Les Tapisseries françaises : 1000 ans d'art du tissage
Au commencement il y eut la laine, le lin, la soie, et plus tard les fils d'or et d'argent. Au commencement il y eut la patience d'un atelier d'aiguilles ou de hautes lisses, l'odeur de la garance et du pastel, le crissement régulier du peigne du licier qui tasse la trame contre la chaîne. De la Tapisserie de Bayeux brodée vers 1077 à la gloire de la conquête normande, à la Tenture de l'Apocalypse commandée par Louis Ier d'Anjou entre 1373 et 1382, des manufactures royales fondées par Colbert en plein Grand Siècle, Gobelins 1662, Beauvais 1664, à la cité d'Aubusson inscrite par l'UNESCO au patrimoine immatériel de l'humanité en 2009, la tapisserie française aura traversé mille ans d'histoire en demeurant l'un des plus singuliers visages du génie national. Art textile mais œuvre monumentale, savoir-faire d'atelier mais commande princière, dialogue entre le peintre-cartonnier et le licier exécutant : la tapisserie a tissé en France une civilisation à part entière. Ce pillar, conçu pour le silo Patrimoine de France Éternelle, retrace les grandes étapes de cette aventure ininterrompue, depuis la broderie épique du XIe siècle jusqu'aux audaces de Sonia Delaunay, de Pierre Buraglio et d'Annette Messager, en passant par la renaissance lurçatienne du milieu du XXe siècle qui sauva l'art mural du tissage de l'oubli où l'avait précipité l'industrialisation triomphante.
La Tapisserie de Bayeux (vers 1077) : récit brodé de la conquête normande, UNESCO Mémoire du Monde 2007
Il faut, pour parler dignement de la Tapisserie de Bayeux, commencer par un aveu : ce chef-d'œuvre n'est pas une tapisserie au sens technique. Pas de fil de chaîne ni de trame sur un métier de licier ; mais une broderie à l'aiguille, exécutée en huit teintes de fils de laine sur toile de lin écru, selon les techniques mêlées du point de tige, du point fendu et surtout du célèbre point couché, dit point de Bayeux. L'ouvrage déploie sur près de 70 mètres de longueur pour 50 centimètres de hauteur, en cinquante-huit scènes, le récit de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant à l'issue de la bataille d'Hastings du 14 octobre 1066. Inscrite au registre Mémoire du Monde de l'UNESCO en 2007, la tapisserie est conservée au musée de Bayeux, à deux pas de la cathédrale Notre-Dame.

La datation traditionnelle situe la confection de l'ouvrage dans les années 1070-1080, soit moins d'une génération après les événements représentés. La commande est généralement attribuée à l'évêque Odon de Conteville, demi-frère utérin de Guillaume, évêque de Bayeux dès 1049, qui apparaît à plusieurs reprises dans la broderie en armure, brandissant une masse cléricale au cœur de la mêlée d'Hastings, sa présence ostentatoire dans le récit constitue à elle seule un argument pour son rôle de commanditaire. La fabrication, elle, fut très probablement réalisée dans un atelier monastique de l'Angleterre méridionale, sans doute à Cantorbéry ou à Winchester, où s'épanouissait alors une école d'enluminure et de broderie d'une finesse remarquable. La présence de toponymes anglo-saxons et de représentations exactes de monuments outre-Manche confirme cette origine insulaire, paradoxale pour une œuvre célébrant le triomphe normand sur l'Angleterre : c'est par les mains des vaincus que la broderie des vainqueurs aura été cousue.
Le récit visuel se déploie chronologiquement, accompagné d'une narration latine de quelque 1 500 mots brodée en lettres capitales au-dessus des scènes : « Ubi Harold dux Anglorum et sui milites equitant ad Bosham ». Le voyage d'Harold Godwinson en Normandie en 1064, son serment sur les reliques à Guillaume, justification morale de l'invasion, la mort d'Édouard le Confesseur en janvier 1066, l'usurpation, la préparation de la flotte, la traversée, Hastings et la mort d'Harold transpercé d'une flèche dans l'œil, l'ensemble forme une chanson de geste tissée. Les bordures supérieure et inférieure, peuplées de bestiaires fabuleux et de fables ésopiques, ajoutent un commentaire moral discret.
L'œuvre a survécu à neuf siècles d'aventures : oubliée pendant la fin du Moyen Âge, redécouverte à Bayeux au début du XVIIIe siècle par l'érudit Antoine Lancelot, exposée à Paris en 1803-1804 sur ordre de Napoléon Bonaparte. L'historien Pierre Bouet et la conservatrice Sylvette Lemagnen en ont récemment renouvelé l'étude. L'ouvrage demeure la source iconographique majeure pour la connaissance de l'art militaire, du costume, de l'armement et de la marine du XIe siècle européen.
La Tenture de l'Apocalypse (1373-1382) : commande Louis Ier d'Anjou, plus grand tissu médiéval conservé (Angers)
Il faut entrer dans la galerie de l'Apocalypse du château d'Angers avec la lenteur du pèlerin. La salle, conçue spécifiquement par l'architecte Bernard Vitry et inaugurée en 1954 pour offrir à la Tenture de l'Apocalypse un écrin digne de sa monumentalité, est plongée dans une pénombre soigneusement étudiée, 50 lux seulement, pour préserver les pigments végétaux. Le visiteur découvre alors, déployées sur 104 mètres de longueur en l'état actuel, sur une longueur originelle estimée à 140 mètres, six pièces tissées qui, du Christ de l'Apocalypse initial à la Nouvelle Jérusalem finale, déroulent en quatre-vingt-dix scènes conservées le commentaire visuel le plus ample jamais consacré au texte de saint Jean. C'est, tout simplement, le plus grand tissu figuré du Moyen Âge occidental conservé jusqu'à nous.
L'œuvre est le fruit d'une commande princière . Le 7 avril 1373, le duc Louis Ier d'Anjou, frère cadet du roi Charles V le Sage, signe le marché qui en confie l'exécution au tapissier parisien Nicolas Bataille. Les cartons préparatoires sont confiés à Hennequin de Bruges, peintre attaché à Charles V, qui s'inspire de plusieurs manuscrits enluminés de l'Apocalypse de la librairie royale du Louvre. La fabrication s'étend de 1373 à 1382, dans une remarquable continuité de style et de qualité technique.
L'œuvre fut tissée en haute lisse, trame et chaîne de laine, sans soie ni fils métalliques, austérité matérielle compensée par une virtuosité chromatique . Les six pièces déploient chacune un grand personnage assis surmontant deux registres de sept scènes, soit quatorze épisodes par pièce. Chaque scène, encadrée de bordures florales, alterne sur fond bleu ou rouge les visions johanniques : les sept Églises d'Asie, les quatre Cavaliers, l'ouverture des sceaux, la Femme et le Dragon, les Bêtes, la chute de Babylone, la victoire du Christ, la Jérusalem nouvelle.
L'histoire de la tenture témoigne d'une vertigineuse traversée des siècles. Léguée par Louis Ier à son fils Louis II d'Anjou, puis transmise au bon roi René d'Anjou qui en fit don par testament en 1480 à la cathédrale Saint-Maurice d'Angers, elle fut pendant trois siècles déployée annuellement lors de la Fête-Dieu, fragilisée, parfois mutilée. La période révolutionnaire faillit l'anéantir : vendue, on en fit des bâches et des paillassons. C'est le chanoine Joubert qui, à partir de 1843, en racheta les fragments et reconstitua l'ouvrage. La salle de présentation actuelle, ouverte en 1954 et repensée en 2018, fait du château d'Angers l'un des hauts lieux du patrimoine textile mondial.
Les manufactures royales du Grand Siècle : Gobelins 1662, Beauvais 1664
Lorsque Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV, conçoit dans les années 1660 sa politique manufacturière, c'est avec la conscience que la tapisserie n'est pas un art mineur mais un instrument d'État. Diplomatiquement, elles constituent les présents royaux par excellence ; économiquement, elles retiennent en France un savoir-faire qui drainerait sinon l'or vers les Pays-Bas espagnols ; esthétiquement, elles offrent au Roi-Soleil un vecteur idéal de mise en images allégorique de son règne. Cette triple ambition incarne les deux manufactures fondées coup sur coup : les Gobelins en 1662 puis Beauvais en 1664.
La Manufacture des Gobelins, installée par Colbert dans l'ancien atelier de teinturerie de la famille Gobelin au faubourg Saint-Marcel, d'où l'institution conservera le nom, est officiellement créée par lettres patentes en novembre 1667 sous l'appellation de Manufacture royale des meubles de la Couronne, mais ses ateliers de tapisserie y fonctionnent depuis 1662. La direction artistique en est confiée au premier peintre du roi, Charles Le Brun (1619-1690), qui exercera cette fonction jusqu'à sa mort et imposera la marque indélébile de son génie classique sur l'ensemble de la production. Le Brun ne se contente pas de superviser : il fournit lui-même les cartons des grandes tentures qui marqueront l'art français, la tenture de l'Histoire d'Alexandre (1664-1680), celle des Maisons royales (à partir de 1668) qui célèbre les douze mois de l'année à travers les résidences royales, et surtout la fameuse tenture de l'Histoire du Roi (1665-1680) en quatorze pièces qui retrace les grands moments du règne de Louis XIV depuis le sacre de 1654 jusqu'à la rencontre de l'île des Faisans avec Philippe IV d'Espagne. Ces tentures, tissées sur des chaînes de laine ou de soie avec des trames mêlant la laine, la soie et les fils d'or et d'argent, ces derniers réservés aux seules commandes royales, atteignent un degré de raffinement technique inégalé.
La Manufacture de Beauvais, fondée le 5 août 1664 par lettres patentes, présente un statut différent. Dite royale, elle demeure entreprise privée confiée à des entrepreneurs successifs, d'abord Louis Hinart, puis à partir de 1684 le célèbre Philippe Behagle qui en assoit la prospérité. Tandis que les Gobelins se réservent les commandes royales, Beauvais se spécialise dans la clientèle privée, noblesse, haute bourgeoisie, cours étrangères. Sa production évolue des Grotesques de Berain aux délicatesses pastorales tirées des cartons de François Boucher à partir de 1734. Sous la direction de Jean-Baptiste Oudry, Beauvais connaît son âge d'or rococo : scènes mythologiques galantes, chinoiseries, fêtes italiennes.
Les manufactures d'Aubusson, qui obtiendront en 1665 de Colbert le titre de manufacture royale, complètent ce dispositif à trois pôles. Toutes trois ont été reconnues Entreprise du Patrimoine Vivant, label d'État garantissant la transmission des savoir-faire d'exception. Toutes trois sont aujourd'hui rattachées au Mobilier National, qui poursuit la production contemporaine en éditant des cartons d'artistes vivants, preuve que la tradition manufacturière colbertienne, trois siècles et demi après sa fondation, demeure vivante.
Aubusson : tradition séculaire, UNESCO immatériel 2009
De toutes les capitales françaises de la tapisserie, Aubusson, petite cité de la Creuse blottie sur les rives sinueuses du fleuve éponyme, en pleine Marche limousine, possède la plus longue continuité historique. La tradition orale, reprise par les chroniqueurs locaux du XIXe siècle, fait remonter l'origine du tissage à l'arrivée de tisserands flamands fuyant les troubles religieux de leurs Flandres au XVe siècle ; les sources documentées attestent en tout cas une production active dès le XVIe siècle, structurée en corporation. La qualité de l'eau de la Creuse, idéale pour la teinture des laines, l'abondance des troupeaux ovins du Massif central, l'isolement même de la région, qui retenait sur place une main-d'œuvre disciplinée, ont concouru à fixer ici un foyer textile remarquable.
L'octroi par Colbert en 1665 du statut de manufacture royale, étendu aux ateliers d'Aubusson et de la voisine Felletin, consacre une tradition déjà séculaire. Au XVIIIe siècle, sous l'impulsion de cartonniers comme Jean-Joseph Dumons, élève d'Oudry envoyé pour diffuser le goût parisien, la production se diversifie : tentures mythologiques d'après Boucher, fêtes galantes, tapis dits de la Savonnerie d'Aubusson. Le XIXe siècle est, à Aubusson comme ailleurs, celui de la perte d'identité : on reproduit mécaniquement des tableaux à la mode et l'on perd le sens propre de l'art tissé.
La renaissance vient au XXe siècle, et elle porte un nom : Jean Lurçat. Invité à Aubusson en 1939 par Marie Cuttoli, mécène et collectionneuse qui avait déjà fait tisser dans la cité creusoise des cartons de Picasso, Braque, Léger, Miró et Le Corbusier, Lurçat y trouve la matrice technique de toute son œuvre future. Avec lui s'installent peu à peu d'autres peintres-cartonniers, Marc Saint-Saëns, Dom Robert, Jean Picart Le Doux, Mario Prassinos, Michel Tourlière, qui vont, dans les ateliers Tabard, Goubely, Pinton, Picaud, refonder l'école d'Aubusson sur des bases modernes. La création en 1962 de l'École nationale d'art décoratif d'Aubusson consolide cette dynamique pédagogique.
Le savoir-faire des tapissiers d'Aubusson est inscrit le 30 septembre 2009 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO, distinction qui consacre non l'œuvre mais le geste, non la tapisserie mais la licière. La Cité internationale de la Tapisserie, ouverte le 10 juillet 2016, présente sur 4 500 m² six siècles de tissage et expose des créations contemporaines, on y admire une tenture monumentale tissée d'après Miyazaki pour le studio Ghibli.
Le déclin XIXe puis renaissance Lurçat XXe
Le XIXe siècle fut, pour la tapisserie française comme pour de nombreux arts d'atelier, un siècle d'agonie discrète. La Révolution française avait dispersé les commandes royales et nobiliaires qui constituaient le marché principal ; l'Empire, malgré quelques tentures impériales aux Gobelins, ne parvint pas à restaurer la dynamique du Grand Siècle. Mais c'est surtout l'évolution esthétique du siècle qui fut fatale au métier de licier. Sous l'influence du goût bourgeois pour la peinture à l'huile et pour le tableau encadré, les manufactures se laissèrent entraîner à produire des tapisseries qui n'étaient plus que des copies tissées de tableaux célèbres : on tissait à grand renfort de nuances chromatiques, jusqu'à 14 000 teintes différentes pour certaines productions tardives des Gobelins, des reproductions de Greuze, de David, de Delaroche, de Meissonier. Le médium textile perdait son identité propre pour n'être plus qu'un substitut artisanal de la peinture.

L'industrialisation textile fit par ailleurs basculer les commandes modestes vers les tentures mécaniques : la tapisserie d'art se trouvait prise en tenaille entre la peinture qu'elle ne pouvait égaler et l'industrie qui la concurrençait. William Morris et ses Arts and Crafts furent les premiers en Europe à plaider pour le retour à une logique propre du tissage ; en France, il fallut attendre l'entre-deux-guerres pour qu'une refondation s'opère.
Cette refondation, c'est l'œuvre d'un homme : Jean Lurçat (1892-1966). Né à Bruyères dans les Vosges, peintre formé dans le sillage du cubisme et du surréalisme, Lurçat découvre la tapisserie médiévale en visitant la Tenture de l'Apocalypse à Angers en 1938. Le choc est décisif. Convaincu que la tapisserie moderne doit retourner aux sources techniques médiévales, il réduit drastiquement sa palette, abandonne le report carré par carré au profit d'un carton numéroté à grandeur d'exécution, et impose une écriture textile propre où le trait, la couleur en aplat et la matière de la laine retrouvent leur dignité expressive.
En 1939, à l'invitation de Marie Cuttoli, Lurçat s'installe à Aubusson. À partir de 1945, il y dirige le mouvement de renaissance qui regroupe peintres, liciers et théoriciens. Son chef-d'œuvre absolu, Le Chant du Monde, est tissé entre 1957 et 1966 dans les ateliers Tabard et Picaud : dix tentures pour une longueur totale de 80 mètres, conçues comme un contrepoint contemporain à la Tenture de l'Apocalypse, opposant à la noirceur apocalyptique médiévale une vision moderne du destin de l'humanité, La Grande Menace, L'Homme d'Hiroshima, La Charnière, Champagne, La Conquête de l'espace, La Poésie. L'œuvre, demeurée inachevée à la mort du peintre en janvier 1966, est exposée depuis 1968 au musée Jean-Lurçat et de la tapisserie contemporaine d'Angers, dans l'ancien hôpital Saint-Jean qui forme avec le château d'Angers l'un des plus dialogues patrimoniaux de France.
Techniques : haute lisse vs basse lisse, cartonniers, licières
La tapisserie, au sens technique strict du terme, désigne un tissage où les fils de trame, de plusieurs couleurs, ne traversent pas toute la largeur de l'ouvrage mais seulement la zone correspondant à leur teinte propre, formant ainsi par leur juxtaposition l'image programmée par le carton. Cette définition rigoureuse exclut la broderie (où les fils de couleur sont posés à l'aiguille sur un support tissé préexistant, le cas de la Tapisserie de Bayeux), exclut le tapis noué (où les nœuds forment un velours), et exclut la tapisserie au point d'aiguille (canevas). Reste alors le métier proprement dit, qui peut être de deux sortes : haute lisse ou basse lisse, distinction technique fondamentale qui structure encore aujourd'hui les ateliers patrimoniaux.
Le métier de haute lisse dispose la chaîne verticalement entre deux ensouples superposés. Le licier, le plus souvent une licière, le métier étant historiquement très féminisé, travaille debout ou assis sur un haut tabouret, face à l'envers de la tapisserie en cours de tissage. Il sépare les fils de chaîne pairs et impairs en tirant sur les lices à l'aide d'une pédale, passe les fils de trame à l'aide de petites broches ou flûtes de bois, puis tasse la trame contre les rangs précédents avec un peigne de buis. La grande contrainte de la haute lisse est que le licier travaille à l'aveugle, ne pouvant vérifier le résultat qu'en faisant pivoter le métier ou en utilisant un miroir disposé derrière. Sa grande vertu est la précision, la finesse, la possibilité de modulations subtiles, c'est la technique privilégiée des Gobelins.
Le métier de basse lisse, en revanche, dispose la chaîne horizontalement, et le licier travaille assis, le carton glissé sous la chaîne, qu'il peut consulter en permanence sans avoir à interrompre son geste. La séparation des fils pairs et impairs s'opère par un système de pédales actionnées par les pieds. Cette technique permet une plus grande rapidité d'exécution, environ deux à trois fois plus rapide que la haute lisse à qualité comparable, et constitue la spécialité historique des ateliers de Beauvais et d'Aubusson. Les puristes considèrent souvent la haute lisse comme la technique noble par excellence ; les ateliers d'Aubusson rétorquent à juste titre que la qualité finale dépend de la maîtrise du licier bien davantage que de la disposition du métier.
L'élaboration d'une tapisserie suppose une chaîne de métiers. Le peintre conçoit la maquette ; le cartonnier l'agrandit à l'échelle du tissage en précisant couleurs et contours ; au XVIIe siècle, Le Brun fournit les maquettes mais s'appuie sur des cartonniers comme Adam Frans van der Meulen. Le teinturier prépare les laines selon une palette codée. Le licier exécute le tissage à raison d'environ un mètre carré par mois. La finisseuse coud les relais, fentes verticales laissées par le changement de couleur, avant la signature en bordure.
Tapisseries célèbres : La Dame à la Licorne XVe (Cluny), Tenture de l'Histoire de Constantin (Le Brun XVIIe)
De la prodigieuse production tapissière française de mille ans, quelques tentures s'imposent comme des sommets indépassables, références et jalons de l'imaginaire collectif. La plus célèbre, sans doute, est la tenture dite de La Dame à la Licorne, conservée au musée national du Moyen Âge, l'ancien musée de Cluny, installé dans l'hôtel des abbés flamboyant édifié à la fin du XVe siècle par l'abbé Jacques d'Amboise. Tissée vers 1500, probablement dans un atelier des bords de Loire ou des Flandres méridionales mais d'après un carton parisien, la tenture se compose de six pièces déployant chacune sur un fond millefleurs, semis dense de fleurettes, fruits et petits animaux sur fond rouge, la même Dame, accompagnée de la Licorne et du Lion, dans des scènes successivement dédiées aux cinq sens (le Goût, l'Ouïe, la Vue, l'Odorat, le Toucher) et à un mystérieux sixième panneau intitulé « À mon seul désir » dont l'interprétation a nourri des centaines de pages de commentaires depuis sa redécouverte au château de Boussac en 1841 par Prosper Mérimée et son acquisition par l'État en 1882 sous l'impulsion d'Edmond du Sommerard.
L'ensemble, tissé en laine et en soie, mêle la délicatesse de l'enluminure tardive à la sensualité d'un humanisme aristocratique pré-Renaissance. L'allégorie des cinq sens y est doublée d'une méditation sur le désir et le détachement : le sixième panneau, où la Dame remet ses joyaux dans un coffret, figure peut-être le renoncement ultime à la possession, l'historienne Sophie Cassagnes-Brouquet a récemment renouvelé ces lectures.
Au sommet de la production classique, il faut placer la Tenture de l'Histoire de Constantin, dont les cartons furent commandés à Pierre Paul Rubens par Louis XIII entre 1622 et 1625, puis complétés sous Louis XIV par Pietro da Cortona et surtout par Charles Le Brun dans les années 1660-1670 pour les Gobelins. Elle retrace en douze épisodes la vie du premier empereur chrétien, depuis l'apparition de la croix au pont Milvius jusqu'à la fondation de Constantinople.
Mentionnons encore la Tenture de l'Histoire d'Alexandre de Le Brun (Gobelins, 1664-1680), la Tenture des Actes des Apôtres d'après Raphaël, et les fameuses Tentures des Indes qui introduisirent dans l'iconographie européenne tatous, tamanoirs et jaguars rapportés du Brésil par les artistes de la cour de Maurice de Nassau.
Tapisserie contemporaine : Sonia Delaunay, Pierre Buraglio, Annette Messager
La renaissance lurçatienne a ouvert la voie à une effervescence créative qui ne s'est jamais démentie. Les manufactures du Mobilier National ont fait le choix dès les années 1960 d'une politique d'édition d'artistes, commandant des cartons à des peintres et plasticiens contemporains : Sonia Delaunay, Le Corbusier, Vasarely, Hartung, Soulages, Calder, Vieira da Silva, et plus récemment Pierre Buraglio, Annette Messager, Sheila Hicks, Christian Lacroix, Olivier Debré.
Sonia Delaunay (1885-1979), figure majeure de l'orphisme avec son époux Robert Delaunay, fut l'une des premières grandes plasticiennes du XXe siècle à investir la tapisserie comme médium plein. Ses cartons des années 1960-1970, tissés à Aubusson dans les ateliers Tabard et Pinton, transposent dans la matière textile les rythmes circulaires colorés et les contrepoints chromatiques qui constituent la signature de son œuvre ; la matérialité veloutée de la laine y donne aux couleurs simultanées une vibration nouvelle, à la fois plus douce et plus profonde que celle de la peinture à l'huile.
Pierre Buraglio (né en 1939), figure majeure de l'art conceptuel et minimaliste français, a livré au Mobilier National plusieurs cartons depuis les années 1980 qui interrogent les codes mêmes de la représentation tissée, fragments de fenêtres, châssis vides, géométries pures qui déconstruisent l'évidence figurative traditionnelle de la tapisserie pour en faire un médium réflexif. Annette Messager (née en 1943), Lion d'or de la Biennale de Venise en 2005, a quant à elle exploré dans plusieurs commandes textiles le territoire de l'intime, du fragment corporel, du langage cousu, prolongeant à grande échelle institutionnelle ce qu'elle pratiquait dans ses installations à base de tissus, de peluches et de petits objets.
La Cité internationale de la Tapisserie d'Aubusson, depuis 2016, fait tisser de son côté des cartons issus du studio Ghibli (Hayao Miyazaki), de Mathias Bengtsson ou d'Olivier Goujon ; le Mobilier National, à Beauvais comme aux Gobelins, fait collaborer ses liciers avec Jean-Michel Othoniel, Tatiana Trouvé ou Joana Vasconcelos. Mille ans après la Tapisserie de Bayeux, la grande tradition française du tissage figuré n'est pas un patrimoine mort à conserver dans les vitrines : elle demeure un atelier vivant, où chaque génération apporte sa contribution au long métrage tissé du génie français.
Aller plus loin
L'art tissé français ne se laisse jamais entièrement embrasser par la lecture seule : il appelle la contemplation directe, le pas ralenti devant la trame, la patience offerte aux visions johanniques. Pour qui souhaite prolonger la promenade ouverte par ce pillar, nous recommandons de visiter les trois manufactures historiques : la Manufacture des Gobelins à Paris, la Manufacture de Beauvais en Picardie, et bien évidemment la Manufacture d'Aubusson dans la Creuse, toutes trois reconnues Entreprise du Patrimoine Vivant et toutes trois associées au Mobilier National.
Les pèlerinages conduiront le visiteur au château d'Angers pour la Tenture de l'Apocalypse, à Bayeux et sa cathédrale pour la broderie de la conquête, à l'abbaye de Brou pour les somptueux tombeaux flamboyants qui dialoguent avec les tentures de la Renaissance, au musée national du Moyen Âge de Cluny à Paris pour la Dame à la Licorne, et au musée Jean-Lurçat d'Angers pour Le Chant du Monde. Pour replacer ces chefs-d'œuvre dans leur contexte stylistique, on consultera nos pillars consacrés à l'Art roman et à l'Art gothique, qui éclairent l'environnement architectural et iconographique dans lequel s'épanouit l'art mural du tissage médiéval.
Questions fréquentes
Quel est le plus grand ensemble de tapisseries médiévales conservé ?
La Tenture de l'Apocalypse du château d'Angers (1377-1382), tissée par Nicolas Bataille à Paris sur cartons de Jean Bondol pour Louis Ier d'Anjou, est le plus grand ensemble de tapisseries médiévales conservé : 71 scènes encore visibles (sur 90 originelles) déployées sur 100 m de long et 4,5 m de haut. Inscrite Mémoire du Monde UNESCO le 18 mai 2023.
Qu'est-ce que la Dame à la licorne ?
La Dame à la licorne est une tenture de six tapisseries en mille-fleurs, tissée vers 1500 dans les Pays-Bas du Sud sur cartons d'un peintre parisien anonyme dit « Maître de la Dame à la licorne ». Cinq pièces représentent les sens (Vue, Ouïe, Goût, Odorat, Toucher), la sixième « À mon seul désir » constitue une énigme iconographique. Conservées au musée de Cluny (musée national du Moyen Âge) depuis 1882, après leur achat à Boussac (Creuse).
Quand a été fondée la manufacture des Gobelins ?
La Manufacture royale des meubles de la Couronne aux Gobelins est officiellement fondée par lettres patentes de Louis XIV en novembre 1667 (mais existe comme atelier depuis l'achat de l'hôtel des Gobelins par Colbert le 17 novembre 1662). Premier directeur : Charles Le Brun (1663-1690). Située à Paris dans le 13e arrondissement (42 avenue des Gobelins), elle relève aujourd'hui du Mobilier national.
Aubusson est-elle classée UNESCO ?
Oui : la Tradition de la tapisserie d'Aubusson a été inscrite sur la liste représentative du Patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO le 30 septembre 2009. La tradition couvre Aubusson et Felletin (Creuse) et regroupe artisans (lissiers), teinturiers, cartonniers et marchands. Les origines documentées remontent au XVe siècle ; la charte royale d'Henri IV date de 1601.
Qui est Jean Lurçat ?
Jean Lurçat (1892-1966), peintre et lissier français, est le rénovateur de la tapisserie d'Aubusson au XXe siècle. À partir de 1939, il abandonne la copie de tableaux pour un retour aux principes médiévaux : palette restreinte (40 couleurs au lieu de 14 000), gros points, cartons numérotés. Son chef-d'œuvre Le Chant du monde (1957-1966, 10 panneaux totalisant 80 m) est conservé au musée Jean-Lurçat à Angers (ancien hôpital Saint-Jean).
Combien de couleurs utilise-t-on dans une tapisserie ?
Une tapisserie d'Aubusson contemporaine traditionnelle utilise environ 40 à 50 couleurs (palette « lurçatienne »), tandis qu'une tapisserie naturaliste du XIXe siècle pouvait employer jusqu'à 14 400 nuances de laine teinte. La Dame à la licorne en utilise environ 30. Les Gobelins du XVIIe siècle (Tenture de l'histoire du Roi) recourent à 80-100 nuances.
Quelle est la différence entre haute lice et basse lice ?
La haute lice tisse verticalement le métier (lices verticales, navette horizontale), procédé d'Aubusson historiquement. La basse lice tisse horizontalement (lices horizontales actionnées par pédales), procédé adopté aux Gobelins à partir de Louis XIV pour gagner en rapidité. Les deux techniques produisent un résultat visuellement identique mais haute lice permet plus de précision et est désignée comme « tradition d'Aubusson ». Beauvais utilise la basse lice.
Combien de temps faut-il pour tisser une tapisserie ?
Le temps de tissage est traditionnellement compté en mètres carrés/lissier/an : un lissier expérimenté en haute lice tisse environ 1 m² par mois pour une tapisserie de 6 fils/cm (qualité moyenne) à 1 m² en 6 mois pour une tapisserie de 12 fils/cm (haute qualité). La Tenture de l'Apocalypse a nécessité 6 ans (1377-1382) à un atelier de 30 lissiers.
Que sont les Gobelins-Tolkien ?
Le projet « Tolkien à Aubusson » (depuis 2017) est une commande de la Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson (en partenariat avec la Tolkien Estate) de 14 tentures inspirées des aquarelles de J.R.R. Tolkien (Bilbo, Le Seigneur des anneaux, Silmarillion). Première tenture livrée en 2018 (Bilbo arrives at the Huts of the Raft-elves, 4,3 × 1,3 m). Programme prévu jusqu'en 2030.
Où voir les principales tapisseries françaises ?
Tenture de l'Apocalypse au château d'Angers ; Dame à la licorne au musée de Cluny (Paris) ; Histoire du Roi par Le Brun à Versailles et au Louvre ; Tenture de saint Étienne à Paris (Cluny) ; Tenture de la Chasse à la licorne aux Cloisters (New York) ; Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson (musée départemental, ouvert 2016) ; Mobilier national à Paris (Galerie des Gobelins) ; musée Jean-Lurçat d'Angers.
Bibliographie
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- Fabienne Joubert, La Tapisserie médiévale au musée de Cluny, Paris, RMN, 2002.
- Fabienne Joubert, La Tapisserie au Moyen Âge, Rennes, Ouest-France, 2000.
- Pascal-François Bertrand, Aubusson, tapisseries des Lumières, Paris, Snoeck, 2013.
- Pascal-François Bertrand, Les Tapisseries des Barberini et la décoration d'intérieur dans la Rome baroque, Turnhout, Brepols, 2005.
- Jean-Pierre Asselin de Beauville, Les Tapisseries d'Aubusson et de Felletin, Paris, Massin, 2003.
- Jules Guiffrey, Histoire de la tapisserie depuis le Moyen Âge jusqu'à nos jours, Tours, Mame, 1886 (rééd. Slatkine, 1976).
- Roger-Armand Weigert, La Tapisserie française, Paris, Larousse, 1956.
- Bertrand Gautier, La Tapisserie française du XXe siècle, Paris, Somogy, 2008.
- Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson, catalogues d'exposition (depuis 2016).
- Mobilier national, Les Gobelins, manufacture royale, Paris, Mobilier national, 2014.
- Élisabeth Taburet-Delahaye, La Dame à la licorne, Paris, RMN, 2007.
- Christine Aribaud (dir.), L'Apocalypse d'Angers, chef-d'œuvre absolu, Paris, Fage / RMN, 2008.
- Dominique Paulvé, Lurçat, le combat et la victoire, Paris, Hazan, 2016.
- UNESCO, dossier d'inscription Tradition de la tapisserie d'Aubusson, 2009.