Tapisseries et manufactures d'art en France : du fil à l'œuvre, dix siècles de génie textile

Par La Rédaction de France Éternelle

Avant le tableau de chevalet, avant même que la peinture murale ne s'impose dans les demeures, c'est le textile qui habille les murs de l'Occident médiéval. Mobile, isolant, somptueux, il accompagne les cours dans leurs déplacements, réchauffe les salles de pierre et déploie, à hauteur de regard, des cycles entiers de l'histoire sacrée ou profane. La France a porté cet art à un sommet rarement égalé, depuis les ateliers anonymes du haut Moyen Âge jusqu'aux manufactures royales fondées sous Louis XIV, en passant par les lissiers de la Creuse dont le savoir-faire vit encore aujourd'hui. Encore faut-il, pour en saisir la grandeur, distinguer ce que l'usage courant confond : toutes les œuvres que l'on nomme communément « tapisseries » ne sont pas tissées, et la plus célèbre d'entre elles n'en est pas une.

Une question de vocabulaire : broderie, tapisserie tissée, tenture

Le mot « tapisserie » recouvre, dans le langage ordinaire, des techniques radicalement différentes. La distinction n'est pas une coquetterie d'érudit : elle commande la compréhension même des œuvres. Une tapisserie tissée au sens propre naît sur un métier à tisser. Le lissier entrelace des fils de couleur, dits fils de trame, à travers des fils de chaîne tendus : l'image et l'étoffe se forment simultanément, fil après fil, et la matière n'existe pas avant que le motif n'existe. La broderie, à l'inverse, applique des fils à l'aiguille sur une toile déjà tissée : le support préexiste, le décor s'y ajoute par-dessus.

Cette différence éclaire le plus célèbre malentendu de l'histoire de l'art français. La « tapisserie » de Bayeux n'est pas une tapisserie : c'est une broderie de laine sur une toile de lin. On le verra plus loin, ce détail technique a longtemps été masqué par l'habitude et par une légende tenace. On réserve enfin le terme de tenture à un ensemble cohérent de plusieurs pièces conçues pour aller ensemble, qu'il s'agisse de la tenture de l'Apocalypse d'Angers ou de celle de la Dame à la licorne.

La broderie de Bayeux : un récit de la conquête de l'Angleterre

Œuvre du XIe siècle, la broderie de Bayeux relate la conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, et son aboutissement à la bataille de Hastings, en 1066. Sur une bande de lin longue d'un peu plus de 68 mètres et large d'environ 50 centimètres, faite de neuf panneaux assemblés, des fils de laine déclinés en une dizaine de teintes naturelles déroulent un récit continu : plus de six cents personnages, des centaines d'animaux, des navires, des forteresses, des scènes de cour, de chasse et de combat. La datation communément retenue situe sa réalisation vers 1070-1080, peu après les événements qu'elle relate.

Ici, il faut séparer le fait avéré de la tradition. Le fait : la broderie a probablement été commandée par Odon, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume, pour orner la cathédrale Notre-Dame de Bayeux, consacrée en 1077. Les historiens s'accordent largement à y voir l'œuvre d'ateliers anglais, vraisemblablement de la région de Canterbury, réputée pour son école de broderie. La légende : une tradition longtemps populaire, qui lui a valu le surnom de « tapisserie de la reine Mathilde », attribuait l'ouvrage à l'épouse de Guillaume le Conquérant et à ses suivantes. Cette attribution, séduisante mais sans fondement documentaire, est aujourd'hui écartée par la recherche. Elle relève du récit national romantique, non de l'histoire établie.

Témoin exceptionnel de la culture, de l'armement et de la vie quotidienne du XIe siècle, la broderie de Bayeux est inscrite depuis 2007 au registre Mémoire du monde de l'UNESCO. Conservée à Bayeux, elle demeure l'une des sources iconographiques les plus précieuses sur l'Europe du haut Moyen Âge.

La tenture de l'Apocalypse d'Angers : le plus vaste ensemble médiéval conservé

Avec la tenture de l'Apocalypse d'Angers, on entre dans le domaine de la tapisserie tissée, et dans une autre échelle de monumentalité. Commandée par Louis Ier, duc d'Anjou, elle illustre l'Apocalypse de Jean de Patmos. Les cartons, c'est-à-dire les modèles peints à taille réelle d'après lesquels travaillent les lissiers, furent réalisés par le peintre Jean de Bruges, dit aussi Hennequin de Bruges, peintre du roi Charles V. Le tissage fut confié à l'atelier parisien de Nicolas Bataille, l'un des plus illustres lissiers de son temps, dans les années 1373 à 1382.

Les chiffres donnent la mesure de l'entreprise. Conçue à l'origine comme un cycle d'environ 140 mètres organisé en six grandes pièces et quelque quatre-vingt-dix scènes, la tenture conserve aujourd'hui une centaine de mètres déployés sur près de quatre mètres et demi de hauteur. Léguée à la cathédrale d'Angers au XVe siècle par le roi René, duc d'Anjou, oubliée puis sauvée au XIXe siècle, elle est exposée au château d'Angers. Elle constitue le plus vaste ensemble de tapisseries médiévales parvenu jusqu'à nous, document théologique et politique autant que prouesse technique.

La Dame à la licorne : les cinq sens et l'énigme du sixième panneau

Si l'Apocalypse impressionne par son ampleur, la Dame à la licorne fascine par son mystère. Conservée au musée de Cluny, le musée national du Moyen Âge à Paris, cette tenture de six pièces compte parmi les sommets de l'art textile occidental. Sa datation reste discutée : les spécialistes la situent vers 1500, dans une fourchette qui court de la fin du XVe au début du XVIe siècle, à la charnière du Moyen Âge finissant et de la Renaissance. Les armoiries qu'elle porte la rattachent à la famille Le Viste, riche lignée d'officiers lyonnais ; l'identité précise du commanditaire, Jean ou Antoine Le Viste, fait encore l'objet de débats savants.

Cinq des six tentures figurent les cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Une dame, accompagnée d'une licorne et d'un lion sur fond de mille-fleurs, y accomplit pour chaque sens un geste allégorique. La sixième pièce échappe à cette série. La dame s'y tient devant une tente que surmonte l'inscription « À MON SEUL DÉSIR ». L'interprétation demeure ouverte : on y a vu un sixième sens, celui du cœur ou de l'âme qui gouverne les cinq autres, mais aussi, à l'inverse, un renoncement aux sens, la dame paraissant déposer ses bijoux. Il convient de le dire nettement : aucune lecture ne fait l'unanimité, et le sens exact de la devise reste une hypothèse, non une certitude. La tenture est entrée dans les collections de Cluny en 1882, par l'entremise de son premier conservateur, Edmond Du Sommerard.

Le métier de lissier : haute lisse et basse lisse

Derrière chaque tapisserie tissée se tient un artisan dont le nom s'efface souvent derrière celui du peintre : le lissier. Son travail commence par le carton, modèle peint à la dimension de l'œuvre, qu'il transpose fil à fil. Deux techniques, deux types de métier, structurent tout l'art de la tapisserie française.

La haute lisse se pratique sur un métier vertical : les fils de chaîne sont tendus de haut en bas, et le lissier travaille debout, voyant l'envers de son ouvrage tandis qu'il contrôle l'endroit à l'aide d'un miroir placé de l'autre côté. C'est la technique d'excellence retenue par la manufacture des Gobelins. La basse lisse se pratique sur un métier horizontal : le carton est glissé sous la chaîne, et un système de pédales actionne les fils pairs et impairs. Le travail y est plus rapide, ce qui en fit la technique de prédilection de Beauvais et d'Aubusson. Dans les deux cas, le lissier tisse à l'envers, retrouvant son dessin inversé : la tapisserie ne se révèle dans son endroit qu'une fois descendue du métier. La formation à ce savoir-faire se transmet encore aujourd'hui au sein des manufactures nationales et à Aubusson.

Aubusson et Felletin : un savoir-faire vivant de la Creuse

Si la plupart des grands chefs-d'œuvre se rattachent à des cours princières, c'est dans une région rurale, la Creuse, que la tapisserie est restée un métier vivant. Aubusson et la voisine Felletin tissent depuis le XVe siècle au moins, sur des métiers de basse lisse, à partir de laines teintes localement. Loin des commandes royales centralisées, ces ateliers ont développé une production abondante et de longue durée, traversant les siècles malgré les crises, notamment celle provoquée par la révocation de l'édit de Nantes qui priva la cité d'une partie de ses artisans protestants.

Cette continuité fait d'Aubusson un cas unique : non pas un musée, mais une tradition encore en exercice. En 2009, les savoir-faire de la tapisserie d'Aubusson ont été inscrits par l'UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. La distinction est ici essentielle : ce ne sont pas des œuvres figées qui sont reconnues, mais un geste vivant, transmis d'une génération de lissiers à la suivante. La Cité internationale de la tapisserie, installée à Aubusson, en assure aujourd'hui la conservation, la formation et la création contemporaine.

Les Gobelins et Beauvais : la tapisserie au service de l'État

Avec Louis XIV, la tapisserie devient affaire d'État. En 1662, Jean-Baptiste Colbert acquiert pour le roi l'enclos des Gobelins, sur la Bièvre à Paris, et y regroupe les ateliers parisiens dispersés ainsi que les lissiers venus de Maincy, où Nicolas Fouquet avait entretenu une manufacture. Par lettres patentes de 1667, l'établissement devient la manufacture royale des meubles de la Couronne, placée sous la direction du premier peintre du roi, Charles Le Brun. Sa mission est claire : meubler les résidences royales, glorifier le règne et affranchir la France des importations flamandes. Le Brun y déploie une activité considérable jusqu'à sa mort en 1690, et la manufacture des Gobelins, spécialisée dans la haute lisse, donne à la monarchie ses tentures les plus prestigieuses, dont la fameuse série de L'Histoire du roi.

En 1664, Colbert fonde sur le même principe la manufacture de Beauvais, cette fois pour la basse lisse. Choisie pour sa tradition textile ancienne et sa position sur la route des Flandres, Beauvais devait concurrencer directement les ateliers flamands et nourrir la politique mercantiliste du ministre. Au XVIIIe siècle, sous la direction artistique du peintre Jean-Baptiste Oudry, elle connaît son apogée et exporte dans toute l'Europe. Les deux manufactures, aujourd'hui rattachées au Mobilier national, demeurent en activité et perpétuent un savoir-faire né il y a plus de trois siècles et demi.

Un art majeur, du Moyen Âge à l'âge classique

De la broderie de Bayeux aux métiers de Beauvais, c'est près de mille ans d'histoire que parcourt la tapisserie française. Elle fut tour à tour récit de conquête, méditation théologique, allégorie courtoise, instrument de prestige monarchique et, à Aubusson, métier populaire d'une endurance exceptionnelle. Comprendre cet art suppose de respecter ses distinctions : entre la broderie et le tissage, entre la haute et la basse lisse, entre le fait historique et la légende dont la mémoire collective l'a parfois enveloppé. À ce prix seulement, le fil retrouve son sens, et l'on mesure pourquoi ces murs de laine et de soie comptent parmi les plus hautes réussites du génie français.

Sources

  • UNESCO, registre Mémoire du monde, notice « Tapisserie de Bayeux » (inscription 2007).
  • Bayeux Museum, « La Tapisserie de Bayeux : broderie ou tapisserie ? » et notices de présentation de l'œuvre.
  • Ville de Bayeux, dossier de présentation de la Tapisserie de Bayeux (datation, dimensions, matériaux).
  • Château d'Angers et Centre des monuments nationaux, dossiers sur la tenture de l'Apocalypse (commande de Louis Ier d'Anjou, cartons de Jean / Hennequin de Bruges, tissage par Nicolas Bataille, dimensions, legs du roi René).
  • Musée de Cluny, musée national du Moyen Âge, notices sur la tenture de la Dame à la licorne (datation, famille Le Viste, les cinq sens, « À mon seul désir »).
  • UNESCO, liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, « La tapisserie d'Aubusson » (inscription 2009) ; Cité internationale de la tapisserie, Aubusson.
  • Mobilier national, notices historiques des manufactures des Gobelins (enclos acquis en 1662, statut de manufacture royale en 1667, direction de Charles Le Brun) et de Beauvais (fondation 1664, basse lisse, direction de Jean-Baptiste Oudry).
  • Notices encyclopédiques de référence sur le métier de lissier et la distinction haute lisse / basse lisse.

Questions fréquentes

La tapisserie de Bayeux est-elle vraiment une tapisserie ?

Non. Malgré son nom consacré par l'usage, c'est une broderie : des fils de laine appliqués à l'aiguille sur une toile de lin déjà tissée, et non une image formée par tissage sur un métier. Une véritable tapisserie tissée naît au contraire fil à fil sur le métier, l'étoffe et le motif se créant en même temps.

Pourquoi parle-t-on de la « tapisserie de la reine Mathilde » ?

C'est une tradition populaire, longtemps répandue, qui attribuait la broderie à l'épouse de Guillaume le Conquérant et à ses suivantes. Cette légende est aujourd'hui écartée : la recherche attribue probablement la commande à Odon, évêque de Bayeux et demi-frère de Guillaume, et l'exécution à des ateliers anglais, vraisemblablement de la région de Canterbury.

Quelle différence entre haute lisse et basse lisse ?

Ce sont deux techniques de tissage. La haute lisse se pratique sur un métier vertical, comme aux Gobelins ; le lissier travaille debout et contrôle l'endroit à l'aide d'un miroir. La basse lisse se pratique sur un métier horizontal, plus rapide, comme à Beauvais et Aubusson ; le carton est glissé sous la chaîne. Dans les deux cas, le lissier tisse à l'envers.

Que représente la Dame à la licorne ?

Cinq de ses six tentures figurent les cinq sens : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. La sixième, marquée de la devise « À mon seul désir », reste énigmatique : on y voit un sixième sens, celui du cœur, ou au contraire un renoncement aux sens. Aucune interprétation ne fait l'unanimité ; le mystère demeure.

Quand les manufactures des Gobelins et de Beauvais ont-elles été fondées ?

Colbert acquiert l'enclos des Gobelins pour le roi en 1662 ; l'établissement devient manufacture royale des meubles de la Couronne en 1667, sous la direction de Charles Le Brun, spécialisé dans la haute lisse. La manufacture de Beauvais est fondée en 1664, pour la basse lisse. Toutes deux sont encore en activité, rattachées au Mobilier national.

Pourquoi le savoir-faire d'Aubusson est-il classé par l'UNESCO ?

En 2009, les savoir-faire de la tapisserie d'Aubusson ont été inscrits sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Ce qui est reconnu n'est pas une œuvre précise, mais un geste vivant, le tissage en basse lisse pratiqué dans la Creuse depuis des siècles et toujours transmis aujourd'hui.

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