Le Sacré-Cœur de Jésus : 350 ans de dévotion française (de Paray-le-Monial à Montmartre)

Il est, dans l'histoire spirituelle de la France, peu de dévotions qui aient si épousé le destin national que celle du Sacré-Cœur de Jésus. Née dans le silence d'un monastère bourguignon, où une humble Visitandine reçut entre 1673 et 1675 la confidence d'un Cœur « qui a tant aimé les hommes », elle a essaimé du parloir de Paray-le-Monial jusqu'aux étendards des bocages vendéens, puis jusqu'à la blanche silhouette de la basilique de Montmartre, dressée comme une prière de pierre au-dessus de Paris. Trois siècles et demi durant lesquels la France a tantôt accueilli, tantôt combattu, toujours médité ce mystère du Cœur transpercé du Christ. Cette chronique, consacrée à la mémoire et à l'intelligence d'une dévotion proprement catholique et française, propose d'en parcourir les sources patristiques, les apparitions fondatrices, les controverses ecclésiales, le combat vendéen, le vœu national de l'année terrible, l'élan pontifical de Léon XIII et les pratiques toujours vivantes du premier vendredi du mois et de l'Heure Sainte. Une histoire d'amour, donc, mais aussi d'expiation et d'espérance.

Origines patristiques et médiévales du culte au Cœur du Christ

On se tromperait gravement si l'on faisait commencer la dévotion au Sacré-Cœur le matin du 27 décembre 1673, devant la grille du chœur des Visitandines de Paray-le-Monial. Les apparitions de cette date n'ont rien inauguré qui ne fût déjà contenu, en germes très anciens, dans la prière de l'Église. Le Cœur ouvert du Christ en croix, d'où jaillirent, selon le récit johannique, « du sang et de l'eau » (Jn 19, 34), est, depuis les premiers siècles, médité comme la source des sacrements, le sein nourricier de l'épouse, l'image vivante de la miséricorde divine. Origène, dans ses Homélies sur le Cantique des Cantiques, ose déjà parler du « disciple bien-aimé reposant sur la poitrine de Jésus » comme d'un mystique pénétrant le secret du Verbe incarné. Saint Augustin, plus tard, commente la blessure du côté en y voyant la porte par laquelle on entre dans l'arche de salut, et fait du sommeil mortel du Christ l'analogue mystérieux de l'extase d'Adam d'où naquit Ève.

L'histoire du culte intérieur au Cœur de Jésus prend toutefois une consistance nouvelle au tournant du douzième siècle, dans l'humus contemplatif de la réforme cistercienne. Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), dans ses sermons brûlants sur le Cantique, médite la « blessure » du Bien-Aimé et n'hésite pas à déclarer que c'est par cette ouverture que l'on accède aux trésors cachés de l'Amour. Le siècle suivant verra fleurir, dans le sillage cistercien et bénédictin, toute une génération de mystiques rhénanes et brabançonnes qui feront du Cœur du Christ l'objet exprès de leur oraison. Sainte Lutgarde d'Aywières (1182-1246), cistercienne du Brabant, raconte l'échange de cœurs avec le Sauveur ; sainte Mechtilde de Hackeborn (1241-1298) et plus encore sainte Gertrude la Grande (1256-1302), au monastère bénédictin d'Helfta en Saxe, livrent dans leurs Révélations et leur Héraut de l'Amour divin les premières grandes pages d'une théologie cardiale. C'est à Gertrude que le Christ dit ces mots inoubliables : « Tout ce que tu trouveras de précieux dans mon Cœur, je te le donne. »

Le treizième siècle franciscain s'engouffre à son tour dans cette spiritualité. Saint Bonaventure, dans son opuscule Vitis mystica (« La Vigne mystique »), médite longuement la blessure du côté ouvert et dresse l'une des premières théologies systématiques du Cœur transpercé : « C'est pour cela que ton cœur a été blessé, afin que par cette blessure visible nous voyions la blessure invisible de l'Amour. » Le quatorzième siècle apporte les douceurs un peu plaintives mais profondes du dominicain rhénan Henri Suso (1295-1366), qui inscrit dans sa propre poitrine, à la pointe d'un stylet, le saint Nom de Jésus, dévotion proprement « cardiale » avant la lettre. Sainte Catherine de Sienne (1347-1380) reçoit, elle aussi, l'échange mystique des cœurs et inscrit la dévotion au Sang précieux dans le sillon de l'amour brûlant pour le Cœur de l'Époux.

Au seuil de la Réforme catholique, c'est en France que la méditation du Cœur de Jésus va trouver sa première formulation liturgique publique. Saint Jean Eudes (1601-1680), prêtre normand sorti de l'Oratoire pour fonder la Congrégation de Jésus et Marie, compose dès 1670 le premier office liturgique conjoint des Cœurs de Jésus et de Marie, qu'il fait célébrer pour la première fois à Rennes. Eudes est le théologien des Cœurs ; Marguerite-Marie en sera la voyante. Quand, trois ans plus tard, dans son monastère bourguignon, la jeune Visitandine entendra le Christ ouvrir son sein de chair, elle ne fera, en un sens, qu'entendre ce que les Pères, les cisterciens, les rhénans et le bon Père Eudes avaient préparé pendant quinze siècles de contemplation patiente.

Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690) : la voyante de Paray-le-Monial

Elle naît le 22 juillet 1647 à Verosvres, en Charolais bourguignon, d'une famille de notaire. Cinquième de sept enfants, Marguerite perd son père à l'âge de huit ans ; sa mère, accablée de procès et de dettes, la confie aux Clarisses de Charolles, où l'enfant tombe gravement malade et restera paralysée plusieurs années. Très tôt, elle se sent appelée à la vie religieuse, mais devra batailler longuement contre les projets matrimoniaux de sa famille avant d'entrer, le 20 juin 1671, à l'âge de vingt-quatre ans, au monastère de la Visitation Sainte-Marie de Paray-le-Monial. Elle reçoit l'habit en août, fait profession le 6 novembre 1672. Sa vie monastique sera celle d'une religieuse obscure, marquée d'humiliations, d'incompréhensions, parfois de dérision, jusqu'à ce qu'une longue série de grâces extraordinaires ne vienne en bouleverser le cours.

La première grande apparition survient le 27 décembre 1673, fête de saint Jean l'Évangéliste, détail liturgique d'importance, car c'est précisément le disciple bien-aimé qui reposa sur le Cœur du Maître. Marguerite-Marie est en oraison devant le Saint-Sacrement exposé. Le Christ lui apparaît, ouvre son côté et l'invite à reposer, à la manière de Jean, sur sa poitrine. Il lui révèle alors les ardeurs de son Cœur pour les hommes et lui annonce qu'elle a été choisie pour faire connaître ce mystère au monde. La deuxième apparition a lieu un vendredi, vraisemblablement durant l'octave de la Fête-Dieu de l'année 1674 : le Cœur de Jésus apparaît à la voyante sur un trône de flammes, ceint d'une couronne d'épines, surmonté d'une croix, blessé de la lance et plus brillant que le soleil. La troisième apparition, dans le courant de l'année 1674, demande à Marguerite-Marie une « réparation » à l'ingratitude des hommes : la voyante reçoit l'invitation à communier souvent, particulièrement le premier vendredi de chaque mois, et à consacrer la nuit du jeudi au vendredi à veiller en mémoire de l'agonie de Gethsémani, ce sera l'Heure Sainte.

La quatrième apparition, dite « grande apparition », culmine dans l'octave du Saint-Sacrement, en juin 1675, la tradition la fixe précisément au 16 juin 1675. Le Christ adresse alors à Marguerite-Marie la déclaration qui résume toute la dévotion : « Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et, pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. » Le Sauveur réclame que soit instituée une fête liturgique en l'honneur de son Cœur, fixée au vendredi suivant l'octave du Saint-Sacrement, dans un esprit de réparation. Marguerite-Marie, terrifiée par l'ampleur de la mission, en est presque physiquement écrasée. C'est alors que la Providence place sur sa route le directeur spirituel qui saura la rassurer et porter au monde, hors les murs du monastère bourguignon, la confidence du Sacré-Cœur.

La sainte poursuivra ensuite son humble vie monastique, devenant maîtresse des novices puis assistante de la supérieure, multipliant les austérités, supportant maladies et calomnies. Elle meurt le 17 octobre 1690, à l'âge de quarante-trois ans. Elle sera béatifiée par Pie IX en 1864 et canonisée par Benoît XV le 13 mai 1920. Pour aller plus loin, on consultera la fiche détaillée consacrée à sainte Marguerite-Marie Alacoque dans nos Personnages.

Père Claude La Colombière SJ (1641-1682) : le directeur spirituel

Né le 2 février 1641 à Saint-Symphorien-d'Ozon, dans le diocèse de Vienne, Claude La Colombière entre chez les jésuites en 1658, étudie à Avignon et à Paris, et se fait remarquer par la rigueur de sa théologie autant que par la délicatesse de son discernement spirituel. Nommé recteur du collège de Paray-le-Monial à l'automne 1675, il découvre presque aussitôt, dans le parloir des Visitandines, cette religieuse de vingt-huit ans assaillie de visions qu'aucun confesseur n'osait approuver. Le jeune jésuite, formé à la prudence ignacienne, écoute longuement Marguerite-Marie, examine la cohérence doctrinale et morale des messages, et, après un mûr discernement, déclare les apparitions. Plus encore : il y donne sa propre adhésion intérieure et se consacre, avec elle, au Cœur de Jésus, premier homme de l'Église à le faire publiquement.

Cette consécration, qu'il rédige dans ses Notes spirituelles, jouera un rôle décisif. Elle authentifie les apparitions, elle les ouvre à la diffusion et elle inscrit dans la tradition jésuite la dévotion au Sacré-Cœur, qui en deviendra l'un des piliers spirituels jusqu'à nos jours. Envoyé en 1676 à Londres comme prédicateur de Marie-Béatrice de Modène, duchesse d'York et future reine d'Angleterre (épouse de Jacques II Stuart), Claude La Colombière y rencontre les pires difficultés : on l'accuse, lors du faux complot dit « papiste » de Titus Oates en 1678, d'avoir conspiré contre Charles II ; il est emprisonné, puis expulsé. Brisé de santé, il regagne Paray-le-Monial où il meurt le 15 février 1682, à quarante et un ans seulement. Pie XI le béatifiera en 1929, et Jean-Paul II le canonisera le 31 mai 1992. La diffusion de la dévotion au Sacré-Cœur, à partir de cette poignée de témoins de Paray, va être l'œuvre patiente et tenace de la Compagnie de Jésus durant les deux siècles suivants.

Diffusion XVIIᵉ-XVIIIᵉ : opposition janséniste, soutien jésuite

Basilique du Sacre-Coeur de Montmartre a Paris, edifice de pierre blanche construit de 1875 a 1914 sur la butte.
Basilique du Sacre-Coeur de Montmartre, erigee de 1875 a 1914 au sommet de la butte parisienne en voeu national. Photo Terragio67, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Il serait illusoire de croire que la dévotion s'est répandue sans heurt. Dès la fin du XVIIᵉ siècle, elle se trouve au cœur d'un affrontement théologique majeur, celui qui oppose, à propos de la grâce, de la communion fréquente et de la nature même de l'amour de Dieu, les jésuites et les disciples de Port-Royal. Pour les jansénistes, héritiers d'Arnauld et de Quesnel, méditer le Cœur de chair du Sauveur frise l'idolâtrie : ce serait, disent-ils, sacrifier la transcendance du Verbe à un sentimentalisme mièvre, mêler le sensible au spirituel, oublier la majesté redoutable de Dieu pour s'attendrir sur une anatomie. Les pamphlets de l'abbé Camet de la Bonnaudière, La Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus dénoncée à l'Église (1729), font florès. L'évêque jansénisant de Soissons, Mgr Languet de Gergy, lui-même biographe de Marguerite-Marie en 1729, doit défendre la dévotion contre ses propres confrères.

Face à cette hostilité, les jésuites portent à bout de bras la jeune dévotion. Dès 1691, le Père Jean Croiset, ami du défunt La Colombière, publie son grand traité La dévotion au Sacré-Cœur de Notre Seigneur Jésus-Christ, qui sera mille fois réimprimé et traduit. Le Père de Galliffet, autre jésuite, plaide à Rome la cause de la fête liturgique. La cour de Versailles reste prudente : Madame de Maintenon y est sensible, mais Louis XIV, sollicité en 1689, selon le récit ultérieur, pour consacrer son royaume au Sacré-Cœur, ne donne aucune suite. Ce silence du Roi-Soleil, médité par les générations suivantes, sera lu par certains historiens comme l'une des causes spirituelles secrètes des malheurs de la monarchie un siècle plus tard.

L'Église romaine, prudente, prend son temps. C'est Clément XIII qui, en 1765, autorise enfin la fête liturgique du Sacré-Cœur pour les évêques de Pologne et l'archiconfrérie romaine, première reconnaissance officielle. Pie VI, en 1781, publie le bref Quod aliquantum où il défend la dévotion. La Révolution française ralentit le mouvement en métropole, mais les missions jésuites le portent à travers le monde. Au XIXᵉ siècle, Pie IX étend la fête à toute l'Église latine en 1856 et béatifie Marguerite-Marie en 1864. Le mouvement est désormais irréversible.

L'étendard vendéen 1793-1796 : « Dieu, le Roi, le Sacré-Cœur »

Lorsqu'en mars 1793, les paysans du bocage angevin et poitevin se soulèvent contre la levée en masse décrétée par la Convention, ils se cherchent presque aussitôt un signe de ralliement qui dise à la fois leur foi catholique et leur fidélité monarchique. Ce signe sera l'étendard du Sacré-Cœur. Jacques Cathelineau, le « saint de l'Anjou », voiturier d'origine, prend la tête des insurgés. Sur sa poitrine et sur l'étendard de ses troupes apparaît le Cœur enflammé, surmonté de la croix, ceint de la couronne d'épines, brodé sur fond blanc, la couleur des Bourbons. La devise se cristallise en une formule lapidaire : « Dieu, le Roi, le Sacré-Cœur ». Pour aller plus loin, on lira la fiche consacrée à Cathelineau et celle d'Henri de La Rochejaquelein, qui reprit le flambeau après la mort du généralissime.

Henri de La Rochejaquelein, à vingt et un ans, harangue ses paysans en juin 1793 par le mot demeuré célèbre : « Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi. » Sur sa veste est cousu, comme un scapulaire de combat, le Sacré-Cœur. François-Athanase de Charette, dans le Marais et le pays de Retz, fait de même. Aux yeux de ces hommes, le Cœur du Christ n'est pas symbole décoratif mais signe sacramentel d'une cause qui les dépasse. Beaucoup partent au combat avec, glissé contre la peau, un petit Sacré-Cœur de drap rouge cousu par leur mère ou leur fiancée. La répression conventionnelle, atroce, colonnes infernales du général Turreau, noyades de Carrier à Nantes, sera vécue par les survivants comme un martyre collectif sous le regard du Cœur transpercé.

Cet héritage vendéen, transmis de famille en famille tout au long du XIXᵉ siècle, alimentera l'iconographie légitimiste : le Sacré-Cœur reste, dans la mémoire des « blancs », le signe de la France catholique fidèle. Philippe de Villiers, en créant en 1989 le Puy du Fou en pays vendéen, ravivera cette mémoire dans le grand spectacle de la Cinéscénie, où l'étendard du Sacré-Cœur apparaît comme l'emblème reconnaissable d'un peuple fidèle à sa foi. La trace est tenace : elle court, souterraine, depuis les bois de Cholet jusqu'aux portes du XXIᵉ siècle.

Le vœu national de 1870-1873 et la Basilique de Montmartre

L'année 1870 est, pour la France, une « année terrible », pour reprendre le mot de Hugo. La défaite de Sedan, le 2 septembre 1870, livre l'empereur Napoléon III prisonnier ; la République est proclamée le 4 septembre ; Paris est assiégé par les armées prussiennes pendant l'hiver le plus rude du siècle, jusqu'à la capitulation du 28 janvier 1871 ; le traité de Francfort, en mai, consacre la perte de l'Alsace-Moselle ; et, plus déchirante encore, la Commune de Paris ensanglante la capitale du 18 mars au 28 mai 1871, exécutant en otage l'archevêque Mgr Darboy le 24 mai. Dans ce désastre national, beaucoup de catholiques voient un châtiment et appellent à une expiation collective.

C'est dans ce climat d'apocalypse qu'un avocat lyonnais, Alexandre Legentil, réfugié avec sa famille à Poitiers pendant le siège de Paris, formule en décembre 1870 le projet d'un « vœu national au Sacré-Cœur » : si Paris est délivrée, si le pape recouvre son indépendance, on construira au cœur de la capitale une église expiatoire dédiée au Cœur de Jésus. Il est rejoint dans cette résolution par son beau-frère Hubert Rohault de Fleury, ingénieur des ponts. Ensemble, ils rédigent le texte du vœu en janvier 1871. L'archevêque de Paris nouvellement nommé, Mgr Joseph Hippolyte Guibert (1802-1886), oratorien d'origine, l'approuve solennellement le 18 janvier 1872 et choisit l'emplacement : la colline de Montmartre, le « mont des martyrs » où la tradition fait expirer saint Denis et ses compagnons au IIIᵉ siècle, et qui plus est, lieu d'origine de la Commune.

Restait à donner force légale au projet. Le 24 juillet 1873, Mgr Guibert présente une supplique à l'Assemblée nationale alors siégeant à Versailles, où la majorité monarchiste et catholique l'accueille favorablement. Le rapporteur, le baron Antoine Chesnelong, en défend le principe. La loi du 24 juillet 1873, votée par 382 voix contre 138, déclare l'édification de la basilique « d'utilité publique » et autorise l'expropriation du sommet de la colline. C'est l'un des rares cas, dans l'histoire moderne, où le Parlement français vote la construction d'une église. Un concours d'architectes est lancé en 1874, auquel répondent soixante-dix-huit projets. Le lauréat est Paul Abadie (1812-1884), restaurateur de Saint-Front de Périgueux, qui propose un édifice romano-byzantin à coupoles, audacieusement étranger aux gothiques alors à la mode. Abadie mourra avant l'achèvement, et cinq architectes lui succéderont (Honoré Daumet, Jean-Charles Laisné, Henri Rauline, Lucien Magne, Louis-Jean Hulot).

La première pierre est posée le 16 juin 1875, date hautement symbolique, anniversaire exact de la grande apparition à Marguerite-Marie. Les fondations, à travers une colline minée par des siècles de carrières de gypse, exigent l'enfoncement de quatre-vingt-trois puits de fondation jusqu'à plus de trente mètres. Les pierres employées, du calcaire de Château-Landon, ont la propriété de se blanchir au contact de l'eau de pluie : c'est ce qui donne à la basilique son éclat immaculé sous le ciel de Paris. L'adoration eucharistique perpétuelle y est établie dès le 1ᵉʳ août 1885, avant même l'achèvement de l'édifice, et elle ne s'est jamais interrompue depuis. La consécration solennelle a lieu le 16 octobre 1919, à la fin de la Grande Guerre, par le cardinal Vico, légat de Benoît XV. Le campanile, qui abrite la « Savoyarde », cloche de dix-neuf tonnes coulée à Annecy en 1895 par les frères Paccard, l'une des plus grosses de France, est achevé en 1923. Aujourd'hui, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre accueille près de cinq millions de visiteurs et pèlerins par an, troisième site touristique de Paris derrière la tour Eiffel et le Louvre, mais surtout cœur battant d'une prière ininterrompue depuis cent quarante ans.

L'encyclique Annum Sacrum (1899) : consécration du genre humain

Le pontificat de Léon XIII (1878-1903) marquera l'entrée définitive de la dévotion au Sacré-Cœur dans la vie universelle de l'Église. À l'approche du Jubilé de l'année 1900, le pontife, vieilli mais lucide, songe à inscrire le seuil du nouveau siècle sous un signe qui en résumât la grâce. Saisi par les suppliques d'une religieuse du Bon-Pasteur d'Oporto, sœur Marie du Divin Cœur (Droste zu Vischering), morte en 1899, qui lui avait transmis le souhait du Christ d'une consécration universelle, Léon XIII publie le 25 mai 1899 l'encyclique Annum Sacrum (« L'année sacrée »).

Dans ce texte d'une densité doctrinale remarquable, le pape démontre que le Christ-Roi étend son empire non seulement sur les baptisés, mais sur l'humanité entière, en vertu du droit de création comme de celui de rédemption. Il est donc légitime, et même nécessaire, de consacrer au Sacré-Cœur de Jésus non point seulement les âmes pieuses, ni telle paroisse, telle nation, telle confrérie, mais le genre humain tout entier. La consécration solennelle est célébrée le 11 juin 1899, simultanément dans toutes les églises catholiques du monde. La fête liturgique du Sacré-Cœur, élevée au rite double de première classe, est désormais inscrite au calendrier universel. Vingt-six ans plus tard, Pie XI, prolongeant cette ligne, publiera l'encyclique Quas primas (11 décembre 1925), instituant la fête liturgique du Christ-Roi, couronnement royal et social de la dévotion au Cœur du Sauveur. La théologie du Sacré-Cœur, longtemps soupçonnée de sentimentalisme, accède ainsi au plus haut magistère et devient un pilier doctrinal de la prédication catholique du XXᵉ siècle.

Iconographie du Sacré-Cœur

Iconographie du Sacre-Coeur de Jesus, devotion catholique diffusee depuis sainte Marguerite-Marie au XVIIe siecle.
Iconographie du Sacre-Coeur de Jesus, devotion repandue en France depuis les visions de Paray-le-Monial en 1673. Photo Giò Terra (Terragio67), CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

L'image du Sacré-Cœur, telle que l'imagerie populaire l'a fixée, doit beaucoup à Marguerite-Marie elle-même, qui en avait esquissé la première représentation à l'usage de ses sœurs visitandines. On y voit le Christ ouvrant sa poitrine pour montrer son Cœur de chair, surmonté d'une croix, ceint d'une couronne d'épines, blessé par la lance du centurion Longin, irradiant de flammes, celles de l'amour divin que rien ne peut éteindre. Chaque détail a son sens théologique : la croix dit la rédemption ; la couronne d'épines, la dérision et la souffrance ; la blessure du côté, la source des sacrements ; les flammes, l'ardeur de la charité. Cette iconographie est d'abord modeste : gravures dévotes des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, médailles de plomb distribuées dans les missions intérieures.

Au XVIIIᵉ siècle, le tableau de Pompeo Batoni (1767) commandé pour l'église romaine du Gesù, le grand sanctuaire jésuite, donne au Sacré-Cœur sa formule classique : Christ jeune, élégant, au regard suave, présentant son Cœur d'une main délicate. Cette image, mille fois reproduite, marquera la sensibilité catholique jusque dans les paroisses françaises du Second Empire. Au XIXᵉ siècle, l'école de Saint-Sulpice à Paris diffuse à travers la France entière statues de plâtre polychrome, vitraux, oléographies et chromolithographies du Sacré-Cœur : un Christ doux, presque féminin, dont la mièvrerie a fait sourire plus tard, mais qui a soutenu la prière de millions de foyers. Le scapulaire du Sacré-Cœur, les médailles, les statues domestiques trônant sur la cheminée, les enseignes de pèlerinage, les images glissées dans les missels constituent un patrimoine matériel d'une ampleur inouïe, dont les antiquaires du XXIᵉ siècle redécouvrent aujourd'hui la valeur artistique et spirituelle.

Pratiques contemporaines : intronisations, premier vendredi, Heure Sainte

Trois pratiques cardinales structurent encore aujourd'hui la dévotion. La première est l'intronisation du Sacré-Cœur dans les foyers, mouvement lancé au début du XXᵉ siècle par le Père Mateo Crawley-Boevey, religieux des Sacrés-Cœurs (SS.CC.) d'origine péruvienne, et fortement soutenu par Pie X en 1907 puis par Benoît XV. Il s'agit, par une cérémonie liturgique simple, d'introniser une image du Sacré-Cœur en place d'honneur dans la maison familiale et de consacrer le foyer au Cœur du Christ, manière domestique de prolonger l'Annum Sacrum pontifical. Des millions de foyers, en France et dans le monde latino-américain, ont reçu cette intronisation au XXᵉ siècle.

La deuxième pratique est la communion réparatrice des neuf premiers vendredis du mois, fondée sur la « grande promesse » faite à Marguerite-Marie : « Je te promets, dans l'excessive miséricorde de mon Cœur, que son amour tout-puissant accordera à tous ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois de suite la grâce de la pénitence finale. » Cette promesse, soigneusement examinée par les théologiens, a soutenu la persévérance de générations de chrétiens. La troisième est l'Heure Sainte du jeudi soir, prière prolongée d'adoration entre vingt-trois heures et minuit, en mémoire de l'agonie du Christ à Gethsémani, telle qu'elle fut demandée à la voyante de Paray. Ces trois pratiques, foyer consacré, premier vendredi, Heure Sainte, demeurent les piliers vivants d'une dévotion qui n'a rien perdu de son actualité, comme en témoigne la persistance des grands pèlerinages à Paray-le-Monial (chaque année en juin, autour de la fête liturgique) et à Montmartre (adoration perpétuelle ininterrompue depuis 1885).

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Questions fréquentes

Qu'est-ce que le Sacré-Cœur exactement ?

Le Sacré-Cœur désigne le cœur charnel du Christ, vénéré comme symbole de son amour divin et humain pour les hommes. La dévotion s'attache à la « chair » du Cœur transpercée par la lance du soldat romain (Jean 19, 34). L'iconographie classique représente le Cœur entouré d'une couronne d'épines, surmonté d'une croix et de flammes, avec une plaie suintant de sang. Cette dévotion est l'une des plus diffusées du catholicisme moderne.

Qui est sainte Marguerite-Marie Alacoque ?

Née le 22 juillet 1647 à Verosvres (Bourgogne), Marguerite-Marie Alacoque entra à 24 ans au monastère de la Visitation de Paray-le-Monial. Entre décembre 1673 et juin 1675, le Christ lui apparut à quatre reprises, lui demandant de propager la dévotion à son Sacré-Cœur, d'instituer une fête le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, et de pratiquer la communion réparatrice du premier vendredi du mois. Béatifiée en 1864, canonisée par Benoît XV en 1920.

Quel est le « Grand dessein » de Paray-le-Monial ?

Le 17 juin 1689, le Christ aurait demandé à Marguerite-Marie de transmettre à Louis XIV sa volonté que le roi consacre sa personne et son royaume au Sacré-Cœur, fasse édifier un temple où le Cœur serait honoré, et place son image sur les étendards royaux. Le message, porté par le père Claude La Colombière, ne fut pas transmis ou pas reçu. Cent ans plus tard, le 17 juin 1789, l'Assemblée nationale décrétait sa transformation en Constituante.

Pourquoi la basilique de Montmartre a-t-elle été construite ?

Après la défaite de Sedan (2 septembre 1870), la perte de l'Alsace-Moselle et la Commune de Paris (mars-mai 1871), deux laïcs catholiques, Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury, lancèrent l'idée d'un « vœu national » au Sacré-Cœur en réparation. L'Assemblée nationale vota la loi du 24 juillet 1873 déclarant d'utilité publique l'édifice. Conçue par Paul Abadie dans un style romano-byzantin, la construction dura de 1875 à 1914 ; consécration le 16 octobre 1919.

Qui a peint la décoration intérieure du Sacré-Cœur ?

La gigantesque mosaïque du chœur (475 m², l'une des plus vastes au monde) représentant le « Christ en gloire », a été dessinée par Luc-Olivier Merson et exécutée par les mosaïstes Marcel Magne et Henri-Marcel Magne entre 1900 et 1922. Elle figure au centre le Sacré-Cœur du Christ entouré de la Vierge, de saint Michel, de Jeanne d'Arc et du pape Léon XIII présentant la France.

Quelles sont les neuf promesses du Sacré-Cœur ?

Les douze promesses (et non neuf) faites par le Christ à Marguerite-Marie aux dévots du Sacré-Cœur incluent : paix dans les familles, consolation dans les peines, refuge à l'heure de la mort, bénédictions sur les entreprises. La 12ᵉ, dite « grande promesse », assure la grâce de la pénitence finale à ceux qui communieront neuf premiers vendredis du mois consécutifs. Ces promesses sont à l'origine de la pratique du « premier vendredi du mois ».

Quand fut instituée la fête du Sacré-Cœur ?

Pie IX étendit la fête à l'Église universelle par le décret du 23 août 1856. Elle se célèbre le vendredi suivant l'octave du Saint-Sacrement, soit dix-neuf jours après la Pentecôte. Léon XIII consacra le genre humain au Sacré-Cœur le 11 juin 1899. Pie XI renouvela la consécration et institua l'office liturgique de la fête comme rite double de première classe par l'encyclique Quas primas (1925).

Qu'est-ce que le drapeau du Sacré-Cœur ?

Étendard blanc frappé du Cœur transpercé surmonté d'une croix et entouré d'épines, brodé de la devise « Cor Iesu, salva Galliam » ou « Espérance et salut de la France ». Porté par les armées royalistes vendéennes pendant la guerre de Vendée (1793-1796), par Henri de La Rochejaquelein et Charette. Ressuscité par les zouaves pontificaux puis par les unités catholiques de la Première Guerre mondiale, il reste l'emblème des mouvements catholiques traditionnels.

Qui visite Paray-le-Monial aujourd'hui ?

Le sanctuaire de Paray-le-Monial accueille chaque année plus de 400 000 pèlerins. Géré depuis 1975 par la Communauté de l'Emmanuel, il propose des sessions estivales rassemblant 25 000 à 30 000 participants. Le corps de Marguerite-Marie repose dans la chapelle des Apparitions, attenante à la basilique romane Notre-Dame du XIᵉ siècle, joyau du roman bourguignon. Jean-Paul II y est venu en pèlerinage le 5 octobre 1986.

Pourquoi la basilique de Montmartre est-elle blanche ?

La basilique est construite en pierre de Château-Landon (calcaire travertin extrait de Seine-et-Marne, près de Nemours). Cette pierre, au contact de l'eau de pluie, sécrète du calcin, un dépôt blanchâtre qui auto-nettoie la façade et préserve sa blancheur éclatante depuis plus d'un siècle. C'est la même pierre qui orne l'Arc de Triomphe et plusieurs monuments parisiens. La basilique culmine à 271 m d'altitude au sommet de la butte Montmartre.

Bibliographie

  • Raymond DARRICAU et Bernard PEYROUS, Sainte Marguerite-Marie et le message de Paray-le-Monial, Desclée de Brouwer, Paris, 1993.
  • Édouard GLOTIN, La Bonne Nouvelle du Cœur de Jésus. Étude exégétique, théologique et historique, Parole et Silence, Paris, 2007.
  • Jacques LE BRUN, La Jouissance et le trouble. Recherches sur la littérature chrétienne de l'âge classique, Droz, Genève, 2004.
  • Yvonne TURIN, Le Sacré-Cœur de la prédication à la dévotion, Cerf, Paris, 2000.
  • Jacques BENOIST, Le Sacré-Cœur des femmes de 1860 à 1960, L'Atelier, Paris, 1996.
  • Jacques BENOIST, Le Sacré-Cœur de Montmartre. Un vœu national, Éditions Ouvrières, Paris, 1992.
  • Frank BOWMAN, Le Christ romantique, Droz, Genève, 1973.
  • Henri BREMOND, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. III « La Conquête mystique », Bloud et Gay, Paris, 1921.
  • Auguste HAMON, Histoire de la dévotion au Sacré-Cœur, 5 vol., Beauchesne, Paris, 1923-1940.
  • Raymond JONAS, France and the Cult of the Sacred Heart. An Epic Tale for Modern Times, University of California Press, Berkeley, 2000.
  • Pierre PIERRARD, Histoire des curés de campagne de 1789 à nos jours, Plon, Paris, 1986.
  • Pie XI, encyclique Quas primas, 11 décembre 1925.
  • Pie XII, encyclique Haurietis aquas, 15 mai 1956.
  • Marguerite-Marie ALACOQUE, Vie écrite par elle-même, éd. Émile Bougaud, Paris, 1864 (rééd. Centurion, 1986).
  • Claude LA COLOMBIÈRE, Œuvres spirituelles, éd. André Ravier, Mulhouse, 1962.