La Renaissance catholique en littérature française (1880-1960) : quand la foi reprit la plume
Il est peu de chapitres aussi singuliers, dans l'histoire des lettres françaises, que celui qui s'ouvre sur les ruines spirituelles de la fin du XIXᵉ siècle et se referme avec le concile Vatican II. En quatre-vingts années, la France catholique, que l'on disait moribonde au lendemain des lois Ferry, rendit à la littérature mondiale quelques-uns de ses plus puissants romanciers, poètes et théologiens : Bloy, Huysmans, Claudel, Péguy, Bernanos, Mauriec, Maritain, Gilson, Malègue. Cette « Renaissance catholique », expression que l'on doit à Jacques Maritain lui-même, ne fut pas un mouvement organisé : ce fut un faisceau de conversions personnelles, de fulgurances mystiques et d'œuvres bouleversantes qui placèrent à nouveau le tragique chrétien au centre de la conscience moderne.
I. Le contexte : la fin du XIXᵉ siècle laïque et l'éveil catholique
Pour mesurer l'ampleur du phénomène, il faut se replacer dans la France des années 1880. Les lois Ferry de 1881-1882 instaurent l'école gratuite, obligatoire et laïque ; la loi de 1884 rétablit le divorce ; en 1886, la loi Goblet laïcise les personnels enseignants. La Troisième République, dans son aile la plus radicale, entend rendre la France à elle-même en l'arrachant à l'Église. Le positivisme d'Auguste Comte et de ses héritiers, le scientisme de Renan, le naturalisme de Zola, dominent les esprits cultivés. La rupture culminera en 1905 avec la loi de séparation des Églises et de l'État.
Or, c'est précisément dans ce climat que se prépare le retour. La crise spirituelle du fin de siècle, décadentisme, symbolisme, désenchantement du progrès, ramène une génération entière vers la question de l'absolu. Les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget (1883) diagnostiquent la « banqueroute de la science » ; le succès du Disciple du même Bourget (1889) constitue déjà un manifeste. Joris-Karl Huysmans, dans À rebours (1884), peint l'impasse esthétique d'un homme que le matérialisme étouffe ; Barbey d'Aurevilly, lecteur du livre, prophétise dans le Constitutionnel que l'auteur n'aura plus le choix « qu'entre la bouche d'un pistolet et les pieds de la Croix ». La phrase est restée. Huysmans choisira la Croix.
Au même moment, l'Église elle-même se renouvelle. Léon XIII, élu pape en 1878, ouvre par l'encyclique Æterni Patris (1879) la grande restauration thomiste, puis donne avec Rerum novarum (1891) le coup d'envoi de la pensée sociale catholique. À Paris, l'Institut catholique, fondé en 1875, devient un foyer intellectuel ; à Solesmes, dom Guéranger relève la liturgie et le chant grégorien. La voie est ouverte : la jeune génération qui paraît vers 1885-1890 trouvera, en se convertissant, non un refuge sentimental, mais un édifice doctrinal et spirituel d'une vigueur retrouvée.
Il faut ajouter à ce tableau l'apport décisif des sanctuaires nouveaux. Lourdes, depuis 1858, draine chaque année des centaines de milliers de pèlerins ; Paray-le-Monial diffuse la dévotion au Sacré-Cœur ; la jeune carmélite Thérèse Martin, morte à Lisieux en 1897, voit son Histoire d'une âme publiée en 1898 connaître un retentissement mondial, traduite en quarante langues avant 1925. La canonisation de Jeanne d'Arc en 1920 et celle de Thérèse de Lisieux en 1925 cristallisent une piété populaire qui croise, sans s'y confondre, le travail des écrivains. Lorsque Bernanos, Bloy ou Maritain parleront de « petite voie », c'est à Lisieux qu'ils penseront.
II. Les pionniers : Léon Bloy et Joris-Karl Huysmans, ou la conversion faite littérature
Léon Bloy (1846-1917) est l'éclaireur, le défricheur farouche. Converti dès 1869 sous l'influence de Barbey d'Aurevilly, il fait paraître en 1887 Le Désespéré, roman à clef d'une violence inouïe où Caïn Marchenoir, double de l'auteur, traverse le Paris littéraire en hurlant son besoin de Dieu. Suivent La Femme pauvre (1897), les huit volumes du Journal (1898-1920), Le Salut par les Juifs (1892), L'Âme de Napoléon (1912), Celle qui pleure (1908) consacré à La Salette. Pamphlétaire intransigeant, mendiant volontaire, mystique de la souffrance, Bloy demeure une figure d'avant-garde dont les excès anti-bourgeois ne doivent pas masquer l'intuition décisive : la pauvreté évangélique comme lieu théologique, la douleur comme sacrement. C'est lui qui convertira, par sa seule intensité, Jacques et Raïssa Maritain en 1906. Sans Bloy, point de Renaissance.
« Il n'y a qu'une tristesse, c'est de n'être pas des saints. »
Joris-Karl Huysmans (1848-1907) suit un chemin parallèle mais d'une autre nature. Naturaliste rallié à Zola, dandy esthète de À rebours, occultiste tenté dans Là-bas (1891), il accomplit sa conversion lors d'une retraite à l'abbaye cistercienne de la Trappe d'Igny, dans la Marne, du 12 au 20 juillet 1892. En route (1895) raconte cette retraite ; La Cathédrale (1898), méditation sur Chartres, et L'Oblat (1903), où il se peint oblat bénédictin à Ligugé puis à Solesmes, complètent la trilogie de Durtal, son double romanesque. Huysmans réintroduit dans le roman français le sens du sacré, du symbole liturgique, de la beauté médiévale : il invente, en quelque sorte, le roman catholique moderne. Atteint d'un cancer de la mâchoire, il offrira ses souffrances et mourra à Paris le 12 mai 1907, oblat bénédictin selon son vœu.
Sur Bloy, encore un mot. Il fut, par-dessus tout, un homme de l'écriture quotidienne : son Journal, qui couvre les années 1892-1917, demeure peut-être son chef-d'œuvre véritable, plus que ses romans. On y voit un homme aux abois matériels, il vécut littéralement de la charité de ses amis, dont les Maritain, Pierre Termier, Pierre van der Meer, qui transcrit jour après jour la rumeur du monde et ses lectures de la Bible. Sa théologie, fondée sur l'idée que l'histoire entière est figure du Christ et que la pauvreté des humbles vaut sacrifice, fut tenue par Hans Urs von Balthasar pour une intuition prophétique majeure. Que ses outrances polémiques aient parfois blessé, c'est l'évidence ; qu'il ait, le premier, ré-ouvert la grande veine mystique dans la prose française moderne, c'est non moins certain.
Il faut citer encore, dans ce premier cercle, Ernest Psichari (1883-1914), petit-fils de Renan, converti au catholicisme en garnison saharienne et auteur du Voyage du centurion (1916, posthume), tué dès le 22 août 1914 à Rossignol en Belgique ; et Adolphe Retté (1863-1930), ancien symboliste anarchisant rentré à l'Église, qui livra avec Du Diable à Dieu (1907) un récit de conversion très lu. Ces parcours, plus discrets que ceux de Bloy ou Huysmans, montrent à quel point le mouvement déborde déjà, dès les années 1890, le seul cercle parisien des grandes plumes : il touche les officiers, les anciens libres-penseurs, les littérateurs de second rang. Une génération entière respire un autre air.
III. Paul Claudel : la conversion de Notre-Dame, Noël 1886
Le 25 décembre 1886, un jeune homme de dix-huit ans, élève de rhétorique supérieure à Louis-le-Grand, entre par hasard dans la cathédrale Notre-Dame de Paris pour assister aux vêpres de Noël. Adossé au second pilier à l'entrée du chœur, à droite du côté de la sacristie, debout près de la statue de la Vierge, il l'a raconté lui-même avec une précision liturgique dans Ma conversion (1913), Paul Claudel (1868-1955) reçoit la foi en un instant : « En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d'une telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute, que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi, ni à vrai dire la toucher. » Une plaque, posée en 1976, commémore aujourd'hui l'événement à l'endroit même.
Diplomate de carrière (consul puis ambassadeur en Chine, au Japon, au Brésil, aux États-Unis), Claudel construit en parallèle une œuvre poétique et dramatique colossale : Tête d'Or (1889, refondu 1894), La Ville (1893), L'Annonce faite à Marie (1912), Le Soulier de satin (achevé 1924, publié 1929, créé par Jean-Louis Barrault à la Comédie-Française en 1943), Cinq grandes Odes (1910), Le Cantique des Cantiques (1948). Verset claudélien ample comme une respiration cosmique, théologie de la gloire, liturgie incarnée : Claudel donne au catholicisme français une voix proprement épique, héritée de la Vulgate et des Pères. Élu à l'Académie française le 4 avril 1946 au fauteuil de Louis Gillet, il y siège jusqu'à sa mort le 23 février 1955.
L'homme ne se réduit pourtant pas à son théâtre. Sa correspondance avec André Gide (1899-1926), publiée en 1949, témoigne d'une amitié rompue par la divergence spirituelle ; son commerce avec Jacques Rivière, qui le ramène à la foi en 1913, donne lieu à un échange épistolaire devenu un classique du dialogue entre incroyance et conversion. Surtout, le second Claudel, celui de l'après-1930, se consacre à une vaste exégèse poétique de la Bible : Un poète regarde la Croix (1935), Le Livre de Job (1946), Paul Claudel interroge l'Apocalypse (posthume, 1952). Lui qui s'avoue, dans son Journal, « le seul poète au monde qui ait pris la Bible au sérieux », bâtit ainsi une cathédrale verbale où le lyrisme se met patiemment au service du Texte.
IV. Charles Péguy : du socialisme à la Vierge de Chartres
Charles Péguy (1873-1914), normalien d'Orléans, dreyfusard de la première heure, fondateur en 1900 des Cahiers de la Quinzaine, est d'abord un socialiste mystique. Sa Jeanne d'Arc de 1897 annonçait déjà la pulsation religieuse de son verbe. Mais c'est en 1908, dans la confidence faite à Joseph Lotte, qu'il déclare : « J'ai retrouvé la foi. Je suis catholique. » La reconversion est intérieure, sans éclat ; elle ne le ramène pas aux sacrements, son mariage civil avec Charlotte Baudouin et l'éducation non baptisée de ses enfants l'en éloignent, mais elle féconde une œuvre fulgurante.
Coup sur coup paraissent Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (1910), Le Porche du mystère de la deuxième vertu (1911), Le Mystère des Saints Innocents (1912), puis les vastes poèmes de la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc (1912) et de la Tapisserie de Notre-Dame (1913). Entre Pâques 1912 et 1913, Péguy accomplit deux fois à pied le pèlerinage de Paris à Chartres, quatre-vingts kilomètres, pour confier ses fils malades à la Vierge. La cathédrale beauceronne devient le centre symbolique de son œuvre.
« Étoile de la mer voici la lourde nappe
Et la profonde houle et l'océan des blés
Et la mouvante écume et nos greniers comblés,
Voici votre regard sur cette immense chape. »
Lieutenant de réserve, Péguy tombe à Villeroy le 5 septembre 1914, premier jour de la bataille de la Marne, d'une balle au front. Il avait quarante-et-un ans. Sa postérité fut immense, traversant les générations de Bernanos à Mounier, des résistants chrétiens à Hans Urs von Balthasar. La marche de Chartres, qu'il inaugura, est aujourd'hui reprise chaque Pentecôte par plusieurs dizaines de milliers de pèlerins ; sa formule sur la « mystique » qui « se laisse dégrader en politique » (Notre Jeunesse, 1910) fait partie du vocabulaire commun. Lecteur intempestif des Évangiles, polémiste fraternel, Péguy aura forgé une langue, répétitive, litanique, paysanne, qui n'appartient qu'à lui, et que le XXᵉ siècle n'a cessé de citer sans toujours pouvoir l'imiter.
V. Le néo-thomisme : Jacques Maritain et Étienne Gilson
La Renaissance catholique fut aussi, et peut-être surtout, une renaissance philosophique. Jacques Maritain (1882-1973), petit-fils de Jules Favre, élevé dans le protestantisme libéral, et son épouse Raïssa Oumançoff, juive russe, sont sauvés du désespoir intellectuel par la fréquentation de Bergson au Collège de France, puis convertis au catholicisme par Léon Bloy, leur parrain : ils reçoivent le baptême le 11 juin 1906 en l'église Saint-Jean-l'Évangéliste de Montmartre. Maritain s'oriente alors vers la Somme théologique. Sous l'impulsion de l'encyclique Æterni Patris, il refait sien saint Thomas d'Aquin et publie une œuvre considérable : La Philosophie bergsonienne (1914), Art et Scolastique (1920), Trois Réformateurs (1925), Distinguer pour unir, ou les Degrés du savoir (1932), Humanisme intégral (1936), Court Traité de l'existence et de l'existant (1947).
Avec Raïssa, il anime à Meudon, à partir de 1923, les célèbres « Cercles d'études thomistes » qui rassemblent Cocteau, Reverdy, Chagall, Stravinsky, Berdiaev, Mounier, Julien Green. Ambassadeur de France auprès du Saint-Siège de 1945 à 1948, Maritain pèsera sur la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948. Sa pensée, distinction entre individu et personne, primauté du spirituel, démocratie inspirée par l'Évangile, irriguera la démocratie chrétienne européenne d'après-guerre et sera saluée par Paul VI puis par Jean-Paul II comme une contribution majeure du catholicisme français au XXᵉ siècle.
Il faut mesurer la nouveauté de la chose : avant Maritain, le thomisme était l'affaire des séminaires ; après lui, il devient une langue commune dans laquelle dialoguent peintres, poètes, musiciens, hommes politiques. À Meudon paraissent Jean Cocteau (qui se confesse pour un temps à l'abbé Mugnier sous l'influence du couple), Erik Satie, Pierre Reverdy, Pierre van der Meer de Walcheren, Charles Du Bos. Maritain inspire la création de la revue Le Roseau d'or (1925-1932) chez Plon, dirigée avec Stanislas Fumet, qui publie les meilleurs textes religieux de l'entre-deux-guerres. Sa Primauté du spirituel (1927), réponse à la condamnation de l'Action française, marque une rupture nette avec la tentation politique : la foi ne saurait être l'auxiliaire d'aucun parti.
Étienne Gilson (1884-1978), historien de la philosophie médiévale, fonde en 1929 le Pontifical Institute of Mediaeval Studies de Toronto. Ses livres, La Philosophie au Moyen Âge (1922), L'Esprit de la philosophie médiévale (Gifford Lectures, 1932), Le Thomisme (six éditions de 1919 à 1965), L'Être et l'essence (1948), restituent au Moyen Âge chrétien sa dignité spéculative et imposent dans les universités, françaises et nord-américaines, l'idée que la scolastique fut une grande philosophie. Élu à l'Académie française le 28 février 1946, il y siège au fauteuil 27. Ensemble, Maritain et Gilson auront convaincu le XXᵉ siècle que le thomisme n'était pas un musée, mais une métaphysique vivante.
VI. Georges Bernanos : le combat spirituel et l'angoisse de la grâce
Georges Bernanos (1888-1948) entre en littérature à trente-huit ans, en 1926, avec Sous le Soleil de Satan. Le livre, publié par Plon, fait scandale et triomphe. Royaliste de formation, ancien camelot du Roi, polémiste vibrant, Bernanos invente un roman où l'enjeu est nu : le salut d'une âme. L'abbé Donissan, prêtre de campagne mal dégrossi, lutte avec le démon dans les chemins creux de l'Artois ; Mouchette, jeune fille perdue, se débat dans la nuit du péché. Le tragique est métaphysique, jamais moralisateur.
« La colère des imbéciles remplit le monde. »
Suivent L'Imposture (1927), La Joie (Prix Femina 1929), La Grande Peur des bien-pensants (1931), et le chef-d'œuvre : Journal d'un curé de campagne (1936, Grand Prix du roman de l'Académie française la même année). Le jeune curé d'Ambricourt, miné par un cancer de l'estomac, traverse le mystère du sacerdoce dans une paroisse « dévorée par l'ennui ». Sa dernière phrase, « Tout est grâce », résume la théologie bernanosienne, héritée de Thérèse de Lisieux. Nouvelle Histoire de Mouchette (1937) reprend le motif de l'innocence broyée. Les Grands Cimetières sous la lune (1938), grand pamphlet contre la répression franquiste à Majorque, marque sa rupture avec une certaine droite cléricale et fonde l'écrivain libre, exigeant, prophétique.
Exilé au Brésil de 1938 à 1945, ami de De Gaulle, Bernanos écrit pendant la guerre Lettre aux Anglais (1942) et Le Chemin de la Croix-des-Âmes. Son ultime ouvrage, Dialogues des carmélites (1949, posthume), inspiré de Gertrud von Le Fort, donnera lieu à l'opéra de Francis Poulenc créé à la Scala en 1957. Bernanos meurt à Neuilly le 5 juillet 1948. Avec lui s'achève peut-être le plus grand romancier catholique du siècle, celui qui aura porté à l'incandescence l'idée que « la prière est la seule révolte qui se tienne debout ».
L'unité de cette œuvre tient en une phrase de la Joie : « Il n'y a au monde qu'une seule tristesse, c'est de n'être pas des saints », repris en écho de Bloy. Bernanos n'écrit pas pour démontrer ; il écrit pour faire éprouver, dans la chair même du lecteur, le combat invisible où se joue le salut. Sa langue, charnelle, parfois rugueuse, parfois d'une délicatesse extrême, refuse l'élégance gratuite. La France contre les robots (1947), composé au Brésil, ajoute à l'œuvre une prophétie sur la civilisation technique qui paraît, en 2026, presque visionnaire : Bernanos y voyait déjà l'homme moderne menacé par sa propre puissance, et la liberté chrétienne comme son dernier refuge.
VII. François Mauriac : le roman de l'âme bourgeoise tourmentée
François Mauriac (1885-1970), né à Bordeaux dans une famille de bourgeoisie landaise très chrétienne, est l'autre grand romancier catholique du siècle, et l'antithèse de Bernanos par le tempérament : intériorité racinienne, prose ciselée, scrutation des consciences plutôt qu'affrontement avec l'invisible. Après les essais de jeunesse, il s'impose avec Le Baiser au lépreux (1922), Genitrix (1923), Le Désert de l'amour (Grand Prix du roman de l'Académie française 1925), puis ses chefs-d'œuvre : Thérèse Desqueyroux (1927) et Le Nœud de vipères (1932).
« Ce cœur de pierre, ce cœur étranglé par les serpents : malgré tant de haine, sous les serpents, il battait encore. »
Le décor est presque toujours le même : la lande des Landes, les grands pins, les propriétés bourgeoises de la rive gauche de la Garonne, les familles closes, les héritages, les non-dits. Mais sous cette matière étroite, Mauriac fait passer le souffle de la grâce. Ses héros ne sont pas des saints : ce sont des avares, des tièdes, des mal-aimés, des Pharisiens, qu'un instant de lumière vient bouleverser. La controverse avec André Gide, la polémique avec les thomistes (Charles Du Bos sur le « romancier catholique »), enrichirent une œuvre lucide sur ses propres limites, Mauriac ne prétendit jamais peindre le bien.
Élu à l'Académie française le 1ᵉʳ juin 1933 au fauteuil 22, Mauriac reçoit le Prix Nobel de littérature en 1952 « pour la pénétration psychologique et l'intensité artistique avec lesquelles il a, dans ses romans, scruté le drame de la vie humaine ». Résistant pendant l'Occupation (il publie sous le pseudonyme de Forez Le Cahier noir aux Éditions de Minuit en 1943), gaulliste de cœur, éditorialiste redouté de L'Express puis du Figaro littéraire, il poursuivra jusqu'à sa mort en 1970 ses Mémoires intérieurs et ses Bloc-notes, monument du XXᵉ siècle.
On a dit Mauriac « janséniste » ; lui se voulait disciple de Pascal. Sa Vie de Jésus (1936) demeure l'un des récits évangéliques les plus lus en langue française au XXᵉ siècle. Son théâtre, Asmodée (1937), Les Mal Aimés (1945), prolonge sur la scène la même enquête psychologique. La vieillesse vit l'écrivain rejoindre les combats de son temps : il prend parti contre la torture en Algérie, soutient la décolonisation, accueille les premières lueurs du concile. Mauriac aura, plus que tout autre, incarné la conscience catholique française dans le débat public, témoignant que la fidélité à l'Évangile pouvait coïncider avec une grande liberté d'esprit.
VIII. Daniel-Rops, René Bazin, Henri Bordeaux : les chroniqueurs de la France chrétienne
Autour des grandes figures se déploya tout un cercle d'écrivains qui, sans rivaliser avec Bernanos ou Mauriac, donnèrent au lectorat catholique des décennies 1900-1950 une littérature familière, enracinée et lue par millions d'exemplaires. René Bazin (1853-1932), professeur à la faculté catholique d'Angers, peintre des terroirs et des humbles, publia La Terre qui meurt (1899), Les Oberlé (1901) sur l'Alsace annexée, ou Le Blé qui lève (1907). Élu à l'Académie française en 1903, il fut l'un des écrivains les plus diffusés de son temps.
Henri Bordeaux (1870-1963), avocat savoyard, chantre des « petites patries » et de la fidélité familiale, signa Les Roquevillard (1906), La Maison (1913), La Neige sur les pas (1912), et fut élu à l'Académie française le 22 mai 1919, au sortir de la Grande Guerre. Sa prose, longtemps considérée comme l'archétype du roman régionaliste catholique, est aujourd'hui à redécouvrir avec mesure : il y a, dans son tableau d'une France paysanne et croyante, un témoignage qui vaut document.
Il faut accorder à ces auteurs ce qui leur revient : leur prose, parfois sage, parfois conventionnelle, n'a pas la fulgurance de Bernanos ni la densité de Mauriac, mais elle a tenu, durant un demi-siècle, le rôle d'une école d'exigence morale et de fidélité régionale. C'est par eux qu'une France de province, la France qui lit le Pèlerin, qui prend un abonnement aux Œuvres libres, qui offre un livre à la première communion, est restée en commerce avec la littérature vivante. Sans cette base, les chefs-d'œuvre de la Renaissance catholique seraient demeurés sans lecteurs. Il faut nommer encore Émile Baumann (L'Immolé, 1908 ; Job le prédestiné, 1929), Robert Vallery-Radot (Source vive, 1925), et bien sûr Maurice Genevoix dont la Sainte-Marie-des-Fleurs (1924) tutoie de loin le mystère.
Henri Petiot, dit Daniel-Rops (1901-1965), agrégé d'histoire converti dans les années 1920, fut le grand vulgarisateur de l'histoire chrétienne. Sa monumentale Histoire de l'Église du Christ (dix volumes parus de 1948 à 1965 chez Fayard), précédée de Jésus en son temps (1945) et du Peuple de la Bible (1943), tirée à plusieurs millions d'exemplaires, mit la grande histoire religieuse à la portée du grand public. Élu à l'Académie française le 25 novembre 1955 au fauteuil 1, directeur de la collection « Je sais, je crois », il fut l'un des artisans majeurs de la pédagogie catholique d'après-guerre. À leurs côtés, on songe encore à Émile Baumann, à Robert Vallery-Radot, à Stanislas Fumet, à Henri Pourrat (Gaspard des montagnes, Grand Prix du roman de l'Académie 1931), à Gustave Thibon, philosophe paysan ami de Simone Weil.
IX. Joseph Malègue : Augustin ou le Maître est là, le grand roman théologique
Il est un nom qu'il faut sortir de l'oubli relatif où il fut un temps tenu : Joseph Malègue (1876-1940). Fils d'instituteur cantalien, professeur agrégé de philosophie devenu médecin manqué, il consacra dix-sept années de sa vie à un seul livre, Augustin ou le Maître est là, paru en 1933 chez Spes en deux gros volumes. L'œuvre suit la trajectoire d'Augustin Méridier, brillant normalien que la « crise moderniste » du début du siècle arrache à la foi de son enfance, jusqu'à sa lente et bouleversante reconquête. André Maurois, dans la Revue de Paris, le rapprocha de Proust ; Hans Urs von Balthasar le tint pour l'un des plus grands romans catholiques du siècle ; et le futur pape François, en septembre 2013 dans son entretien à La Civiltà Cattolica, confiera son admiration pour Malègue qu'il préfère à Bernanos.
Malègue laissa inachevé un second cycle, Pierres noires : les classes moyennes du Salut, publié posthume en 1958 et complété par sa veuve. Il y poursuivait son enquête : comment la sainteté peut-elle naître au cœur d'existences ordinaires, sans héroïsme apparent ? La théologie de la « sainteté des classes moyennes », qu'on lit aujourd'hui dans Gaudete et exsultate (2018), trouve chez lui sa formulation littéraire la plus juste. Malègue est sans doute le romancier le plus théologien de la Renaissance catholique, et le plus délicatement psychologue.
La technique romanesque de Malègue mérite qu'on s'y attarde. À la différence de Bernanos, qui procède par éclats, ou de Mauriac, qui resserre, Malègue épouse la temporalité longue d'une vie : on suit Augustin Méridier de l'enfance auvergnate au lit d'agonie parisien, à travers ses lectures, ses thèses, ses amours, ses doutes, ses retrouvailles. Le roman s'autorise des digressions philosophiques entières, une trentaine de pages sur le miracle, une autre sur l'historicité des Évangiles, sans jamais quitter la chair des personnages. Cette osmose entre la spéculation et la psychologie demeure unique en français. Maurice Blondel, lecteur enthousiaste, salua dans Augustin une démonstration romanesque de sa propre Action. Il est juste que, près d'un siècle après sa parution, le livre revienne enfin dans les bibliothèques.
X. Héritage et postérité : ce que la Renaissance catholique a légué au XXᵉ siècle
Au seuil des années 1960, la Renaissance catholique a transformé le paysage intellectuel français. Sur les nouveaux maîtres comme sur les contestataires, son empreinte est partout. La théologie du Ressourcement, Henri de Lubac (Surnaturel, 1946), Jean Daniélou, Yves Congar, Marie-Dominique Chenu, qui prépara Vatican II, est en grande partie l'œuvre de l'école française. La revue Esprit d'Emmanuel Mounier (fondée en 1932), l'hebdomadaire Sept puis Témoignage chrétien, les éditions du Cerf (1929) ou de Desclée de Brouwer, structurent un public catholique exigeant.
En littérature, l'héritage passe par Julien Green (1900-1998), élu à l'Académie française en 1971 ; par Gertrud von Le Fort traduite, par Henri Queffélec, par Pierre Emmanuel, par Pierre-Henri Simon, par Luc Estang. La poésie spirituelle de Patrice de La Tour du Pin (Une Somme de poésie, 1946-1963), la Vie de Jésus en bande dessinée que Jean Bastaire ou les ateliers du Seuil destinent à la jeunesse, le théâtre d'Henri Ghéon, prolongent l'élan. Plus loin, on en retrouvera la trace chez Jean Guitton, chez le jeune Jean-Marie Lustiger, chez François Sureau, chez Sylvie Germain.
Hors de France, l'influence fut considérable. Graham Greene se réclamait de Bernanos et de Mauriac, qu'il préfaçait. Flannery O'Connor lisait Bloy. T. S. Eliot, converti à l'anglo-catholicisme en 1927, citait Maritain et Claudel. La théologie politique de Maritain inspira Eduardo Frei au Chili et la démocratie chrétienne italienne. Le Prix Nobel décerné à Mauriac en 1952, et plus tard, en 1960, à Saint-John Perse, ancien collègue diplomate de Claudel mais étranger à la sphère catholique, sanctionnait la place mondiale de la lettre française.
Il faut signaler aussi le rôle, jusqu'ici peu souligné, des grandes femmes de lettres catholiques qui, sans bénéficier de l'aura académique réservée à leurs contemporains masculins, marquèrent la période. Raïssa Maritain elle-même, poète et auteur des Grandes amitiés (1941-1944), écrivit l'un des plus beaux récits de conversion du siècle. Marie Noël (1883-1967), poétesse d'Auxerre, publia des Notes intimes (1959) où Mauriac salua « la plus grande poétesse française du siècle ». Élisabeth Leseur (1866-1914), dont le Journal posthume convertit son propre mari, le médecin athée Félix Leseur, devenu dominicain, est aujourd'hui en cause de béatification. Plus discrètes encore, Louise Hervieu, Marcelle Auclair, Geneviève Duhamelet, Agnès de la Gorce contribuent à cette littérature de l'intériorité qui forme la trame souvent invisible de la Renaissance.
Que reste-t-il aujourd'hui ? D'abord une bibliothèque sans équivalent, où le lecteur de France Éternelle peut puiser une œuvre d'une vie : Sous le Soleil de Satan, Le Nœud de vipères, Augustin, les Mystères de Péguy, le Soulier de satin, La Cathédrale de Huysmans, les Degrés du savoir de Maritain. Ensuite, une leçon : qu'à l'époque même où on enterrait la foi des pères, des esprits parmi les plus libres et les plus créateurs en firent matière à chefs-d'œuvre. La Renaissance catholique de 1880-1960 n'aura pas sauvé la France de la sécularisation ; elle aura prouvé, ce qui n'est pas rien, que le christianisme avait encore quelque chose à dire au monde moderne, et qu'il pouvait le dire dans la langue de Pascal et de Bossuet.
Une dernière observation s'impose. Cette Renaissance n'eut rien d'un phénomène marginal ni d'une nostalgie : elle se déploya au cœur même de la modernité littéraire, dialoguant avec Proust (que Mauriac connut et admira), avec Gide (que Claudel voulut convertir, en vain), avec Valéry (qui salua Claudel à l'Académie), avec Malraux (qui dédiait à Bernanos une admiration ombrageuse), avec Camus (que Mauriac et Bernanos lirent avec estime). Loin de s'enfermer dans une chapelle, les écrivains catholiques affrontèrent leur siècle au grand jour : ils tinrent leur place dans les jurys, dans les revues, dans la presse, dans les ambassades. C'est cette présence à découvert, plutôt qu'un repli identitaire, qui fit la grandeur du moment. À l'heure où la France redécouvre, sous d'autres formes, la question religieuse, relire Bloy, Claudel, Péguy, Bernanos, Mauriac, Maritain, Malègue n'est pas un exercice d'archéologie : c'est une école de liberté intérieure, dont la voix, après un demi-siècle de demi-sommeil, recommence à porter.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la Renaissance catholique en littérature ?
Un mouvement littéraire, philosophique et spirituel qui voit, entre 1880 et 1960, de nombreux écrivains français revenir au catholicisme et produire une œuvre marquée par la foi : romans, poésie, essais, théâtre. Ses figures majeures sont Bloy, Huysmans, Claudel, Péguy, Bernanos, Mauriac, Maritain.
Qui en fut le précurseur ?
Léon Bloy (1846-1917), 'le pèlerin de l'Absolu', converti par Barbey d'Aurevilly, est le parrain spirituel et le déclencheur de nombreuses conversions : Maritain et sa femme Raïssa en 1906, plus tard plusieurs autres. Son Journal et La Femme pauvre (1897) sont considérés comme fondateurs.
Quand Paul Claudel s'est-il converti ?
À Notre-Dame de Paris, le jour de Noël 1886, pendant le chant du Magnificat des vêpres. Claudel a 18 ans. Il mettra quatre ans à 'rentrer' pleinement dans l'Église, mais date de cet instant sa conversion. Il en livrera le récit dans Ma conversion (1913).
Qui sont les écrivains néo-thomistes ?
Principalement Jacques Maritain (1882-1973) et Étienne Gilson (1884-1978), philosophes français disciples de saint Thomas d'Aquin, qui rénovent la philosophie catholique au XXe siècle. Maritain est l'auteur de Distinguer pour unir (1932), Gilson du Thomisme (1942).
Quel rôle a joué Léon Bloy ?
Bloy convertit Jacques et Raïssa Maritain en 1906, soutient Huysmans, oriente Bernanos. Son œuvre, Le Désespéré (1887), La Femme pauvre (1897), L'Âme de Napoléon (1912), le Journal en 8 volumes, incarne le catholicisme intransigeant, mystique, prophétique.
Bernanos appartient-il à ce mouvement ?
Oui, en pleine maturité. Sous le soleil de Satan (1926), L'Imposture (1927), La Joie (1929), Journal d'un curé de campagne (Prix de l'Académie 1936), Les Grands Cimetières sous la lune (1938), Dialogues des carmélites (1948 posthume) constituent le sommet romanesque catholique du XXe siècle.
François Mauriac a-t-il reçu le prix Nobel ?
Oui, le prix Nobel de littérature 1952, pour son œuvre romanesque tout entière, Thérèse Desqueyroux (1927), Le Nœud de vipères (1932) et Le Désert de l'amour (1925). Il avait été élu à l'Académie française en 1933.
Quelle revue a structuré le mouvement ?
Plusieurs : la Nouvelle Revue française (NRF) accueille Claudel, Bernanos, Mauriac ; la revue Esprit fondée par Emmanuel Mounier en octobre 1932 défend un personnalisme chrétien ; les Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy (1900-1914), le Roseau d'or de Maritain et Massis, La Vie intellectuelle des dominicains.
Pourquoi le mouvement s'est-il éteint après 1960 ?
Plusieurs causes convergent : disparition des grands maîtres (Bernanos 1948, Claudel 1955, Mauriac 1970, Maritain 1973), crise de l'Église à Vatican II (1962-1965), sécularisation accélérée de la société française, montée du structuralisme et de la déconstruction qui marginalisent la métaphysique chrétienne.
Quels sont les ouvrages ?
Pour la poésie : Cinq Grandes Odes de Claudel (1910), Mystère de la charité de Jeanne d'Arc de Péguy (1910). Pour le roman : Sous le soleil de Satan de Bernanos (1926), Augustin ou le Maître est là de Malègue (1933), Le Nœud de vipères de Mauriac (1932). Pour la philosophie : Humanisme intégral de Maritain (1936).
Bibliographie et sources
- Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, 11 vol., Bloud et Gay, 1916-1933.
- Frédéric Gugelot, La Conversion des intellectuels au catholicisme en France, 1885-1935, CNRS Éditions, 1998.
- Hervé Serry, Naissance de l'intellectuel catholique, La Découverte, 2004.
- Émile Goichot, Henri Bremond, historien de la faim de Dieu, Beauchesne, 2006.
- Paul Claudel, Ma conversion, dans Contacts et circonstances, Gallimard, « Pléiade », Œuvres en prose, 1965.
- Jacques et Raïssa Maritain, Œuvres complètes, Saint-Paul / Éditions universitaires de Fribourg, 17 vol., 1982-2008.
- Hans Urs von Balthasar, Le Chrétien Bernanos, Seuil, 1956 ; La Gloire et la Croix, t. III/1, Aubier, 1974 (chap. Sur Péguy et Claudel).
- Michel Bressolette et Pierre Glaudes (dir.), Léon Bloy au tournant du siècle, Presses universitaires du Mirail, 1992.
- Jean Lacouture, François Mauriac, Seuil, 1980.
- Joseph Malègue, Augustin ou le Maître est là, rééd. Cerf, 2014, préface d'Yves Bridonneau.
- Fumet, Stanislas, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard, 1978.
- Serry, Hervé, Naissance de l'intellectuel catholique, La Découverte, 2004.
- Coq, Guy, La Renaissance catholique en France, Cerf, 2018.
- Le Tourneau, Dominique, Les Catholiques français entre crises et renouveau, Téqui, 2005.