Les grands explorateurs français : de Cartier à Brazza, quatre siècles de découvertes
Pendant près de quatre siècles, des marins de Saint-Malo, des officiers de la marine royale et des aventuriers solitaires ont porté le pavillon français sur des rivages que l'Europe ignorait encore. Leur histoire est souvent racontée comme une galerie de héros, ce qu'elle fut en partie. Mais elle est aussi inséparable de la traite, de la mission chrétienne, de la rivalité avec l'Angleterre et, au tournant du XXe siècle, du système colonial dans ses pires excès. Comprendre les grands explorateurs français, c'est tenir ensemble trois fils que l'on a trop souvent dénoués : l'exploit physique et maritime, l'ambition scientifique des Lumières, et le regard que l'historiographie postcoloniale porte aujourd'hui sur ces entreprises. Cet article suit la chronologie réelle des faits, en distinguant à chaque étape ce qui relève de l'histoire documentée, ce qui appartient à la tradition nationale, et ce que la légende a ajouté.
Jacques Cartier et l'invention du Canada français (1534-1542)
Le 20 avril 1534, deux navires quittent Saint-Malo avec soixante et un hommes sous le commandement de Jacques Cartier, mandaté par François Ier. En moins de trois semaines, l'expédition atteint Terre-Neuve, puis explore le golfe du Saint-Laurent. Le 24 juillet 1534, à Gaspé, Cartier fait dresser une croix de neuf mètres portant les armes du roi de France. Ce geste, simple en apparence, fonde juridiquement les prétentions territoriales françaises en Amérique du Nord : c'est sur cette prise de possession symbolique que s'appuiera durablement la couronne. Selon le Dictionnaire biographique du Canada, le chef iroquoien Donnacona protesta aussitôt, comprenant la portée de l'acte.
Le deuxième voyage, en 1535, mène Cartier plus loin. Guidé par les deux fils de Donnacona, il remonte le fleuve jusqu'à Stadaconé, futur Québec, atteint le 14 septembre, puis jusqu'à la bourgade d'Hochelaga, sur l'actuelle île de Montréal. L'hiver 1535-1536 est meurtrier : le scorbut frappe l'équipage, et c'est Domagaya, fils de Donnacona, qui révèle aux Français le remède de l'annedda, une décoction de cèdre blanc qui sauve plusieurs hommes. Ce détail mérite d'être souligné : le savoir autochtone, et non l'ingéniosité européenne, permit la survie de l'expédition. Au printemps 1536, Cartier capture Donnacona et plusieurs des siens pour les présenter au roi ; le chef mourra en France, sans jamais revoir Stadaconé. Le troisième voyage, en 1541, placé sous l'autorité du sieur de Roberval nommé vice-roi, échoue à fonder une colonie durable. Cartier rapporte ce qu'il croit être de l'or et des diamants : ce ne sont que pyrite et quartz, d'où l'expression « faux comme un diamant du Canada ». L'homme de Saint-Malo a ouvert la voie, mais la France ne s'installera pas avant deux générations.
Samuel de Champlain, fondateur de Québec (1608)
Là où Cartier avait planté une croix, Samuel de Champlain bâtit une ville. Le 3 juillet 1608, il fonde au pied du cap Diamant l'Habitation de Québec, premier établissement français permanent en Amérique : un corps de logis de bois entouré de fossés et d'une palissade, à la fois résidence, magasin et fortification. Le site, déjà fréquenté par les peuples autochtones depuis environ trois mille ans, occupe une position stratégique sur le Saint-Laurent. Champlain, surnommé le « père de la Nouvelle-France », n'est pas seulement un fondateur : c'est un cartographe précis, un mémorialiste et un diplomate.
Son action engage cependant la France dans les rivalités amérindiennes. Dès 1603, il scelle des alliances commerciales et militaires avec les Montagnais, les Algonquins et les Hurons. En 1609, il accompagne ses alliés vers le lac qui porte aujourd'hui son nom et participe directement à une bataille contre les Iroquois, abattant deux chefs du premier coup de son arquebuse. Cet épisode, parfois présenté comme une simple anecdote, scelle en réalité une hostilité durable entre la France et la Confédération iroquoise, qui pèsera sur toute l'histoire de la Nouvelle-France. Champlain meurt à Québec le 25 décembre 1635. Le Vieux-Québec qu'il a fait naître est aujourd'hui inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Cavelier de La Salle et la Louisiane (1682)
Une génération plus tard, René-Robert Cavelier de La Salle conçoit un dessein démesuré : relier les Grands Lacs au golfe du Mexique par le Mississippi. Marquette et Joliet avaient reconnu le fleuve une décennie plus tôt sans en atteindre l'embouchure. La Salle, lui, descend tout le cours et parvient à la mer. Le 9 avril 1682, près de l'actuelle Venice en Louisiane, il dresse une croix et une colonne aux armes de France, enfouit une plaque de cuivre gravée, et prend solennellement possession de l'immense bassin au nom de Louis XIV. Il baptise le territoire « Louisiane » en l'honneur du Roi-Soleil. D'un trait de plume, la France revendique alors un espace qui s'étend du golfe du Mexique aux Grands Lacs.
La suite tient de la tragédie. Reparti de France en 1684 avec quatre navires et près de trois cents personnes pour fonder une colonie à l'embouchure du fleuve, La Salle manque sa cible : une erreur de navigation le fait débarquer en 1685 dans la baie de Matagorda, au Texas, à quelque six cent cinquante kilomètres à l'ouest du Mississippi. La maladie, la faim et les heurts avec les Karankawas déciment l'établissement. Le 19 mars 1687, La Salle est assassiné d'une balle dans la tête par l'un de ses propres hommes, Pierre Duhaut. Les derniers survivants de Fort Saint-Louis seront massacrés vers 1688. L'exploit géographique, immense, s'achève en désastre humain : la Louisiane française devra attendre la fin du siècle pour exister vraiment.
Le grand siècle du Pacifique : Bougainville et La Pérouse
Le XVIIIe siècle déplace le théâtre de l'exploration vers le Pacifique et en change la nature : il ne s'agit plus d'abord de posséder, mais de connaître. Louis-Antoine de Bougainville, mathématicien et officier, quitte Brest en 1766 sur la frégate La Boudeuse, rejointe ensuite par la flûte L'Étoile. C'est la première circumnavigation française. À bord embarquent des savants : le botaniste Philibert Commerson, l'astronome Pierre-Antoine Véron, le cartographe Charles Routier de Romainville. En avril 1768, l'expédition relâche à Tahiti, qu'un enthousiasme idéalisateur baptisera « Nouvelle-Cythère ». De retour à Saint-Malo en 1769, Bougainville publie en 1771 son Voyage autour du monde, immense succès qui nourrit le mythe du « bon sauvage » cher à Diderot et à Rousseau. Il faut ici distinguer le voyage réel du mythe littéraire qu'il engendra : la Tahiti rêvée des philosophes doit autant à l'imaginaire européen qu'à l'observation.
L'expédition de Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, porte plus haut encore l'ambition scientifique. Le 1er août 1785, ses deux frégates, La Boussole et L'Astrolabe, appareillent de Brest avec environ deux cent vingt hommes, dont nombre de savants, artistes et naturalistes. Le 29 juin, Louis XVI lui-même avait donné ses instructions, conçues comme une réponse française aux voyages de Cook : longitudes, marées, vents, courants, volcans, peuples à étudier, plantes à recueillir. Le roi y recommandait notamment d'agir avec mesure envers les peuples rencontrés et de ne jamais séparer les deux navires dans les passages dangereux. L'expédition disparaît en mai ou juin 1788 : les deux frégates font naufrage sur les récifs de Vanikoro, aux îles Salomon. Le mystère durera des décennies. Ce n'est qu'en 1827 que le capitaine Peter Dillon en rapporte les premières preuves ; l'identification formelle des épaves comme étant La Boussole et L'Astrolabe ne sera établie qu'en 2005. La tradition rapporte que Louis XVI, montant à l'échafaud, aurait demandé « A-t-on des nouvelles de La Pérouse ? » : aucune source contemporaine ne l'atteste, et l'anecdote doit être tenue pour une légende.
René Caillié, le solitaire de Tombouctou (1828)
Au XIXe siècle, l'exploration change encore de visage : l'Afrique intérieure devient l'objet de toutes les convoitises savantes, et les sociétés de géographie offrent des prix pour qui en percera les secrets. La cité de Tombouctou, réputée mystérieuse et interdite aux chrétiens, valait une fortune : la Société de géographie de Paris promettait dix mille francs au premier Européen qui en reviendrait avec une description. René Caillié, fils modeste de Mauzé-sur-le-Mignon, relève seul le défi, sans subvention ni escorte.
Sa méthode tient à la patience et au déguisement. Il apprend l'arabe, étudie le Coran, se fait passer pour un musulman d'origine égyptienne. Le 20 avril 1828, il entre dans Tombouctou : il est le premier Européen à y pénétrer et à en revenir vivant, non par la force mais par la ruse et l'endurance. La cité fabuleuse le déçoit, ce n'est qu'une ville de terre aux marchés modestes ; il consigne ses notes entre les pages de son Coran avant de regagner le Maroc avec une caravane à travers le Sahara. Le 5 décembre 1828, à Paris, en présence de Cuvier, la Société de géographie lui remet le prix promis. Son Journal d'un voyage à Tombouctou connaît un grand succès. Caillié meurt en 1838, à trente-huit ans. Son exploit, accompli sans moyens, contraste avec les expéditions royales lourdement équipées qui l'avaient précédé.
Savorgnan de Brazza, du « conquérant pacifique » au lanceur d'alerte
La figure de Pierre Savorgnan de Brazza condense à elle seule toutes les ambiguïtés de l'exploration impériale. Italien naturalisé français, il remonte l'Ogooué puis atteint le fleuve Congo. Le 10 septembre 1880, il conclut avec le Makoko, souverain des Batéké Tio, un traité plaçant son royaume sous la protection du pavillon français. Le 3 octobre 1880, il fonde sur les terres concédées le poste qui deviendra Brazzaville, l'une des rares capitales africaines à porter encore le nom de son fondateur européen. La presse le surnomme le « conquérant pacifique » : il revendiquait le refus de la violence, l'appel à la confiance et à la négociation, là où son rival britannique Stanley avançait par la force. La Chambre des députés ratifie le traité avec enthousiasme en 1882.
Mais l'histoire ne s'arrête pas à cette image flatteuse, et c'est ici que le regard critique s'impose. Le Congo français bascula, après Brazza, dans le système des compagnies concessionnaires et du « caoutchouc rouge », fait de travail forcé et de violences. En 1905, le gouvernement, pressé par les scandales, confie à Brazza vieillissant une mission d'enquête. Parti de Marseille le 5 avril 1905, il découvre sur place l'ampleur des abus : extorsions fiscales, châtiments, exactions des compagnies. Son rapport, jugé explosif, ne sera jamais publié et restera enfoui dans les archives plus d'un siècle, jusqu'à sa redécouverte récente. L'historienne Catherine Coquery-Vidrovitch y voit l'un des premiers « secrets d'État » de ce qui deviendra la Françafrique. Brazza meurt à Dakar le 14 septembre 1905, au retour, sans avoir pu faire entendre ses conclusions. Sa trajectoire interdit les jugements simples : l'explorateur le plus loué pour sa douceur fut aussi celui qui, à la fin de sa vie, dénonça le système que sa propre conquête avait rendu possible.
Exploit, science et regard critique : comment lire ces parcours
Réunir Cartier et Brazza dans un même récit ne revient pas à dérouler une épopée linéaire. Ces hommes servaient des fins différentes selon les siècles : la prise de possession territoriale aux XVIe et XVIIe siècles, la quête encyclopédique des Lumières au XVIIIe, la conquête coloniale et la rivalité européenne au XIXe. Trois constantes traversent pourtant leurs parcours, et il faut les nommer sans complaisance. D'abord, la dépendance au savoir des peuples rencontrés : sans Domagaya et l'annedda, l'équipage de Cartier périssait ; sans les guides et les pilotes autochtones, nul fleuve n'eût été remonté. Ensuite, le lien étroit avec la mission chrétienne et l'entreprise commerciale, des Récollets de la Nouvelle-France aux compagnies du Congo. Enfin, la part du mythe : la Nouvelle-Cythère de Bougainville, le mot prêté à Louis XVI, l'image du « conquérant pacifique » sont autant de constructions postérieures qu'il convient de distinguer des faits.
L'historiographie contemporaine ne demande pas d'effacer ces figures, mais de les lire dans leur épaisseur. L'exploit maritime de La Pérouse, la rigueur cartographique de Champlain, l'endurance solitaire de Caillié demeurent des faits remarquables. Qu'ils aient ouvert la voie à des empires bâtis sur la contrainte en est un autre, tout aussi avéré. Tenir les deux ensemble, sans héroïsation ni procès anachronique, est sans doute la seule manière honnête d'honorer cette mémoire.
Sources
- Dictionnaire biographique du Canada, notices « Cartier, Jacques (1491-1557) » et « Donnacona », biographi.ca.
- Parcs Canada, Lieu historique national Cartier-Brébeuf : « Le premier voyage (1534) » et « L'hivernage de 1535-1536 ».
- Musée canadien de l'histoire, Musée virtuel de la Nouvelle-France : « Jacques Cartier 1534-1542 » et « René-Robert Cavelier de La Salle 1670-1687 ».
- Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « Site patrimonial de l'Habitation-Samuel-De Champlain ».
- L'Encyclopédie canadienne / The Canadian Encyclopedia, « Samuel de Champlain » ; Heritage Trust of Ontario, « Alliances avec les Autochtones 1609-1610 ».
- Herodote.net, « 9 avril 1682 : Cavelier de La Salle baptise la Louisiane » et « 19 mars 1687 : mort tragique de Cavelier de La Salle ».
- BnF, BnF Essentiels et Gallica : « Le Voyage autour du monde de Bougainville » ; Étienne Taillemite (éd.), Bougainville et ses compagnons autour du monde, 1766-1769.
- Expédition de La Pérouse : Collection La Pérouse (collection-laperouse.fr) ; Château de Versailles, « Le comte de La Pérouse » ; histoire-image.org, « L'expédition La Pérouse ».
- Herodote.net, « 20 avril 1828 : René Caillié entre à Tombouctou » ; René Caillié, Journal d'un voyage à Tombouctou et à Jenné (1830).
- Herodote.net, « 10 septembre 1880 : traité entre Brazza et le roi des Bateké Tio » ; Pierre Savorgnan de Brazza, Catherine Coquery-Vidrovitch (préf.), Le rapport Brazza. Mission d'enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907), Le Passager clandestin.
Questions fréquentes
Qui est considéré comme le fondateur du Canada français ?
Deux noms se distinguent. Jacques Cartier ouvre la voie en prenant possession du territoire au nom de François Ier dès 1534, mais sans y fonder de colonie durable. C'est Samuel de Champlain qui fonde Québec, premier établissement français permanent en Amérique, le 3 juillet 1608 ; on le surnomme le « père de la Nouvelle-France ».
Pourquoi la Louisiane porte-t-elle ce nom ?
Le 9 avril 1682, René-Robert Cavelier de La Salle, parvenu à l'embouchure du Mississippi, prend possession de tout le bassin du fleuve au nom de Louis XIV et le baptise « Louisiane » en l'honneur du Roi-Soleil. Le territoire revendiqué s'étendait alors du golfe du Mexique aux Grands Lacs.
Qu'est devenue l'expédition de La Pérouse ?
Partie de Brest en 1785, l'expédition scientifique de La Pérouse disparaît en mai ou juin 1788 : ses deux frégates, La Boussole et L'Astrolabe, font naufrage sur les récifs de Vanikoro, aux îles Salomon. Les premières preuves sont rapportées en 1827 par le capitaine Peter Dillon, et l'identification formelle des épaves n'a été confirmée qu'en 2005.
René Caillié est-il vraiment le premier Européen à avoir vu Tombouctou ?
Il est le premier Européen connu à être entré à Tombouctou, le 20 avril 1828, et surtout à en être revenu vivant. D'autres l'avaient précédé, comme l'Écossais Gordon Laing en 1826, mais celui-ci fut tué peu après. Caillié, déguisé en musulman et voyageant seul, put rapporter une description de la cité et reçut le prix de la Société de géographie de Paris.
Pourquoi appelait-on Brazza le « conquérant pacifique » ?
La presse lui donna ce surnom parce qu'il étendit l'influence française au Congo par la négociation plutôt que par la guerre, notamment grâce au traité signé avec le Makoko en 1880. L'image mérite toutefois nuance : le Congo français bascula ensuite dans le système violent des compagnies concessionnaires, que Brazza lui-même dénonça dans un rapport d'enquête en 1905, demeuré longtemps secret.
Faut-il considérer les explorateurs français comme des héros ou comme des agents de la colonisation ?
Les deux lectures sont fondées et ne s'excluent pas. Leurs exploits maritimes et scientifiques sont des faits avérés, tout comme l'est leur rôle dans la construction d'empires reposant souvent sur la contrainte. L'approche historienne actuelle invite à tenir ensemble ces dimensions, sans héroïsation ni jugement anachronique.