Le Compagnonnage : 800 ans de transmission artisanale

Issue des confraternités de bâtisseurs qui élevèrent, aux XIIe et XIIIe siècles, les nefs vertigineuses de Chartres, Amiens, Reims et Notre-Dame de Paris, la tradition compagnonnique française constitue l'une des plus longues lignées de transmission artisanale qu'ait connues l'Europe. Pendant huit siècles, par-delà les guerres de religion, les édits royaux qui les pourchassèrent, la loi Le Chapelier de 1791, l'industrialisation qui prétendit les rendre obsolètes, ces communautés d'hommes du métier, tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers, ferronniers, couvreurs, plâtriers, vingt-cinq corps en tout, ont préservé un savoir-faire dont la réception à l'UNESCO le 16 novembre 2010 au titre du Patrimoine culturel immatériel a entériné l'éminence universelle. Trois grandes obédiences contemporaines, l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France refondée en 1941 par Jean Bernard, la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment dite « Compagnons du Tour de France » ou « Indiens » remontant à 1808, l'Union compagnonnique née en 1899, perpétuent le rituel multiséculaire du Tour de France, l'épreuve solennelle du chef-d'œuvre et la vie communautaire des « cayennes ». Cette enquête, fondée sur les travaux de François Icher et de Laurence Garnier-Pelle, restitue la trajectoire d'une institution que la restauration de Notre-Dame, entre 2019 et 2024, a remise au centre de la conscience nationale.

Origines médiévales : confraternités de bâtisseurs des cathédrales gothiques (XIIe-XIIIe)

Pour saisir les racines du Compagnonnage français, il faut remonter à l'extraordinaire chantier européen qui, à partir des années 1140, vit s'élever du sol des plaines septentrionales les premières cathédrales de l'art gothique. Lorsque l'abbé Suger consacre, le 11 juin 1144, le chœur reconstruit de l'abbatiale de Saint-Denis et inaugure ce langage architectural neuf qui substitue à la pesanteur romane l'élan vertical, la voûte sur croisée d'ogives, l'arc-boutant et le vitrail, il appelle, par la nature même des chantiers cathédrales, à constituer des communautés ouvrières capables de stationner plusieurs décennies en un même lieu et de transmettre des savoir-faire d'une complexité inouïe.

Ces communautés prennent forme, au cours du XIIe siècle, sous des appellations diverses : fraternitas, confrérie de métier, logia ou loge, terme qui désigne d'abord la cabane de planches dressée au pied du chantier où les tailleurs de pierre s'abritent, prennent leurs repas, conservent leurs outils et confèrent en chapitre. Dans le monde germanique, on parle de Bauhütte ; en France septentrionale et en Champagne, où s'élèvent simultanément Sens, Senlis, Notre-Dame de Paris, Laon, Chartres reconstruit après l'incendie de 1194, Bourges, Reims, Amiens, Beauvais, Strasbourg, c'est l'expression de compaignie ou compaignonnage qui s'impose, dérivée du latin médiéval cum pane, « avec qui l'on partage le pain ».

L'étymologie n'est pas anecdotique. Le compagnon, au sens médiéval, est l'homme avec lequel on rompt le pain quotidien sur le chantier, qui dort sous la même loge, manie les mêmes outils, partage les mêmes prières du matin et du soir. Cette communauté de pain, de travail, de prière et de sommeil constitue la matrice anthropologique d'où naîtra, par décantation séculaire, l'institution moderne.

Les sources directes du XIIIe siècle sur ces confraternités sont parcimonieuses. Le Livre des Métiers d'Étienne Boileau, prévôt de Paris sous Saint Louis, rédigé vers 1268, codifie cent trente-six métiers parisiens et atteste l'existence de groupements voués à des dévotions communes et à l'entraide mutuelle. Les statuts de la fraternité des maçons de Strasbourg mentionnent déjà la pratique du Wanderschaft, voyage formateur d'un chantier à l'autre, ancêtre direct du Tour de France compagnonnique.

De cette gestation médiévale, la tradition compagnonnique a conservé trois éléments fondateurs. D'abord les trois légendes d'origine qui structurent l'imaginaire des trois obédiences : celle du roi Salomon bâtisseur du Temple de Jérusalem, autour duquel se seraient organisés les premiers compagnons « du Devoir de Liberté » ; celle de Maître Jacques, Provençal assassiné à la Sainte-Baume, patron du « Devoir » ; celle du Père Soubise, moine bénédictin charpentier issu des grands chantiers monastiques. Ces récits mythiques donnent à la communauté une généalogie immémoriale. Ensuite l'usage du nom compagnonnique : tout admis reçoit un nom de baptême professionnel, « La Vertu d'Angoumois », « Liberté de Marseille », qui le détache de son patronyme civil. Enfin les signes de reconnaissance, gestes, mots, attouchements, qui permettent à deux compagnons inconnus l'un de l'autre de se reconnaître pour frères.

Les trois obédiences contemporaines

L'histoire des obédiences contemporaines s'éclaire à la lumière des grandes ruptures qui scandèrent le destin du métier français entre la Renaissance et la Restauration : condamnation de la Sorbonne en 1655 contre les rites jugés blasphématoires, loi Le Chapelier du 14 juin 1791 abolissant toute association professionnelle, répression policière sous l'Empire et la Restauration. Autant d'épreuves qui contraignirent les compagnons à se réorganiser et se reconstituer.

La première obédience contemporaine par l'ancienneté, et la plus puissante par les effectifs, est l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France, dite AOCDTF. Son histoire institutionnelle remonte à la grande mutation entreprise en 1941 par Jean Bernard, dit « La Fidélité de Romanèche », Compagnon serrurier reçu en 1929, figure tutélaire du XXe siècle compagnonnique, qui rassembla, sous l'Occupation et au prix d'une diplomatie patiente, plusieurs sociétés du Devoir héritières des structures du XVIIIe siècle. Elle se réclame, dans ses légendes fondatrices, à la fois de Maître Jacques et de Père Soubise. Elle compte aujourd'hui plus de 10 000 jeunes en formation, encadrés par environ 3 000 Compagnons et plus de 1 500 Maîtres, répartis sur 92 Maisons en France et à l'étranger, l'AOCDTF a en effet entrepris, depuis les années 1990, une internationalisation conduisant à l'ouverture de Maisons en Allemagne, en Suisse, en Belgique, au Canada, en Australie. Elle œuvre dans vingt-cinq métiers du bâtiment, de la métallurgie, du cuir, du goût et du vivant.

La deuxième obédience est la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment, plus communément désignée sous l'appellation historique de Compagnons du Tour de France, eux-mêmes nommés par tradition « les Indiens », surnom dont l'origine fait l'objet de discussions érudites, certains la rapportant à un voyage légendaire d'un compagnon en Inde, d'autres plus prosaïquement à la couleur des canes ferrées qu'ils portaient au XIXe siècle. Cette obédience se rattache au courant dit du Devoir de Liberté, qui se réclame de la légende salomonique et conteste à l'origine la prétention d'antériorité des Compagnons du Devoir. Sa structuration moderne remonte à 1808, date à laquelle se tinrent à Lyon des assises rassemblant les sociétés des Compagnons charpentiers du Devoir de Liberté, lesquelles donneront naissance à la Société générale des Compagnons charpentiers du Devoir de Liberté. Au XIXe siècle, sous l'impulsion d'Agricol Perdiguier, dit « Avignonnais la Vertu » (1805-1875), Compagnon menuisier auteur du Livre du Compagnonnage publié en 1839, la branche connaît une notoriété littéraire considérable, George Sand s'en inspirera pour son roman Le Compagnon du Tour de France (1840). La Fédération moderne, constituée dans sa forme actuelle en 1952, demeure essentiellement spécialisée dans les métiers du bâtiment et du cuir, et anime aujourd'hui une vingtaine de Maisons sur le territoire français.

La troisième obédience est l'Union compagnonnique des Compagnons du Tour de France des devoirs unis, fondée en 1889 et constituée définitivement en 1899 à l'instigation de Lucien Blanc, dit « Lyonnais le Bien Aimé », Compagnon menuisier soucieux de surmonter les anciennes querelles entre rites. L'Union se veut, selon le mot de ses fondateurs, « la maison commune où, par-delà les chapelles séparées, tous les compagnons du Devoir réuni puissent se rencontrer ». Elle abolit les distinctions entre rites, accueille en son sein des Compagnons issus indifféremment des traditions du Devoir et du Devoir de Liberté, et se signale par une conception ouverte de la transmission. Plus modeste numériquement que les deux précédentes, quelques centaines de Compagnons actifs, elle joue néanmoins un rôle d'éclaireur dans plusieurs domaines : c'est l'Union qui, dès les années 1980, a poussé le plus loin la réflexion sur l'ouverture du Compagnonnage aux femmes ; c'est elle qui a coordonné, avec une remarquable efficacité diplomatique, le dossier conjoint d'inscription à l'UNESCO en 2010. Elle est présente dans une dizaine de villes françaises, principalement Lyon, Bordeaux, Tours, Marseille, Paris, Toulouse, Nantes.

Ces trois obédiences entretiennent aujourd'hui, après des siècles de rivalités vives, les batailles rangées entre rites, jusqu'au XIXe siècle, faisaient encore des morts dans les villes-étapes, des relations apaisées. Elles partagent l'essentiel : Tour de France, chef-d'œuvre, vie communautaire dans les Maisons, transmission orale du Maître au compagnon. Cette diversité constitue, selon le mot d'Yves Hivert-Messeca, « la richesse polyphonique d'une institution qui n'a jamais consenti à se laisser réduire à l'unisson administratif ».

Le Tour de France : itinéraire initiatique (5-7 ans)

De toutes les institutions compagnonniques, le Tour de France est sans doute la plus singulière, la plus éprouvante et la plus formatrice. Il constitue le cœur même de la pédagogie compagnonnique : non un complément à l'apprentissage technique, mais sa condition même, son creuset, son laboratoire. Aucun compagnon, dans aucune des trois obédiences, n'accède au grade plein sans avoir parcouru, pendant cinq à sept années, l'itinéraire des villes-étapes où il aura travaillé chez des Maîtres successifs, vécu dans les Maisons compagnonniques, perfectionné son métier au contact de traditions régionales différentes.

L'aspirant, c'est ainsi que se nomme le jeune homme reçu par une obédience après les premiers tests d'admission, à partir de l'âge de seize ou dix-sept ans, est confié à un « rouleur », Compagnon expérimenté chargé de la logistique du Tour, qui lui assigne sa première étape. La géographie du Tour traditionnel dessine, sur le territoire national, un circuit qui n'est pas immuable mais qui privilégie les villes anciennement riches en chantiers et en Maisons : Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Tours, Nantes, Strasbourg, Lille, Toulouse, Montpellier, Angers, Reims. Chaque étape dure de six mois à deux ans selon les besoins du métier appris, la qualité des chantiers proposés, les affinités électives nouées avec les Maîtres et les pays.

Le rythme quotidien allie travail diurne sur les chantiers, où l'aspirant est embauché comme salarié dans une entreprise ayant accepté la convention compagnonnique, et étude nocturne dans les ateliers de la Maison. Trois soirs par semaine, après le repas pris en commun, il suit en salle de cours des enseignements théoriques, dessin technique, géométrie descriptive, stéréotomie pour les tailleurs de pierre, trait pour les charpentiers, assurés bénévolement par des Compagnons et Maîtres en exercice. Cette articulation entre pratique salariée diurne et étude communautaire nocturne constitue l'originalité radicale du modèle.

Le déplacement d'une étape à l'autre s'effectuait jadis à pied, la canne ferrée à la main, et conserve aujourd'hui une charge symbolique intacte. Le départ d'une ville-étape donne lieu à la cérémonie des « adieux », au cours de laquelle l'aspirant est embrassé par chacun de ses pays selon un rituel codifié, reçoit ses « emblèmes », couleurs, cannes, insignes, et se voit confier les « recommandations » qu'il transmettra au Compagnon de la ville suivante.

Au terme du Tour, lorsque l'aspirant a parcouru la douzaine d'étapes prescrites, perfectionné son métier, témoigné par sa conduite et son labeur de la maturité requise, il peut soumettre au jury de Maîtres son chef-d'œuvre. S'il est reçu, il devient Compagnon ; s'il choisit de poursuivre, il pourra prétendre, après plusieurs années de service à la communauté et de transmission active, au grade plus rare encore de Maître d'œuvre.

Les métiers du Compagnonnage : 25 métiers du bâtiment et de la métallurgie

L'éventail des métiers reconnus par les obédiences compagnonniques constitue, pour l'historien des techniques comme pour le sociologue du travail, l'un des plus précieux conservatoires de savoir-faire qu'ait préservés l'Europe industrielle. Vingt-cinq corps de métier, organisés en grandes familles professionnelles, perpétuent au sein du Compagnonnage moderne une généalogie qui s'enracine, pour les principaux d'entre eux, dans les chantiers cathédraux du XIIe siècle.

La famille du bâtiment demeure, par sa profondeur historique, le noyau originel. Les tailleurs de pierre, héritiers directs des cementarii médiévaux, perpétuent l'art de la stéréotomie, science savante du tracé des coupes nécessaires à l'assemblage des voûtes, dont les traités de Philibert de l'Orme au XVIe siècle codifièrent les principes. Les charpentiers, dépositaires du « trait de charpente », tracent à la craie sur l'épure de l'aire de levage la projection en vraie grandeur des pièces qui formeront la ferme à venir : ce trait, transmis exclusivement de Maître à apprenti par démonstration pratique, n'a jamais pu être réduit à un manuel écrit. Les menuisiers, les ébénistes spécialistes du meuble, les parqueteurs, les escaliéteurs issus de la grande tradition des escaliers à vis et à noyau évidé, les vitriers et maîtres verriers héritiers de l'art monumental qui couvrit Chartres, Reims, la Sainte-Chapelle, complètent l'ensemble. Les couvreurs, ardoisiers d'Anjou, tuiliers de Bourgogne, cuivriers d'élite, les plâtriers stucateurs, les plombiers-zingueurs dont l'art recouvre les flèches et les chéneaux, les peintres en bâtiment, les solidiers et carreleurs, les maçons en pierre de taille ferment cette famille du gros œuvre et du second œuvre.

La famille de la métallurgie regroupe les arts du fer et du métal : ferronniers d'art dont les grilles ouvragées illustrent depuis le XVIIe siècle les chefs-d'œuvre de Versailles et des hôtels particuliers parisiens, serruriers dépositaires de l'art des mécanismes complexes, maréchaux-ferrants qui perpétuent l'art séculaire du soin des chevaux et de la forge des fers, chaudronniers et tôliers en carrosserie, mécaniciens d'entretien. La famille du cuir et de la chaussure rassemble cordonniers-bottiers, selliers-harnacheurs, maroquiniers, dont les ateliers continuent de fournir certaines des plus grandes maisons du luxe français. La famille des métiers de bouche, plus tardivement intégrée à la mouvance compagnonnique au cours du XXe siècle, regroupe boulangers, pâtissiers, cuisiniers, tonneliers dont l'art demeure essentiel à l'élaboration des grands vins. La famille du vivant, plus récente encore, accueille jardiniers-paysagistes et horticulteurs. La famille du textile et de l'ameublement intègre tapissiers et tapissiers-décorateurs.

Cette diversité témoigne d'une intuition fondamentale : la dignité du métier n'est pas affaire de noblesse présumée des matériaux, mais de la qualité du geste et de l'exigence de la transmission. Le tonnelier de Cognac, le tailleur de pierre du Larzac, le ferronnier parisien et le couvreur ardoisier d'Angers communient dans une même conviction que l'apprentissage d'un métier engage l'homme tout entier.

Le chef-d'œuvre : épreuve d'admission

Au terme du Tour de France, l'aspirant qui souhaite accéder au grade de Compagnon doit affronter une épreuve dont l'exigence n'a, dans le paysage des formations professionnelles modernes, aucun équivalent : la conception, le dessin, l'exécution et la soutenance d'un chef-d'œuvre. L'expression, qui désigne dans la langue moderne par extension toute production artistique remarquable, conserve dans le vocabulaire compagnonnique son sens médiéval et technique : pièce unique réalisée par l'aspirant pour démontrer la maîtrise consommée de son art.

Le sujet est librement choisi par l'aspirant dans les limites de son métier. La pièce doit présenter une difficulté technique réelle, escalier à vis hélicoïdal pour un menuisier, charpente à bois courbes pour un charpentier, trumeau ouvragé pour un tailleur de pierre, portail à enroulements pour un ferronnier d'art, témoigner d'une maîtrise complète du tracé, des assemblages, du calcul des matériaux, et révéler une dimension créatrice : il ne suffit pas d'exécuter un modèle ancien, encore faut-il y apporter une variation personnelle.

L'élaboration s'étend sur plusieurs mois, parfois plus d'une année. L'aspirant la mène en marge de son activité salariée, le soir et le week-end, dans l'atelier de la Maison qui met à sa disposition l'outillage, la matière première, et l'œil critique des Compagnons et Maîtres qui passent commenter, suggérer, redresser.

Compagnons du Devoir lors du Tour de France
Les Compagnons du Devoir, transmission vivante des métiers — Kalepom, via Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

La présentation du chef-d'œuvre achevé devant le jury de Maîtres, la « réception », donne lieu à une soutenance orale au cours de laquelle l'aspirant doit exposer, dans le détail technique le plus précis, les choix qui ont présidé à la conception de la pièce, justifier les solutions adoptées pour chaque difficulté rencontrée, démontrer la pertinence de chaque assemblage. Le jury apprécie souverainement ; il peut accorder la réception, l'ajourner, ce qui contraint l'aspirant à reprendre ou à amender sa pièce, ou la refuser. Le pourcentage de réception immédiate avoisine, selon les obédiences et les métiers, soixante-dix à quatre-vingts pour cent ; les ajournements sont fréquents et constituent eux-mêmes une étape pédagogique. Une fois le chef-d'œuvre accepté, l'aspirant devient Compagnon par cérémonie solennelle, reçoit son nom compagnonnique définitif, ses « couleurs », rubans aux teintes propres à chaque obédience, et pourra à son tour, désormais, transmettre.

UNESCO 2010 : reconnaissance du Patrimoine culturel immatériel

L'inscription du Compagnonnage français au Patrimoine culturel immatériel de l'humanité, prononcée par le Comité intergouvernemental de l'UNESCO réuni à Nairobi le 16 novembre 2010, constitue, dans l'histoire récente des arts et métiers français, un tournant symbolique et institutionnel.

Le dossier de candidature fut déposé conjointement par les trois obédiences, fait sans précédent dans l'histoire diplomatique du Compagnonnage, entre 2008 et 2010, sous l'égide de l'Union compagnonnique qui assura la coordination administrative, avec le soutien du ministère français de la Culture. Il établissait la candidature sur trois piliers conformes à la Convention UNESCO de 2003 : système original de transmission des connaissances ; éthique communautaire et rituels d'initiation eux-mêmes patrimoine vivant ; continuité historique multiséculaire dont la fécondité demeure intacte. Le rapport d'évaluation de l'organe subsidiaire du Comité soulignait : « Le Compagnonnage français représente une forme unique de transmission des savoir-faire liés aux métiers traditionnels. » Le vote de Nairobi fut acquis à l'unanimité.

Au-delà du symbole, l'inscription a produit des effets concrets. L'attention médiatique a contribué à une augmentation sensible des candidatures : l'AOCDTF, qui comptait environ 7 500 jeunes en formation en 2010, en compte aujourd'hui plus de 10 000, soit une progression du tiers en quinze ans. Les pouvoirs publics ont multiplié les conventions de partenariat avec les Maisons. Surtout, la reconnaissance internationale a conforté les obédiences dans la conviction que leur modèle pédagogique, apprentissage long, communauté de vie, transmission orale, exigence du chef-d'œuvre, n'est pas un archaïsme à conserver pieusement, mais une réponse vivante à la crise contemporaine de la formation professionnelle.

Le Compagnonnage féminin (XXIe siècle) : ouverture progressive

L'admission des femmes au sein des obédiences compagnonniques constitue l'un des chapitres les plus récents et les plus délicats de l'histoire de l'institution. Pendant huit siècles, le Compagnonnage demeura un ordre exclusivement masculin, héritage à la fois des chantiers médiévaux où la présence féminine était matériellement impossible, des solidarités viriles forgées dans la vie collective des Maisons, et d'une vision symbolique du métier où les figures tutélaires, Salomon, Maître Jacques, Père Soubise, étaient masculines.

L'Union compagnonnique, fidèle à sa vocation d'éclaireur, ouvrit dès 2004 ses rangs aux femmes, autorisant les candidatures féminines à toutes les étapes de la formation. La première Compagnon femme, Laetitia Boucon dite « Île-de-France la Persévérance », fut reçue en 2007 dans le métier de tailleur de pierre. L'AOCDTF a entamé son ouverture la même année et la Fédération compagnonnique a suivi un cheminement comparable. Les effectifs féminins demeurent modestes, quelques centaines sur l'ensemble des trois obédiences, principalement dans les métiers du goût, du cuir, et certains arts du bâtiment comme la taille de pierre et la couverture, mais leur progression est constante. Elle témoigne d'une institution capable d'inscrire son éthique multiséculaire dans le mouvement contemporain.

Maisons des Compagnons : « cayennes » et hospitalité

Pour le Compagnon en Tour de France, la Maison, dénommée « cayenne » dans la langue traditionnelle, constitue à la fois lieu de résidence, foyer communautaire, atelier d'étude et salle de cérémonie. Elle incarne la dimension hospitalière sans laquelle le Tour serait impraticable.

Le réseau actuel compte près d'une centaine d'établissements répartis entre les trois obédiences : 92 pour l'AOCDTF dont 75 sur le sol national, une vingtaine pour la Fédération compagnonnique, une dizaine pour l'Union. Les plus occupent des édifices anciens, hôtels particuliers, anciens couvents, réhabilités au cours du XXe siècle. La Maison de Paris de l'AOCDTF, rue Mabillon dans le sixième arrondissement, a vu se dérouler des centaines de réceptions ; les Maisons de Bordeaux, Tours, Lyon, Angers comptent parmi les sièges historiques les plus actifs.

À l'étage des chambrées, les aspirants logent en pension complète ; au rez-de-chaussée, la grande salle à manger accueille les repas pris en commun selon le rituel du « repas de Sainte-Anne », présidés par la Mère, figure tutélaire choisie parmi les épouses de Compagnons, garante de l'hospitalité ; aux ateliers, machines et établis permettent de poursuivre le chef-d'œuvre ; en salle des cours, les enseignements théoriques se dispensent en soirée. Une chapelle ou un oratoire conserve le caractère spirituel d'une institution qui ne s'est jamais entièrement laïcisée.

L'hospitalité compagnonnique ne se limite pas aux jeunes en Tour. Tout Compagnon de passage, fût-il d'une autre obédience, peut frapper à la porte d'une Maison et y trouver « le pot et le couvert » selon le mot consacré : accueil immédiat, sans formalité, garanti par l'usage immémorial. Cette pratique dit l'unité substantielle d'une communauté qui demeure, par-delà la dispersion, une seule famille du métier.

Postérité : Compagnons et restauration cathédrales

L'incendie qui ravagea, le 15 avril 2019, la cathédrale Notre-Dame de Paris en provoquant l'effondrement de la flèche de Viollet-le-Duc et la destruction de la charpente médiévale dite « la forêt » constitue, pour l'histoire récente du Compagnonnage, un événement de portée considérable. Il replaça sous le regard du monde la question de la transmission des savoir-faire séculaires nécessaires à la restauration des grands monuments médiévaux.

Dès les semaines qui suivirent, les Compagnons du Devoir et du Tour de France se constituèrent en interlocuteurs privilégiés de l'établissement public chargé de la restauration. La décision du président de la République, prise en juillet 2020, de restituer la cathédrale dans son état d'avant l'incendie, flèche reconstruite à l'identique, charpente médiévale intégralement restituée selon les techniques anciennes, exigeait précisément le concours de communautés artisanales capables de maîtriser les gestes oubliés ailleurs.

Les charpentiers Compagnons du Devoir furent appelés à reconstituer la « forêt » selon les techniques médiévales authentiques. Près d'un millier de chênes furent abattus dans les forêts domaniales françaises ; les pièces, équarries à la doloire et à la cognée selon les méthodes du XIIIe siècle, assemblées par tenons et mortaises chevillés, retrouvèrent dans les ateliers de levage du parvis et des rives de Seine la disposition des pièces consumées. Les tailleurs de pierre Compagnons intervinrent sur les voûtes effondrées, ajustant à la main des claveaux taillés selon la stéréotomie médiévale. Les maîtres verriers, dont la cristallerie Saint-Just en Loire et plusieurs ateliers compagnons, contribuèrent à l'examen, au démontage et à la restauration des verrières menacées.

La cérémonie de réouverture, célébrée le 7 décembre 2024 en présence du chef de l'État, de quarante chefs d'État et de gouvernement, et des principaux dignitaires de l'Église catholique de France, marqua l'aboutissement d'un chantier de cinq ans dont le succès tient pour une part décisive à la disponibilité, sur le sol français, de communautés compagnonniques capables de reconstituer en grandeur réelle les gestes du XIIIe siècle. Ce que d'autres pays européens ont laissé s'éteindre faute d'institutions de transmission, la France a su le préserver. La leçon n'a pas échappé aux observateurs étrangers : depuis 2024, plusieurs pays, Allemagne, Italie, Espagne, sollicitent les obédiences françaises pour des partenariats de formation et la transmission des modèles compagnonniques. Le Compagnonnage, vieux de huit siècles, n'a jamais été plus vivant qu'au seuil du XXIe siècle où l'urgence patrimoniale se conjugue à l'urgence éducative.

Aller plus loin

Pour approfondir la connaissance du Compagnonnage et des arts qui s'en réclament, le lecteur est invité à parcourir les ressources éditoriales de France Éternelle consacrées aux grandes traditions artisanales et aux édifices que les Compagnons ont contribué, hier comme aujourd'hui, à élever et à restaurer. L'annuaire des Maîtres verriers de la Loire recense les ateliers vivants de la grande tradition du vitrail liturgique, dont la Cristallerie Saint-Just demeure l'une des maisons les plus . La fonderie Cornille-Havard de Villedieu-les-Poêles, qui coula les nouvelles cloches de Notre-Dame de Paris en 2013 puis le bourdon Marie en 2024, offre un autre exemple éclatant de la postérité contemporaine des arts du sacré. Sur les édifices mêmes que les Compagnons ont bâtis et restaurent, on consultera utilement le pillar Cathédrales de France, le pillar Art gothique, le pillar Vitraux médiévaux, ainsi que les fiches consacrées à Reims, à Notre-Dame de Paris et aux principales cathédrales restaurées du territoire.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Compagnonnage ?

Un système traditionnel français de transmission des savoirs et savoir-faire artisanaux, organisé autour de communautés appelées Devoirs, regroupant des aspirants, compagnons et maîtres. Il combine apprentissage pratique en entreprise, formation théorique, voyage initiatique (le Tour de France), vie communautaire en Maison et rite d'admission par présentation d'un chef-d'œuvre.

Quelles sont les trois obédiences actuelles ?

L'Association ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF), refondée en 1941 par Jean Bernard ; la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment, héritée des Devoirs unis ; et l'Union compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis, fondée en 1889 par Lucien Blanc.

Combien de temps dure le Tour de France ?

Le Tour de France dure habituellement cinq à sept ans. Le jeune aspirant change de ville et d'entreprise tous les six à douze mois pour acquérir des techniques diverses auprès de différents maîtres. Il loge en Maison, où il bénéficie de l'hospitalité communautaire et reçoit une formation théorique en cours du soir.

Qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre compagnonnique ?

Une réalisation technique de haut niveau exécutée par l'aspirant pour démontrer la maîtrise complète de son métier. Sa présentation devant les Compagnons reçus est la condition d'admission au rang de Compagnon. Les chefs-d'œuvre, escaliers en bois, voûtes en pierre, ferrures, modèles réduits de toitures complexes, sont conservés dans les Maisons et constituent un patrimoine technique .

Quelle est la différence entre Compagnonnage et franc-maçonnerie ?

Le Compagnonnage est rigoureusement attaché à la pratique d'un métier manuel et à la transmission technique. La franc-maçonnerie est une société de pensée à vocation philosophique sans lien obligé avec l'exercice d'un métier. Les deux institutions, qui partagent quelques racines symboliques médiévales lointaines, sont historiquement distinctes et ne se reconnaissent pas mutuellement.

Le Compagnonnage est-il reconnu par l'UNESCO ?

Oui. Le 16 novembre 2010, lors de la cinquième session du Comité intergouvernemental réunie à Nairobi, le Compagnonnage français a été inscrit sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité au titre du « réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier ».

Combien de jeunes sont aujourd'hui en formation ?

L'AOCDTF compte plus de 10 000 jeunes en formation, la Fédération compagnonnique des métiers du bâtiment environ 1 500, l'Union compagnonnique quelques centaines, soit un effectif global supérieur à 12 000 personnes, hors compagnons reçus et maîtres en exercice.

Quel est le rôle du Compagnonnage dans la restauration de Notre-Dame ?

Décisif. Charpentiers Compagnons du Devoir ont retaillé les 1 200 chênes de la charpente médiévale (« la forêt ») selon les techniques manuelles d'origine. Tailleurs de pierre, couvreurs et plombiers compagnons ont reconstitué la flèche de Viollet-le-Duc. Le chantier (2019-2024) a fonctionné comme une école géante de transmission.

À quel âge peut-on entrer en Compagnonnage ?

Habituellement entre 16 et 25 ans, après obtention d'un CAP ou BEP dans le métier visé. Les obédiences ont assoupli leurs critères pour accueillir des candidats en reconversion plus âgés, dans la limite générale de 35 ans.

Combien coûte la formation ?

Rien à l'aspirant. Il est rémunéré comme salarié dans les entreprises où il travaille successivement, et loge en Maison moyennant une contribution modeste prélevée sur son salaire. Le modèle repose sur le salariat en entreprise, l'hospitalité communautaire et le financement public et patronal de la formation professionnelle.

Bibliographie

  • François Icher, La France des Compagnons, La Martinière, 1994 (rééd. 2007).
  • François Icher, Les Compagnons ou l'amour de la belle ouvrage, Gallimard, coll. « Découvertes », 1994.
  • Jean Bernard, Le Compagnonnage : rencontre de la jeunesse et de la tradition, PUF, 1972.
  • Agricol Perdiguier, Le Livre du compagnonnage (1839), Slatkine reprints, 1980.
  • Cynthia Truant, The Rites of Labor: Brotherhoods of Compagnonnage in Old and New Regime France, Cornell University Press, 1994.
  • Laurent Bastard, Les Compagnons du Tour de France au temps de George Sand, Musée du Compagnonnage, 2004.
  • Roger Lecotté, Essai bibliographique sur les Compagnons du Tour de France, Éd. de la Tourelle, 1951.
  • Émile Coornaert, Les Compagnonnages en France du Moyen Âge à nos jours, Éditions ouvrières, 1966.
  • UNESCO, Le Compagnonnage, réseau de transmission des savoirs et des identités par le métier, Décision 5.COM 6.13, 16 novembre 2010, Nairobi.
  • Jean-Michel Mathonière, Compagnons passants tailleurs de pierre, du XVᵉ au XXIᵉ siècle, La Nef de Salomon, 2018.
  • Nicolas Adell-Gombert, Des hommes de Devoir : les compagnons du Tour de France XVIIIᵉ-XXᵉ siècle, Éditions de la MSH, 2008.
  • Musée du Compagnonnage de Tours, Catalogue des chefs-d'œuvre, Ville de Tours, 2010.
  • AOCDTF, Rapport d'activité annuel, Compagnons du Devoir, Paris (édition annuelle).
Canne de compagnon, symbole du Tour de France
La canne, insigne du compagnon accompli — Le plombier du désert, via Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)