Champlain et la Nouvelle-France : l'épopée française en Amérique (1608-1763)

Il est, dans l'histoire de France, des aventures dont la grandeur tient moins au territoire conservé qu'à la trace ineffaçable laissée dans la mémoire des hommes et la géographie des âmes. La Nouvelle-France est de celles-là. De la fondation de Québec par Samuel de Champlain, le 3 juillet 1608, jusqu'à la signature du traité de Paris en 1763, cent cinquante-cinq années suffirent à la France pour planter, sur les rives glacées du Saint-Laurent, dans les forêts d'Acadie, le long des Grands Lacs et jusqu'au delta du Mississippi, une civilisation entière, sa langue, sa foi catholique, son droit coutumier, ses villages compactés autour d'un clocher d'ardoise. À l'apogée du règne de Louis XV, ce continent français comptait à peine soixante-dix mille colons face à un million et demi d'Anglais ; la disproportion était telle qu'elle rendait la défaite presque inéluctable. Et pourtant, lorsque le marquis de Montcalm tomba, le 13 septembre 1759, sur les Plaines d'Abraham, la France n'avait pas perdu pour autant ce qu'elle avait semé : elle laissait derrière elle un peuple, une mémoire, une obstination francophone qui, deux siècles et demi plus tard, parle encore aux portes du Grand Nord. Cette épopée mérite d'être contée, non comme un échec géopolitique, mais comme l'une des aventures spirituelles et humaines les plus prodigieuses de notre histoire moderne.

Samuel de Champlain (1567-1635) : géographe, cartographe, fondateur

Il faut, pour comprendre la Nouvelle-France, partir de l'homme qui en fut le concepteur et l'âme. Samuel de Champlain, né vers 1567 à Brouage, modeste port saintongeais voué au commerce du sel, appartient à cette génération de Français façonnés par les guerres de Religion et qui surent, sous le règne réconciliateur d'Henri IV, reporter sur les océans l'énergie longtemps gaspillée dans les querelles civiles. Il servit jeune dans l'armée royale en Bretagne contre les ligueurs, y acquit une science topographique remarquable, et navigua dès la fin du siècle vers les Antilles et le Mexique, d'où il rapporta des cartes d'une exactitude qui devait stupéfier ses contemporains.

Champlain n'est pas un conquistador. Il est un géographe au sens plein du mot, un homme qui croit que la connaissance précise des lieux, des fleuves et des peuples est la condition de toute entreprise durable. Lorsqu'en 1603, à bord du navire du sieur de Pont-Gravé, il remonte pour la première fois le Saint-Laurent jusqu'à Tadoussac, il observe, mesure, dessine. Sa relation, publiée sous le titre Des Sauvages, frappe par sa sobriété et son sens de l'ethnographie. Il décrit les Algonquins, les Innus, les Iroquois, leurs langues, leurs mœurs ; il pressent que rien ne se fera en Amérique du Nord sans les peuples autochtones.

De 1604 à 1607, Champlain participe à l'aventure acadienne du sieur de Pierre Dugua de Mons ; il hiverne à Port-Royal et y fonde, avec Marc Lescarbot, l'« Ordre de Bon-Temps », la civilisation française en Amérique commencera par un repas partagé. Lorsqu'Henri IV, en 1608, lui confie la mission de fonder un poste permanent sur le Saint-Laurent, Champlain a quarante ans. Il sera le père de la Nouvelle-France, non par le sang, mais par l'esprit. Jusqu'à sa mort, à Québec, le jour de Noël 1635, il aura traversé l'Atlantique vingt-trois fois et tissé entre les nations algonquiennes et la France une alliance qui survivra cent cinquante ans à sa disparition.

1608, fondation de Québec à la Pointe-aux-Diamants

Le 3 juillet 1608 est l'une de ces dates qui fondent un monde. Champlain, parti de Honfleur en avril sur le vaisseau Le Don-de-Dieu, jette l'ancre devant un promontoire que les Algonquins appelaient kébec, « là où le fleuve se rétrécit ». À cet endroit, le Saint-Laurent, large de plusieurs lieues à son embouchure, se resserre brutalement à moins d'un kilomètre, dominé par un éperon rocheux de quatre-vingts mètres : la Pointe-aux-Diamants. Tout navire montant vers l'intérieur du continent passera désormais sous le canon de qui tiendra ce verrou.

L'« Habitation » qu'il y fait construire est modeste : trois corps de logis à colombages, une galerie, un fossé, une palissade. Vingt-huit hommes y passent le premier hiver ; le scorbut en emporte vingt. Champlain survit, soigne, organise. Lorsqu'au mois de juin 1609, Pont-Gravé apparaît enfin avec les vivres, Québec n'est plus un projet : c'est une réalité, fragile mais incarnée.

Champlain comprend que la pérennité de sa fondation dépend de l'alliance avec les nations autochtones, Algonquins, Hurons, Innus, toutes en guerre contre la confédération iroquoise des Cinq-Nations. Le 30 juillet 1609, sur les rives du lac qui portera son nom (lac Champlain), il participe avec soixante guerriers algonquins à un combat contre les Iroquois ; trois coups d'arquebuse foudroient leurs chefs. Geste politique fondateur, mais lourd de conséquences : pour un siècle et demi, les Iroquois, alliés bientôt aux Hollandais puis aux Anglais, demeureront les ennemis irréductibles de la Nouvelle-France.

La Compagnie des Cent-Associés, fondée par Richelieu en 1627, donne à l'entreprise une assise capitalistique. La prise éphémère de Québec par les frères Kirke en 1629 n'interrompt l'œuvre que trois ans : le traité de Saint-Germain-en-Laye (1632) restitue la colonie à la France. Au moment où Champlain s'éteint, Québec compte à peine deux cents âmes ; mais le « rocher » est planté.

L'expansion : Acadie 1604, Trois-Rivières 1634, Montréal 1642 (Maisonneuve)

La Nouvelle-France, au sens strict, ne se réduit jamais à Québec. Elle est, dès l'origine, plurielle, et c'est même ce qui en fait la singularité historique. Quatre ans avant la fondation laurentienne, en 1604, l'Acadie a déjà été ouverte : Pierre Dugua de Mons et Champlain hivernent, on l'a dit, à Sainte-Croix puis à Port-Royal, dans l'actuelle Nouvelle-Écosse. Cette colonie, tournée vers la mer et la pêche à la morue, se distingue dès le départ du Canada laurentien, plus continental, plus militaire, plus tourné vers la traite des fourrures. L'Acadie deviendra une société paysanne, attachée à ses digues, les fameux aboiteaux qui gagnent sur la mer des terres d'une fertilité prodigieuse, et à une autonomie tranquille qui lui vaudra, en 1755, le terrible Grand Dérangement, déportation massive ordonnée par les Anglais.

Sur le Saint-Laurent, la trame se densifie. En 1634, le sieur de Laviolette, sur ordre de Champlain, fonde Trois-Rivières, à la confluence du Saint-Maurice. Le poste devient rapidement un centre essentiel de la traite et restera, durant tout le Régime français, la troisième ville de la colonie, foyer d'une métallurgie naissante avec les Forges du Saint-Maurice à partir de 1730, premier complexe industriel de l'Amérique du Nord.

Mais c'est la fondation de Montréal, le 17 mai 1642, qui constitue l'épisode le plus singulier de toute l'histoire coloniale française. Singulier parce que Montréal ne naît ni d'un calcul commercial ni d'une décision royale, mais d'un projet mystique : fonder, à la pointe d'une île exposée aux raids iroquois, une « cité de Marie » consacrée à la Vierge. La Société Notre-Dame de Montréal, animée à Paris par Jérôme Le Royer de La Dauversière et le sulpicien Jean-Jacques Olier, que connaissait saint Vincent de Paul, dont l'influence sur le mouvement missionnaire fut considérable, confie l'entreprise à Paul Chomedey de Maisonneuve et à Jeanne Mance, fondatrice de l'Hôtel-Dieu.

Les premières années de Ville-Marie, c'est le nom originel de Montréal, sont une épopée presque hagiographique. Quarante colons tiennent tête aux incursions iroquoises permanentes. Marguerite Bourgeoys, arrivée en 1653, fonde la Congrégation de Notre-Dame, première communauté enseignante non cloîtrée de l'Église. Lorsqu'en 1660, Dollard des Ormeaux et ses dix-sept compagnons périssent au Long-Sault dans un combat désespéré contre sept cents Iroquois, ils sauvent peut-être la colonie. Montréal devient le verrou occidental de la Nouvelle-France, base avancée de l'expansion vers les Grands Lacs et le Mississippi.

L'arrivée de Jean Talon, premier intendant, en 1665, sous le ministère de Colbert et le règne personnel de Louis XIV, marque le passage à une politique coloniale véritable. Le régiment de Carignan-Salières mate les Iroquois ; les Filles du Roy, quelque huit cents jeunes femmes envoyées entre 1663 et 1673, donnent à la Nouvelle-France l'assise démographique qui lui manquait.

Les missionnaires : jésuites en Huronie, Marie de l'Incarnation Ursulines de Québec 1639

L'aventure de la Nouvelle-France est inséparable d'une aventure spirituelle dont l'intensité demeure l'une des plus hautes de toute l'histoire de l'Église. Dès 1611, les Récollets gagnent Québec ; ils sont relayés en 1625 par les Jésuites, dont l'engagement transformera la mission canadienne. Polyglottes, médecins, ethnologues avant la lettre, ces hommes vont vivre auprès des nations autochtones une expérience d'incarnation missionnaire dont les Relations, publiées chaque année à Paris de 1632 à 1672, captiveront toute l'Europe lettrée.

Le grand théâtre de cette mission est la Huronie, vaste pays de bourgades agricoles peuplé de quelque trente mille Hurons-Wendats. Jean de Brébeuf, géant normand au courage légendaire, y vit dès 1626, apprend la langue, compose un dictionnaire. Ses compagnons, Charles Garnier, Gabriel Lalemant, Isaac Jogues, partagent vingt années durant la vie quotidienne des Hurons. La station centrale de Sainte-Marie-au-Pays-des-Hurons, fondée en 1639, devient un embryon de civilisation chrétienne en pleine forêt boréale.

L'épopée s'achève en martyre. Entre 1642 et 1649, les huit jésuites de Huronie, les Saints Martyrs canadiens, sont tués un à un par les Iroquois. Brébeuf et Lalemant, capturés le 16 mars 1649, sont torturés douze heures durant. La nation huronne, décimée par la variole et brisée par l'offensive iroquoise, disparaît comme entité politique entre 1649 et 1651. Pie XI canonisera les huit martyrs en 1930.

Pendant ce temps, à Québec, une autre figure mystique, peut-être la plus haute de toute la spiritualité française du XVIIe siècle, accomplit silencieusement son œuvre. Marie Guyart, en religion Marie de l'Incarnation (1599-1672), Tourangelle veuve à dix-neuf ans, ursuline à Tours, débarque à Québec le 1er août 1639 avec deux compagnes pour y fonder le premier monastère de femmes du Nouveau Monde. Elle aura quarante ans, trente-trois années de vie canadienne devant elle, et laissera treize mille lettres ainsi qu'une Relation mystique que Bossuet placera au plus haut. Marie de l'Incarnation apprend l'algonquin, le huron, le montagnais, l'iroquois ; elle compose des dictionnaires et des catéchismes dans ces langues ; elle instruit les jeunes amérindiennes en même temps que les filles des colons. Mgr de Laval, premier évêque de Québec à partir de 1659 et fondateur du Séminaire de Québec en 1663, achèvera de doter la Nouvelle-France d'une structure ecclésiale autonome, fondement de l'identité québécoise jusqu'à la Révolution tranquille du XXe siècle.

Cavelier de La Salle et la descente du Mississippi (1682), fondation Louisiane

Si Champlain a ouvert la porte du Saint-Laurent, c'est René-Robert Cavelier de La Salle (1643-1687) qui dote la France d'un empire continental. Né à Rouen, formé chez les Jésuites qu'il quitte pour gagner le Canada en 1667, La Salle est un homme tourmenté, autoritaire, visionnaire, l'antithèse de Champlain le mesuré. Il s'établit à Lachine, toponyme moqueur que lui valent ses obsessions de découvrir, par les Grands Lacs, le passage occidental vers la Chine. De cette manie naîtra, par contournement, la Louisiane.

De 1669 à 1682, La Salle parcourt avec obstination tout l'arrière-pays nord-américain. Il fait construire sur le lac Érié le premier navire à voiles des Grands Lacs, le Griffon, qui disparaîtra mystérieusement. Il fonde les forts Frontenac, Niagara, Crèvecœur, Saint-Louis-des-Illinois, réseau qui dessine ce qu'on appellera le Pays d'en Haut. En 1681, ruiné mais inflexible, il s'engage avec une vingtaine de Français et autant d'Indiens dans la descente du grand fleuve.

Le 9 avril 1682, à l'embouchure du Mississippi, dans le delta marécageux où le fleuve se divise en mille bras avant de se perdre dans le golfe du Mexique, La Salle plante une croix et un poteau armorié des fleurs de lys. Il prend possession, au nom du roi Louis XIV, de l'immense bassin hydrographique drainé par le Mississippi et ses affluents, soit, du nord au sud, des sources de l'Ohio aux bayous louisianais, et d'est en ouest, des Appalaches aux Rocheuses. Il baptise ce territoire colossal, plus de trois millions de kilomètres carrés, du nom de Louisiane, en l'honneur du Roi-Soleil. Acte juridique d'une portée continentale : la France, par cet unique geste, encercle géographiquement les colonies anglaises de la côte atlantique et se dote d'une route fluviale ininterrompue de Montréal à La Nouvelle-Orléans.

La Salle ne verra pas l'aboutissement de son œuvre. Sa tentative de fonder, en 1684, une colonie à l'embouchure du Mississippi par voie maritime échoue : ses navires dépassent le delta et accostent au Texas. Il est assassiné par ses propres hommes le 19 mars 1687. Mais l'idée louisianaise survit. Pierre Le Moyne d'Iberville et son frère Bienville, gentilshommes canadiens, fondent Biloxi en 1699, Mobile en 1702, et surtout La Nouvelle-Orléans en 1718. La colonie se développe en société créole originale, que la cession à l'Espagne en 1762 et la vente à Jefferson en 1803 ne sauront pas effacer.

L'apogée : Nouvelle-France 1500-1750, ~70 000 colons français

Vers 1750, à la veille de la guerre qui scellera son destin, la Nouvelle-France atteint son apogée territoriale et démographique. Mais cet apogée, l'historien moderne ne peut l'évoquer sans une certaine mélancolie, tant la disproportion des forces avec les colonies anglaises est devenue abyssale. Le territoire revendiqué par la France couvre alors près de la moitié du continent nord-américain : Acadie (réduite par le traité d'Utrecht de 1713), Canada proprement dit le long du Saint-Laurent, immense Pays d'en Haut qui englobe les Grands Lacs et la vallée de l'Ohio, Louisiane qui descend jusqu'au golfe du Mexique. Sur cet espace, soixante-dix mille colons français, à peine, quand les treize colonies anglaises en comptent un million cinq cent mille.

Le déséquilibre s'explique par plusieurs causes que Marcel Trudel a magistralement analysées. La France, monarchie continentale, n'a jamais fait du peuplement colonial une priorité véritable. L'émigration y demeure modeste, moins de dix mille colons embarqués, alors que les Anglais y déversent les surplus démographiques de leurs îles. La France, surtout, refuse d'envoyer outre-Atlantique les protestants huguenots ; après la révocation de l'édit de Nantes en 1685, la Nouvelle-France est fermée aux non-catholiques. Décision spirituellement cohérente, démographiquement catastrophique.

Portrait de Samuel de Champlain, fondateur de Québec
Samuel de Champlain, père de la Nouvelle-France — Raimond Spekking, via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

Et pourtant, sur ce socle étroit, une société originale s'est formée. Le régime seigneurial, transposé du droit coutumier de Paris, organise les terres en longues bandes étroites perpendiculaires au fleuve, disposition encore visible dans le parcellaire québécois actuel. Les habitants, paysans propriétaires plus libres que leurs cousins de la métropole, vivent dans une aisance modeste, élèvent de nombreux enfants (la fécondité canadienne est l'une des plus hautes du monde au XVIIIe siècle), et parlent un français déjà colorié de tournures locales.

La société canadienne possède son aristocratie, sa bourgeoisie marchande, son clergé instruit, et cette figure originale du coureur des bois qui, en canot, gagne les profondeurs du continent jusqu'aux Rocheuses, parle quatre ou cinq langues, et étend l'influence française bien au-delà de toute carte officielle. La Nouvelle-France, en 1750, n'a pas le poids démographique des colonies anglaises ; elle a la cohérence d'une culture.

Guerre de Sept Ans : Plaines d'Abraham 13 septembre 1759

La guerre de Sept Ans (1756-1763), que Winston Churchill qualifiera plus tard de « première guerre mondiale », opposa la France de Louis XV à l'Angleterre de George II puis George III, sur tous les océans et sur trois continents. C'est elle qui décide du destin de la Nouvelle-France. Les opérations canadiennes, d'abord favorables aux armes françaises grâce au génie tactique du marquis Louis-Joseph de Montcalm, débarqué à Québec au printemps 1756, basculent à partir de 1758 sous l'effet conjugué de la suprématie navale britannique, qui empêche tout renfort métropolitain sérieux, et de l'écrasante supériorité numérique des forces anglo-américaines.

Montcalm, descendant d'une vieille famille du Rouergue, est un soldat de tradition. Il triomphe à Carillon le 8 juillet 1758, quatre mille Français bousculent quinze mille Anglais, mais il sait, après la chute de Louisbourg, que la fin approche. Il s'oppose au gouverneur général Vaudreuil : les Canadiens veulent la guerre d'embuscades à l'amérindienne ; Montcalm croit devoir défendre Québec en place forte. Querelle plus profonde qu'une dispute militaire : deux conceptions de la Nouvelle-France, l'une métropolitaine et l'autre déjà « américaine ».

L'été 1759 voit l'armée du général James Wolfe, vingt-cinq mille hommes, deux cents navires, investir Québec. Pendant trois mois, la ville est bombardée nuit et jour ; les flammes consument la basse-ville, puis la haute-ville. Wolfe, jeune général brillant et tuberculeux, désespère de prendre la place lorsqu'il découvre, le 12 septembre au soir, un sentier mal gardé qui escalade la falaise à l'Anse-au-Foulon, quelques kilomètres en amont de la ville. Dans la nuit, ses meilleurs régiments, les Highlanders, les Royal Americans, gravissent silencieusement le précipice. Au matin du 13 septembre 1759, quatre mille soldats anglais sont déployés en ordre de bataille sur les Plaines d'Abraham, à mille mètres des remparts de Québec.

Montcalm commet alors l'erreur dont les historiens débattent encore. Au lieu d'attendre les renforts qui peuvent arriver de Cap-Rouge, il sort de la ville avec une armée hâtivement rassemblée, mêlant troupes régulières et milices canadiennes peu entraînées au combat en ligne. La bataille dure moins d'une demi-heure. La salve britannique, tirée à quarante pas, fauche la première ligne française. La déroute s'ensuit. Montcalm, frappé d'une balle au ventre, est ramené mourant dans la ville. Wolfe, atteint de trois blessures dont une mortelle, expire sur le champ même de sa victoire, figure tragique que les peintres anglais immortaliseront. Les deux généraux meurent à quelques heures d'intervalle, le 14 septembre 1759.

Québec capitule le 18 septembre. Montréal résiste un an encore et tombe le 8 septembre 1760. La Nouvelle-France militaire a vécu. Pendant ce temps, Voltaire, à Ferney, plaisante déjà sur ces « quelques arpents de neige » dont la France pourrait se passer.

1763, Traité de Paris : perte de la Nouvelle-France

Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, met fin à la guerre de Sept Ans. La France de Louis XV, exsangue financièrement, choisit de sauver ses possessions antillaises, Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, dont la canne à sucre rapporte alors plus que tout l'empire continental nord-américain réuni. Calcul économique cohérent, désastre stratégique. Par les articles IV et VII du traité, la France cède à l'Angleterre la totalité du Canada, l'île du Cap-Breton, et la rive gauche du Mississippi à l'exception de La Nouvelle-Orléans. Par un traité secret antérieur de Fontainebleau (1762), elle a déjà cédé à l'Espagne alliée la Louisiane occidentale. La Nouvelle-France, comme entité politique, n'existe plus.

Pour les soixante-dix mille Canadiens qui demeurent sur place, la noblesse repasse en France, mais l'immense majorité reste, c'est un effondrement dont la profondeur dépasse celle d'une simple défaite militaire. Coupés de la métropole, soumis à un souverain protestant et étranger, ils auraient pu disparaître dans l'assimilation. La mémoire québécoise gardera longtemps de cette « Conquête » la blessure d'une orphelinité que de Gaulle, deux siècles plus tard, viendra symboliquement réparer du balcon de l'hôtel de ville de Montréal.

L'Acte de Québec de 1774 sauvera pourtant la Nouvelle-France posthume. Il garantit aux Canadiens le libre exercice du catholicisme, le maintien du droit civil français, la reconnaissance du régime seigneurial. Décision prise non par bienveillance, mais pour s'assurer la fidélité des Canadiens au moment où les colonies américaines s'apprêtaient à se soulever. Durant la guerre d'Indépendance, les Canadiens refuseront en majorité de se joindre à la rébellion, préservant ainsi, par une fidélité paradoxale, la francophonie nord-américaine.

Héritage : Québec, Acadiens, francophonie nord-américaine

Que reste-t-il, aujourd'hui, de la Nouvelle-France ? À cette question, l'historien répond : presque tout, et plus qu'on ne croit. Plus de dix millions de francophones vivent en Amérique du Nord, sept millions au Québec, un million dans le reste du Canada (Acadie du Nouveau-Brunswick, Ontario français, Manitoba), un demi-million de Cajuns en Louisiane, des minorités francophones de la Nouvelle-Angleterre où émigrèrent au XIXe siècle des centaines de milliers de Canadiens français en quête de travail. Cette permanence linguistique, à plus de deux siècles et demi de la Conquête, dans un océan anglophone d'un demi-milliard d'âmes, constitue l'un des phénomènes les plus stupéfiants de l'histoire culturelle contemporaine.

Le Québec moderne, depuis la Révolution tranquille des années 1960, a fait de cette mémoire l'un des piliers de son identité politique. Sa devise, « Je me souviens », gravée sur tous les pavillons d'État, est l'une des plus belles formules civiques du monde occidental, et l'une des plus exigeantes. Elle dit la fidélité, mais aussi l'inquiétude permanente d'une culture minoritaire qui sait que sa survie n'est jamais acquise. La Loi 101 de 1977, qui fait du français la seule langue officielle du Québec, est l'aboutissement politique de cette longue mémoire.

L'Acadie, déportée en 1755, le terrible Grand Dérangement que Longfellow chantera dans Évangéline, n'a pas péri. Dispersés en Louisiane, ses fils y ont fondé la culture cajun ; d'autres, revenus clandestinement, ont reconstitué dans le Nouveau-Brunswick une société francophone qui célèbre chaque 15 août sa fête nationale dans une ferveur particulière.

L'héritage spirituel de la Nouvelle-France innerve toute la conscience catholique de l'Amérique du Nord. Les Saints Martyrs canadiens, canonisés en 1930, sont fêtés le 19 octobre. Marie de l'Incarnation et Mgr de Laval ont été canonisés en 2014. Marguerite Bourgeoys, Marguerite d'Youville, Kateri Tekakwitha, première sainte amérindienne, composent un cortège qui rappelle combien la Nouvelle-France fut, autant qu'une entreprise commerciale, une aventure mystique. Aux côtés de Charles de Foucauld dans le Sahara du XXe siècle, les Brébeuf et les Marie de l'Incarnation tiennent une place de premier rang dans la sainteté française moderne.

Et puis il y a, par-dessus tout, cette obstination d'un peuple qui aurait pu, mille fois, renoncer, et qui a refusé. Champlain, lorsqu'il jeta l'ancre devant la Pointe-aux-Diamants en juillet 1608, ignorait qu'il fondait, pour quatre siècles au moins, une nation. La grandeur d'une œuvre se mesure parfois à ce qu'elle survit à ses fondateurs et à ses propres défaites. La Nouvelle-France, vaincue militairement en 1759, dépouillée juridiquement en 1763, demeure, par la fidélité d'un peuple à sa langue et à sa foi, l'une des plus admirables réussites de l'histoire de France.

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Questions fréquentes

Qui a fondé la Nouvelle-France ?

Samuel de Champlain (vers 1567-1635), navigateur, cartographe et explorateur saintongeais. Il fonde l'Habitation de Québec le 3 juillet 1608, premier établissement français permanent au Canada, et structure la colonie pendant vingt-sept ans jusqu'à sa mort le jour de Noël 1635. Jacques Cartier l'avait précédé par ses trois voyages d'exploration entre 1534 et 1542, sans implantation durable.

Quand Québec a-t-elle été fondée ?

Le 3 juillet 1608 par Samuel de Champlain, sur la pointe rocheuse en bordure du Saint-Laurent, à l'emplacement de l'ancien village iroquoien de Stadaconé que Cartier avait visité en 1535. Champlain choisit le site pour son rétrécissement du fleuve (« kébec » en algonquin signifie « passage étroit ») favorable à la défense et au contrôle commercial.

Quelle était l'étendue de la Nouvelle-France à son apogée ?

À son apogée vers 1712, sous la régence d'Orléans, la Nouvelle-France couvrait l'Acadie (Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse actuels), le Canada (vallée laurentienne), le pays des Grands Lacs, le Pays d'en Haut (région des Illinois) et la Louisiane jusqu'au golfe du Mexique, soit la moitié orientale du sous-continent nord-américain, environ 8 millions de km².

Quels furent les principaux explorateurs ?

Jacques Cartier (1534-1542, Saint-Laurent), Samuel de Champlain (1603-1635, vallée laurentienne et lac Champlain), Jean Nicolet (1634, lac Michigan), Médard Chouart des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson (années 1660, baie d'Hudson), Louis Jolliet et Jacques Marquette (1673, Mississippi), Robert Cavelier de La Salle (1682, descente complète du Mississippi), Pierre Le Moyne d'Iberville (fondation de la Louisiane, 1699).

Pourquoi la France a-t-elle perdu la Nouvelle-France ?

Par le traité de Paris signé le 10 février 1763 à l'issue de la guerre de Sept Ans (1756-1763). La défaite des plaines d'Abraham le 13 septembre 1759, où Wolfe vainc Montcalm devant Québec, et la chute de Montréal en septembre 1760 scellent militairement le sort de la colonie. Louis XV cède le Canada à la Grande-Bretagne et la Louisiane occidentale à l'Espagne.

Combien d'habitants comptait la Nouvelle-France ?

Environ 70 000 habitants d'origine française au moment de la cession en 1763, dont 60 000 dans la vallée du Saint-Laurent. Cette faible population, comparée aux 1,5 million de colons des Treize Colonies britanniques, explique en partie la défaite militaire. L'immigration française est restée limitée à environ 27 000 colons fondateurs sur l'ensemble de la période 1608-1759.

Quel rôle ont joué les Jésuites en Nouvelle-France ?

Décisif pour l'évangélisation, la cartographie et l'ethnographie. Arrivés en 1625, ils fondent les missions huronnes dont Sainte-Marie-aux-Hurons (1639), créent le collège de Québec (1635), publient les Relations annuelles (1632-1672) qui constituent une source ethnographique majeure. Plusieurs sont martyrisés en pays iroquois entre 1642 et 1649 (Isaac Jogues, Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant), canonisés en 1930.

Qu'est-ce que la Compagnie des Cent-Associés ?

Compagnie commerciale fondée par Richelieu le 29 avril 1627 et chargée du peuplement et du commerce de la Nouvelle-France. Elle reçoit le monopole de la traite des fourrures contre l'obligation d'amener 4 000 colons en quinze ans. Affaiblie par les guerres anglo-françaises et par les attaques iroquoises, elle est dissoute en 1663 lorsque Louis XIV érige le Canada en province royale.

Que reste-t-il aujourd'hui de l'héritage français en Amérique du Nord ?

Le Québec francophone (8 millions d'habitants, langue officielle), l'Acadie (Nouveau-Brunswick), la communauté cajun de Louisiane, des centaines de toponymes (Detroit, Saint-Louis, Des Moines, Baton Rouge, Vermont, Montpelier), un patrimoine architectural (vieux Québec inscrit UNESCO en 1985), un droit civil québécois d'inspiration française, et une diaspora franco-américaine d'environ 11 millions de personnes.

Champlain est-il vraiment le père de la Nouvelle-France ?

Oui, par consensus historiographique. Pendant vingt-sept ans (1608-1635), il fonde Québec, dresse les cartes du Saint-Laurent et de la côte atlantique, négocie les alliances avec les nations amérindiennes, ramène les premiers colons, défend la colonie face aux Anglais (qui l'occupent de 1629 à 1632), et organise l'évangélisation. Sans son obstination, le Canada français n'aurait pas existé.

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Habitation de Québec fondée par Champlain en 1608
L'Habitation de Québec, 1608, acte de naissance de la Nouvelle-France — Charles William Jefferys, via Wikimedia Commons (Public domain)