Lettres & pensée, Le Chroniqueur

Georges Bernanos, l'écrivain catholique qui a regardé Satan en face

Il y a, dans la littérature française du XXe siècle, une voix qui ne ressemble à aucune autre : âpre, fiévreuse, traversée d'éclairs surnaturels, à la fois prophétique et désarmée comme un enfant. Cette voix est celle de Georges Bernanos (1888-1948). Romancier mystique, polémiste indomptable, exilé volontaire, il a porté sur l'Église, la France et la modernité un regard d'une intransigeance brûlante. De Sous le soleil de Satan (1926), coup de tonnerre dans le paysage littéraire de l'entre-deux-guerres, au Journal d'un curé de campagne (1936), prix Femina et chef-d'œuvre absolu, jusqu'aux Dialogues des Carmélites (1948), testament posthume, Bernanos n'a cessé de poser une seule question : qu'est-ce que la sainteté à l'âge des machines, des dictatures et de la médiocrité confortable ? Catholique passionné, monarchiste un temps puis adversaire du franquisme, ami de Léon Bloy en esprit, lecteur de Drumont, lu par Mauriac, médité par Maritain, salué par Garrigou-Lagrange, Bernanos appartient à cette lignée d'écrivains pour qui la littérature n'est pas un métier mais une vocation, presque un sacrement. Ce pillar retrace son itinéraire, biographique, spirituel, littéraire, et montre pourquoi sa parole, près de quatre-vingts ans après sa mort, demeure pour la France éternelle un viatique.

Naissance d'un écrivain catholique (1888-1925), Action française, Première Guerre, vers Sous le soleil de Satan

Georges Bernanos voit le jour le 20 février 1888 au 26 rue Joubert, à Paris, dans une famille de petite bourgeoisie catholique d'origine lorraine et berrichonne. Son père, tapissier-décorateur de tempérament véhément, lui transmet très tôt deux passions qui ne le quitteront jamais : la France et le panache. Sa mère, douce et secrète, lui donne le goût de la prière. L'enfance se partage entre la capitale et le pays d'Artois, Fressin, Pellevoisin, ces terres du nord où l'on entend, dans les hêtraies, gémir le vent qui passera plus tard dans Sous le soleil de Satan. Bernanos racontera toujours son enfance comme un paradis, une réserve d'images dans laquelle il puisera jusqu'à sa mort. « Je suis un vieil enfant », dira-t-il, et l'on devine déjà, dans cette formule, l'écrivain qui refusera toute sa vie le compromis adulte, la prudence raisonnable, le réalisme cynique.

Portrait photographique de Georges Bernanos, ecrivain catholique francais (1888-1948), auteur du Journal d'un cure de campagne et des Grands cimetieres sous la lune.
Georges Bernanos (1888-1948), ecrivain catholique, Wikimedia Commons, Public domain, Unknown authorUnknown author.

Pensionnaire chez les jésuites de la rue Vaugirard puis au collège de Bourges, il découvre dans les Pères Léon Bloy, Édouard Drumont, Maurice Barrès et Charles Maurras. À dix-huit ans, il s'engage à L'Action française, mouvement royaliste et nationaliste fondé par Maurras, dont il devient l'un des camelots les plus fervents. Étudiant en lettres et en droit à Paris, il manie le bâton dans les manifestations, écrit ses premiers articles dans L'Avant-Garde de Normandie dont il prend la direction à vingt-cinq ans à Rouen. Cette période politique imprime à Bernanos une trempe : le sens de la polémique, le mépris du monde bourgeois, l'amour de la monarchie capétienne, l'horreur de la République parlementaire. Mais déjà, et c'est le mystère bernanosien, sa foi dépasse infiniment son nationalisme : il lit saint Jean de la Croix, Pascal, Léon Bloy, et rêve d'une littérature qui rendrait « le surnaturel sensible au cœur ».

La Première Guerre mondiale éclate. Réformé pour myopie et fragilité cardiaque, il s'engage volontairement, sert au 6e régiment de dragons puis dans l'infanterie, monte à l'assaut, est blessé plusieurs fois, décoré de la croix de guerre. Les tranchées le marquent au fer : il y voit la grandeur du soldat français, la lâcheté de l'arrière, et cette fraternité du sang qui hantera toute son œuvre. En 1917, il épouse Jeanne Talbert d'Arc, descendante directe d'un frère de Jeanne d'Arc, alliance hautement symbolique pour celui qui voit dans la Pucelle la patronne d'une France à la fois mystique et guerrière. Le couple aura six enfants. La paix revenue, Bernanos tente l'inspection d'assurances : il sillonne la France en automobile, dort dans des hôtels miteux, écrit la nuit sur des tables de café. C'est ainsi, entre deux contrats et trois enfants, qu'il rédige son premier roman. Il a près de quarante ans : il est temps qu'éclate le coup de tonnerre.

Sous le soleil de Satan (1926) : irruption d'un écrivain mystique

Quand paraît Sous le soleil de Satan chez Plon, le 5 avril 1926, le paysage littéraire français est dominé par les surréalistes, par Gide, par les héritiers du naturalisme. Le roman catholique survit grâce à Mauriac, à Bloy, à Huysmans déjà mort. Et voilà qu'un inconnu, inspecteur d'assurances de province, dépose un manuscrit de cinq cents pages où, dans la lande d'Artois, un prêtre rencontre le diable sous les traits d'un maquignon. Le scandale est immédiat. Léon Daudet, dans L'Action française, salue un chef-d'œuvre. La presse catholique s'enflamme, les libraires sont dévalisés, le tirage atteint les cent mille exemplaires en quelques mois.

Le roman s'ouvre sur l'histoire de Mouchette, jeune fille de seize ans enceinte d'un châtelain qu'elle abat avant de se donner la mort. Premier portrait de cette « petite Mouchette » que Bernanos retrouvera onze ans plus tard dans Nouvelle Histoire de Mouchette. Mais le héros est l'abbé Donissan, vicaire de Campagne, prêtre rude, anguleux, méprisé de ses confrères pour sa lourdeur intellectuelle, et qui pourtant porte en lui une sainteté brûlante. La scène centrale, celle qui donne son titre au livre, est la rencontre nocturne du prêtre avec le diable sur la route déserte. Le maquignon, courtois et glaçant, embrasse Donissan d'un baiser de glace. Le prêtre comprend qu'il a vu Satan, qu'il devra désormais lutter corps à corps contre le mal incarné, et que cette lutte sera sa vie même. Plus tard, devenu curé de Lumbres, il accomplira un miracle ambigu, la résurrection apparente d'un enfant mort, avant de mourir, foudroyé, dans le confessionnal.

Ce qui frappe en 1926, et ce qui frappe encore aujourd'hui le lecteur, c'est l'extraordinaire violence stylistique de Bernanos. Il écrit comme on tranche, par phrases brèves traversées d'images saisissantes : « Le silence des champs nocturnes, comme une eau profonde, refluait sur lui. » Il abolit les transitions, méprise la psychologie balzacienne, plonge directement dans l'âme de ses personnages comme un chirurgien dans la chair vive. Le surnaturel n'est pas, chez lui, un décor symbolique : c'est la réalité dernière, plus réelle que le réel. Donissan est traversé de visions, d'angoisses, de tentations qui ne sont pas des métaphores mais des faits. Bernanos hérite ici de la tradition mystique, saint Jean de la Croix, sainte Thérèse d'Avila, et plus près de lui sainte Thérèse de Lisieux, dont il vient de lire les Manuscrits autobiographiques et qu'il vénérera jusqu'à sa mort comme la sainte exemplaire de l'âge moderne.

Le succès est tel que Bernanos décide de quitter les assurances. Il a quarante-deux ans, six enfants, aucune fortune, et cette confiance enfantine qui le caractérise : il vivra de sa plume. La famille déménage en Provence, à Toulon, à Hyères, à Bandol, Bernanos cherchera toute sa vie un toit qui ne sera jamais le sien. Mais l'écrivain est né. Désormais, et jusqu'au 5 juillet 1948, jour de sa mort, il publiera quinze livres, des centaines d'articles, des milliers de lettres, une œuvre où la prose française du XXe siècle atteint l'un de ses sommets.

L'Imposture (1927), La Joie (1929), l'inquiétude métaphysique

À peine consacré, Bernanos se remet au travail. L'Imposture paraît en 1927, une année à peine après le triomphe initial. Le roman met en scène l'abbé Cénabre, prêtre érudit, hagiographe reconnu, mondain, et qui un soir découvre qu'il ne croit plus. Cette perte de la foi, vécue non comme un drame mais comme un soulagement glacé, fait de Cénabre l'un des grands portraits bernanosiens : la figure du clerc qui a trahi sans le savoir, du prêtre qui dit la messe sans Dieu, de l'homme creux. En contrepoint, l'abbé Chevance, vieux prêtre humble et malade, incarne la sainteté cachée de l'enfance évangélique.

Deux ans plus tard, en 1929, paraît La Joie, qui obtient le prix Femina cette année-là, premier grand prix littéraire pour Bernanos. Suite de L'Imposture, le roman raconte l'histoire de Chantal de Clergerie, jeune fille mystique, fille spirituelle de Chevance, qui porte dans sa joie surnaturelle le poids du désespoir des autres. Cénabre, l'apostat de L'Imposture, croise la route de Chantal et tente de la posséder spirituellement. La jeune fille meurt assassinée par un domestique russe, mort blanche qui rachète mystérieusement Cénabre, terrassé par la grâce. Bernanos invente ici un thème qui traversera toute son œuvre : la communion des saints, c'est-à-dire la possibilité pour une âme pure de prendre sur elle l'angoisse, le péché, la nuit d'une autre âme. C'est la doctrine de la « substitution mystique » chère à Huysmans, à Bloy, à Thérèse de Lisieux, et que Bernanos va porter à incandescence.

La critique reste partagée : on loue le génie, on déplore les longueurs, l'enchevêtrement des intrigues, la noirceur. Bernanos s'en moque. Il écrit pour quelques-uns, pour les vivants au sens fort, pour ceux qui prient. Il commence à éprouver les premières difficultés financières graves : sa famille s'agrandit, il déménage sans cesse, sa Citroën B14 use ses pneus sur les routes de France. La pauvreté restera, jusqu'à sa mort, sa compagne fidèle.

Journal d'un curé de campagne (1936), chef-d'œuvre prix Femina

De toutes les œuvres de Bernanos, une seule a conquis l'éternité littéraire d'un seul coup : Journal d'un curé de campagne, paru chez Plon le 9 mars 1936, prix Femina cette année-là, traduit aussitôt dans toutes les langues, considéré aujourd'hui par la critique mondiale comme l'un des dix plus grands romans français du XXe siècle. C'est le livre que Bernanos préférait, celui qu'il a écrit, dit-il, « comme on prie ».

Le roman se présente sous la forme du journal intime tenu par un jeune prêtre, vicaire puis curé d'un petit village du Pas-de-Calais nommé Ambricourt. Sans nom, sans famille, fils d'une mère pauvre, malade d'un cancer de l'estomac qu'il ignore et qu'il prend pour les suites de l'alcoolisme paternel, le curé d'Ambricourt vit dans une solitude absolue. Il ne mange que du pain trempé dans du vin, écrit la nuit, s'épuise à visiter ses paroissiens hostiles. Il rencontre l'incompréhension de ses confrères, la moquerie des notables, la haine d'une jeune fille, Chantal, qui le prend pour confident d'un crime qu'elle n'a pas commis. Mais c'est dans la rencontre avec la comtesse, mère prostrée par la mort de son enfant et fermée à Dieu, que le roman atteint son sommet. La scène de la conversion de la comtesse, ce dialogue où le jeune prêtre, à bout de forces, parle « avec une voix qui n'était pas la sienne » et obtient de la châtelaine l'abandon à Dieu, est l'un des plus hauts moments de la littérature mystique française.

Le curé d'Ambricourt mourra peu après, dans la chambre d'un ami défroqué, à Lille, sans prêtre pour l'assister. Ses derniers mots, devenus immortels, scellent le livre : « Tout est grâce. » La phrase, empruntée à Thérèse de Lisieux, condense toute la théologie bernanosienne : la grâce ne récompense pas le mérite, elle traverse la nuit, elle s'empare de l'âme jusque dans le dénuement le plus extrême. Cette communion finale, où le prêtre absout sans prêtre, où la foi triomphe sans sacrement visible, ouvre une perspective théologique que Garrigou-Lagrange et Maritain méditeront longtemps.

Le style atteint ici sa pleine maturité. Bernanos abandonne la prose tonitruante de Sous le soleil de Satan pour une langue dépouillée, intime, traversée de fulgurances : « La grâce, c'est de s'oublier. Mais s'il ne restait plus rien d'orgueilleux en nous, la grâce serait elle-même inutile. » L'usage du journal, forme littéraire faussement modeste, permet à Bernanos d'épouser la conscience d'un homme qui se cherche, qui doute, qui prie, qui souffre. On songe aux Pensées de Pascal, aux Confessions de saint Augustin, aux Notes intimes d'Élisabeth Leseur.

L'œuvre connaîtra une seconde naissance grâce au cinéma. En 1951, Robert Bresson tire du roman un film d'une rigueur ascétique, qui fixe à jamais le visage de Claude Laydu dans le rôle du curé. Bresson respecte le texte avec une fidélité monastique, allant jusqu'à reprendre des pages entières en voix off. Le film obtient le prix Louis-Delluc, devient un classique mondial du septième art, influence durablement les cinéastes spirituels, Tarkovski, Bergman, Scorsese. Plus tard, Maurice Pialat filmera Sous le soleil de Satan avec Gérard Depardieu (Palme d'or à Cannes en 1987), confirmant la postérité cinématographique de Bernanos.

Le Journal est devenu, pour des générations de séminaristes, de prêtres et de laïcs, un livre de chevet, un viatique. On y trouve, exposée sans système, une théologie de la sainteté ordinaire, de la nuit obscure, de la pauvreté évangélique, qui prolonge la « petite voie » de la sainte de Lisieux et qui annonce, par certains côtés, la spiritualité du Concile.

Les Grands Cimetières sous la lune (1938) : rupture avec l'Action française et dénonciation du franquisme

Au printemps 1934, ruiné, criblé de dettes, Bernanos s'embarque avec sa famille pour les Baléares. Il s'installe à Palma de Majorque, espérant y trouver un coût de la vie supportable et le calme nécessaire à son travail. Il est encore monarchiste, encore proche en esprit de l'Action française, bien qu'il ait pris ses distances depuis la condamnation pontificale du mouvement de Maurras en 1926. Il croit la guerre civile espagnole, qui éclate en juillet 1936, propre à régénérer la chrétienté ibérique. Il s'enthousiasme un instant pour le soulèvement nationaliste, son fils aîné s'engage même dans la Phalange.

Couverture originale des Grands cimetieres sous la lune de Georges Bernanos, paru chez Plon en 1938 - pamphlet contre la repression franquiste a Majorque.
Les Grands cimetieres sous la lune (Plon, 1938), pamphlet de Bernanos, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, Mini.fb.

Et puis, sur place, à Majorque, Bernanos voit. Il voit les escadrons de la mort phalangistes massacrer chaque nuit des paysans, des instituteurs, de simples républicains, sous l'œil bénisseur du clergé local. Il voit l'évêque de Palma bénir les fusils. Il voit les fosses communes au petit matin. Cette épiphanie du mal, non plus le mal mystique de l'abbé Donissan, mais le mal politique, organisé, sacralisé par la trahison des clercs, bouleverse Bernanos jusqu'aux fondements de son être. Il rompt. Publiquement, brutalement, sans retour.

Il rentre en France en 1937 et publie l'année suivante, en 1938, chez Plon, Les Grands Cimetières sous la lune, l'un des plus violents pamphlets du XXe siècle français. Le livre dénonce le franquisme avec une vigueur prophétique, mais surtout, et c'est ce qui le rend insupportable à la droite catholique, il dénonce l'Église espagnole complice, les évêques bénisseurs, les théologiens silencieux, la trahison des clercs. Bernanos écrit : « Je n'ai pas de leçon à recevoir de ceux qui font assassiner leurs frères au nom du Christ-Roi. » La phrase tombe comme une hache.

Le scandale est immense. L'Action française renie Bernanos, qui le lui rend au centuple. Maritain, pourtant maurrassien dans sa jeunesse, salue le courage de Bernanos. Mauriac, plus prudent, finira par le rejoindre. La gauche s'empare du livre, ce qui n'est pas non plus du goût de l'auteur, qui demeure monarchiste de cœur, hostile au Front populaire, méfiant à l'égard de toute idéologie de masse. Bernanos est désormais cet homme inclassable : trop catholique pour la gauche, trop anti-fasciste pour la droite, trop libre pour les partis. Il est pleinement lui-même. Et pour cette liberté, il paiera jusqu'à la fin.

Exil au Brésil (1938-1945), Lettre aux Anglais, La France contre les robots

En juillet 1938, dégoûté de l'Europe munichoise, Bernanos s'embarque pour le Paraguay puis le Brésil. Il s'installe finalement à Barbacena, dans l'État du Minas Gerais, où il achète une fazenda qu'il baptise « Cruz das Almas », la Croix des Âmes. Il y vivra jusqu'en 1945, élevant des bœufs avec la même incompétence joyeuse qu'il mettait jadis à inspecter des assurances. Le Brésil lui offre l'espace, le ciel, la terre rouge, la simplicité paysanne, et la distance qui lui permet de regarder l'Europe basculer.

Quand la défaite de juin 1940 frappe la France, Bernanos est l'un des premiers, depuis l'autre rive de l'Atlantique, à entendre l'appel du 18 juin. Il devient l'écho littéraire du général de Gaulle, le contre-orchestre spirituel de Vichy. Ses chroniques, publiées dans la presse brésilienne et anglaise, sont rassemblées dans plusieurs recueils dont la Lettre aux Anglais (1942), monument de prose engagée où Bernanos célèbre l'Angleterre résistante et flagelle Vichy avec une éloquence ardente. « La France n'a pas perdu la guerre, écrit-il, c'est une certaine France qui a gagné la défaite. »

Plus tard viendra La France contre les robots (1947), méditation visionnaire où Bernanos diagnostique le mal du siècle : la « civilisation des machines », c'est-à-dire la soumission de l'homme à la technique, à la productivité, au confort, à la médiocrité organisée. Bien avant Bernard Charbonneau, Jacques Ellul ou Ivan Illich, Bernanos voit que le totalitarisme nazi et le totalitarisme communiste ne sont que les enfants monstrueux d'un même esprit : celui de l'homme moderne qui a renoncé à sa liberté intérieure pour se vouer aux idoles de l'efficacité. « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, écrit-il, si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » La phrase, en 2026, n'a rien perdu de sa virulence : elle parle au monde des écrans comme elle parlait à celui des usines.

Dialogues des Carmélites (1948, posthume) : testament spirituel

Rentré en France en juillet 1945, à l'appel personnel du général de Gaulle, Bernanos refuse les honneurs, refuse l'Académie, refuse les ministères. Il s'installe en Tunisie, à La Goulette, fuyant la France des épurations sommaires et des rancœurs. Il écrit. Il prêche. Il vieillit, malade du foie, miné par une vie de pauvreté et d'insomnies. C'est dans ce dénuement que lui parvient, par l'intermédiaire du dominicain Bruckberger et du scénariste Philippe Agostini, une commande inattendue : adapter pour l'écran une nouvelle de la romancière allemande Gertrud von Le Fort, La Dernière à l'Échafaud, qui raconte le martyre des seize carmélites de Compiègne guillotinées le 17 juillet 1794, en pleine Terreur révolutionnaire.

Bernanos s'empare du sujet et le métamorphose. De simple scénario, il fait un drame en cinq actes, puis un texte théâtral autonome qu'il achève à l'agonie, dans sa chambre de Neuilly, en juin 1948. Il meurt le 5 juillet 1948, à soixante ans, avant d'avoir pu revoir son manuscrit. Le texte sera publié à titre posthume sous le titre Dialogues des Carmélites.

L'œuvre est un sommet. Au cœur de la pièce, le personnage de Blanche de la Force, jeune novice rongée par la peur, qui entre au Carmel pour fuir le siècle et qui, à l'heure du martyre, fuit le couvent, avant de revenir, à la dernière minute, monter à l'échafaud avec ses sœurs. Bernanos fait de cette histoire une méditation bouleversante sur la peur, sur la grâce, sur la communion des saints. La prieure mourante, Madame de Croissy, prononce ces paroles inoubliables : « Ce n'est pas la Règle qui nous garde, mes filles, c'est nous qui gardons la Règle. » Et plus loin, dans la scène du martyre, les carmélites chantent le Salve Regina tandis que la guillotine tombe une à une, l'une des scènes les plus saisissantes du théâtre catholique du XXe siècle.

L'œuvre connaîtra une seconde vie en 1957, lorsque Francis Poulenc en tire un opéra créé à la Scala de Milan le 26 janvier 1957, sur un livret directement repris de Bernanos. Dialogues des Carmélites de Poulenc est aujourd'hui considéré comme l'un des plus grands opéras du XXe siècle, joué dans tous les théâtres lyriques du monde. La scène finale, où les voix des carmélites s'éteignent une à une sous le couperet, demeure un sommet de l'émotion sacrée. C'est par cette œuvre que Bernanos est entré dans l'éternité de la musique sacrée, comme il était entré, par le Journal, dans l'éternité du roman.

Postérité : Bernanos prophète (Mauriac, Maritain, Garrigou-Lagrange)

À sa mort en 1948, Bernanos laisse une œuvre fulgurante mais inachevée, des dettes, une famille éprouvée, et une réputation d'homme libre que personne n'a osé contester. François Mauriac, son aîné de trois ans, lui consacre dans Le Figaro un éloge funèbre vibrant, reconnaissant en lui « le seul prophète de notre génération », celui devant qui les autres écrivains catholiques, Mauriac compris, se sentaient comme des notaires devant un saint. Jacques Maritain, philosophe thomiste, voit en Bernanos l'incarnation littéraire de cette « primauté du spirituel » qu'il défendait depuis les années 1920, et lui rend hommage dans plusieurs textes ultérieurs. Le grand théologien dominicain Réginald Garrigou-Lagrange, maître de saint Thomas à l'Angélique de Rome, cite plusieurs fois Bernanos dans ses traités sur la mystique, voyant dans le Journal d'un curé de campagne une illustration romanesque de la doctrine carmélitaine de la nuit obscure.

Au-delà de ces parrainages immédiats, l'influence de Bernanos n'a cessé de grandir. Hans Urs von Balthasar lui consacre, dès 1954, un livre majeur, Le Chrétien Bernanos, qui fait de l'écrivain français une figure centrale de la théologie catholique du XXe siècle. Le Concile Vatican II, sans le citer nommément, retient quelque chose de sa théologie de la sainteté laïque, de l'Église des pauvres, de la communion des saints. Les papes successifs, de Paul VI à Benoît XVI et au pape François, ont salué son œuvre. Romanciers, dramaturges, cinéastes, Julien Green, Jean Sulivan, Maurice Clavel, Pierre Emmanuel, Jean-Pierre Dupuy, et plus récemment Sylvie Germain ou Christian Bobin, se réclament de lui. Le théâtre français, des Dialogues à Sous le soleil de Satan, le rejoue régulièrement. L'opéra de Poulenc l'a installé sur toutes les scènes lyriques mondiales.

Bernanos prophète, donc. Prophète de la trahison des clercs, prophète de la civilisation des machines, prophète de la sainteté petite et obscure, prophète de la communion des âmes par-delà la nuit. Pour la France éternelle, il demeure l'écrivain qui a dit, avec une violence évangélique, que la médiocrité confortable est l'ennemie de l'âme, et que tout est grâce, jusqu'à la dernière heure.

Aller plus loin

  • Sainte Thérèse de Lisieux, la « petite voie » qui inspire profondément Bernanos et qu'il cite à la dernière page du Journal : « Tout est grâce. »
  • La dévotion mariale dans la tradition française, toile de fond spirituelle des grandes figures bernanosiennes, du curé d'Ambricourt aux carmélites de Compiègne.
  • Jeanne d'Arc, patronne secondaire de la France, dont Bernanos épousa une descendante et qu'il vénérait comme la sainte de la résistance spirituelle.
  • Charles de Foucauld, autre figure du XXe siècle catholique français, frère en pauvreté évangélique du curé d'Ambricourt.
  • Tous les pillars Lettres & pensée, pour parcourir les grandes voix catholiques de la littérature française.

Questions fréquentes

Quand et où Bernanos est-il né ?

Georges Bernanos est né le 20 février 1888 à Paris, au 26 rue Joubert (IXe arrondissement), dans une famille catholique d'origine artisanale (son père Émile était tapissier-décorateur, sa mère Hermance Moreau, lorraine d'origine paysanne). Il passe son enfance entre Paris et Fressin (Pas-de-Calais), où la famille possède une maison.

Combien Bernanos a-t-il écrit de romans ?

Bernanos a publié huit romans : Sous le soleil de Satan (1926), L'Imposture (1927), La Joie (1929), Un crime (1935), Journal d'un curé de campagne (1936), Nouvelle Histoire de Mouchette (1937), Monsieur Ouine (1943, écrit pendant l'exil brésilien), et l'inachevé Un mauvais rêve (publié posthume en 1950).

Pourquoi Bernanos a-t-il rompu avec l'Action française ?

Bernanos rompt en 1932 avec l'Action française après la condamnation du mouvement par Pie XI (29 décembre 1926) qu'il refuse d'abord, puis après ses désaccords avec Maurras sur le sens religieux du combat politique. Sa rupture définitive avec l'extrême-droite intervient avec Les Grands Cimetières sous la lune (1938) condamnant les exactions franquistes à Majorque.

Qu'est-ce que les Grands Cimetières sous la lune ?

Pamphlet publié en avril 1938 chez Plon, Les Grands Cimetières sous la lune dénonce la « croisade » nationaliste espagnole, et les massacres de républicains à Majorque (où Bernanos vivait depuis 1934 avec sa famille). L'ouvrage rompt avec ses amis de droite et avec une partie du clergé espagnol qui bénissait les exécutions. Il devient une référence de la conscience catholique antifasciste.

Pourquoi Bernanos s'est-il exilé au Brésil ?

Refusant de vivre en France sous Vichy après la défaite de 1940 (à laquelle il s'oppose dès Scandale de la vérité, juillet 1939), Bernanos quitte la France en juillet 1938 pour le Paraguay puis le Brésil, où il s'installe avec sa famille dans le Minas Gerais (Bagé, Pirapora, Barbacena, Cruz das Almas). Il y reste jusqu'en juillet 1945, soutenant la France libre par ses essais.

Bernanos a-t-il soutenu la Résistance ?

Oui, depuis le Brésil. Il publie Lettre aux Anglais (Atlântica, 1942), Le Chemin de la Croix-des-Âmes (1948, recueil d'articles 1940-1944), La France contre les robots (1947). Il refuse en 1944 toute fonction officielle proposée par de Gaulle, qui lui offrait un ministère. Il est décoré de la Légion d'honneur en 1929 (avant rupture avec l'Action française).

Qu'est-ce que les Dialogues des Carmélites ?

Dernier ouvrage de Bernanos, achevé en mai 1948 deux mois avant sa mort, Dialogues des Carmélites est un scénario de film inspiré de la nouvelle de Gertrud von Le Fort (La Dernière à l'échafaud, 1931) sur les seize carmélites de Compiègne guillotinées le 17 juillet 1794. Le texte est adapté en opéra par Francis Poulenc, créé à La Scala de Milan le 26 janvier 1957.

Le Journal d'un curé de campagne est-il autobiographique ?

Non au sens strict : le narrateur, jeune curé d'Ambricourt (paroisse fictive du Pas-de-Calais), tient un journal intime relatant son ministère et sa maladie (cancer de l'estomac). Mais Bernanos puise dans son enfance à Fressin et dans la figure du curé d'Ars (Jean-Marie Vianney). Le roman, publié en mars 1936, reçoit le Grand prix du roman de l'Académie française en juin 1936.

Quels prix littéraires Bernanos a-t-il reçus ?

Bernanos a reçu : Grand prix du roman de l'Académie française pour Sous le soleil de Satan (1926), prix Femina pour La Joie (1929), Grand prix du roman de l'Académie française pour Journal d'un curé de campagne (1936). Il a refusé l'entrée à l'Académie française et plusieurs distinctions officielles.

Où Bernanos est-il enterré ?

Bernanos meurt le 5 juillet 1948 à l'hôpital américain de Neuilly-sur-Seine, à 60 ans, des suites d'une opération du foie. Il est inhumé dans le cimetière de Pellevoisin (Indre), village de pèlerinage marial où il avait souhaité reposer. Sa tombe est ornée d'une croix simple portant son seul nom.

Bibliographie

  • Georges Bernanos, Œuvres romanesques, éd. Albert Béguin, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1961.
  • Georges Bernanos, Essais et écrits de combat, 2 vol., éd. Michel Estève, Gallimard, Pléiade, 1971-1995.
  • Albert Béguin, Bernanos par lui-même, Paris, Le Seuil, 1954.
  • Hans Urs von Balthasar, Le Chrétien Bernanos, Paris, Le Seuil, 1956.
  • Michel Estève, Bernanos. Un triple itinéraire, Paris, Lettres modernes Minard, 1987.
  • Jean Bothorel, Bernanos, le mal-pensant, Paris, Grasset, 1998.
  • Joseph Jurt, Georges Bernanos. Évolution d'une œuvre, Paris, Lettres modernes, 1989.
  • Monique Gosselin-Noat, L'Univers imaginaire de Bernanos, Paris, Klincksieck, 1985.
  • François Mauriac, préface aux Œuvres romanesques de Bernanos, Pléiade, 1961.
  • Sébastien Lapaque, Sous le soleil de l'exil. Georges Bernanos au Brésil, Paris, Grasset, 2003.
  • Bulletin de la Société des amis de Georges Bernanos, depuis 1949.
  • Pierre Gille, Bernanos et l'angoisse, Nancy, PUN, 1984.
  • Yves Bridel, L'Esprit d'enfance dans l'œuvre romanesque de Bernanos, Paris, Lettres modernes, 1966.
  • Centre d'études Georges Bernanos, archives manuscrites et correspondances (Bibliothèque nationale de France).