Missions et évangélisation : l'épopée missionnaire française
Aux origines : l'évangélisation médiévale de la Gaule et de l'Europe
L'histoire missionnaire liée à la France ne commence pas avec les grandes traversées océaniques de l'âge moderne. Elle plonge ses racines dans l'Antiquité tardive et le haut Moyen Âge, lorsque la Gaule, christianisée d'abord par ses villes, vit ses campagnes lentement gagnées par la prédication. Les figures de cette période doivent être abordées avec prudence : beaucoup nous sont connues par des Vies de saints rédigées des décennies, parfois des siècles après les faits, qui mêlent données historiques et amplifications hagiographiques. Distinguer ce qui relève de l'histoire attestée et ce qui appartient à la légende édifiante est ici une exigence constante.
Une trajectoire, mieux documentée que d'autres, illustre cet élan : celle de Colomban (vers 543-615), moine venu d'Irlande, formé à l'abbaye de Bangor. Arrivé en Gaule à la fin du VIe siècle avec une douzaine de compagnons, il y fonda notamment le monastère de Luxeuil, en Franche-Comté actuelle, qui devint un foyer rayonnant de vie monastique et d'évangélisation des campagnes. Expulsé vers 610 à la suite de conflits avec le pouvoir mérovingien, il poursuivit sa route vers l'Alémanie puis l'Italie du Nord, où il fonda Bobbio. Ce modèle de la peregrinatio pro Dei amore, l'exil volontaire pour l'amour de Dieu propre au monachisme irlandais, inspira des disciples comme Amand, évêque évangélisateur du nord de la Gaule au VIIe siècle. On retiendra que ces missions intérieures, patientes et monastiques, ont façonné la chrétienté de l'Europe occidentale bien avant que la France moderne ne tourne son regard vers les autres continents.
Les jésuites en Nouvelle-France : les saints martyrs canadiens
Avec l'âge des découvertes, l'évangélisation prend une dimension transocéanique. En Nouvelle-France, dans la première moitié du XVIIe siècle, la Compagnie de Jésus joue un rôle central. La figure la plus marquante en est Jean de Brébeuf, né à Condé-sur-Vire en Normandie en 1593. Arrivé au Canada en 1625, il consacra l'essentiel de sa vie à la mission auprès des Hurons-Wendats, autour de la baie Georgienne. Loin de l'image d'un prédicateur étranger à son milieu, Brébeuf apprit la langue wendat, en rédigea des éléments de grammaire et traduisit un catéchisme : ses écrits demeurent aujourd'hui des sources de premier ordre pour les historiens et les ethnologues.
Cette présence missionnaire se déploya dans un contexte de violents conflits intertribaux, aggravés par la rivalité coloniale franco-anglaise et le commerce des fourrures. En mars 1649, lors d'une offensive iroquoise contre les bourgades huronnes, Brébeuf et son compagnon Gabriel Lalemant furent capturés, torturés et mis à mort. Brébeuf mourut le 16 mars 1649. Avec sept autres missionnaires jésuites, dont Isaac Jogues, tué dès 1646, il fut canonisé par le pape Pie XI en 1930, puis ce groupe des saints martyrs canadiens fut déclaré patron secondaire du Canada par Pie XII en 1940. Il faut ici tenir ensemble deux registres : le récit hagiographique du martyre, magnifié par la tradition catholique, et l'analyse historique qui replace ces morts dans la complexité des guerres amérindiennes et de la colonisation, sans en faire de simples péripéties d'un affrontement de civilisations.
Les Missions étrangères de Paris : l'Asie et une nouvelle conception de la mission
Au milieu du XVIIe siècle naît une institution appelée à marquer durablement l'évangélisation de l'Asie : la Société des Missions étrangères de Paris. Son origine doit beaucoup au jésuite avignonnais Alexandre de Rhodes (1593-1660), missionnaire au Vietnam, dont les appels à Rome plaidèrent pour l'envoi d'évêques chargés de former un clergé local. De Rhodes est aussi associé à la mise au point du quoc ngu, la transcription romanisée du vietnamien : il convient toutefois de préciser, contre une légende tenace, qu'il n'en fut pas l'inventeur solitaire mais le continuateur de travaux antérieurs, notamment ceux de Francisco de Pina, qu'il enrichit en systématisant les signes diacritiques.
En 1658, trois prêtres français, François Pallu, Pierre Lambert de la Motte et Ignace Cotolendi, furent nommés vicaires apostoliques pour l'Asie. En 1663, des lettres patentes de Louis XIV et l'approbation pontificale donnèrent naissance au Séminaire des Missions étrangères, rue du Bac à Paris, voué à recruter et former des missionnaires. L'institution se distingue par son projet : non pas conquérir, mais fonder des Églises locales et susciter un clergé autochtone. Les célèbres Instructions de la Congrégation de la Propagande de 1659 en fixent l'esprit, demandant aux missionnaires de ne pas chercher à imposer aux peuples d'Asie les usages de l'Europe et de se tenir à l'écart des affaires politiques. Ce programme, en avance sur son temps, ne fut pas toujours appliqué, mais il constitue un repère décisif pour comprendre ce que la mission pouvait viser de meilleur.
Vietnam, Corée, Chine : les martyrs canonisés d'Asie
L'évangélisation de l'Asie par les Missions étrangères de Paris s'est déployée sur plusieurs siècles, au Tonkin, en Cochinchine, au Siam, en Chine et en Corée, au prix de persécutions récurrentes. Ces persécutions, qu'il faut comprendre dans leur logique propre, méfiance des pouvoirs confucéens envers une religion étrangère perçue comme subversive, contexte de pénétration occidentale, ont fait de nombreuses victimes, missionnaires européens comme fidèles locaux, ces derniers souvent les plus nombreux.
Au Vietnam, l'Église catholique canonisa en 1988, par Jean-Paul II, cent dix-sept martyrs morts entre 1745 et 1862. Le groupe réunit des dominicains espagnols, des prêtres des Missions étrangères de Paris comme Théophane Vénard, décapité près de Hanoï en 1861 et resté célèbre pour ses lettres lumineuses, et surtout une large majorité de prêtres et de laïcs vietnamiens. En Corée, ce sont cent trois martyrs des persécutions de 1839, 1846 et 1866 qui furent canonisés en 1984, lors d'une cérémonie tenue à Séoul, la première canonisation célébrée hors de Rome. Parmi eux figuraient des évêques français des Missions étrangères de Paris, tels Laurent Imbert et Siméon Berneux, mais aussi le premier prêtre coréen, André Kim Taegon, et des fidèles de toutes conditions. Ces chiffres rappellent une vérité parfois oubliée : l'histoire missionnaire est d'abord celle de communautés locales qui ont fait leur une foi venue d'ailleurs, jusqu'à en mourir.
Vincent de Paul et les lazaristes : la charité comme mission
L'épopée missionnaire française ne se réduit pas aux terres lointaines. Au XVIIe siècle, Vincent de Paul (vers 1581-1660) incarne une autre intuition : la mission auprès des plus pauvres, en France d'abord, et l'union étroite de l'annonce de l'Évangile et du service des démunis. Le 17 février 1625, il signa l'acte de fondation de la Congrégation de la Mission, dont les membres furent surnommés lazaristes, du nom du prieuré Saint-Lazare à Paris où ils s'établirent. Leur vocation première fut la mission paroissiale itinérante dans les campagnes et la formation du clergé, deux chantiers décisifs pour la réforme catholique en France.
Cette œuvre déborda vite les frontières du royaume. Du vivant même de Vincent de Paul, les lazaristes furent envoyés en Italie, en Pologne, sur les côtes de Barbarie au secours des captifs chrétiens, et jusqu'à Madagascar à partir de 1648. L'héritage vincentien irrigue durablement la spiritualité française, jusqu'aux Filles de la Charité cofondées avec Louise de Marillac. En 2025, la Congrégation de la Mission a célébré ses quatre cents ans : signe de la fécondité d'une intuition qui lia indissociablement évangélisation et charité concrète.
Le grand siècle missionnaire : le XIXe siècle et son rayonnement
Le XIXe siècle est souvent qualifié de grand siècle missionnaire. Congrégations anciennes et nouvelles essaiment sur tous les continents, portées par un puissant renouveau de la ferveur catholique après la Révolution. Un fait majeur mérite d'être souligné, car il bouscule l'image d'une mission affaire de clercs : c'est une laïque lyonnaise, Pauline Jaricot (1799-1862), qui donna à l'effort missionnaire son grand instrument de soutien populaire. À partir d'une idée née en 1819, organiser des réseaux de donateurs versant chacun un sou par semaine et priant pour les missions, elle aboutit à la fondation, le 3 mai 1822 à Lyon, de l'Œuvre de la Propagation de la Foi.
Le succès fut considérable : de quelques centaines de membres, l'Œuvre passa à des millions d'adhérents en quelques décennies, finançant les missions du monde entier. Devenue Œuvre pontificale en 1922, elle demeure aujourd'hui au cœur des Œuvres pontificales missionnaires. Pauline Jaricot, dont la cause fut longue, a été béatifiée à Lyon le 22 mai 2022. Son histoire montre que le rayonnement missionnaire reposa autant sur des réseaux de fidèles anonymes que sur les figures héroïques parties au loin.
Charles de Foucauld : l'ermite du Sahara, autre visage de la mission
Au tournant du XXe siècle, une figure singulière déplace la notion même de mission : Charles de Foucauld (1858-1916). Ancien officier et explorateur, converti, devenu prêtre puis ermite, il s'installa parmi les Touaregs du Hoggar, à Tamanrasset, dans le Sahara algérien. Sa conception était à rebours du prosélytisme : non pas convertir par la prédication, mais témoigner par une présence fraternelle, le partage de la vie et l'amitié. Il consacra des années à l'étude de la langue et de la culture touarègues, élaborant un important travail lexicographique et grammatical qui demeure une référence.
Foucauld fut tué le 1er décembre 1916 à Tamanrasset, dans le contexte troublé de la Première Guerre mondiale et des révoltes au Sahara. Longtemps présenté par une certaine littérature édifiante comme un martyr au sens strict, il fut en réalité reconnu comme tel par l'Église au terme d'un long processus, puis canonisé par le pape François le 15 mai 2022. Sa figure inspire une postérité spirituelle, dont les Petits Frères et Petites Sœurs de Jésus, et illustre une mutation de l'idée missionnaire vers le dialogue et le respect de l'autre, sans pour autant gommer son ancrage dans le contexte colonial de l'Algérie française.
Mission et colonisation : un héritage à regarder en face
On ne peut clore cette épopée sans aborder une question que l'historiographie contemporaine pose avec rigueur : le rapport entre missions et colonisation, particulièrement aux XIXe et XXe siècles. L'expansion coloniale européenne offrit aux missionnaires des conditions de sécurité et d'accès inédites, et le pouvoir politique chercha parfois à les instrumentaliser au service de l'influence nationale. Réduire pour autant mission et colonisation à deux faces d'un même projet de domination serait une simplification que les historiens, tel Claude Prudhomme, ont précisément contestée.
La réalité est plus nuancée. Des missionnaires se sont opposés à la subordination de l'Évangile aux autorités coloniales ; l'idéal, formulé dès 1659, d'un clergé local et d'un respect des cultures, traversa toute cette histoire, parfois trahi, parfois honoré. Travaux linguistiques, écoles, dispensaires, sauvegarde de langues et de traditions ont côtoyé des formes d'imposition culturelle et des compromissions. Tenir ce regard équilibré, ni célébration sans réserve ni procès anachronique, est la seule manière fidèle de raconter l'épopée missionnaire française : une histoire de foi et de courage, de rencontre et de malentendus, qui appartient pleinement au patrimoine spirituel de la France.
Sources
- Société des Missions étrangères de Paris, « Histoire des MEP », missionsetrangeres.com.
- Institut de recherche France-Asie (IRFA), notices missionnaires et dossier « 400 ans de la Propagation de la Foi », irfa.paris.
- « Missions étrangères de Paris », « Martyrs du Vietnam », « Martyrs de Corée », « Congrégation de la Mission », « Colomban de Luxeuil », « Alexandre de Rhodes », Wikipédia (versions consultées en 2026), avec sources primaires citées.
- Vatican News et site du Saint-Siège (vatican.va) : canonisations des martyrs du Vietnam (1988) et de Corée (1984), béatification de Pauline Jaricot (2022), canonisation de Charles de Foucauld (2022).
- Claude Prudhomme, Missions chrétiennes et colonisation, XVIe-XXe siècle, Cerf ; et articles de la revue Outre-Mers et de Chrétiens et sociétés (OpenEdition).
- Site officiel de Pauline Jaricot (paulinejaricot.org) et diocèse de Lyon (lyon.catholique.fr).
- Herodote.net, dossiers sur les Missions étrangères de Paris et sur Charles de Foucauld.
Questions fréquentes
Qui sont les saints martyrs canadiens et quand ont-ils été canonisés ?
Ce sont huit missionnaires jésuites tués en Nouvelle-France entre 1642 et 1649, dont Jean de Brébeuf, mort le 16 mars 1649 chez les Hurons, et Isaac Jogues. Ils furent canonisés par Pie XI en 1930 et déclarés patrons secondaires du Canada par Pie XII en 1940. Leur martyre s'inscrit dans le contexte des guerres iroquoises et de la rivalité coloniale.
Quand et pourquoi les Missions étrangères de Paris ont-elles été fondées ?
Trois vicaires apostoliques français furent nommés pour l'Asie en 1658, et le Séminaire des Missions étrangères fut établi rue du Bac à Paris en 1663, sous Louis XIV et avec l'approbation pontificale. L'institution visait, dans l'esprit des Instructions romaines de 1659, à fonder des Églises locales et à former un clergé autochtone plutôt qu'à imposer les usages européens.
Combien de martyrs d'Asie liés aux missions françaises ont été canonisés ?
L'Église a canonisé 117 martyrs du Vietnam en 1988 (morts entre 1745 et 1862) et 103 martyrs de Corée en 1984 (persécutions de 1839, 1846 et 1866). Parmi eux figurent des prêtres et évêques des Missions étrangères de Paris, comme Théophane Vénard ou Laurent Imbert, mais la majorité étaient des fidèles locaux, vietnamiens et coréens.
Charles de Foucauld était-il un missionnaire au sens classique ?
Non. Installé parmi les Touaregs du Hoggar à Tamanrasset, il refusait le prosélytisme et privilégiait le témoignage par la présence, l'amitié et le partage de la vie quotidienne. Savant de la langue touarègue, il fut tué en 1916 et canonisé en 2022. Sa figure incarne une mutation de l'idée missionnaire vers le dialogue et le respect des cultures.
Quel rôle Pauline Jaricot a-t-elle joué dans les missions ?
Laïque lyonnaise, elle fonda le 3 mai 1822 l'Œuvre de la Propagation de la Foi, un réseau de donateurs et de priants soutenant financièrement les missions du monde entier. L'Œuvre devint pontificale en 1922. Pauline Jaricot a été béatifiée à Lyon le 22 mai 2022. Son action montre que l'élan missionnaire reposa aussi sur des fidèles anonymes.
Missions et colonisation, faut-il les confondre ?
Non. L'expansion coloniale facilita l'accès des missionnaires et le pouvoir chercha parfois à les utiliser, mais l'historiographie récente, notamment Claude Prudhomme, conteste l'idée d'un projet unique de domination. Des missionnaires s'opposèrent à cette instrumentalisation, et l'idéal d'un clergé local et du respect des cultures, affirmé dès 1659, traversa toute cette histoire.