuelle révèle l'extraordinaire fécondité d'un signe unique. La croix chrétienne n'est pas figée : elle est un langage vivant qui, en deux mille ans, a su dire la souffrance et la gloire, l'humilité et la souveraineté, l'appartenance confessionnelle et l'identité d'un peuple. Chaque forme est une phrase de ce langage. Pour en suivre le fil dans l'histoire de France, des origines chrétiennes du royaume au sacre des rois, voyez notre dossier la France, fille aînée de l'Église.

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Questions fréquentes

Quelle est la différence entre la croix latine et la croix grecque ?

La croix latine a un montant vertical plus long que sa traverse horizontale, qui le coupe au tiers supérieur : c'est la forme du gibet de la Crucifixion et le symbole principal du christianisme occidental. La croix grecque a quatre branches strictement égales se coupant à angle droit ; plus abstraite, elle évoque le rayonnement de Dieu dans les quatre directions et domine l'art et l'architecture byzantine.

Pourquoi la croix orthodoxe russe a-t-elle trois barres ?

La barre supérieure courte figure l'écriteau INRI cloué par Pilate. La barre centrale, la plus longue, porte les bras du Christ. La barre inférieure oblique représente le repose-pieds (suppedaneum) : relevée du côté du bon larron promis au paradis, abaissée du côté du mauvais larron, elle symbolise le jugement et le destin opposé des deux crucifiés.

Que signifient les huit pointes de la croix de Malte ?

Les huit pointes de la croix de Malte renvoient aux huit Béatitudes de l'Évangile et aux huit vertus du chevalier hospitalier (loyauté, piété, franchise, courage, honneur, mépris de la mort, solidarité envers les malades, respect de l'Église). Les quatre branches sont aussi associées aux quatre vertus cardinales. L'ordre de Saint-Jean fixa cette croix blanche sur fond rouge en 1496.

Quelle est la différence entre la croix des Templiers et la croix de Malte ?

La croix pattée des Templiers a quatre branches évasées aux extrémités pleines et rectilignes, portée en rouge sur le manteau blanc de l'ordre du Temple. La croix de Malte, emblème des Hospitaliers, a huit pointes : ses quatre branches évasées sont chacune échancrées en deux pointes aiguës. Deux ordres rivaux, deux signes volontairement distincts.

Qu'est-ce que la croix de Jérusalem et que symbolise-t-elle ?

La croix de Jérusalem est une grande croix potencée centrale accompagnée de quatre croisettes dans les cantons. Armes du royaume latin de Jérusalem fondé en 1099 sous Godefroy de Bouillon, elle se blasonne d'or sur argent, exception héraldique signalant son caractère sacré. Les cinq croix symbolisent les cinq plaies du Christ ou la diffusion de l'Évangile aux quatre coins du monde.

Qu'est-ce qu'un khatchkar arménien ?

Le khatchkar (pierre-croix) est une stèle de pierre dressée propre à l'Arménie, sur laquelle est sculptée en relief une croix richement ornée reposant sur un disque solaire dit roue d'éternité, entourée d'entrelacs et de motifs végétaux. Servant de mémorial ou de pierre votive, chaque khatchkar est unique. Le plus ancien daté remonte à 879 ; cet art est inscrit au patrimoine immatériel de l'UNESCO depuis 2010.

Quelle est la différence entre une croix et un crucifix ?

Une croix est la figure géométrique seule ; un crucifix est une croix portant la représentation du corps du Christ (le corpus). Le crucifix est central dans le catholicisme et l'orthodoxie, tandis que le protestantisme privilégie la croix nue. Son iconographie a évolué du Christus triumphans (Christ vivant et royal, jusqu'au XIIe siècle) au Christus patiens (Christ souffrant et mort, à partir du XIIIe siècle).

La croix de Lorraine est-elle une croix religieuse ou régionale ?

Les deux. C'est d'abord une croix patriarcale, croix latine à deux traverses (la seconde figurant l'écriteau INRI), héritée des ducs d'Anjou et des rois de Hongrie. Fixée en Lorraine par le duc René II après 1477, associée à Jeanne d'Arc, elle devint en 1940 l'emblème de la France Libre. Nous la traitons en détail dans sa page dédiée et sous l'angle héraldique.

Sources : Sources : Wikipédia (articles croix latine, croix grecque, croix de Jérusalem, croix de Malte, croix occitane, croix de Lorraine, croix camarguaise, crux gemmata) ; site officiel de l'Ordre souverain de Malte (orderofmalta.int) ; UNESCO, patrimoine culturel immatériel (art des khachkars arméniens) ; Société biblique pour le supplice de la croix ; iconographie du Crucifix de Pise (vers 1230).