Jacques-Bénigne Bossuet, l'Aigle de Meaux : la parole sacrée d'un siècle

Il est, dans l'histoire de la prose française, des moments où la langue semble atteindre une espèce de plénitude métallique, comme si elle avait trouvé son chiffre exact. Le sermon prononcé en l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, le 21 août 1670, sur la mort foudroyante d'Henriette d'Angleterre, est l'un de ces moments. « Madame se meurt, Madame est morte » : six mots, deux propositions, un battement d'ailes funèbre, et la langue classique trouve, dans la bouche d'un évêque de quarante-trois ans, son grand orgue. Cet orateur s'appelle Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), prédicateur officiel de Louis XIV, précepteur du Grand Dauphin, théologien de la monarchie absolue, évêque de Meaux à partir de 1681, d'où le surnom magnifique que lui donnera la postérité : « l'Aigle de Meaux ». Il est, avec Pascal et Fénelon, le plus grand prosateur du XVIIᵉ siècle ; il est, plus profondément, l'écrivain qui a donné à la France classique sa voix de cathédrale. Cet examen suit pas à pas la trajectoire d'une vie consacrée à la parole : du collège jésuite de Dijon aux carrosses de Versailles, des chaires parisiennes au palais épiscopal de Meaux, des Oraisons funèbres au combat tardif contre le quiétisme de Fénelon. Soixante-dix-sept années pour bâtir, en français, une éloquence qui rivalise avec celle de Démosthène et de Cicéron.

Jeunesse et formation (1627-1652), Dijon, Sorbonne, ordination

Jacques-Bénigne Bossuet naît à Dijon le 27 septembre 1627, septième enfant d'une famille de robe parlementaire bourguignonne. Le père, Bénigne Bossuet, est conseiller au parlement de Bourgogne, magistrat lettré, membre de cette aristocratie de robe qui, depuis l'édit de Henri IV créant la paulette en 1604, transmet ses charges héréditairement. La mère, Madeleine Mochet, appartient à la même bourgeoisie d'office. C'est un milieu sévère, dévot, marqué par les querelles religieuses qui agitent encore la France post-tridentine, un milieu où l'on apprend à lire dans les Heures et où l'on récite par cœur, avant huit ans, des pages entières des Pères latins.

Portrait de Jacques-Benigne Bossuet peint par Hyacinthe Rigaud vers 1702 - eveque de Meaux en camail violet, mozette d'hermine, regard inspire de 'l'Aigle de Meaux'.
Bossuet, eveque de Meaux, par Hyacinthe Rigaud (v. 1702), Wikimedia Commons, Public domain, Hyacinthe Rigaud.

L'enfant, frêle et précoce, entre à dix ans au collège jésuite des Godrans à Dijon. La pédagogie de la Ratio studiorum de 1599 façonne sa rhétorique : amplifications, déclamations latines, traductions de Cicéron et de Virgile. Une anecdote célèbre raconte qu'à treize ans on l'emmène à l'hôtel de Rambouillet, où on le fait prêcher d'improviste ; Voiture aurait conclu : « Je n'ai jamais ouï prêcher si tôt ni si tard ».

En 1642, à quinze ans, Bossuet gagne Paris pour le collège de Navarre, voisin de la Sorbonne, où l'humaniste Nicolas Cornet, théologien gallican futur protagoniste de la condamnation des cinq propositions de Jansénius en 1649, dirige sa formation. Bossuet soutient son baccalauréat de théologie en 1648, sa licence en 1651, son doctorat en 1652. Onze années passées à mémoriser saint Augustin, saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, ces trois maîtres dont il portera l'écho jusque dans ses dernières homélies. Tonsuré dès huit ans, pourvu à treize ans d'un canonicat à Metz, il est ordonné prêtre en 1652 et part prendre possession de sa charge messine. Il a vingt-cinq ans.

Les sept années messines (1652-1659) sont l'apprentissage souterrain du grand prédicateur. Bossuet y prêche presque chaque dimanche dans la cathédrale Saint-Étienne, apprend l'art de la controverse en argumentant publiquement avec le ministre protestant Paul Ferry, et rédige sa Réfutation du catéchisme de Paul Ferry en 1655, premier ouvrage publié. C'est à Metz aussi qu'il s'imprègne de la Cité de Dieu de saint Augustin, moule lointain de son propre Discours sur l'histoire universelle.

Prédicateur de la cour 1659-1670, Sermons, Carême du Louvre 1662

En 1659, Bossuet est appelé à Paris par sa réputation. Anne d'Autriche, mère du jeune Louis XIV, l'entend prêcher à la chapelle des Filles du Saint-Sacrement et le remarque aussitôt. Le chancelier Séguier, le surintendant Fouquet, l'aristocratie dévote du Marais s'arrachent ses sermons. Pendant onze années, Bossuet va prêcher dans toutes les grandes chaires de la capitale, Saint-Thomas-du-Louvre, Saint-Joseph-des-Carmes, l'Oratoire, le Val-de-Grâce, les Carmélites du faubourg Saint-Jacques, les Minimes de la place Royale, et surtout Notre-Dame de Paris, où il prêche les Avents et les Carêmes les plus écoutés de Paris.

L'année charnière est 1662 : Bossuet prononce devant Louis XIV, à la chapelle du Louvre, son premier Carême du Louvre, quarante prédications quotidiennes qui constituent l'épreuve suprême du grand prédicateur d'Ancien Régime. Il y prêche le Sermon sur la mort, le Sermon sur l'ambition, le Sermon sur l'éminente dignité des pauvres, trois pièces qui resteront comme les fondations de son éloquence. La phrase y est encore plus longue que dans les Oraisons funèbres ; les périodes ciceroniennes s'y déploient sur huit, dix, douze membres. Le jeune Louis XIV, vingt-trois ans, qui vient de prendre le pouvoir personnel après la mort de Mazarin (1661), est subjugué. Le second Carême du Louvre, en 1666, confirme l'ascension. Bossuet est, à trente-neuf ans, le prédicateur officiel de la monarchie.

Cette période parisienne est aussi celle d'une œuvre théologique en profondeur. Bossuet convertit en 1668 le maréchal-vicomte Henri de Turenne, calviniste de naissance et l'un des plus grands capitaines de l'armée royale, conversion retentissante qui lui vaut la considération définitive du roi. En 1669, Louis XIV le nomme évêque de Condom, charge dont il démissionnera en 1671 pour se consacrer à sa nouvelle mission : précepteur du Dauphin de France.

Précepteur du Dauphin 1670-1681, Discours sur l'histoire universelle (1681), Politique tirée de l'Écriture sainte

Le 13 septembre 1670, par lettres patentes, Louis XIV confie à Bossuet l'éducation de son fils unique, Louis de France, dit le Grand Dauphin, alors âgé de neuf ans. C'est la mission la plus haute qu'un clerc puisse recevoir dans la France d'Ancien Régime : former l'esprit, le cœur, la conscience du futur roi de France et de Navarre. Bossuet y consacrera onze années pleines (1670-1681), abandonnant la prédication régulière, s'enfermant à Saint-Germain-en-Laye puis à Versailles avec son élève, écrivant pour lui des dizaines de manuscrits, dont deux deviendront, par la publication, des chefs-d'œuvre de la pensée politique française.

Le Dauphin n'est pas un élève brillant. Lourd, lent, peu curieux, dominé par sa passion exclusive pour la chasse au loup, il restera toute sa vie cet homme silencieux dont Saint-Simon écrira plus tard : « fait pour ne rien dire et pour ne rien faire ». Bossuet n'en aura cure. Il déploie pour son élève royal le programme pédagogique le plus ambitieux qu'aucun prince européen n'ait jamais reçu : grammaire latine et grecque, géographie complète du royaume et du monde, histoire de France depuis Pharamond, histoire universelle depuis Adam, théologie augustinienne, droit canonique, droit public français, philosophie cartésienne, Bossuet est, contre les jésuites scolastiques, un cartésien modéré qui admet la nouvelle science.

De cette pédagogie naissent deux livres majeurs. Le premier est le Discours sur l'histoire universelle, publié en 1681 juste avant la fin du préceptorat. C'est l'un des grands textes de la philosophie de l'histoire chrétienne, héritier direct de la Cité de Dieu d'Augustin et des Sept livres d'histoire contre les païens d'Orose. Bossuet y déploie, en trois parties (« Les époques », « La suite de la religion », « Les empires »), une vision providentielle de l'histoire humaine où chaque chute d'empire, Assyrie, Babylone, Perse, Grèce, Rome, prépare l'avènement du règne du Christ et de son Église. La phrase finale du Discours, parmi les plus célèbres de la prose française, résume tout : « Souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières qui font et défont les empires dépend des ordres secrets de la divine Providence ». L'histoire est lisible parce qu'elle est providentielle ; elle est providentielle parce qu'elle achemine, par ses méandres, le projet divin.

Le second livre, écrit en parallèle mais publié posthumément en 1709, est la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte. C'est le manuel théorique de l'absolutisme français, le pendant doctrinal du règne de Louis XIV. Bossuet y construit, livre par livre, article par article, une théologie politique complète : la royauté est sacrée parce que les rois sont oints du Seigneur (livre III) ; l'autorité royale est absolue parce qu'elle ne reconnaît au-dessus d'elle que celle de Dieu (livre IV) ; le roi est le père de ses peuples, leur juge équitable, leur défenseur contre les ennemis (livres V à X). Mais l'absolutisme bossuétien n'est pas le despotisme : le roi est lié par les lois fondamentales du royaume, par la religion catholique, par sa propre conscience devant Dieu. La Politique deviendra, après 1709, le bréviaire involontaire des philosophes des Lumières qui s'en serviront pour caricaturer le système monarchique, Voltaire et Diderot le citent abondamment, à charge.

À côté de ces deux monuments, Bossuet rédige une Connaissance de Dieu et de soi-même, un Traité du libre arbitre, une Logique, et fait copier pour le Dauphin une bibliothèque de classiques expurgés à son usage, les fameuses éditions « ad usum Delphini ». En 1681, le Dauphin atteint sa majorité ; le préceptorat s'achève. Le 2 mai 1681, Louis XIV nomme Bossuet évêque de Meaux. Il a cinquante-quatre ans ; il vivra vingt-trois années dans cette charge.

Évêque de Meaux 1681 (« l'Aigle de Meaux ») et la pastorale réformatrice

Le diocèse de Meaux, en Brie champenoise, est ancien, fondé au IIIᵉ siècle par saint Saintin, mais modeste : deux cent cinquante paroisses, environ cent vingt mille fidèles. La ville épiscopale est dominée par sa cathédrale Saint-Étienne, gothique, achevée tardivement au XVIᵉ siècle, où Bossuet officiera vingt-trois années. Le palais épiscopal, jouxtant la cathédrale, conserve encore aujourd'hui les jardins à la française dessinés par Le Nôtre et la cellule où l'évêque travaillait seize heures par jour.

Bossuet prend ses fonctions en novembre 1681. Contrairement à beaucoup de prélats de cour qui envoient un grand vicaire administrer leur diocèse à distance, il s'installe à Meaux et y réside la majeure partie de l'année. C'est l'évêque résident type que veulent imposer les réformes tridentines : présent, pasteur, visiteur de paroisses, catéchiste, juge ecclésiastique. Il visite personnellement chacune des deux cent cinquante paroisses, restaure la discipline du clergé, rédige des Statuts synodaux publiés en 1691, fait imprimer un Catéchisme du diocèse de Meaux en 1687 qui circulera bien au-delà des frontières diocésaines.

C'est à cette époque, dans le silence laborieux du palais épiscopal, que se forge le surnom : « l'Aigle de Meaux ». La métaphore est ancienne, saint Jean l'Évangéliste, dont l'aigle est l'emblème, a inspiré des dizaines de surnoms similaires (Pierre Lombard, « l'Aigle des docteurs » ; Bernard de Clairvaux, « l'Aigle blanc »). Mais elle s'applique à Bossuet avec une justesse que tous reconnaissent : la voix planante, la vue plongeante, la souveraineté hiératique de l'oiseau royal, et cet attribut héraldique, l'aigle, qui est aussi celui de saint Jean dont Bossuet commente avec passion l'Évangile dans ses Méditations sur l'Évangile et ses Élévations sur les mystères. Le surnom apparaît dans la correspondance dès 1685 ; il sera fixé définitivement par les éditions posthumes de l'œuvre.

L'évêque de Meaux est aussi celui qui reçoit, après la révocation de l'édit de Nantes en 1685, des centaines de familles huguenotes que Louis XIV souhaite « instruire » dans la foi catholique. Bossuet exerce avec ces nouveaux convertis une pastorale ferme mais plus humaine que beaucoup de ses contemporains, et rédige pour eux la grande Histoire des variations des Églises protestantes publiée en 1688, somme polémique qui démontre que la Réforme s'est divisée à travers les siècles, à l'inverse de l'Église catholique demeurée une et identique.

Les grandes Oraisons funèbres : chef-d'œuvre de la prose classique française

Si le nom de Bossuet survit dans la mémoire universelle, c'est d'abord par six discours funèbres prononcés entre 1669 et 1687. Six pièces, six monuments. Aucun écrivain français, pas même Pascal des Provinciales, pas même Chateaubriand des Mémoires, n'a porté la prose oratoire à un point d'incandescence comparable. L'oraison funèbre est un genre codifié depuis l'Antiquité grecque (Périclès chez Thucydide), perfectionné par les Pères latins (saint Ambroise sur Théodose, saint Grégoire de Nazianze sur Basile) ; elle célèbre un mort illustre devant son cercueil, en présence de la cour, mêle l'éloge personnel à la méditation théologique sur la mort, la vanité humaine, la résurrection. Bossuet hérite du genre et le porte à un sommet qui ne sera plus jamais égalé.

Facade de la cathedrale Saint-Etienne de Meaux, eveche de Jacques-Benigne Bossuet de 1681 a sa mort en 1704 - gothique rayonnant et flamboyant de l'Ile-de-France.
Cathedrale Saint-Etienne de Meaux, eveche de Bossuet (1681-1704), Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0, Anubis75.

La première grande oraison est celle d'Henriette de France, prononcée le 16 novembre 1669 à la basilique de Saint-Denis. Henriette de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, veuve du roi Charles Iᵉʳ d'Angleterre décapité par Cromwell en 1649, est la grand-tante du roi de France. Sa vie, marquée par la chute de la monarchie anglaise, l'exil, la mort de son époux sur l'échafaud, offre à Bossuet le sujet rêvé : la fortune, la vanité, la mort des rois. La phrase liminaire est restée fameuse : « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois ». La période a quatre membres équilibrés ; le rythme ternaire (« la gloire, la majesté et l'indépendance ») claque comme une cloche ; la chute (« faire la loi aux rois ») renverse toute la pompe initiale.

Mais la pièce maîtresse, le sommet absolu, c'est l'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, fille de la précédente, épouse de Monsieur frère du roi, morte foudroyée à vingt-six ans le 30 juin 1670 dans des circonstances suspectes (poison probable, mais non avéré). Bossuet prononce son discours le 21 août 1670 en l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. C'est dans cette oraison que se trouve la phrase la plus célèbre de toute la prose française : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! ». Tout est là : la double exclamation initiale qui ouvre l'espace acoustique ; la métaphore du tonnerre qui précipite la nouvelle ; l'épithète « étonnante » au sens fort du XVIIᵉ siècle (qui frappe de stupeur, qui étourdit) ; et surtout les six mots finaux dont l'asyndète, l'absence de liaison, le passage brutal du présent (« se meurt ») au passé composé (« est morte »), miment dans la grammaire même la chute foudroyante. Six mots pour dire à la fois l'agonie en cours et l'agonie achevée. Six mots qui sont, à la prose française, ce que le « e quindi uscimmo a riveder le stelle » est à l'Enfer dantesque.

L'Oraison funèbre de Marie-Thérèse, reine de France et épouse de Louis XIV, est prononcée le 1ᵉʳ septembre 1683 à Saint-Denis. Bossuet, devant une reine effacée que le roi a publiquement délaissée pour ses maîtresses, bâtit son discours sur l'opposition entre la vraie grandeur (intérieure, chrétienne) et la fausse grandeur (mondaine, vaine), leçon qu'aucun courtisan présent ne peut ignorer viser également la favorite régnante. L'Oraison funèbre d'Anne de Gonzague, princesse palatine, prononcée le 9 août 1685, célèbre la conversion tardive d'une grande dame qui avait mené pendant trente ans la vie la plus dissipée de la cour : sommet psychologique de Bossuet, qui analyse le travail souterrain de la grâce. L'Oraison funèbre de Michel Le Tellier, chancelier de France, prononcée le 25 janvier 1686 à Saint-Gervais, célèbre celui qui venait de sceller l'édit de Fontainebleau révoquant l'édit de Nantes, éloge embarrassant pour la postérité, mais sincère.

La dernière, et selon beaucoup la plus parfaite, est l'Oraison funèbre du prince de Condé, prononcée le 10 mars 1687 à Notre-Dame de Paris. Louis II de Bourbon-Condé, dit le Grand Condé, vainqueur de Rocroi en 1643, frondeur, exilé, rentré en grâce sous Louis XIV, mort en 1686, est l'un des grands capitaines du siècle. Bossuet, qui le connaissait personnellement et l'avait assisté dans sa conversion finale, prononce un discours d'une heure et demie qui demeure le testament oratoire du Grand Siècle. La péroraison, où il prend congé du genre lui-même, « Acceptez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand Prince, dorénavant je veux apprendre de vous à rendre la mienne sainte », est l'un des plus beaux passages de toute la littérature française. Bossuet ne prononcera plus jamais d'oraison funèbre.

Le gallicanisme et la Déclaration des Quatre Articles 1682

L'année 1682 est, pour Bossuet, la grande épreuve politico-théologique. Depuis 1673, un conflit oppose Louis XIV au pape Innocent XI sur la question de la régale, droit royal, hérité du Moyen Âge, de percevoir les revenus des évêchés vacants et de pourvoir à certains bénéfices ecclésiastiques pendant la vacance. Louis XIV étend en 1673 ce droit à toutes les Églises de France, y compris celles qui en étaient traditionnellement exemptes (Languedoc, Provence, anciennes terres conquises). Innocent XI proteste, refuse les bulles d'institution canonique aux nouveaux évêques nommés par le roi, ouvre un conflit qui paralyse l'Église de France.

Pour trancher la querelle, Louis XIV convoque en 1681 une Assemblée extraordinaire du clergé où Bossuet, évêque fraîchement nommé, est l'une des figures dominantes. Il y prononce le 9 novembre 1681 le célèbre Sermon sur l'unité de l'Église, chef-d'œuvre d'équilibre théologique qui maintient la primauté du pape tout en revendiquant pour les évêques de France une autonomie disciplinaire ancienne.

Le 19 mars 1682, l'Assemblée vote la fameuse Déclaration des Quatre Articles, rédigée par Bossuet lui-même. Les quatre articles définissent les libertés gallicanes : article I, le pape n'a aucune autorité directe ou indirecte sur les choses temporelles, et les rois ne peuvent être déposés par lui ; article II, l'autorité du pape est limitée par celle des conciles généraux (héritage du concile de Constance, 1414-1418) ; article III, les règles, coutumes et constitutions de l'Église gallicane doivent être respectées ; article IV, les définitions du pape ne sont irréformables qu'avec le consentement de l'Église (préfiguration inversée du dogme de l'infaillibilité de 1870).

Innocent XI condamne immédiatement les Quatre Articles. La querelle empoisonne les relations franco-romaines pendant dix ans. Elle ne sera résolue qu'en 1693, sous Innocent XII, par un compromis diplomatique : Louis XIV retire l'obligation faite aux écoles de théologie d'enseigner la Déclaration, mais ne la rétracte pas formellement ; Rome lève les censures et accorde les bulles aux évêques en attente. Bossuet, dans cet épisode, se révèle gallican mais nullement schismatique : son Defensio Declarationis Cleri Gallicani, rédigée en latin entre 1682 et 1689 mais publiée seulement en 1730, demeure l'un des textes fondateurs du gallicanisme théologique, ce courant qui maintiendra jusqu'au concile Vatican I, en 1870, une tradition spécifiquement française d'autonomie disciplinaire face au Saint-Siège.

La controverse du quiétisme contre Fénelon 1697-1699

La dernière grande bataille de Bossuet, et la plus douloureuse, est la querelle du quiétisme qui l'oppose, de 1697 à 1699, à son ancien protégé et ami François de Salignac de la Mothe-Fénelon, archevêque de Cambrai et précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV.

Le quiétisme est un courant mystique introduit en France par l'Espagnol Miguel de Molinos (condamné à Rome en 1687) et propagé par Jeanne-Marie Guyon, dite Madame Guyon, laïque dévote qui fascine Madame de Maintenon, le duc de Bourgogne, et surtout Fénelon. La doctrine, dans sa version radicale, enseigne que l'âme parvenue au « pur amour » peut s'abandonner à Dieu au point de ne plus désirer son propre salut. Bossuet y voit une dérive grave : abandon des sacrements, illuminisme, suspension de l'effort moral.

L'affaire éclate en 1694 quand Madame de Maintenon, inquiète des excès des dévotions guyoniennes à Saint-Cyr, demande à Bossuet d'examiner les écrits de Madame Guyon. Les Conférences d'Issy (1694-1695) aboutissent à trente-quatre articles condamnant les principales propositions guyoniennes. Mais Fénelon, après les avoir signés, publie en janvier 1697 ses Maximes des saints sur la vie intérieure, défense subtile du « pur amour » qui réintroduit, assouplie, l'essentiel de la mystique quiétiste.

Bossuet réplique en juin 1697 par son Instruction sur les états d'oraison, somme érudite qui démolit point par point les Maximes. La querelle devient publique, scandaleuse : deux anciens amis s'affrontent dans une bataille de pamphlets pendant deux années. Louis XIV, ulcéré contre Fénelon, demande à Innocent XII de trancher. Le pape finit par condamner les Maximes par le bref Cum alias du 12 mars 1699, mais en termes mesurés, sans qualification d'hérésie.

Fénelon, le 9 avril 1699, du haut de la chaire de sa cathédrale de Cambrai, accepte publiquement la condamnation et désavoue son livre. Le geste est sublime, romain, magnanime, et il retourne à long terme l'opinion contre Bossuet, perçu comme l'inquisiteur jaloux d'un saint vaincu. La postérité littéraire, Saint-Simon, Voltaire, Sainte-Beuve, donnera tort à l'Aigle de Meaux. Mais l'historien moderne, et Jacques Le Brun dans son grand livre L'œuvre de Bossuet, a montré que la doctrine quiétiste, prise dans sa rigueur, contenait effectivement des propositions intenables, et que Bossuet, brutal mais sincère, défendait une orthodoxie qui n'était pas seulement de cour. Cinq ans après la querelle, le 12 avril 1704, Bossuet meurt à Paris, dans son hôtel particulier de la rue Sainte-Anne. Il a soixante-seize ans, un mois et demi.

Postérité littéraire : maître de la prose française

Que reste-t-il, trois siècles plus tard, de Jacques-Bénigne Bossuet ? La Politique tirée de l'Écriture sainte est devenue un objet d'archéologie. Le Discours sur l'histoire universelle a été dépassé par la critique historique du XVIIIᵉ siècle, Voltaire, dans son Essai sur les mœurs de 1756, écrit explicitement contre le providentialisme bossuétien. Les controverses gallicanes ont été closes par Vatican I en 1870.

Mais la prose, elle, demeure. Et avec elle ce que Paul Valéry appelait « la plus grande symphonie verbale écrite en français ». Les Oraisons funèbres sont au programme du baccalauréat depuis sa création en 1808 sous Napoléon ; chaque génération de lycéens apprend par cœur le « Madame se meurt, Madame est morte » comme une formule canonique. Au XIXᵉ siècle, Chateaubriand, Lamartine, Hugo se réclament tous de Bossuet. Au XXᵉ siècle, Paul Claudel revendique son influence avouée, la grande versification claudélienne, avec ses versets longs et balancés, descend en droite ligne de la période bossuétienne. L'éloquence sacrée française n'a jamais retrouvé, après lui, ce niveau d'incandescence : Bossuet demeure un sommet absolu, comparable seulement, dans l'éloquence chrétienne, à saint Augustin et saint Jean Chrysostome, ses maîtres avoués.

Reste l'homme, cet évêque de campagne brieuse qui, après avoir fait pleurer la cour, passait dix mois par an à visiter ses paroisses et à corriger les épreuves de ses Élévations sur les mystères. Un grand serviteur, au double sens du serviteur de Dieu et du serviteur de l'État. L'Aigle de Meaux n'a pas seulement parlé : il a vécu en cohérence avec ce qu'il prêchait. C'est, peut-être, la dernière raison pour laquelle sa voix porte encore.

Aller plus loin

Pour prolonger cette traversée du Grand Siècle bossuétien, le lecteur pourra consulter notre pillar consacré au règne de Louis XIV, règne dont Bossuet fut, plus qu'aucun autre, la conscience théologique. Notre dossier sur les Capétiens-Bourbons replace la dynastie servie par Bossuet dans la longue durée de la royauté française. Pour le cadre architectural et liturgique de son épiscopat, on lira la monographie sur la cathédrale Saint-Étienne de Meaux, où l'évêque officia vingt-trois années. Le grand cadre parisien des Carêmes du Louvre et du Carême de 1662 est restitué dans notre dossier Notre-Dame de Paris.

Questions fréquentes

Pourquoi Bossuet est-il appelé « l'Aigle de Meaux » ?

Le surnom apparaît dans la correspondance autour de 1685 et combine deux sources : la métaphore traditionnelle de l'aigle appliquée aux grands prédicateurs (saint Jean l'Évangéliste a l'aigle pour emblème), et le siège épiscopal de Bossuet à Meaux, où il fut évêque de 1681 à 1704. Le surnom évoque la vue plongeante, la voix planante, et la souveraineté hiératique de l'orateur.

Quelle est l'oraison funèbre la plus célèbre de Bossuet ?

L'Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, prononcée le 21 août 1670 aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques, contient la phrase la plus célèbre de toute la prose française : « Ô nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! ». Mais l'Oraison funèbre du prince de Condé (1687) est, pour beaucoup de critiques, la plus parfaite techniquement.

Combien d'oraisons funèbres Bossuet a-t-il prononcées ?

Bossuet a prononcé une dizaine d'oraisons funèbres, dont six sont considérées comme majeures et publiées sous le titre des « grandes Oraisons funèbres » : Henriette de France (1669), Henriette d'Angleterre (1670), Marie-Thérèse d'Autriche (1683), Anne de Gonzague (1685), Michel Le Tellier (1686), et le prince de Condé (1687). Cette dernière marque ses adieux au genre.

Qu'est-ce que la Déclaration des Quatre Articles de 1682 ?

Rédigée par Bossuet lui-même et votée le 19 mars 1682 par l'Assemblée extraordinaire du clergé de France, la Déclaration des Quatre Articles codifie les libertés de l'Église gallicane face à Rome : indépendance des rois en matière temporelle, supériorité des conciles généraux sur le pape, respect des coutumes gallicanes, et nécessité du consentement de l'Église pour rendre irréformables les définitions pontificales. Elle restera la charte du gallicanisme jusqu'au concile Vatican I de 1870.

Qui a remporté la querelle du quiétisme entre Bossuet et Fénelon ?

Sur le plan canonique, Bossuet l'emporte : le 12 mars 1699, le pape Innocent XII condamne les Maximes des saints de Fénelon par le bref Cum alias. Mais la condamnation est mesurée (les propositions sont jugées « téméraires », non hérétiques) et Fénelon, en désavouant publiquement son livre du haut de sa chaire de Cambrai le 9 avril 1699, gagne à long terme la sympathie de la postérité. Le débat reste tranché diversement selon les époques.

Quels sont les ouvrages majeurs de Bossuet à lire en priorité ?

Pour découvrir Bossuet, on commencera par les Oraisons funèbres (chef-d'œuvre absolu de la prose française), puis le Discours sur l'histoire universelle (1681) pour la philosophie de l'histoire, le Sermon sur la mort (Carême du Louvre, 1662) pour la prédication, et l'Histoire des variations des Églises protestantes (1688) pour la controverse. Les Élévations sur les mystères et les Méditations sur l'Évangile, posthumes, sont les sommets de sa spiritualité.

Bossuet a-t-il vraiment résidé dans son diocèse de Meaux ?

Oui, et c'est l'un des aspects remarquables de son épiscopat. Contrairement à beaucoup de prélats de cour de l'époque qui ne mettaient jamais les pieds dans leurs diocèses, Bossuet réside à Meaux la majeure partie de l'année à partir de 1681. Il visite personnellement les deux cent cinquante paroisses de son diocèse, rédige des Statuts synodaux (1691) et un Catéchisme (1687), et forme un clergé exemplaire. Son palais épiscopal et les jardins dessinés par Le Nôtre se visitent encore aujourd'hui à côté de la cathédrale Saint-Étienne.

Sources et bibliographie

  • Jacques Le Brun, L'œuvre de Bossuet, Paris, Bordas, 1968 ; rééd. Honoré Champion, 2013, étude magistrale et reférence absolue sur la pensée bossuétienne.
  • Thérèse Goyet, Bossuet entre Renaissance et Lumières, Paris, Honoré Champion, 2008, replace l'œuvre dans le long XVIIᵉ siècle.
  • Bossuet, Œuvres oratoires, éd. Joseph Lebarq revue par Charles Urbain et Eugène Levesque, 7 volumes, Desclée de Brouwer, 1916-1922, édition critique de référence des sermons et oraisons.
  • Bossuet, Œuvres, édition Bernard Velat et Yvonne Champailler, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1961.
  • Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. IX (« La vie chrétienne sous l'Ancien Régime »), Paris, Bloud et Gay, 1932.
  • Aimé-Georges Martimort, Le gallicanisme de Bossuet, Paris, Cerf, 1953, somme historique sur la doctrine gallicane.
  • Jacques Truchet, La prédication de Bossuet, 2 volumes, Paris, Cerf, 1960.

Questions fréquentes

Quand et où est né Bossuet ?

Jacques-Bénigne Bossuet est né le 27 septembre 1627 à Dijon, dans une famille de magistrats (son père, Bénigne Bossuet, est conseiller au parlement de Bourgogne puis de Metz). Élève des jésuites du collège de Godrans à Dijon dès 1635, il rejoint à 15 ans le collège de Navarre à Paris où il étudie sous Nicolas Cornet.

Quelles sont les principales oraisons funèbres de Bossuet ?

Les six grandes oraisons funèbres sont : Henriette-Marie de France (1669), Henriette d'Angleterre (1670), Marie-Thérèse d'Autriche (1683), Anne de Gonzague (1685), Michel Le Tellier (1686), Louis II de Bourbon-Condé (1687). Celle d'Henriette d'Angleterre, prononcée le 21 août 1670 à Saint-Denis, contient le célèbre « Madame se meurt, Madame est morte ».

Pourquoi Bossuet est-il appelé « l'Aigle de Meaux » ?

Le surnom date de la fin du XVIIe siècle et associe la majesté oratoire de Bossuet à son siège épiscopal. Nommé évêque de Meaux le 2 mai 1681, il y exerce 23 ans, prêchant régulièrement dans sa cathédrale Saint-Étienne. L'aigle est aussi le symbole de saint Jean l'évangéliste, parallèle flatteur pour un prélat théologien.

Qu'est-ce que la querelle du quiétisme ?

La querelle (1694-1699) oppose Bossuet, défenseur de la spiritualité orthodoxe, à Fénelon, archevêque de Cambrai, défenseur de Mme Guyon (1648-1717) accusée de quiétisme, doctrine de la « pure amour » et de l'oraison passive. Les conférences d'Issy (1694-1695) condamnent Mme Guyon. Le bref Cum alias d'Innocent XII (12 mars 1699) condamne les Maximes des Saints de Fénelon, qui se soumet.

Quels sont les quatre articles gallicans de 1682 ?

Rédigés par Bossuet pour l'Assemblée du clergé de France, les quatre articles du 19 mars 1682 affirment : (1) l'indépendance temporelle des rois ; (2) la supériorité du concile sur le pape (conciliarisme) ; (3) la nécessité du consentement de l'Église gallicane aux décisions pontificales ; (4) le caractère réformable du jugement pontifical hors consentement de l'Église. Ils sont condamnés par Alexandre VIII en 1690.

Bossuet a-t-il été précepteur royal ?

Oui : Louis XIV le nomme précepteur du Grand Dauphin Louis de France (1661-1711) le 13 septembre 1670. Bossuet exerce la fonction jusqu'au mariage du Dauphin en 1680. Pour son élève, il compose le Discours sur l'histoire universelle (1681), le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même et la Politique tirée de l'Écriture sainte.

Quand Bossuet est-il élu à l'Académie française ?

Bossuet est élu à l'Académie française le 8 juin 1671, au fauteuil de Hardouin de Péréfixe. Il y siège trente-trois ans, prononçant plusieurs éloges. Il est par ailleurs nommé conseiller d'État ordinaire en 1697.

Qu'est-ce que le Discours sur l'histoire universelle ?

Publié en 1681 et destiné au Grand Dauphin, le Discours est divisé en trois parties : époques de l'histoire (de la création au règne de Charlemagne), suite de la religion (théologie de l'histoire), empires (politique providentielle). Inspiré de saint Augustin, il propose une lecture providentialiste de l'histoire des nations subordonnant le politique au religieux.

Bossuet a-t-il écrit sur la liturgie et la spiritualité ?

Oui : Méditations sur l'Évangile (publiées en 1731), Élévations sur les mystères (1727), Sermon sur l'unité de l'Église (1681), Histoire des variations des Églises protestantes (1688), œuvre polémique contre la Réforme qui paraît la même année que la révocation de l'édit de Nantes (1685).

Où est enterré Bossuet ?

Bossuet meurt à Paris le 12 avril 1704 dans son hôtel de la rue Sainte-Marguerite (actuelle rue Gozlin). Il est inhumé dans la cathédrale Saint-Étienne de Meaux, où son tombeau, restauré au XIXe siècle, demeure un haut lieu de mémoire littéraire et religieuse française.

Bibliographie

  • Jacques-Bénigne Bossuet, Œuvres complètes, éd. F. Lachat, 31 vol., Paris, Vivès, 1862-1875.
  • Jacques-Bénigne Bossuet, Œuvres, éd. B. Velat et Y. Champailler, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1961.
  • Jacques Truchet, La Prédication de Bossuet, 2 vol., Paris, Cerf, 1960.
  • Jacques Le Brun, La Spiritualité de Bossuet, Paris, Klincksieck, 1972.
  • Thérèse Goyet, L'Humanisme de Bossuet, 2 vol., Paris, Klincksieck, 1965.
  • Aimé-Georges Martimort, Le Gallicanisme de Bossuet, Paris, Cerf, 1953.
  • Jean Meyer, Bossuet, Paris, Plon, 1993.
  • Gérard Ferreyrolles, Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, Paris, PUF, 1996.
  • Anne-Élisabeth Spica, Symbolique humaniste et . L'évolution et les genres (1580-1700), Paris, Champion, 1996.
  • François-Xavier Cuche et Jean Le Brun (dir.), Bossuet, le Verbe et l'Histoire, Paris, Cerf, 2006.
  • Daniel Madelénat, Bossuet ou la voix incarnée, Paris, Klincksieck, 2011.
  • Constance Cagnat-Debœuf, Bossuet, Paris, Honoré Champion, 2017.
  • Académie française, dossier biographique du fauteuil 16, archives en ligne.
  • Bibliothèque nationale de France, fonds Bossuet, manuscrits et éditions originales.