Le Chroniqueur, Lettres & pensée

Charles Péguy, le veilleur de Chartres

Il y a, dans la voix de Charles Péguy, quelque chose qui ne se laisse pas réduire. Ni tout à fait le socialiste de la première heure, ni tout à fait le catholique revenu, ni tout à fait l'Orléanais farouche, ni tout à fait le poète des litanies infinies : il est tout cela ensemble, et cette densité-là fait précisément qu'on n'a jamais fini de le lire. Né en 1873 dans une masure d'Orléans, fils de relieuse, formé par l'école républicaine la plus austère et la piété populaire la plus ancienne, il a traversé l'affaire Dreyfus comme on traverse un sacrement civique, fondé en 1900 les Cahiers de la Quinzaine pour parler vrai dans une époque qui mentait, retrouvé la foi en 1908 sans rentrer dans l'Église visible, marché en 1912 jusqu'à Notre-Dame de Chartres sur cent quarante-quatre kilomètres de plaine beauceronne, et donné sa vie le 5 septembre 1914 à Villeroy, à la première bataille de la Marne, d'une balle au front, en avant de ses hommes. Il est notre veilleur. Toute une génération chrétienne du XXᵉ siècle, Bernanos, Maritain, de Gaulle, Mauriac, et jusqu'à nos pèlerins d'aujourd'hui, s'est levée à sa suite. Voici son histoire, et pourquoi elle nous regarde encore.

Né à Orléans (1873) : fils de relieuse, formation républicaine et catholique populaire

On ne comprend rien à Péguy si on ne comprend pas Orléans. Pas l'Orléans des hôtels particuliers ni des notables de la rue Royale, mais l'Orléans des faubourgs, l'Orléans pauvre du quartier Bourgogne, l'Orléans des artisans qui regardaient encore la Loire couler comme leurs grands-pères, et qui se signaient en passant devant la statue de la Pucelle. C'est là, au numéro 50 du faubourg Bourgogne, que naît Charles Pierre Péguy le 7 janvier 1873, dans une masure de rempailleuse de chaises. Son père, Désiré Péguy, menuisier, ancien soldat de 1870, meurt dix mois après sa naissance des suites des fatigues de la guerre. Sa mère, Cécile Quéré, restera veuve toute sa vie et élèvera l'enfant à la force du poignet, dans le métier humble et noble de rempailleuse, puis de relieuse. La grand-mère, illettrée, paysanne du Gâtinais, complète la maisonnée : trois femmes, un enfant, un atelier à ciel ouvert où l'on tresse la paille et où l'on coud les feuillets.

Portrait photographique de Charles Peguy par Eugene Pirou - poete, fondateur des Cahiers de la Quinzaine, tue a la bataille de l'Ourcq le 5 septembre 1914.
Charles Peguy, photographie par Eugene Pirou, Wikimedia Commons, Public domain, Eugène Pirou.

De cette enfance Péguy a tout gardé : la dignité du travail manuel, qu'il opposera plus tard à la « démagogie intellectuelle » de la Sorbonne ; le respect de l'ouvrage bien fait, ce sens du « beau métier » qu'il célébrera dans L'Argent en 1913 ; la pauvreté comme une seconde nature, inscrite dans la chair même des phrases ; et surtout ce mélange typiquement orléanais de républicanisme intransigeant et de catholicisme populaire, où l'on tient ensemble la Marseillaise et le Salve Regina sans y voir la moindre contradiction.

L'école de la République, alors à son zénith, le repère vite. Il est l'un de ces « boursiers de la Troisième » que Péguy lui-même décrira avec une tendresse infinie : enfants des classes populaires arrachés à leur condition par la seule vertu de l'instruction publique. Son instituteur, Théophile Naudy, le pousse vers le lycée d'Orléans. À douze ans, il y entre en sixième, premier d'une lignée d'ouvriers à franchir cette porte.

Mais l'école n'est pas seule. Il y a aussi, au coin de chaque rue, la mémoire de Jeanne. À Orléans, Jeanne d'Arc n'est pas une figure abstraite : elle est la figure tutélaire, célébrée chaque 8 mai par une procession civique et religieuse qui rassemble dans les mêmes pas le préfet, l'évêque, l'instituteur et l'ouvrier. L'enfant Péguy a vu cela. La Pucelle, pour lui, ne sera jamais un sujet d'érudition : elle sera la matrice secrète de toute son œuvre, le visage où se rejoignent sa double fidélité républicaine et chrétienne.

Cette formation, on l'a souvent mal lue. Le génie de Péguy aura été précisément de ne jamais opposer l'école laïque qu'il aimait et la foi populaire qu'il respectait, de tenir les deux fils ensemble, de refuser la sécession et la guerre civile spirituelle. Toute sa vie aura été ce travail-là : tenir ensemble ce que d'autres séparaient.

Lycée Lakanal puis ENS, engagement dreyfusard

En 1891, boursier, il entre à Lakanal, à Sceaux, en classe préparatoire. Le passage est rude. Le petit Orléanais découvre Paris, les fils de la bourgeoisie républicaine, les dortoirs glacés, la pression des concours. Il échoue d'abord à Normale, fait une année à Sainte-Barbe, et entre enfin à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm en 1894, à vingt et un ans. Camarade de promotion : Romain Rolland, futur Prix Nobel. Maître admiré : Henri Bergson, dont les cours au Collège de France marqueront durablement sa pensée du temps, de la durée, de l'élan vital. Il ne terminera jamais l'agrégation : la philosophie universitaire, déjà, lui semble trop sèche, trop abstraite, trop coupée des « vrais hommes ».

Très tôt, il se déclare socialiste. Mais d'un socialisme particulier, héritier de Proudhon plutôt que de Marx, enraciné dans la cité, fraternel, méfiant du parti et de la machine. Il fonde dès 1898, rue Cujas, une Librairie Georges Bellais qui sera le premier embryon de ce qui deviendra deux ans plus tard les Cahiers. Il y publie ses amis, ses combats, ses colères. Il se ruine joyeusement.

Et puis vient l'Affaire. Il faut s'arrêter là, parce que c'est le tournant. En 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, juif alsacien, est condamné pour trahison sur la foi d'un dossier truqué. La France se déchire. Pour Péguy, qui a vingt-cinq ans en 1898, l'affaire n'est pas un débat d'opinion : c'est un cas de conscience absolu. Soit la France reconnaît l'innocent et se sauve, soit elle laisse condamner et se perd. Il écrira plus tard, dans Notre Jeunesse en 1910 : « Notre dreyfusisme était une religion, je prends le mot dans son sens le plus littéralement exact. » Il jette dans la bataille tout ce qu'il a, son temps, son argent, sa santé, ses amitiés. Il rompt avec ceux des socialistes qui veulent transformer le combat pour Dreyfus en levier électoral. Il rompra plus tard, en 1910, avec Jean Jaurès lui-même, qu'il avait pourtant tant aimé, parce qu'il y voit le passage typique de la « mystique » à la « politique ».

Sortir de l'École, fonder une revue, perdre tous ses amis : c'est le programme de ses vingt-sept ans. Il s'y tient.

Les Cahiers de la Quinzaine (1900-1914) : périodique d'idées indépendant

Le 5 janvier 1900, paraît le premier Cahier de la Quinzaine. La boutique est au 8, rue de la Sorbonne, en face de la Faculté. C'est une pièce sombre, sans fioritures, où Péguy travaille debout, en blouse, comme un ouvrier du livre. Il y restera jusqu'à sa mort. Quatorze ans. Deux cent trente-huit livraisons. Et un principe sacré, énoncé dès le premier numéro : « Dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Aucune publicité. Aucun bailleur de fonds. Seulement les abonnés, quelques milliers, jamais plus, qui paient à l'année et reçoivent, tous les quinze jours, un cahier in-octavo de cent à trois cents pages, où peuvent voisiner un essai de Péguy, un poème de Romain Rolland, un reportage de Daniel Halévy, une étude historique de Bernard Lazare, ou une chronique d'André Suarès.

Les Cahiers sont une invention typographique, éditoriale et morale. Typographique : la mise en page, sobre, large, aérée, fait de chaque cahier un objet de lecture lente. Éditoriale : Péguy refuse le sommaire éclectique et publie un texte par cahier. Morale enfin : la revue ne doit aucune complaisance à personne. Elle dit non à l'argent, non au parti, non à la mode universitaire, non à l'anticléricalisme de salon, non au cléricalisme de combat. Elle dit oui aux « vrais hommes », ouvriers, paysans, instituteurs, soldats, saints, et au travail honnête de la pensée.

C'est dans les Cahiers que Péguy publie l'œuvre majeure : Notre Patrie en 1905 où il pressent la guerre allemande, De Jean Coste en 1902 sur la pauvreté des instituteurs, le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc en 1910, le Porche du mystère de la deuxième vertu en 1911, le Mystère des Saints Innocents en 1912, L'Argent en 1913, la Note conjointe sur M. Descartes inachevée en 1914. C'est là aussi que paraît, en 1910, Notre Jeunesse.

Économiquement, l'aventure est un calvaire. Péguy ne se paie presque rien, un salaire d'instituteur, parfois moins. Il a femme et quatre enfants. Il s'épuise à porter lui-même les ballots de cahiers à la poste, à relire les épreuves la nuit. Il refuse les compromis qui sauveraient la maison : pas de réclame, pas de coteries, pas de Légion d'honneur. « Il faut dire ce qu'on voit, surtout il faut voir ce qu'on voit. » Cette indépendance radicale a fait des Cahiers le grand laboratoire intellectuel de la Belle Époque. Quand, en août 1914, Péguy ferme la boutique et part au front, c'est une certaine idée de la France qui s'arrête en même temps que sa presse, une idée qui, miraculeusement, lui survivra.

Jeanne d'Arc (1897) : drame en trois pièces, premier monument littéraire

À vingt-quatre ans, étudiant à Normale, Péguy publie en 1897 son premier livre, et ce premier livre est un coup de tonnerre : un drame de huit cents pages, en trois pièces, À Domremy, Les Batailles, Rouen, consacré à Jeanne d'Arc. Il signe « Marcel et Pierre Baudouin », pseudonymes empruntés à un ami mort jeune et à son père. La dédicace est restée fameuse : « À toutes celles et à tous ceux qui auront vécu, à toutes celles et à tous ceux qui seront morts pour tâcher de porter remède au mal universel ; […] pour tâcher d'établir la République socialiste universelle. »

Tenir Jeanne, sainte de l'Église et héroïne de la patrie, et la République socialiste universelle, dans la même phrase : voilà l'essentiel du projet péguyste, le refus que le combat pour la justice sociale et le combat pour la France chrétienne soient ennemis. Le jeune homme de 1897 affirme là ce qu'il défendra jusqu'à sa mort.

Le drame lui-même est étrange. Il n'est pas conçu pour la scène, mais pour la lecture lente, à voix haute, comme on lit un mystère médiéval. La langue, déjà, cherche son rythme propre : longues phrases en strates, reprises, répétitions, paliers. On y voit Jeannette à Domremy, sous l'arbre des fées, dialoguer avec Madame Gervaise sur la souffrance des damnés. On y voit la chevauchée vers Orléans, le sacre de Reims, la trahison de Compiègne. On y voit, surtout, Rouen. Le bûcher. La voix de l'enfant qui meurt. Le silence de Dieu et l'aveu de la France.

L'accueil est confidentiel. Le livre se vend à quelques dizaines d'exemplaires. Les amis socialistes trouvent la chose trop catholique ; les catholiques, trop socialiste. Péguy reviendra à Jeanne treize ans plus tard, en 1910, avec le Mystère de la Charité, qui reprendra et transfigurera la première pièce. Le drame de 1897 n'aura été que le premier état d'une œuvre que toute sa vie il portera comme une basse continue.

Le retour à la foi (1908), la « voie » mystique sans pratique sacramentelle

L'événement est connu, intime, presque clandestin. En septembre 1908, gravement malade, on le croit perdu, Péguy reçoit la visite de son ami Joseph Lotte. Il lui dit, à mi-voix, ces mots restés célèbres : « Je ne t'ai pas tout dit… j'ai retrouvé la foi… je suis catholique. » Il a trente-cinq ans. Il rentre par la grande porte intérieure, celle de la prière retrouvée et des longs entretiens silencieux avec le Christ. Il y rentre seul.

Couverture des Cahiers de la Quinzaine fondes par Charles Peguy en 1900 - revue independante qui publia Jaures, Romain Rolland, Daniel Halevy et les oeuvres de Peguy.
Les Cahiers de la Quinzaine, revue fondee par Peguy en 1900, Wikimedia Commons, Public domain, charles péguy ; versement et modifications ː G.Garitan.

Car Péguy ne fera jamais le pas extérieur. Il ne se confessera pas. Il ne communiera pas. Pourquoi ? Parce que sa femme, Charlotte Baudouin, est restée farouchement libre-penseuse, parce que ses enfants ne sont pas baptisés, et parce que se mettre en règle exigerait une démarche qu'il pressent comme blessante pour celle qu'il aime. Il choisit la fidélité au foyer plutôt que la régularité canonique, et accepte de rester « hors les murs », à la porte du sanctuaire, en suppliant. C'est son drame. C'est aussi sa grandeur.

Péguy a inventé là une forme nouvelle d'existence chrétienne, non pas une « foi sans Église », formule qui ne lui ressemble pas, mais une fidélité radicale au cœur de l'Église, vécue dans la position de ceux qui ne peuvent communier mais qui demeurent dans l'amour des sacrements et la prière liturgique. Il connaît son missel. Il aime les Vêpres. Il porte un chapelet. Il pleure devant les vitraux de Chartres.

De ce retour intérieur sortiront, en moins de cinq ans, les chefs-d'œuvre poétiques : les trois Mystères (1910, 1911, 1912), la Tapisserie de sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc en 1912, la Tapisserie de Notre-Dame en 1913, et la longue litanie d'Ève en 1913, sept mille huit cents alexandrins, le plus long poème de la langue française. Sa prose devient prière, sa prière devient prose, les frontières s'effacent.

Notre Jeunesse (1910) : « tout commence en mystique et finit en politique »

En juillet 1910 paraît, dans les Cahiers, l'un des grands textes politiques de la langue française : Notre Jeunesse. C'est une réponse à Daniel Halévy, qui venait de publier Apologie pour notre passé, et c'est en même temps un règlement de comptes avec ceux qui, parmi les anciens dreyfusards, avaient transformé le combat sacré en marchepied de carrière. Péguy y forge la formule qui restera : « Tout commence en mystique et finit en politique. » Il faut entendre : tout grand mouvement humain, toute Réforme, toute Révolution, toute Affaire, naît dans une exigence de pureté absolue, la mystique, et se dégrade peu à peu en calcul de pouvoir, la politique. Il s'agit de retenir la mystique le plus longtemps possible.

Le texte est sublime de tenue morale. Péguy défend les dreyfusards de la première heure contre les dreyfusards parvenus, qui ont vendu l'âme du combat pour des préfectures. Il défend la République dans son principe contre la République dans ses politiciens. Il défend la fidélité aux origines contre l'adaptation aux carrières. Il rend hommage, dans des pages bouleversantes, à Bernard Lazare, le juif anarchiste, premier défenseur de Dreyfus, mort dans la pauvreté et l'oubli, « prophète d'Israël » qu'il appelle « mon ami ». Cette page, écrite par un catholique revenu sur un juif libre-penseur mort hors de toute institution, est peut-être la plus belle leçon de fraternité spirituelle que la littérature française ait produite.

Notre Jeunesse est aussi un acte de rupture avec Jean Jaurès. Péguy ne pardonne pas à Jaurès d'avoir, selon lui, accepté le passage de la mystique à la politique, d'avoir transformé le socialisme en machine. Le ton est dur, parfois injuste. Il faut le lire en se rappelant que Péguy parle d'une rupture amoureuse, il a tant aimé Jaurès. La phrase, célèbre et terrible, court le long du livre : on ne peut servir deux maîtres ; on ne peut servir la mystique et la politique ; il faut choisir. Lui a choisi.

De ce texte vivent encore tous les essais politiques sérieux écrits en France au XXᵉ siècle. Bernanos y a puisé son tonnerre, Mounier y a fondé le personnalisme, De Gaulle, qui le citait par cœur, y a trouvé sa philosophie de l'État au-dessus des partis.

Le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc (1910), chef-d'œuvre poétique

Quelques mois après Notre Jeunesse, en janvier 1910, Péguy publie dans les Cahiers le Mystère de la Charité de Jeanne d'Arc, reprise transfigurée de la première pièce du drame de 1897. C'est, par sa profondeur et sa langue, l'un des sommets de la poésie religieuse française, à hauteur des Hymnes de Claudel.

L'argument est simple et bouleversant. Jeannette, treize ans, garde ses moutons à Domremy. Elle dialogue avec son amie Hauviette, plus joyeuse, qui ne comprend pas pourquoi Jeannette pleure sur la souffrance du monde. Puis arrive Madame Gervaise, jeune religieuse, qui répond aux questions terribles de l'enfant : pourquoi Dieu laisse-t-il les damnés se perdre ? que peut une pauvre fille de paysans pour la chrétienté en perdition ?

La langue qui se déploie alors est sans équivalent. Phrases longues comme des litanies, reprises comme des vagues, mots simples, pain, blé, terre, mort, prière, France, répétés jusqu'à devenir des choses. Péguy invente là une prosodie nouvelle, ni vers ni prose, qu'on appellera la « prose rythmée péguyste ». Il faut lire à voix haute : c'est fait pour l'oreille avant d'être fait pour l'œil.

Le théologien y trouve son compte autant que le poète. Péguy ose poser la question scandaleuse : un Dieu d'amour peut-il accepter qu'un seul de ses enfants se perde ? Il répond par la prière, par l'offrande de Jeanne, petite fille qui se propose pour sauver les damnés. La théologie devient drame, le drame devient prière, la prière devient charité, ce mot du titre, qui est la clef.

Ce Mystère sera suivi du Porche du mystère de la deuxième vertu en 1911, l'espérance, cette « petite fille de rien du tout » qui « entraîne tout », puis du Mystère des Saints Innocents en 1912. Trois Mystères, trois vertus théologales, trois mouvements d'une cathédrale poétique inachevée que la guerre interrompra.

Le Pèlerinage de Chartres (1912) : 144 km à pied jusqu'à Notre-Dame

En juin 1912, son fils Pierre, neuf ans, est gravement malade. Le médecin a parlé d'une typhoïde sévère. Péguy, à bout d'inquiétude, fait un vœu intérieur : si l'enfant guérit, il ira à pied de chez lui, à Lozère près de Palaiseau, jusqu'à Notre-Dame de Chartres. L'enfant guérit. Péguy part. C'est le 14 juin 1912. Il marche trois jours sur les routes de Beauce, sac au dos, casquette d'ouvrier sur la tête, dans la chaleur de l'été qui commence. Cent quarante-quatre kilomètres. Le 17 au matin, il aperçoit, à l'horizon, la double flèche.

De cette marche, il a tiré l'un de ses textes les plus déchirants, la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, intégrée dans la Tapisserie de Notre-Dame en 1913. Quatre-vingt-treize quatrains d'alexandrins où Péguy offre à la Vierge la grande plaine de blé qu'il vient de traverser. « Étoile de la mer voici la lourde nappe / Et la profonde houle et l'océan des blés / Et la mouvante écume et nos greniers comblés, / Voici votre regard sur cette immense chape. »

Cette marche de 1912, accomplie comme un acte privé, deviendra, presque par miracle, la matrice du grand pèlerinage de Pentecôte qui rassemble aujourd'hui, depuis 1983, des dizaines de milliers de jeunes français entre Notre-Dame de Paris et Notre-Dame de Chartres. Le tracé n'est pas exactement le même, les pèlerins modernes partent de Paris, pas de Lozère, mais l'esprit est identique : marcher, prier, offrir. Notre-Dame de Chartres, cathédrale du XIIᵉ-XIIIᵉ siècle, est devenue, par la grâce d'un homme qui marchait pour son enfant, le terme spirituel d'une jeunesse française entière. Péguy refera le pèlerinage l'année suivante, en 1913. Il en parle peu, comme on parle peu des choses qui comptent.

Mort à Villeroy le 5 septembre 1914, bataille de la Marne

La guerre éclate le 3 août 1914. Péguy, lieutenant de réserve au 276ᵉ régiment d'infanterie, rejoint Coulommiers. Il a quarante et un ans, quatre enfants, le quatrième naîtra orphelin, une œuvre considérable derrière lui, des cartons entiers de manuscrits inachevés. Il aurait pu, comme normalien, demander une affectation à l'arrière. Il refuse. Il sera lieutenant d'infanterie. Il commandera une compagnie. Il marchera devant ses hommes.

Pendant un mois, son régiment recule. La grande retraite d'août 1914 le mène de la Belgique à la Brie. Le 5 septembre, à Villeroy, à quelques kilomètres de Meaux, le 276ᵉ reçoit l'ordre d'attaquer une ferme tenue par les Allemands. C'est le premier jour de la première bataille de la Marne, celle qui sauvera Paris. Péguy, debout, le képi à la main, en avant de sa compagnie, dirige le tir. Une balle l'atteint au front. Il s'effondre sans un mot. Il est dix-sept heures.

Il sera enterré le lendemain dans une fosse commune avec ses camarades tués, sous une croix de bois portant la simple inscription : « Aux dix-neuf soldats morts pour la patrie, le 5 septembre 1914. » Il a fallu plusieurs jours pour identifier le corps. Sa veuve Charlotte apprend la mort à Lozère. Elle ne s'en remettra jamais entièrement.

Cette mort a immédiatement été lue comme un signe. Péguy avait écrit dans Ève en 1913 les vers les plus prophétiques de la langue française, « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. / Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. / Heureux ceux qui sont morts d'une mort solennelle. » Il semblait avoir préparé sa propre épitaphe. Le poète avait pressenti le soldat ; le mystique avait préparé le martyr.

Aujourd'hui une stèle marque l'endroit, dans la plaine de Villeroy. Le 5 septembre, chaque année, une messe y est dite. C'est, avec la cathédrale, le second sanctuaire péguyste de France.

Postérité : maître de Bernanos, De Gaulle, génération chrétienne XXᵉ

Sa mort n'a pas tué son œuvre, elle l'a au contraire imposée. Dans les tranchées, les Cahiers circulent. Ernest Psichari, mort lui aussi en août 1914, l'avait lu. Maurice Genevoix s'en souviendra. Surtout, une génération entière de jeunes catholiques français, qui sortent du séminaire ou de la khâgne dans les années 1920, fait de Péguy son maître secret. Georges Bernanos, le premier, le proclame partout : « Je n'oublierai jamais ce que je dois à Péguy. » L'auteur du Journal d'un curé de campagne en 1936 et des Grands cimetières sous la lune en 1938 tient de Péguy son indépendance d'esprit, son refus des coteries, son sens du peuple chrétien, et cette colère sainte contre les « bien-pensants » qui éclate à toutes les pages.

Charles de Gaulle, jeune officier formé à Saint-Cyr, a lu Péguy avec passion. Il en cite des phrases entières dans les Mémoires de guerre. La doctrine gaullienne d'une France au-dessus des partis, fidèle à elle-même par-delà les régimes, vient en droite ligne de la distinction entre mystique et politique. André Malraux, François Mauriac, Henri Massis, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, tous le revendiquent. Plus tard, Hans Urs von Balthasar, le grand théologien suisse, lui consacrera un volume entier de sa Gloire et croix, le plaçant à côté de Dante et de Hopkins parmi les plus grands poètes chrétiens de l'histoire.

Et puis il y a les inattendus. Albert Camus, peu suspect de connivence catholique, le cite comme une voix indispensable. Le pape Benoît XVI, en 2007, a fait de la « petite fille espérance » du Porche l'une des images centrales de son encyclique Spe Salvi. Péguy, qui avait peur de mourir oublié, est aujourd'hui plus que jamais l'écrivain français du XXᵉ siècle dont la voix résonne le plus loin.

Reste, bien sûr, l'héritage discret mais peut-être le plus vivant : le pèlerinage de Pentecôte. Chaque année, à la Pentecôte, des dizaines de milliers de jeunes marchent de Notre-Dame de Paris à Notre-Dame de Chartres en chantant ses textes. Ils ne le savent pas toujours. Mais quand ils entonnent Étoile de la mer voici la lourde nappe, c'est lui qui marche encore avec eux, dans la Beauce, vers la cathédrale qu'il aimait.

Aller plus loin

Pour entrer plus avant dans l'univers de Péguy et de son temps, on pourra explorer dans nos pages la fiche consacrée à Jeanne d'Arc, dont il fut toute sa vie le serviteur poétique, ainsi que le pillar éditorial Jeanne d'Arc dans les lettres françaises. On lira utilement notre dossier sur les pèlerinages en France, qui retrace l'origine du Pèlerinage de Pentecôte moderne dont Péguy fut, sans le savoir, le précurseur. La fiche cathédrale Notre-Dame de Chartres permet de comprendre pourquoi cette cathédrale du XIIᵉ-XIIIᵉ siècle est devenue le terme de tant de marches. Enfin, le pillar Georges Bernanos, qui se réclamait de Péguy comme d'un maître, prolonge la même méditation sur la France chrétienne du XXᵉ siècle.

Questions fréquentes

Quand et où Péguy est-il né ?

Charles Pierre Péguy est né le 7 janvier 1873 à Orléans, au 50 faubourg Bourgogne, dans une famille pauvre. Son père Désiré Péguy, menuisier vétéran de 1870, meurt en novembre 1873 ; sa mère Cécile Quéré, rempailleuse de chaises, l'élève seule avec sa grand-mère analphabète. Boursier brillant, Péguy intègre Louis-le-Grand puis Normale Sup.

Quels sont les Cahiers de la Quinzaine ?

Fondés par Péguy le 5 janvier 1900 et publiés depuis sa boutique du 8 rue de la Sorbonne (puis 8 rue de la Sorbonne et 19 rue Cujas), les Cahiers de la Quinzaine sont une revue indépendante paraissant tous les quinze jours. Péguy en publiera 229 cahiers jusqu'à sa mort, accueillant Bergson, Romain Rolland (Jean-Christophe), Romain Rolland, André Suarès, Daniel Halévy, Julien Benda.

Quand Péguy s'est-il converti au catholicisme ?

La conversion de Péguy au catholicisme s'opère progressivement à partir de 1908 (confidence à Joseph Lotte : « J'ai retrouvé la foi, je suis catholique »). Mais le socialisme spiritualiste et la fidélité à Jeanne d'Arc imprégnaient déjà ses œuvres antérieures (Jeanne d'Arc, 1897). Il ne pratique pas la communion (mariage civil avec Charlotte Baudouin, enfants non baptisés), ce qui lui vaut son surnom de « catholique mécréant ».

Comment Péguy est-il mort ?

Lieutenant de réserve au 276e régiment d'infanterie, Péguy est tué d'une balle au front le 5 septembre 1914 à Villeroy (Seine-et-Marne), entre 16h et 17h, à l'âge de 41 ans, lors d'une charge à la baïonnette face à des mitrailleuses allemandes au tout début de la bataille de la Marne. Il est inhumé dans la fosse commune de Chauconin-Neufmontiers, sa tombe individuelle se trouvant à proximité.

Qu'est-ce que le « mystère de Jeanne d'Arc » ?

Le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc (Cahier de la Quinzaine, janvier 1910) est un long poème dramatique en prose rythmée mettant en scène la jeune Jeanne d'Arc à Domrémy avec Madame Gervaise et Hauviette. Reprenant la forme médiévale du mystère, Péguy y déploie une méditation théologique sur la souffrance et l'incarnation. C'est sa première œuvre catholique majeure.

Quelles sont les œuvres principales de Péguy ?

Outre les Mystères, il faut citer : Jeanne d'Arc (1897, drame de jeunesse), Notre patrie (1905), De la situation faite à l'histoire (1906), Notre jeunesse (1910, défense du dreyfusisme mystique), L'Argent et L'Argent suite (1913), Ève (1913, poème de 1 911 quatrains, l'un des plus longs de la langue française), Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne (1914, posthume).

Qui sont les enfants de Péguy ?

Péguy épouse civilement le 28 octobre 1897 Charlotte Baudouin, sœur de son ami Marcel Baudouin (mort en 1896). Ils ont quatre enfants : Marcel (1898), Germaine (1901), Pierre (1903) et Charles-Pierre (1915, posthume). Marcel sera le compagnon spirituel de son père ; Pierre éditera l'œuvre paternelle aux éditions Gallimard.

Péguy était-il dreyfusard ?

Oui, dreyfusard de la première heure : il s'engage dès 1898 aux côtés de Lucien Herr et Bernard Lazare. Il participe à la fondation de la Revue blanche et tient une boutique-librairie à la rue Cujas devenue lieu de ralliement des intellectuels dreyfusards. Il rompt avec Jaurès en 1899 sur la question de la « politisation » du dreyfusisme, qu'il défend comme « mystique ».

Pourquoi Péguy s'oppose-t-il à Jaurès ?

La rupture (1899-1905) tient au refus de Péguy de voir le « mystique » (la justice pour Dreyfus, l'idéal socialiste) dégénérer en « politique » (combinaisons électorales du Bloc des gauches). Péguy reproche à Jaurès son ralliement au Bloc et son anticléricalisme tactique. Dans Notre jeunesse (1910), il développe la célèbre opposition « tout commence en mystique et finit en politique ».

Où est enterré Péguy ?

Péguy est enterré dans la fosse commune militaire de Chauconin-Neufmontiers (Seine-et-Marne), où il est tombé. Une stèle commémorative individuelle a été érigée à proximité, au lieu-dit « la Grande Tombe ». Un pèlerinage annuel y rassemble depuis 1919 les Amis de Péguy ; la maison natale d'Orléans est devenue Centre Charles-Péguy en 1964.

Bibliographie

  • Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, 3 vol., éd. Robert Burac, Paris, Gallimard, Pléiade, 1987-1992.
  • Charles Péguy, Œuvres poétiques complètes, éd. François Porché, Paris, Gallimard, Pléiade, 1957.
  • Romain Rolland, Péguy, 2 vol., Paris, Albin Michel, 1944.
  • Daniel Halévy, Péguy et les Cahiers de la Quinzaine, Paris, Payot, 1918 (rééd. Grasset, 1979).
  • Hans Urs von Balthasar, La Gloire et la Croix, t. III/1, chapitre sur Péguy, Paris, Aubier, 1972.
  • Géraldi Leroy, Péguy entre l'ordre et la révolution, Paris, Presses de la FNSP, 1981.
  • Jean Bastaire, Péguy l'inchrétien, Paris, Desclée de Brouwer, 1991.
  • Robert Burac, Charles Péguy. La révolution et la grâce, Paris, Robert Laffont, 1994.
  • Alain Finkielkraut, Le Mécontemporain. Péguy, lecteur du monde moderne, Paris, Gallimard, 1991.
  • Géraldi Leroy, Charles Péguy. L'inclassable, Paris, Armand Colin, 2014.
  • Pauline Bruley, La Bible dans la prose de Péguy, Paris, Champion, 2010.
  • Bulletin de l'Amitié Charles Péguy, depuis 1948.
  • Centre Charles-Péguy d'Orléans, fonds manuscrit et bibliothèque (50 fbg Bourgogne).
  • Romain Vaissermann, Péguy théoricien du livre, Paris, Champion, 2018.