Le Chroniqueur, Silo Symboles
Croix françaises & héraldique chrétienne : typologie, mémoire, blasons
Si la fleur de lys incarne la dynastie capétienne et la sacralité monarchique, la croix demeure, dans le paysage français, le signe premier, celui qui jalonne les chemins creux de Bretagne, qui couronne les flèches des cathédrales, qui flotte au revers des armoiries communales et qui fut brodé, dès le concile de Clermont en 1095, sur les manteaux des croisés. Loin d'être un simple emblème religieux, la croix s'est démultipliée en une typologie d'une richesse vertigineuse : croix latine, croix de Lorraine, croix occitane, croix camarguaise, croix templière, croix vendéenne au Sacré-Cœur, croix de calvaires bretons, croix des ordres royaux, croix de la Légion d'honneur… Chacune porte une mémoire dense, parfois contradictoire, toujours enracinée dans le sol et dans les hommes. Ce pillar propose un parcours savant à travers cette héraldique chrétienne française, en mariant l'examen des sources médiévales (Pinoteau, Pastoureau), l'observation des monuments (calvaires de Plougastel et Guimiliau, Sacré-Cœur de Montmartre, basilique des Saintes-Maries-de-la-Mer) et l'analyse des résurgences contemporaines, depuis le ralliement gaullien de 1940 jusqu'aux croix de mission encore restaurées dans nos campagnes. Comprendre les croix de France, c'est lire un palimpseste où se superposent la foi, la guerre, le pouvoir et l'identité provinciale.
La croix latine : symbole universel chrétien
Avant toute déclinaison régionale ou ordinale, la croix latine, branche verticale plus longue que la traverse horizontale, s'impose comme la matrice de toute l'héraldique chrétienne française. Inconnue de l'iconographie chrétienne primitive, qui lui préférait le chrisme ou l'ichtus, elle s'affirme à partir du IVe siècle, après la conversion de Constantin et la Vraie Croix rapportée par sainte Hélène. C'est saint Louis qui, en achetant à Baudouin II de Constantinople en 1239 la Couronne d'épines et un fragment de la Vraie Croix, fit ériger la Sainte-Chapelle (1242-1248) comme reliquaire monumental, geste qui ancra la France dans la dévotion à la Croix.
Dans la science héraldique, la croix appartient aux pièces honorables de premier rang. Michel Pastoureau, dans son Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental (Seuil, 2004), souligne combien la croix, pièce simple par excellence, sert de matrice à des dizaines de variations : croix pattée, croix ancrée, croix fleurdelisée, croix tréflée, croix de Saint-André, croix recercelée, croix potencée… Chaque traitement des extrémités produit une variante, et chaque variante engendre une lignée dynastique, ordinale ou régionale. Rémi Mathieu, dans son traité fondateur de l'héraldique française, recensait au XXe siècle plus de cent vingt formes attestées dans l'armorial européen.
La croix latine pure, sans ornement, demeure cependant la plus chargée spirituellement : elle évoque directement le supplice, là où ses variantes glissent vers l'ornement, l'ordre ou le territoire. C'est elle qui, dans l'art roman et gothique français, surplombe les autels, marque les bornes de chemin, signe les chartes des abbayes, de Cluny à Cîteaux, de Conques au Mont-Saint-Michel. Au XIXe siècle encore, le mouvement néo-gothique et la restauration menée par Viollet-le-Duc redonneront à la croix latine sa monumentalité, en couronnant les flèches restaurées ou recréées de Notre-Dame de Paris, de la cathédrale de Clermont-Ferrand ou de Sainte-Croix d'Orléans.
La Croix de Lorraine : Godefroy de Bouillon 1099 et France libre 1940
De toutes les croix françaises, aucune n'a connu une trajectoire historique aussi singulière que la Croix de Lorraine. Cette croix à double traverse, la traverse supérieure, plus courte, figurant l'inscription INRI, la traverse inférieure plus longue figurant les bras du Crucifié, appartient à la famille des croix patriarcales, employées dès le IXe siècle dans l'iconographie byzantine pour signaler les reliques de la Vraie Croix. Sa migration vers l'Occident est intimement liée à la Première Croisade.
La tradition rapporte que Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lotharingie et premier souverain latin de Jérusalem, aurait reçu en 1099, après la prise de la Ville sainte, une parcelle insigne de la Vera Crux, laquelle aurait été enchâssée dans une croix à double traverse, forme propre aux reliquaires orientaux. Plusieurs chroniques mentionnent par la suite cette relique transférée vers l'Occident ; au XIIIe siècle, une parcelle réputée provenir de cette translation est conservée à Anjou. C'est ce fragment que René d'Anjou (1409-1480), duc d'Anjou, comte de Provence, roi titulaire de Naples et de Jérusalem, hérite de sa mère Yolande d'Aragon et fait monter dans une nouvelle croix-reliquaire, dite Croix d'Anjou, conservée à l'hôpital Saint-Nicolas d'Angers puis à la cathédrale de Baugé (la fameuse Croix de Baugé, encore visible aujourd'hui).
Lorsque René II, duc de Lorraine (1473-1508), petit-fils par les femmes de René d'Anjou, hérite du duché lorrain, il fait sienne cette croix angevine et la porte sur son étendard à la bataille de Nancy (5 janvier 1477) contre Charles le Téméraire. La victoire, qui voit la mort du Téméraire et la fin du rêve bourguignon, fixe la croix d'Anjou comme Croix de Lorraine. Dès lors, elle figure dans toute l'iconographie ducale lorraine, sur les monnaies, les sceaux, les façades. Hervé Pinoteau, dans son Héraldique capétienne (Le Léopard d'or), retrace minutieusement ce passage angevin-lorrain et insiste sur la dimension reliquaire originelle, trop souvent oubliée des commentaires patriotiques tardifs.
Le second saut historique survient en 1940. Le 1er juillet, à Londres, le capitaine de corvette Thierry d'Argenlieu, ancien carme et compagnon du général de Gaulle, propose d'adopter la Croix de Lorraine comme insigne distinctif des Forces françaises libres : il s'agit d'opposer la croix à double traverse, symbole d'une France charnelle, chrétienne et provinciale, à la croix gammée nazie, qui détourne et inverse le signe sacré. L'ordonnance du 2 juillet 1940 du vice-amiral Émile Muselier officialise l'emblème : pavillon naval français barré d'une croix de Lorraine rouge, brassard, écusson de béret, badges aériens. La France libre en fait son étendard, celui qui flottera à Bir-Hakeim, à Koufra (où Leclerc fit le serment de hisser le drapeau français sur la cathédrale de Strasbourg), puis à la 2e DB jusqu'à Paris en août 1944.
Après-guerre, la Croix de Lorraine devient le sigle du Rassemblement du peuple français (RPF) fondé en 1947, puis l'emblème mémoriel du gaullisme. La Croix de Lorraine de Colombey-les-Deux-Églises, monumentale (44,30 mètres), inaugurée en 1972 sur la « montagne » dominant la maison de Charles de Gaulle, scelle la double mémoire, chrétienne et résistante, de cet emblème. Ainsi, d'une relique angevine du XIIIe siècle au mémorial gaullien de la Champagne crayeuse, la Croix de Lorraine trace une ligne continue : celle d'une France qui se reconnaît dans la persistance d'un signe.
Pour prolonger ce fil, on consultera notre pillar consacré aux Croisades vues de France et celui dédié à la Fleur de lys capétienne, où s'éclairent les jeux dynastiques entre Anjou, Lorraine et France royale.
La Croix camarguaise (Saintes-Maries-de-la-Mer) : foi-espérance-charité
Plus modeste dans son ancienneté mais d'une portée poétique considérable, la Croix camarguaise, ou croix des gardians, est une création identitaire du premier XXe siècle. Conçue vers 1924-1926 par le marquis Folco de Baroncelli-Javon (1869-1943), manadier mystique et figure majeure du félibrige provençal, elle naît de la volonté de doter la confrérie des gardians camarguais d'un emblème synthétisant les trois vertus théologales : foi, espérance, charité.
L'iconographie est d'une grande lisibilité : la croix latine, dont les bras se terminent en pointes de trident (le ferre, outil du gardian de taureaux), figure la foi et l'enracinement dans la terre camarguaise ; le cœur, posé à la base de la croix, figure la charité, vertu mariale par excellence ; l'ancre marine, qui sert de pied à l'ensemble, figure l'espérance, référence directe à la traversée légendaire des Saintes Marie Jacobé, Marie Salomé et de leur servante Sara la Noire, abordant la côte de Camargue après la mort du Christ.
Cette synthèse iconographique, dessinée par le sculpteur Hermann-Paul sur les indications de Baroncelli, fut bénie le 25 mai 1926 aux Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'occasion du pèlerinage gitan annuel. Elle s'inscrit dans le mouvement plus large du félibrige mistralien, qui cherchait à fixer les emblèmes d'une Provence chrétienne et populaire, tâche que Frédéric Mistral avait commencée avec la Coupo Santo. La Croix camarguaise reste aujourd'hui un signe de reconnaissance pour les gardians, les manadiers, les pèlerins et plus largement pour les Provençaux maritimes ; elle est largement portée en bijouterie d'argent, déclinée sur les toitures de cabanes, gravée sur les linteaux.
Si elle ne possède pas la profondeur médiévale de la Croix de Lorraine ou de la croix occitane, la croix camarguaise illustre admirablement la capacité du XXe siècle à inventer des emblèmes à la manière médiévale, c'est-à-dire en condensant en une figure simple plusieurs strates symboliques. Pastoureau parlerait ici d'héraldique populaire, vivante et féconde, qui n'a jamais cessé en France.
La Croix templière : « cross pattée » de l'ordre du Temple
Aucun emblème médiéval n'a engendré autant de spéculations et de réécritures que la croix templière. Il convient pourtant d'en restituer l'usage historique avec précision. L'Ordre du Temple, fondé en 1119 par Hugues de Payns à Jérusalem et reconnu officiellement au concile de Troyes (1129) sous l'autorité morale de saint Bernard de Clairvaux, ne porta pas immédiatement de croix sur son habit. C'est le pape Eugène III, en 1147, lors d'un chapitre tenu à Paris en présence du roi Louis VII, qui leur octroie le droit de porter une croix de gueules (rouge) sur leur manteau blanc. Cette croix est, dans la majorité des représentations contemporaines, une croix pattée : ses quatre branches s'évasent vers l'extérieur, sans atteindre toutefois la circularité ou la fleur de lys.
La croix pattée templière, qu'on retrouve sur les sceaux conservés de l'Ordre, sur les fresques de la chapelle de Cressac en Charente, sur les stèles funéraires de templiers à Paris ou Provins, n'a rien d'ésotérique : c'est une forme commune de l'héraldique chrétienne, partagée par d'autres ordres militaires (Hospitaliers, plus tard Teutoniques) et par de nombreuses familles nobles. Sa popularité s'explique par la facilité de sa broderie sur étoffe et par la lisibilité de la silhouette à distance, qualité essentielle sur un champ de bataille où la reconnaissance des bannières conditionnait la survie.
L'écusson de l'Ordre, le Beauceant (de l'ancien français baucent, « bigarré »), associait quant à lui un parti de sable (noir) et d'argent (blanc), parfois orné d'une croix rouge en chef. Sur ce point, les sources contemporaines, Guillaume de Tyr, Jacques de Vitry, divergent, et l'iconographie médiévale offre des variantes : croix pattée certes, mais aussi parfois croix tréflée ou croix latine simple selon les commanderies.
Après la suppression de l'Ordre par la bulle Vox in excelso du 22 mars 1312 et le supplice de Jacques de Molay le 18 mars 1314 sur l'île aux Juifs à Paris, la croix templière connut une seconde vie, mythifiée. Récupérée par le Portugal sous la forme de l'Ordre du Christ (1319), elle voguera sur les voiles d'Henri le Navigateur ; en France, elle ressurgira dans les rêveries néo-templières du XVIIIe siècle (charte de Larmenius, 1804) et nourrira tout un imaginaire qu'historiens sérieux comme Alain Demurger ou Simonetta Cerrini ont patiemment dégagé du légendaire.
Pour une étude approfondie, on se reportera au pillar dédié à L'Ordre du Temple en France, qui détaille le réseau des commanderies (du Temple de Paris à la Couvertoirade en Larzac, de Sours à Coulommiers) et l'organisation interne de l'Ordre.
La Croix de Toulouse / Croix occitane : 12 cercles d'or
La Croix occitane, dite aussi Croix de Toulouse ou Croix du Languedoc, présente une silhouette très caractéristique : croix pattée alésée (c'est-à-dire ne touchant pas les bords du blason), aux quatre branches égales se terminant chacune par trois besants (disques) d'or, soit douze besants au total. Le champ traditionnel est de gueules (rouge), la croix d'or. Cette figure, devenue dans la seconde moitié du XXe siècle l'emblème de toute l'Occitanie et figurant aujourd'hui sur le drapeau de la région Occitanie, possède une histoire bien plus complexe que sa popularité contemporaine ne le laisse soupçonner.
Son origine est discutée. La tradition la plus tenace l'attribue aux Templiers ou la fait dériver d'une croix wisigothique trouvée par les premiers comtes de Toulouse. Les recherches plus récentes, celles de Bertran de la Farge dans La Croix occitane (Loubatières, 2000), privilégient une origine antique : la croix se rapprocherait d'un type de croix-reliquaire byzantine ou copte, transmise via les comtes de Vénasque et Forcalquier, dont les armes l'arboraient déjà au XIe siècle, avant d'être adoptée par alliance par les comtes de Toulouse au cours du XIIe siècle, sous Raymond V (1148-1194) et surtout Raymond VI (1194-1222).
Quoi qu'il en soit, dès la croisade des Albigeois (1209-1229), la croix figure sur les sceaux et les bannières comtales toulousaines ; elle s'impose comme blason de la ville de Toulouse après le rattachement du comté à la couronne de France par le traité de Meaux-Paris (1229), scellant la fin de l'indépendance languedocienne. Ironie de l'histoire : ce signe d'une dynastie protectrice des cathares deviendra, après leur extermination, l'emblème de la cité capitulaire intégrée au royaume.
L'interprétation symbolique des douze besants reste ouverte : douze apôtres pour la lecture chrétienne, douze mois ou douze signes du zodiaque pour la lecture solaire, Cousin, dans son Manuel d'héraldique, recommande la prudence et rappelle qu'un meuble héraldique se décrit avant de se commenter. Au XXe siècle, le mouvement occitaniste, de l'Institut d'études occitanes (1945) au Partit Occitan, a fait de la croix de Toulouse l'étendard d'une Occitanie linguistique et culturelle. Adoptée en 2016 sur le drapeau officiel de la région Occitanie (associée au logo régional), elle clôt sept siècles d'usages successifs, depuis le sceau de Raymond VI jusqu'aux écharpes des sénateurs régionaux.
La Croix vendéenne : Sacré-Cœur de Jésus
Au printemps 1793, lorsque la Vendée militaire, ce quadrilatère qui couvre le sud de la Loire, le Bocage, le Marais et les Mauges, se soulève contre la Convention après le décret de levée en masse du 23 février 1793 et la mise à mort de Louis XVI, les paysans-soldats de l'Armée catholique et royale arborent un emblème qui leur est propre : un cœur enflammé surmonté d'une croix latine, parfois entouré d'une couronne d'épines, brodé sur la poitrine ou cousu sur le chapeau. C'est la Croix vendéenne, encore appelée Sacré-Cœur de Vendée.
L'origine en est documentée : la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, telle que sainte Marguerite-Marie Alacoque l'a reçue par révélations à Paray-le-Monial entre 1673 et 1675, avait été largement diffusée par les jésuites au XVIIIe siècle, dans l'Ouest catholique. Lorsque les insurgés vendéens cherchent un signe de ralliement, c'est tout naturellement vers cette dévotion qu'ils se tournent. Selon la tradition rapportée par l'abbé Deniau dans son Histoire de la guerre de Vendée, le premier modèle aurait été dessiné par Marie de La Rochejaquelein ou par les sœurs hospitalières de Saint-Laurent-sur-Sèvre, et béni par le père Pierre-René Rogue ou par l'un des prêtres réfractaires de la région.
Concrètement, le Sacré-Cœur vendéen se présentait sous forme d'un cœur d'étoffe rouge ou de fer-blanc, surmonté de la croix latine, portant parfois la mention Dieu et le Roi. Charette, La Rochejaquelein, Cathelineau, Stofflet, Bonchamps, tous les chefs de la Grande armée catholique et royale le portèrent. Lors de la bataille de Cholet (17 octobre 1793) et du désastre de Savenay (23 décembre 1793), des milliers de morceaux de tissu portant ce motif furent retrouvés sur les morts vendéens. Les généraux républicains, Westermann, Turreau, ne s'y trompèrent pas et virent dans cet emblème la preuve d'une guerre religieuse autant que politique.

Après la pacification de 1796, puis la Restauration, la croix vendéenne devint le signe mémoriel des familles légitimistes de l'Ouest. Elle réapparaît au moment de la Petite Église, dans le compagnonnage royaliste du XIXe siècle, et plus tard sur les monuments aux morts vendéens. La construction de la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre (1875-1919), vœu national après la défaite de 1870, prolongea sur le plan parisien cette dévotion née dans le bocage. À Saint-Laurent-sur-Sèvre, capitale spirituelle de la Vendée militaire, où repose Louis-Marie Grignion de Montfort, le Sacré-Cœur vendéen demeure jusqu'à nos jours l'emblème reconnu du souvenir des Guerres de Vendée, visible sur le mémorial des Lucs-sur-Boulogne inauguré en 1993.
On approfondira en consultant nos pillars dédiés aux Guerres de Vendée (1793-1796) et au Sacré-Cœur, dévotion française, qui restituent en détail les épisodes militaires et la théologie sous-jacente.
Les croix de calvaires : Bretagne, Auvergne, Provence
Aucun pays de France n'a sculpté la croix avec autant d'ampleur que la Basse-Bretagne. Dans les paroisses de Cornouaille, du Léon et du Trégor, le calvaire monumental, souvent intégré à un enclos paroissial avec église, ossuaire, porte triomphale et arc de triomphe, constitue une production artistique sans équivalent dans la chrétienté occidentale. Bâtis pour l'essentiel entre 1450 et 1640, financés par la prospérité économique liée au commerce de la toile de lin (chanvre et lin du Léon), ces ensembles répondent à une finalité catéchétique précise : raconter en pierre, à un peuple largement illettré, l'intégralité du cycle de la Passion.
Le calvaire de Plougastel-Daoulas, élevé entre 1602 et 1604 en remerciement de la fin de l'épidémie de peste qui frappa la presqu'île, déploie sur sa plate-forme rectangulaire plus de 180 personnages sculptés dans le kersanton, pierre volcanique sombre et fine du Finistère. La frise, parfaitement narrative, suit l'ordre des Évangiles : Annonciation, Nativité, Cène, Trahison de Judas, comparutions devant Pilate et Hérode, Flagellation, Portement de Croix, Crucifixion, Mise au tombeau, Résurrection. Au sommet, la grande croix latine porte le Christ supplicié, encadré des deux larrons.
Le calvaire de Guimiliau (1581-1588), plus ancien, présente près de 200 personnages et atteint une densité narrative inégalée. Celui de Pleyben, commencé en 1555 et augmenté jusqu'au XVIIe siècle, et celui de Saint-Thégonnec (1610) complètent la liste des sept grands calvaires monumentaux de Bretagne (avec Plougonven, Tronoën et Plougastel). Leur datation tardive et leur richesse iconographique s'expliquent par la Réforme catholique post-tridentine, qui voulut opposer à la sobriété protestante un déploiement ostentatoire de la dévotion à la Croix.
Hors Bretagne, d'autres traditions sont vivaces. En Auvergne, les croix de carrefour en lave de Volvic, parfois surmontées d'une Vierge ouvrante ou d'instruments de la Passion ; en Provence, les croix de chemin du Comtat et du Lubéron, plus discrètes, souvent fichées sur un cippe romain réemployé ; sur l'île de Bréhat, la croix de Maudez et celle de Saint-Michel rappellent l'évangélisation celtique. La Charente et le Périgord conservent eux aussi des croix hosannières, élevées dans les cimetières et utilisées le dimanche des Rameaux.
Tous ces calvaires forment un maillage spirituel du territoire, un système de stations qui transforme le paysage rural français en terre de procession. Notre fiche sur l'enclos paroissial breton et celles consacrées à Plougastel, Guimiliau et Saint-Thégonnec détaillent la lecture iconographique de chaque calvaire.
Les croix de chemin et croix de mission : XIXe-XXe
Si les calvaires monumentaux datent pour l'essentiel du Grand Siècle catholique, le XIXe siècle vit fleurir un autre type de croix, plus modeste mais infiniment plus nombreux : les croix de chemin et les croix de mission. Après la tourmente révolutionnaire, qui avait vu déboulonner des dizaines de milliers de croix entre 1793 et 1795, le Concordat de 1801 autorisa leur restauration. Mais c'est surtout sous la Restauration (1814-1830) et le Second Empire (1852-1870) que furent érigées en masse les croix de mission.
Les missions paroissiales, prêchées par les Missionnaires de France, les Lazaristes, les Oblats de Marie-Immaculée ou les Pères du Sacré-Cœur, duraient plusieurs semaines dans une paroisse et culminaient par la plantation solennelle d'une grande croix de bois, souvent peinte en noir ou en brun, portant les instruments de la Passion sculptés (arma Christi : lance, éponge, marteau, clous, échelle, couronne d'épines, coq) et le millésime de la mission. Plusieurs dizaines de milliers furent érigées à travers la France entre 1815 et 1880. Dans certains diocèses (Cambrai, Le Mans, Vannes, Nantes), les inventaires en recensaient plus de cinq cents au seul niveau diocésain en 1900.
Les croix de chemin, elles, jalonnent les carrefours, les passages de gué, les bornes communales. Plus anciennes, elles cumulent fonctions religieuse (sanctification du paysage), juridique (borne) et apotropaïque (protection contre le mauvais sort). Souvent en granit en Bretagne, en grès dans les Vosges, en calcaire en Bourgogne, en pierre blanche en Anjou, elles présentent une typologie régionale d'une remarquable diversité, recensée par les inventaires généraux du patrimoine depuis les années 1970.
Au XXe siècle, ces croix souffrirent à nouveau, victimes des réorganisations cadastrales, des remembrements agricoles des années 1960-1970, et plus récemment de l'érosion de la mémoire chrétienne. Des associations diocésaines (Sauvegarde de l'art français, Petites Cités de caractère, Croix et Calvaires de Bretagne) œuvrent aujourd'hui à leur recensement et à leur restauration. Nombreuses sont celles qui méritent classement au titre des Monuments historiques.
Les ordres royaux et leurs croix : Saint-Esprit, Saint-Michel, Saint-Louis
L'héraldique chrétienne française ne se résume pas aux blasons régionaux ou populaires : elle culmine dans les ordres royaux de chevalerie, dont chacun se reconnaît par une croix spécifique, portée en sautoir au cou ou en plaque sur la poitrine. Trois ordres dominent l'Ancien Régime.
L'Ordre de Saint-Michel, fondé par Louis XI le 1er août 1469 au château d'Amboise, est le plus ancien ordre royal de chevalerie français. Sa croix : une médaille d'or représentant saint Michel terrassant le dragon, suspendue à un collier de coquilles de saint Michel reliées entre elles par des nœuds. Inspirée de l'ordre bourguignon de la Toison d'or, elle voulut associer la haute noblesse française à la dynastie capétienne. Peu à peu galvaudée par excès de nominations sous Charles IX (« le collier à toutes les bêtes »), elle fut réformée par Louis XIV et resta jusqu'en 1830 l'ordre civil par excellence de la monarchie française.
L'Ordre du Saint-Esprit, fondé par Henri III le 31 décembre 1578 à l'église des Augustins de Paris, fut conçu pour resserrer autour du roi la haute noblesse au sortir des guerres de Religion. Sa croix est l'une des plus belles de l'héraldique européenne : croix de Malte à huit pointes émaillée de blanc, fleurdelisée d'or aux quatre angles entre les branches, chargée en cœur d'une colombe du Saint-Esprit descendant rayonnante. Suspendue à un grand cordon bleu, d'où l'expression « cordon bleu » désignant un membre de l'ordre, puis par extension toute personne de grande qualité. Limité à cent chevaliers, l'Ordre du Saint-Esprit fut le plus de l'Ancien Régime.
L'Ordre royal et militaire de Saint-Louis, fondé par Louis XIV en avril 1693, marque une rupture : il s'agit du premier ordre français à n'exiger ni preuve de noblesse ni profession de foi catholique stricte (un ordre parallèle, l'Institution du Mérite militaire, fut créé en 1759 pour les officiers protestants), mais à récompenser exclusivement les services militaires. Sa croix : croix d'or pattée à huit pointes, émaillée de blanc, fleurdelisée d'or entre les branches, portant en son centre l'effigie de saint Louis et au revers une épée traversant une couronne de laurier avec la devise BELLICAE VIRTUTIS PRAEMIUM. Suspendue à un ruban couleur feu (rouge-orangé). Trois grades : grand-croix, commandeur, chevalier, modèle qui inspirera directement la Légion d'honneur. Plus de 25 000 croix de Saint-Louis furent attribuées entre 1693 et 1830.
À ces trois grands ordres s'ajoutent l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel (fondé par Henri IV en 1607, fusionné en 1608 avec l'Ordre de Saint-Lazare de Jérusalem), l'Ordre de Saint-Hubert du Barrois, et plus tard le très éphémère Ordre de la Couronne de fer sous Napoléon Ier en Italie. Tous furent supprimés à la Révolution, partiellement restaurés sous la Restauration, et définitivement abolis sous Louis-Philippe en 1830, à l'exception de la Légion d'honneur, devenue, depuis lors, le seul ordre national français.
La Croix de la Légion d'honneur (1802)
Créée par Bonaparte Premier Consul, par la loi du 29 floréal an X (19 mai 1802), la Légion d'honneur est aujourd'hui le plus ancien et le plus illustre des ordres français en activité. Sa croix, dessinée par Challiot sur les indications de Napoléon, reprend ostensiblement la silhouette de la croix de Saint-Louis : étoile à cinq branches doubles (donc dix pointes) émaillée de blanc, terminée en boules d'or, surmontée d'une couronne de chêne et de laurier également d'or. Au centre, l'effigie de la République (puis de Napoléon, puis d'Henri IV sous la Restauration, à nouveau de la République depuis 1870), encadrée d'une couronne portant la légende RÉPUBLIQUE FRANÇAISE ou HONNEUR ET PATRIE, la devise sacramentelle de l'ordre.
Suspendue à un ruban moiré rouge feu, héritage direct du ruban de Saint-Louis, choix napoléonien parfaitement assumé pour signifier la continuité avec les ordres royaux, la croix est portée en cinq dignités : chevalier, officier (rosette), commandeur (cravate), grand officier (plaque) et grand-croix (grand cordon). Le grand maître en est, depuis 1962, le président de la République en exercice ; le grand chancelier administre l'Ordre depuis le palais de Salm, rue de Lille à Paris.
Plus d'un million de croix ont été attribuées depuis 1802, chiffre qui dit assez la fonction de cohésion nationale assignée à cette distinction. La croix de la Légion d'honneur clôt logiquement notre parcours : elle synthétise la croix chrétienne (silhouette pattée, étoile à pointes), l'héraldique royale (ruban rouge de Saint-Louis, couronne de laurier), et la rupture républicaine (figure de la République en cœur, devise Honneur et Patrie). Elle dit qu'en France, même la République n'a su renoncer à la forme cruciforme pour distinguer ses meilleurs serviteurs, preuve éclatante de la persistance de la grammaire chrétienne dans l'imaginaire civique.
Aller plus loin
Pour approfondir l'étude des emblèmes français et de leur enracinement dans le paysage matériel et spirituel du royaume, on consultera utilement nos autres pillars :
- La Fleur de lys capétienne : du baptême de Clovis aux drapeaux blancs (496-1830), pour comprendre l'autre grand emblème de la France, complémentaire de la croix.
- L'Ordre du Temple en France : commanderies, héritage, mémoire (1119-1314), pour la croix pattée et le réseau templier.
- Le Sacré-Cœur de Jésus : Paray-le-Monial 1675, Montmartre 1875, pour la dévotion qui irrigue la croix vendéenne.
- Les Guerres de Vendée (1793-1796) : l'Armée catholique et royale, pour le contexte militaire du Sacré-Cœur vendéen.
- Les Croisades vues de France : Clermont 1095, Saint Louis 1248-1270, pour la matrice médiévale de la Croix de Lorraine et de la croix templière.
- Fiches sur les abbayes et cathédrales (Mont-Saint-Michel, Conques, Vézelay, Cluny, Cîteaux) et sur les enclos paroissiaux bretons (Plougastel, Guimiliau, Saint-Thégonnec).
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'une croix héraldique ?
Une figure géométrique formée par deux bandes croisées (l'une verticale, l'une horizontale) traversant l'écu. C'est l'une des « pièces honorables » fondamentales du blason, héritée des bannières croisées du XIᵉ siècle. Plusieurs dizaines de variantes formelles existent (pattée, ancrée, fleurdelisée, recroisetée, etc.), chacune nommée et dessinée selon un code strict établi entre le XIIᵉ et le XVIᵉ siècle.
Combien existe-t-il de formes de croix en héraldique ?
Plus de soixante-dix variantes répertoriées dans les traités classiques d'héraldique (Hervé Pinoteau, Michel Pastoureau). Les principales : grecque (branches égales), latine (montant plus long), pattée (élargie aux extrémités), ancrée (extrémités en forme d'ancre), fleurdelisée, tréflée (terminée par trèfles), recroisetée (chaque branche elle-même crucifère), potencée (extrémités en T), vidée, fourchée, crampon, ansée.
Qu'est-ce que la croix de Jérusalem ?
Croix potencée d'or accompagnée de quatre petites croisettes d'or, le tout sur champ d'argent, armoiries du royaume latin de Jérusalem créé en 1099 et attribuées par tradition à Godefroy de Bouillon. Elle viole délibérément la règle héraldique de contrariété des couleurs (métal sur métal interdit) pour souligner la singularité sacrée du royaume.
Quelle est l'origine de la croix de Lorraine ?
C'est une croix à double traverse, la barre supérieure (titulus) plus courte que l'inférieure. Attestée dès le IXᵉ siècle dans l'art byzantin (croix patriarcale), elle est rapportée d'Orient par les croisés et adoptée comme blason par les ducs de Lorraine au XVᵉ siècle (René II contre Charles le Téméraire à Nancy en 1477). Elle devient symbole de la France libre par ordre de l'amiral Muselier le 1ᵉʳ juillet 1940.
Quelle était la croix des Templiers ?
Les statuts de 1147 fixent la « croix vermeille », croix rouge sur manteau blanc, comme habit distinctif des Templiers. La forme la plus représentée par les sources iconographiques est une croix pattée gueules (rouge) à branches élargies aux extrémités. Toutefois plusieurs formes coexistent : grecque, latine, ancrée, recroisetée, selon les commanderies et les époques. La croix « pattée » est devenue l'archétype moderne.
Qu'est-ce que la croix de Malte ?
Croix à huit pointes (deux par branche), formée par quatre triangles isocèles assemblés en croix, blanche sur champ rouge. Adoptée par l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem (Hospitaliers) après son installation à Malte en 1530. Les huit pointes symbolisent les huit Béatitudes ou les huit Langues de l'Ordre. Toujours portée par l'Ordre souverain militaire de Malte.
Comment se composent les armoiries ecclésiastiques ?
Selon le Cæremoniale episcoporum de 1600 : écu armorial sommé d'un chapeau prélatice (galero) à cordons et houppes pendantes, quinze par côté pour le cardinal (rouge), dix pour l'archevêque et l'évêque (vert), six pour les prélats inférieurs (violet) ; une croix processionnelle posée en pal derrière l'écu (à double traverse pour les archevêques, simple pour les évêques) ; éventuellement mitre, crosse et pallium pour les métropolitains.
Pourquoi le pape porte-t-il les clés croisées ?
Les armoiries pontificales représentent toujours deux clés en sautoir (croisées en X), l'une d'or, l'autre d'argent, liées par un cordon, surmontées de la tiare ou, depuis Benoît XVI (2005), d'une mitre. Ces clés évoquent celles confiées par le Christ à saint Pierre selon Matthieu 16, 19 (« Je te donnerai les clés du Royaume des Cieux »), symbole du pouvoir de lier et de délier.
Qu'est-ce qu'une croix recroisetée ?
Croix dont chacune des quatre extrémités est elle-même terminée par une petite croix transversale. Elle est l'une des plus anciennes formes héraldiques, attestée dès le XIIᵉ siècle. La croix recroisetée fitchée (pointée vers le bas comme un poignard) figure dans les armes de plusieurs villes anglaises et françaises (Saint-Étienne, Carcassonne).
Quelles sont les couleurs héraldiques autorisées pour la croix ?
Le blason classique distingue deux métaux (or, argent) et cinq émaux (gueules-rouge, azur-bleu, sinople-vert, sable-noir, pourpre-violet). La règle de contrariété interdit de poser métal sur métal ou émail sur émail (règle de Pastoureau). Les formes les plus courantes pour la croix sont : croix d'or, d'argent, de gueules, de sable. La croix d'azur est plus rare ; la croix d'hermine ou de vair (fourrures) existe également.
Bibliographie
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- Michel Pastoureau, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Seuil, 2004.
- Michel Pastoureau, Bleu : histoire d'une couleur, Seuil, 2000.
- Hervé Pinoteau, La Symbolique royale française, Vᵉ-XVIIIᵉ siècle, PSR Éditions, 2003.
- Hervé Pinoteau, État présent de la maison royale de France, Le Léopard d'or, 1989.
- Robert Louis, Cours d'héraldique, Société française d'héraldique et de sigillographie, 1949.
- Claude Wenzler, Le Guide de l'héraldique, Ouest-France, 2002.
- Donald Lindsay Galbreath, Manuel du blason, Spes, 1942 ; rééd. Slatkine, 1977.
- Cæremoniale episcoporum (1600), édition typique de Léon XIII (1886), édition révisée 1984, Vatican / AELF.
- Bruno Bernard Heim, Heraldry in the Catholic Church: Its Origin, Customs and Laws, Van Duren, 1981.
- Pierre Palliot, La Vraie et parfaite science des armoiries (1664), rééd. Slatkine, 2003.
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- Société française d'héraldique et de sigillographie, Revue française d'héraldique et de sigillographie, Paris, depuis 1933.
- Marcel Brunet, Les Insignes des chevaliers du Temple, des Hospitaliers et des Teutoniques, Bulletin monumental, 1934.
