
Les Missions Étrangères de Paris : 360 ans d'évangélisation française en Asie
Au 128 rue du Bac, derrière une porte cochère discrète du septième arrondissement, dort une mémoire que Paris ignore. Trois siècles et demi de prêtres français partis vers Tonkin, Cochinchine, Corée, Siam, Yunnan. Beaucoup ne sont jamais revenus. Vingt-trois d'entre eux figurent sur les autels de l'Église universelle. Les Missions Étrangères de Paris, fondées en 1658, ont façonné le christianisme asiatique sans coloniser, formant un clergé indigène quand l'Europe ne pensait qu'en termes de conquête. Récit d'une aventure spirituelle et géographique sans équivalent dans l'histoire de France.
1658 : la fondation par Pallu et Lambert de la Motte
Tout commence dans une chambre de la rue des Postes, à Paris, vers 1653. Un petit groupe de prêtres se réunit autour d'un projet vertigineux : porter l'Évangile en Asie, mais autrement. Sans navires armés, sans soldats, sans drapeau. Parmi eux, François Pallu, fils d'une famille notable de Tours, ancien chanoine de Saint-Martin. À ses côtés, Pierre Lambert de la Motte, magistrat normand devenu prêtre par conversion intérieure. Ces deux hommes vont décider du sort spirituel de l'Asie pour trois siècles.
L'idée mûrit lentement. Le jésuite Alexandre de Rhodes, revenu du Tonkin en 1649, lance un appel pressant. Il a vu les communautés chrétiennes vietnamiennes croître par dizaines de milliers, mais sans évêques, sans ordinations, sans avenir sacramentel. Rhodes plaide à Rome, échoue à convaincre la Propagande, vient à Paris. Là, il rencontre une élite dévote, fervente, pétrie d'École française de spiritualité. Bérulle est mort, mais ses disciples écoutent.
Pallu prend le relais diplomatique. Sept voyages à Rome, des audiences répétées, une patience d'archiviste. En 1658, le pape Alexandre VII signe enfin les bulles : trois vicaires apostoliques sont nommés pour le Tonkin, la Cochinchine et Nankin. Pallu reçoit le Tonkin, Lambert la Cochinchine, Ignace Cotolendi la Chine. Le 17 novembre 1658, l'institution naît juridiquement. Elle ne portera de nom officiel que plus tard : Société des Missions Étrangères de Paris.
Le départ de Lambert, en 1660, depuis Marseille, dure dix-huit mois. Voie terrestre obligée : les Portugais bloquent toute route maritime. Perse, Inde, Siam. Pallu suit en 1662. Cotolendi meurt en route. La saga commence par un deuil et une marche forcée.
Vincent de Paul et la stratégie d'autonomie face au patronage portugais
Pour comprendre l'audace des MEP, il faut saisir l'enjeu portugais. Depuis le traité de Tordesillas (1494) et les bulles d'Alexandre VI, le roi du Portugal détient le padroado, droit de nomination des évêques en Asie. Tout missionnaire doit transiter par Lisbonne, prêter serment à la Couronne, embarquer sur ses navires. Système verrouillé, jaloux, sclérosé. Un siècle après saint François Xavier, l'Asie compte peu de prêtres natifs et aucune hiérarchie locale solide.
Vincent de Paul, alors âgé, observe la situation depuis Saint-Lazare. Il connaît Rhodes, soutient discrètement le projet, écrit à ses Lazaristes pour qu'ils s'y joignent. Sa Compagnie de la Mission a déjà essuyé des refus portugais en Madagascar. Vincent comprend qu'il faut une voie nouvelle, romaine, française, indépendante. Il ne fonde pas les MEP au sens strict, mais il en est le parrain spirituel. Sa correspondance des années 1656-1660 le montre attentif, conseillant, encourageant.
La Propagande, congrégation romaine créée en 1622, devient l'alliée objective. Elle veut briser le monopole ibérique, restaurer l'autorité directe du Saint-Siège sur les missions. Les vicaires apostoliques relèvent du pape, non du roi de Lisbonne. Pallu et Lambert deviennent ainsi les agents d'une révolution canonique silencieuse. Lisbonne proteste, excommunie parfois, refuse les passeports. Les MEP passent par la Perse safavide ou par les routes anglaises et hollandaises.
Cette indépendance structurelle façonne l'identité de la société. Pas de vœux religieux. Pas de supérieur monastique. Des prêtres séculiers, formés à Paris, envoyés à vie, sans retour prévu. On part pour mourir là-bas. Le serment n'est pas formel, il est dans l'évidence.
Le clergé indigène : une intuition révolutionnaire pour l'époque
L'instruction romaine de 1659, rédigée à la demande de Pallu, demeure un texte stupéfiant. Adressée aux nouveaux vicaires apostoliques, elle dit en substance : ne transportez pas la France en Asie. N'imposez ni la langue, ni les coutumes, ni l'architecture européennes. Apprenez les langues locales. Formez des prêtres autochtones. Préparez l'Église à se passer de vous.
Au XVIIe siècle, la formule est presque scandaleuse. Le siècle de Louis XIV pense par expansion, par rayonnement, par universalité française. Les MEP renversent le schéma. Pallu écrit en 1664 que le but est « de faire en sorte que ces nations puissent un jour se gouverner par elles-mêmes en matière de religion ». Décolonisation ecclésiale trois siècles avant l'heure.
Lambert de la Motte fonde dès 1666 le premier séminaire pour Asiatiques à Ayutthaya, capitale du Siam. Les jeunes Vietnamiens, Chinois, Siamois y apprennent le latin, la théologie, la liturgie romaine. Le premier prêtre vietnamien, Joseph Trang, est ordonné en 1668. Cent cinquante ans avant les indépendances, l'Asie chrétienne a ses propres ministres.
Cette politique attire les foudres portugaises et même certaines critiques jésuites. La querelle des rites chinois, qui éclate à la fin du siècle, complique tout. Les MEP, prudentes, prennent une ligne plus stricte que Matteo Ricci sur les rites confucéens. Position discutable rétrospectivement, mais qui ne remet pas en cause leur principe fondateur : l'Église est universelle, elle n'est française nulle part.
Vietnam : Mgr Pigneau de Béhaine et l'aide à Nguyễn Ánh (1789-1799)
Pierre Pigneau de Béhaine est né à Origny-en-Thiérache en 1741. Il arrive en Cochinchine en 1767, jeune missionnaire formé rue du Bac. Évêque d'Adran à trente-trois ans, il dirige le séminaire de Hà Tiên. Sa vie bascule en 1777 quand la révolte des Tây Sơn massacre la dynastie Nguyễn. Un seul prince survit, adolescent fuyard : Nguyễn Phúc Ánh, futur empereur Gia Long.
Pigneau le cache, le nourrit, le conseille. Une amitié rare se noue entre l'évêque français et le prince vietnamien. En 1784, l'évêque embarque pour la France avec le fils du prince, le petit Nguyễn Phúc Cảnh, sept ans. Versailles, audience royale, traité signé en novembre 1787 entre Louis XVI et le prince annamite. La Révolution annule l'engagement royal. Pigneau ne renonce pas.
De retour en Asie, il lève des fonds privés à Pondichéry, recrute des officiers français, achète armes et navires. Olivier de Puymanel forme l'infanterie vietnamienne, fortifie Saïgon selon les principes de Vauban. Jean-Marie Dayot organise la marine. Sans Pigneau, Gia Long n'aurait peut-être jamais reconquis son empire. En 1802, le prince entre à Hué et fonde la dynastie Nguyễn, qui régnera jusqu'en 1945.
Pigneau meurt à Quy Nhơn en 1799, avant la victoire finale. Gia Long lui rend des funérailles d'État, oraison funèbre solennelle, douze mille soldats en armes. Le tombeau, à Saïgon, sera détruit par les autorités communistes en 1983. Les ossements ont été rapatriés en France. Cette figure ambivalente, mi-évêque mi-stratège, incarne la complexité MEP : pas de colonialisme officiel, mais une influence politique réelle, parfois assumée, souvent débattue.
Les 117 martyrs vietnamiens (1745-1862) : canonisés par Jean-Paul II en 1988
Le XIXe siècle vietnamien est un siècle de sang. Les empereurs Minh Mạng, Thiệu Trị et surtout Tự Đức déclenchent contre les chrétiens des persécutions d'une systématicité inédite. Édits de 1833, 1836, 1848, 1851, 1855, 1857. Les chrétiens sont marqués au visage des caractères tả đạo, religion perverse. Villages rasés, familles dispersées, prêtres traqués. On estime à plus de cent mille le nombre de victimes, sur trois générations.
Parmi cette multitude, l'Église a retenu cent dix-sept noms pour la canonisation collective du 19 juin 1988, place Saint-Pierre. Jean-Paul II préside la cérémonie devant huit mille Vietnamiens venus du monde entier. Quatre-vingt-seize Vietnamiens, onze Espagnols dominicains, dix Français MEP. L'œcuménisme du martyre.
Parmi les Français : Théophane Vénard, Jean-Charles Cornay, Pierre Borie, François Jaccard, Joseph Marchand. Parmi les Vietnamiens, le plus célèbre est Andrew Dũng-Lạc, prêtre décapité en 1839, dont le nom sert d'emblème à la commémoration liturgique du 24 novembre. Vincent Liêm de la Paix, dominicain vietnamien martyrisé en 1773, figure aussi parmi les saints. Catéchistes, médecins, paysans, soldats convertis : tous les états de la société vietnamienne sont représentés.
Les modes d'exécution varient avec une cruauté méticuleuse. Décapitation pour les nobles, étranglement pour les paysans, écartèlement par éléphants pour quelques officiers chrétiens, lente strangulation par garrot. Joseph Marchand, missionnaire MEP, subit en 1835 le supplice du lăng trì, les cent plaies, à Hué. Son procès est conservé aux archives de la rue du Bac.
Les 103 martyrs de Corée (1839-1867) : canonisés par Jean-Paul II en 1984
L'histoire coréenne du christianisme commence sans missionnaire. En 1784, le jeune lettré Yi Seung-hun, baptisé à Pékin sous le nom de Pierre, fonde une communauté à Séoul. Phénomène inouï : une Église autochtone, sans clergé, qui s'instruit dans les livres. Les premiers MEP n'arrivent qu'en 1836, par la frontière chinoise, déguisés en porteurs.
Mgr Laurent Imbert, Pierre Maubant, Jacques Chastan organisent une chrétienté de neuf mille fidèles. Trois ans plus tard, en 1839, la persécution de l'ère Gihae les fauche tous les trois en septembre. Décapités à Saenamteo, sur les rives du fleuve Han. Le premier prêtre coréen, André Kim Tae-gon, formé à Macao par les MEP, est ordonné en 1845 et martyrisé en 1846, à vingt-cinq ans.
Les vagues persécutrices se succèdent : 1839, 1846, 1866-1867. Cette dernière, ordonnée par le régent Daewongun, élimine neuf des douze missionnaires français présents. Mgr Berneux est exécuté à Saenamteo le 7 mars 1866, suivi de Bretenières, Beaulieu, Dorie. La répression fait environ huit mille morts en quelques mois. Elle déclenche l'expédition militaire française sur l'île de Ganghwa, riposte navale qui tourne court.
Le 6 mai 1984, Jean-Paul II vient lui-même à Séoul canoniser les 103 martyrs. Première canonisation jamais célébrée hors de Rome. Place de Yeouido, un million de Coréens assistent. André Kim Tae-gon, Paul Chong Hasang, et les onze missionnaires français figurent au calendrier romain au 20 septembre. La Corée du Sud compte aujourd'hui plus de cinq millions de catholiques, fruit visible de cette semence sanglante.
Théophane Vénard, le « martyr aux yeux clairs » (1829-1861)
De tous les martyrs MEP, Théophane Vénard est celui que la mémoire française a le plus aimé. Né à Saint-Loup-sur-Thouet, dans le Poitou, sixième enfant d'un instituteur, il rêve très jeune des missions. Le récit du martyre de Jean-Charles Cornay, lu dans les Annales de la Propagation de la Foi, le bouleverse à neuf ans. « Et moi aussi, je veux aller au Tonkin, et moi aussi, je veux être martyr. » La phrase est devenue légendaire.
Séminaire de Poitiers, puis rue du Bac. Ordonné prêtre en juin 1852, il embarque en septembre pour Hong Kong, puis le Tonkin occidental. Cinq années de ministère clandestin sous la persécution de Tự Đức. Caché dans des trous, des barques, des greniers. Il prêche en vietnamien, baptise, confesse, dort peu. Sa frêle santé l'épuise.
Arrêté le 30 novembre 1860 dans une cache du village de Kẻ Bèo, il est enfermé dans une cage de bambou, exposé sur la place de Hanoi. Trois interrogatoires. Refus calme d'apostasier. Condamné à la décapitation. Il écrit à sa famille des lettres lumineuses, dont la dernière à son père est l'un des sommets de la spiritualité française du XIXe siècle.
« Un léger coup de sabre séparera ma tête, comme une fleur printanière que le maître du jardin cueille pour son plaisir. Nous sommes tous des fleurs plantées sur cette terre, que Dieu cueille en son temps, un peu plus tôt, un peu plus tard. Père, mère bien-aimés, adieu, adieu pour bien peu de temps. » — Théophane Vénard à son père, prison de Hanoi, janvier 1861
Il est décapité le 2 février 1861. Le sabre du bourreau est conservé rue du Bac, dans la salle des martyrs. Béatifié en 1909 par Pie X, canonisé en 1988. Thérèse de Lisieux a placé son portrait dans sa cellule au Carmel et lui a écrit un poème. Elle voulait, disait-elle, partager sa mission au Tonkin. Vénard est ainsi devenu, par cette filiation discrète, l'un des piliers cachés de la spiritualité missionnaire moderne.
Le séminaire des Missions Étrangères, rue du Bac : architecture, archives, chapelle
Du boulevard Raspail, on tourne dans la rue du Bac. Numéro 128. Une porte cochère bleue, une plaque discrète, un cèdre planté en 1822 qui dépasse les toits. J'ai poussé la porte un mardi de novembre, sous une pluie fine. La cour intérieure, pavée, silencieuse, donne immédiatement le sentiment d'un autre temps. À droite, le séminaire ; à gauche, les archives ; au fond, la chapelle de l'Épiphanie.
Le terrain a été acquis en 1663 par Bernard Picques. Les bâtiments actuels datent pour l'essentiel de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle. Sobriété classique française, pierre de taille, fenêtres rectangulaires sans ornement. Aucune ostentation. Le contraste est saisissant avec les couvents jésuites ou bénédictins de l'époque. Les MEP, société de prêtres séculiers, ont toujours refusé la magnificence.
L'escalier d'honneur, en chêne, conduit aux salles d'archives. Trois mille manuscrits, deux cent mille lettres, journaux de mission, cartes asiatiques manuscrites, dictionnaires vietnamiens du XVIIe siècle. Le fonds est l'un des plus précieux du monde sur l'Asie ancienne. Adrien Launay, archiviste génial mort en 1927, a publié une dizaine de volumes documentaires qui demeurent la base de toute recherche.
La chapelle de l'Épiphanie, consacrée en 1697, accueillit en mars 1660 le premier départ de Lambert de la Motte. C'est ici que chaque missionnaire, depuis trois siècles, reçoit la croix d'envoi avant son départ. Cérémonie sobre, le baiser des pieds, la croix pectorale remise par le supérieur, le départ vers l'Asie le soir même. Le rite a survécu aux révolutions, aux guerres, à Vatican II.
La crypte des martyrs et la Salle des chapelles
L'émotion la plus forte attend au sous-sol. La crypte des martyrs, aménagée à la fin du XIXe siècle, conserve les reliques rapatriées d'Asie. Ossements de Mgr Borie, du bienheureux Jaccard, fragments du crâne de Cornay. Petites châsses de bois doré sous verre, étiquetées d'une écriture méticuleuse de chartiste. L'odeur est celle des vieilles églises de campagne : cire, poussière, encens froid.
La pièce centrale, qu'on appelle la Salle des Martyrs, présente les objets du supplice. Le sabre qui décapita Théophane Vénard, à la lame courbe légèrement piquée. La cangue de bois qui broya les épaules de Pierre Borie. Des chaînes coréennes, des cordes vietnamiennes, le poteau d'exécution de Jean-Charles Cornay. Aucune mise en scène pathétique. Vitrines basses, cartels manuscrits, lumière tamisée. La sobriété décuple la puissance du lieu.
À côté, la Salle des chapelles regroupe les peintures votives des missions asiatiques. Tableaux naïfs venus du Tonkin, du Sichuan, de Mandchourie, exécutés par des artistes locaux. Vierges aux traits asiatiques, saints en costume de mandarin, scènes d'Évangile transposées dans les rizières. Trésor d'inculturation que l'historien d'art commence seulement à étudier sérieusement.
Le visiteur ressort par la cour, le cèdre, la rue du Bac. Quelques mètres plus loin, au numéro 140, se trouve la chapelle de la Médaille miraculeuse. Les deux sanctuaires se répondent. Catherine Labouré et Théophane Vénard, deux visages de la même ferveur parisienne du XIXe siècle. L'un pour le ciel des apparitions, l'autre pour la terre des persécutions.
Les MEP aujourd'hui : 200 prêtres dans 14 pays, formation, dialogue interreligieux
La société compte aujourd'hui environ deux cents membres répartis dans quatorze pays asiatiques : Vietnam, Cambodge, Laos, Thaïlande, Birmanie, Singapour, Malaisie, Indonésie, Philippines, Taïwan, Corée, Japon, Inde, Chine. La moyenne d'âge dépasse soixante-dix ans. Les vocations françaises se sont effondrées : on ordonne deux ou trois prêtres MEP par an, parfois aucun.
La mission a changé de visage. Les Églises locales, devenues largement autonomes, n'ont plus besoin de prêtres venus de France pour leur ordinaire. Les MEP se concentrent désormais sur les marges : minorités ethniques du Laos, populations tribales de Birmanie, prisons thaïlandaises, sourds-muets des Philippines, lépreux indiens. Travail discret, peu médiatique, fidèle à l'esprit de 1659.
Le dialogue interreligieux occupe une place croissante. Les MEP entretiennent à Bangkok, depuis les années 1970, un centre de recherche bouddhiste-chrétien réputé. À Phnom Penh, ils accompagnent la reconstruction de l'Église cambodgienne anéantie par les Khmers rouges. À Hong Kong, ils gèrent une maison d'accueil pour séminaristes chinois clandestins.
Rue du Bac, le séminaire forme encore. Vingt à trente résidents par an, étudiants en théologie, futurs missionnaires, prêtres asiatiques en stage. Les MEP accueillent aussi des hôtes laïcs, des chercheurs, des pèlerins. La maison vit, modestement, fidèlement, sans pathos. Les supérieurs successifs refusent toute communication tapageuse. La société se sait minoritaire et vieillissante. Elle ne se croit pas finie.
Trois cent soixante-six ans après Pallu, l'institution conserve sa cohérence : prêtres séculiers, envoi à vie, formation du clergé local, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques. Aucune autre société missionnaire occidentale ne peut afficher pareille continuité institutionnelle ni pareil bilan en termes de saints canonisés. Le silence dont elle s'entoure est sa manière d'honorer ceux qui sont morts sans bruit dans les rizières du Tonkin et les défilés coréens.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre les MEP et les Jésuites ?
Les Jésuites sont une congrégation religieuse à vœux solennels, fondée en 1540 par Ignace de Loyola, présente sur tous les continents. Les MEP sont une société de prêtres séculiers sans vœux, fondée en 1658, exclusivement consacrée à l'évangélisation de l'Asie et à la formation d'un clergé indigène.
Pourquoi parle-t-on de 117 martyrs vietnamiens et non davantage ?
Les persécutions vietnamiennes ont fait plus de cent mille victimes chrétiennes entre 1745 et 1883. Sur ce nombre immense, la commission romaine a sélectionné cent dix-sept dossiers présentant des preuves documentaires suffisantes pour la canonisation collective de 1988.
Peut-on visiter le siège de la rue du Bac ?
Oui. La chapelle, la crypte des martyrs et la salle des martyrs sont accessibles aux visiteurs sur rendez-vous, au 128 rue du Bac, Paris septième. Les archives s'ouvrent aux chercheurs munis d'une lettre d'introduction universitaire ou ecclésiale.
Mgr Pigneau de Béhaine était-il un agent colonial ?
La question est débattue. Pigneau a clairement aidé militairement le prince Nguyễn Ánh, mais sans mandat français officiel après l'annulation du traité de 1787. Son projet relevait davantage d'une stratégie missionnaire personnelle que d'un dessein colonial concerté.
Combien de prêtres MEP ont été martyrisés au total ?
Une centaine de membres MEP sont morts par martyre entre 1660 et 1955, sans compter ceux décédés des suites des sévices. Vingt-trois ont été canonisés et plusieurs dizaines béatifiés. Le procès de plusieurs causes reste en cours.
Les MEP recrutent-ils encore des séminaristes français ?
Oui. Le séminaire de la rue du Bac accueille chaque année quelques candidats français au sacerdoce missionnaire, après une formation initiale dans un séminaire diocésain. Les ordinations restent rares, deux ou trois par an au maximum.
Bibliographie
- Adrien Launay, Histoire générale de la Société des Missions-Étrangères, trois volumes, Paris, Téqui, 1894.
- Adrien Launay, Documents historiques relatifs à la Société des Missions Étrangères, Paris, Anciennes Maisons Charles Douniol et Retaux, 1904.
- Jean Guennou, Les Missions Étrangères de Paris, Paris, Saint-Paul, 1986.
- Catherine Marin, Les écritures de la mission en Extrême-Orient. Le choc de l'arrivée, XVIIIe-XXe siècles, Turnhout, Brepols, 2007.
- Catherine Marin (dir.), Les Missions Étrangères. Trois siècles et demi d'histoire et d'aventure en Asie, Paris, Perrin, 2008.
- Patrick Sbalchiero, Théophane Vénard, missionnaire et martyr, Paris, Salvator, 2011.
- Frédéric Mantienne, Mgr Pierre Pigneaux, évêque d'Adran et mandarin de Cochinchine, Paris, Églises d'Asie, 1999.
- Charles Salmon, L'abbé Jean-Charles Cornay, missionnaire au Tonkin, martyrisé en 1837, Paris, Téqui, 1900.