Rémi Brague (né 1947) : la voie romaine et le propre de l'homme
Il existe dans la philosophie française contemporaine une voix discrète, presque retirée, qui a pourtant reformulé la question européenne plus que bien des essayistes médiatiques. Rémi Brague, né à Paris le 8 septembre 1947, agrégé de philosophie en 1970, docteur en 1976, a consacré son œuvre à une tâche d'une ambition rare : comprendre ce que l'Europe doit à Rome, ce que la modernité doit au Moyen Âge, et ce que l'humain doit à une certaine idée de la transcendance. Titulaire de la chaire Romano-Guardini à Munich de 2002 à 2012, lauréat du prix Ratzinger en 2012, il a tracé, livre après livre, une anthropologie philosophique dont le centre est une question toute simple et presque insoutenable : sur quoi repose encore, aujourd'hui, la dignité de l'homme ?
Une formation classique dans la grande tradition parisienne
Rémi Brague appartient à cette génération de philosophes français formés dans la maison mère de la discipline : la Sorbonne d'avant la partition, puis Paris I Panthéon-Sorbonne après la réorganisation universitaire de 1970. Il passe l'agrégation de philosophie en 1970, année de cristallisation intellectuelle où le structuralisme domine encore, où Foucault publie, où Derrida affine la déconstruction. Brague, lui, prend une tout autre route : celle du grec ancien, de la métaphysique aristotélicienne, des textes patiemment lus dans leur langue originelle.
Sa thèse, soutenue en 1976 et publiée en 1988 sous le titre Aristote et la question du monde. Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie, signale immédiatement la singularité de son geste : il ne cherche pas à moderniser Aristote, il cherche à le comprendre. C'est-à-dire à reconstituer le sol sur lequel sa pensée tenait debout. Pour Brague, philosopher ne consiste pas à produire du commentaire sur le commentaire, mais à restaurer la lisibilité d'œuvres que vingt siècles ont recouvertes d'interprétations successives.
Cette formation austère, grec, latin, hébreu, arabe, le distingue dès ses débuts. Là où beaucoup de ses contemporains parisiens lisent les Anciens à travers Heidegger, Brague lit Heidegger à travers les Anciens, et, surtout, lit chacun dans sa langue. Cette exigence philologique n'est pas un ornement universitaire. Elle est le fondement méthodologique d'une œuvre entière : on ne comprend une civilisation qu'en acceptant de suivre ses textes à la lettre.
On peut mesurer, par contraste, la singularité de ce parti pris. Les années 1970 françaises voient le triomphe d'une philosophie de seconde main, où l'on paraphrase Marx, Freud ou Nietzsche à grande distance des textes, où l'on s'autorise des synthèses rapides entre auteurs séparés par des siècles et des langues. Brague refuse ce style. Son écriture restera toujours allusive, retenue, précise, avec cette élégance un peu sèche des philosophes qui n'ont pas besoin d'en rajouter parce qu'ils savent de quoi ils parlent. Le lecteur d'aujourd'hui, habitué à des essais plus tonitruants, doit accepter de ralentir sa lecture : chaque paragraphe de Brague suppose, derrière lui, un dossier de sources qu'il ne jette pas au visage mais qu'il laisse deviner.
Le philosophe médiéviste : une triangulation arabe, juive et chrétienne
Rémi Brague a patiemment construit sa réputation internationale comme spécialiste de la philosophie médiévale, mais il faut préciser le terme : il est médiéviste au sens large du Moyen Âge méditerranéen, c'est-à-dire des trois traditions qui s'y croisent sans jamais coïncider. La philosophie arabe, al-Farabi, Avicenne, Averroès, Maïmonide, occupe une place centrale dans ses travaux, non pas comme curiosité orientaliste, mais comme pan constitutif de l'histoire occidentale elle-même.
Cette triangulation est l'une des signatures intellectuelles de Brague. Pendant que la plupart des histoires de la philosophie passent directement d'Augustin à Thomas d'Aquin, puis de Thomas à Descartes, en considérant le détour par l'Islam médiéval comme une parenthèse exotique, Brague montre inlassablement que la scolastique latine est impensable sans la médiation arabe. C'est par Tolède, par Cordoue, par les traducteurs de l'Andalousie, que l'Europe médiévale a récupéré l'Aristote qu'elle avait perdu. Et c'est cette récupération qui a rendu possible la pensée moderne.
Ce geste d'historien des idées a une conséquence philosophique considérable : il interdit tout récit de l'Europe comme substance close, homogène, repliée sur elle-même. L'Europe que décrit Brague est au contraire tressée de dettes, irriguée de flux venus du Sud et de l'Est, dépendante de langues qu'elle ne parle plus. Le recueil Au moyen du Moyen Âge (2006) rassemble plusieurs de ces enquêtes et donne à voir la méthode : patience des sources, refus des synthèses prématurées, attention aux détails textuels qui bouleversent les grands récits.
On retiendra en particulier, chez Brague, la place faite à Maïmonide. Le grand rabbin cordouan, écrivant en arabe pour un public juif un Guide des égarés saturé de philosophie grecque, incarne à lui seul la configuration médiévale méditerranéenne. Chez Brague, Maïmonide n'est ni une curiosité juive, ni une étape vers Thomas d'Aquin : il est un penseur pleinement philosophique, dont la lecture attentive modifie ce que nous croyons savoir de l'histoire de la raison. De la même manière, Averroès n'est pas réductible à son destin latin d'« averroïsme » : il est un aristotélicien rigoureux dont la rationalité n'a rien à envier à celle de ses commentateurs chrétiens.
Cette triangulation interdit aussi de lire l'Europe médiévale comme un long sommeil dogmatique dont seule la Renaissance aurait tiré la pensée. Brague est, sur ce point, l'un des héritiers français de l'école historiographique qui va d'Étienne Gilson à Alain de Libera : le Moyen Âge n'est pas un creux, c'est un laboratoire. Et ce laboratoire est multi-confessionnel, multilingue, méditerranéen. Toute Europe qui refuserait cette mémoire se couperait d'une part essentielle d'elle-même.
Sorbonne, puis Munich : une double patrie universitaire
Rémi Brague enseigne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne de 1990 à 2010, où il occupe une chaire de philosophie de la religion et d'histoire de la philosophie médiévale. Mais sa carrière prend une tournure européenne, au sens plein, lorsqu'il est appelé en 2002 à occuper la Romano-Guardini-Lehrstuhl de l'Université Ludwig-Maximilian de Munich, chaire créée en mémoire du grand théologien italo-allemand. Il y enseignera jusqu'en 2012, dans une relation vivante avec la tradition philosophique germanique.
Ce dédoublement n'est pas anodin. Brague est l'un des rares philosophes français de sa génération à avoir pleinement habité la langue allemande et à avoir enseigné à un public universitaire allemand dans sa propre langue. Ce passage perpétuel entre Paris et Munich lui a donné une oreille particulière pour ce qu'on pourrait appeler la conversation européenne : cette capacité d'un concept à se reformuler en traversant une frontière linguistique, et la manière dont certains concepts ne passent pas, résistent, se dérobent.
Le choix de Munich n'est pas fortuit. La chaire Romano-Guardini est l'une des rares chaires universitaires européennes explicitement dédiée à la pensée de la religion et de la culture dans leur relation. Elle succède à un des théologiens les plus lus du XXe siècle européen, auteur de La Fin des temps modernes, dont l'influence s'est exercée jusque sur Joseph Ratzinger. S'inscrire dans cette filiation, pour un philosophe français, c'est affirmer une certaine conception de la tâche philosophique : non pas discuter entre professionnels à l'intérieur d'une discipline fermée, mais travailler à la ligne de crête où la philosophie croise la théologie, l'histoire et la critique de la modernité. Cette ligne de crête, Brague l'a tenue à Munich avec une rigueur qui a durablement impressionné ses auditeurs allemands.
En 2009, Rémi Brague est élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques, au fauteuil 52 de la section de philosophie. La même année, il reçoit le prix du Cardinal Grente de l'Académie française, distinction qui consacre l'ensemble de son œuvre publiée en langue française. Ces reconnaissances institutionnelles, loin d'être décoratives, marquent la réintégration progressive d'une pensée longtemps jugée hétérodoxe dans le cœur des institutions savantes françaises.
Europe, la voie romaine (1992) : la thèse fondatrice
Publié chez Criterion en 1992, repris ensuite en collection de poche, Europe, la voie romaine est sans doute l'ouvrage le plus lu et le plus commenté de Rémi Brague. Sa thèse peut s'énoncer simplement, à condition d'en mesurer la portée : l'Europe n'est pas une culture, c'est un rapport à la culture. Ce qui définit la civilisation européenne, ce n'est pas une origine, un fonds, un patrimoine, mais une certaine manière de se tenir devant un patrimoine qui n'est pas originellement le sien.
D'où l'image centrale du livre : Rome. Pour Brague, Rome n'a jamais prétendu être la Grèce. Elle a fait mieux, et plus humble : elle s'est reconnue comme l'héritière de la Grèce, elle a traduit, elle a transmis, elle a enrichi sans dissimuler la dette. Le Romanus est celui qui n'est pas grec mais qui reconnaît que la civilisation est grecque. L'Europe, dit Brague, est romaine en ce sens précis : elle ne coïncide pas avec sa source, elle sait qu'elle ne coïncide pas, et c'est cette non-coïncidence qui la définit.
« Être romain, c'est faire l'expérience de l'ancien comme nouveau, et savoir que ce qu'on transmet vaut mieux que soi. »
Ce renversement de perspective mérite qu'on s'y arrête. Dans l'imaginaire courant, Rome est la figure de la puissance, de la conquête, de l'impérialité. Brague ne nie rien de tout cela, mais il montre que Rome, dans son rapport à la culture, a été paradoxalement la civilisation de l'humilité. Humilité non pas au sens moral, Rome n'était pas modeste, mais au sens structural : elle savait qu'elle n'était pas à l'origine, elle acceptait d'être seconde. Cette secondarité assumée est précisément ce qui la rend féconde. L'Europe moderne, quand elle s'est voulue grecque, hébraïque, ou purement française, a toujours chuté dans le ridicule ou la tragédie. Quand elle a consenti à être romaine, c'est-à-dire tributaire, elle a produit ses chefs-d'œuvre.
Cette thèse est politiquement et philosophiquement explosive. Elle refuse tout à la fois le nationalisme identitaire, qui voudrait que l'Europe soit une substance originelle, et le cosmopolitisme abstrait, qui voudrait qu'elle ne soit qu'une somme de valeurs universelles détachables de leur sol. L'Europe, pour Brague, est la civilisation qui a fait de l'excentricité sa normalité : sa religion vient de Palestine, sa philosophie de Grèce, son droit de Rome, ses chiffres d'Inde via l'Arabie. Elle vit d'être en dette, et cette dette lui fait honneur.
Recevoir, enrichir, transmettre : une anti-logique révolutionnaire
La voie romaine, telle que Brague la décrit, se décline en trois gestes : recevoir, enrichir, transmettre. Ces trois verbes forment l'ossature d'une éthique de la culture qui s'oppose frontalement à la logique révolutionnaire. La Révolution, qu'elle soit politique, esthétique ou théologique, veut faire table rase, recommencer à zéro, inaugurer une ère nouvelle. La voie romaine, elle, refuse cette ivresse du commencement absolu. Elle sait qu'aucun homme, aucune génération, aucune nation ne commence à zéro.
Recevoir : c'est reconnaître qu'on hérite d'une langue, d'un droit, d'une mémoire, d'une religion qu'on n'a pas produite. C'est accepter d'être, avant d'être quelqu'un, le destinataire de quelque chose. Enrichir : c'est refuser la pure conservation. L'héritier romain ne muséifie pas, il travaille le legs, il l'éprouve, il lui ajoute. Transmettre : c'est le geste final, le plus difficile peut-être, qui consiste à savoir qu'on ne possède ce qu'on a reçu qu'à condition de le rendre à son tour, et de le rendre meilleur, ou au moins intact.
Cette triade a une conséquence éthique que Brague explicite rarement mais qui traverse toute son œuvre : la modernité, lorsqu'elle cesse de transmettre, se condamne. Une civilisation qui cesse d'avoir des héritiers cesse d'avoir des ancêtres. Elle devient contemporaine absolue d'elle-même, c'est-à-dire stérile. Le diagnostic bragueiën sur l'Europe contemporaine n'est pas celui d'un déclin moral mais celui d'une rupture de transmission : non pas qu'on pense moins bien, mais qu'on ne sait plus pourquoi l'on penserait, ni à qui l'on parlerait.
La Sagesse du monde (1999) : trois cosmologies, trois humanités
Publié chez Fayard en 1999, La Sagesse du monde. Histoire de l'expérience humaine de l'univers est sans doute le livre le plus ample, le plus systématique et le plus audacieux de Rémi Brague. Il y pose une question qui semble ressortir à l'histoire des sciences mais qui est en réalité métaphysique : comment les hommes ont-ils vécu, pensé, habité le cosmos ?
Brague identifie trois grandes manières de penser le monde, qu'il fait correspondre aux trois grands héritages de l'Europe. La manière grecque : le cosmos est un ordre beau, harmonieux, auquel l'homme participe en contemplant. Le sage est celui qui, par la contemplation, s'accorde à l'ordre du monde et y trouve sa propre mesure. La manière juive : le monde est création, c'est-à-dire œuvre libre d'un Dieu qui n'est pas le monde. L'homme n'y trouve pas sa mesure par contemplation mais par écoute de la parole qui lui assigne sa place. La manière chrétienne, enfin, opère une synthèse originale : le monde est à la fois cosmos grec et création juive, et cette double appartenance fait de l'homme une créature à la fois cosmique et tournée vers un au-delà du cosmos.
Le détail de ces trois voies est riche. Pour le Grec, le monde est intelligible par soi, et l'intelligence humaine lui est naturellement accordée : le logos du monde répond au logos de l'âme. Pour le Juif, le monde n'est pas d'abord à comprendre mais à reconnaître comme œuvre, ce qui implique un rapport d'écoute et d'obéissance plutôt que de spéculation. Pour le chrétien, l'incarnation change la donne : le logos devient chair, ce qui signifie que l'intelligibilité du monde et la parole du créateur se rejoignent dans un événement historique. Ces trois manières ne sont pas de simples variantes : elles configurent des types d'homme et des types de science.
Ce livre est crucial parce qu'il permet de comprendre pourquoi la modernité scientifique, en détachant l'homme du cosmos, a rendu problématique sa propre dignité. Quand Copernic puis Galilée ont décentré la Terre, ils n'ont pas seulement déplacé un astre : ils ont désaccordé l'homme d'un monde qui ne lui répondait plus. La science moderne, observe Brague, a fabriqué un univers dans lequel l'homme n'a plus de place à proprement parler. Il n'est plus au centre, il n'est plus à la mesure, il n'est plus dans un ordre qui lui renvoie une image de lui-même. Cette désinscription a des conséquences anthropologiques dont nous ne mesurons pas encore l'ampleur.
Le propre de l'homme (2013) : peut-on fonder la dignité sans Dieu ?

Publié chez Flammarion en 2013, Le propre de l'homme. Sur une légitimité menacée reprend et aiguise une question qui hantait déjà La Sagesse du monde : sur quoi repose la dignité humaine une fois dissous le sol cosmique et théologique qui la portait ? Le diagnostic de Brague est sans complaisance : la modernité s'est construite sur l'affirmation de la dignité de l'homme, mais en sapant progressivement tout ce qui pouvait fonder cette affirmation.
L'argument procède par étapes. Si l'homme n'est qu'un produit de l'évolution, son existence ne relève d'aucun dessein, d'aucune intention, d'aucun appel. Si la nature n'est qu'un agrégat de forces aveugles, elle ne peut rien ordonner. Si Dieu est mort, comme l'annonçait Nietzsche, la dignité humaine, qui dans toute la tradition occidentale dérivait de la création à l'image de Dieu, devient une affirmation sans garant. Elle peut subsister un temps sur son élan, comme une étoile morte dont la lumière nous parvient encore. Mais la source s'est éteinte.
« La question n'est pas de savoir si l'homme est bon, mais de savoir s'il est légitime. Sur quoi repose son droit à exister, à se reproduire, à transmettre ? »
L'argumentation prend appui, à plusieurs reprises, sur un paradoxe historique que Brague détaille avec une précision remarquable. Les sociétés pré-modernes, qui ne plaçaient pas l'homme au centre rhétorique de leur discours, lui accordaient en pratique une dignité métaphysique considérable : créé à l'image de Dieu, microcosme reflétant le macrocosme, ordonné à une fin qui le dépassait. Les sociétés modernes, qui placent l'homme au centre de tous leurs discours, lui retirent progressivement ces fondements et le laissent face à une affirmation tautologique : l'homme est digne parce qu'il est l'homme. Cette tautologie, observe Brague, tient aussi longtemps qu'elle n'est pas contestée ; mais elle ne répond à aucune contestation réelle.
Ce livre n'est pas, contrairement à certaines lectures pressées, un manifeste religieux. Brague ne dit pas qu'il faut croire en Dieu pour croire en l'homme. Il montre, plus modestement et plus radicalement, que l'humanisme sans transcendance est dans une situation de dette dont il ne sait plus nommer le créancier. Il vit sur un capital symbolique qu'il n'a pas constitué et qu'il ne sait pas reconstituer. Le propre de l'homme, suggère Brague, ne se lit plus seulement dans ce qu'il est, mais dans ce qu'il reçoit, et dans l'angoisse contemporaine devant l'épuisement des sources.
Sur la religion (2018) et La loi de Dieu (2005)
Deux livres complètent l'édifice. La loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance, publié chez Gallimard en 2005, constitue peut-être le plus technique des grands ouvrages de Brague. Il retrace l'histoire philosophique et théologique de la notion de loi divine dans les trois monothéismes : comment une parole qui oblige peut-elle venir d'un Dieu, et que signifie, pour l'homme, l'obéissance à cette parole ? Brague y déploie son érudition comparée, textes hébreux, arabes, latins, pour montrer que la question de la loi est la question sur laquelle les trois traditions se séparent et se comprennent le mieux.
« Une loi divine n'est pas une simple règle : c'est une promesse et une demande tenues ensemble, qui configurent la liberté au lieu de la nier. »
Un exemple permet de mesurer la finesse du propos. Lorsque Brague analyse la notion de Torah dans le judaïsme, de sharî'a dans l'islam et de loi naturelle dans le christianisme latin, il montre que chacune désigne à la fois plus et moins qu'un code juridique au sens moderne. Plus, parce qu'elles engagent l'existence entière et non seulement les comportements sanctionnables. Moins, parce qu'elles n'ont pas la prétention totalisante de la loi civile moderne à couvrir tout l'espace de la vie. Cette double caractéristique suggère qu'une société sécularisée, qui hérite sans le savoir de la forme de la loi divine tout en en refusant la source, risque de produire un droit paradoxalement plus intrusif que celui dont il prétend prendre la place.
Publié chez Flammarion en 2018, Sur la religion est d'un autre genre : plus polémique, plus direct, il prend acte de ce que la religion, en Occident, n'est plus considérée comme un constituant civilisationnel mais comme un résidu à gérer. Brague y défend, contre cette réduction, une thèse qu'il avait préparée depuis trente ans : la religion n'est pas une opinion privée superposée à la vie commune, elle a historiquement fourni le sol sur lequel la vie commune s'est tenue debout. On peut vouloir s'en passer, c'est un choix. Mais il faut savoir ce qu'on abandonne, et surtout ce qu'il faudra reconstruire pour le remplacer.
On ajoutera à cet ensemble Les Ancres dans le ciel. L'infrastructure métaphysique (Seuil, 2011), petit livre dense qui formule en quelques chapitres une méditation sur ces « ancres », Dieu, l'âme, la liberté, la dignité, la loi, dont une société a besoin non pour les discuter à chaque instant, mais pour se tenir en les supposant. Le titre dit l'intuition centrale : il y a des repères qui ne peuvent fonctionner qu'à condition de rester en hauteur, en dehors du flux discutable des opinions.
Prix Ratzinger 2012 et Le Règne de l'homme (2015)
Le 28 juin 2012, Rémi Brague reçoit à Rome le prix Ratzinger, la plus haute distinction décernée par la Fondation vaticane Joseph Ratzinger-Benoît XVI pour la théologie et la pensée chrétienne. Cette reconnaissance, accompagnée par la parallèle du prix Cardinal Grente de l'Académie française trois ans plus tôt, consacre le statut international du philosophe. Elle n'est pas une étiquette confessionnelle : Brague n'est pas un théologien, il reste un philosophe qui considère les corpus religieux comme des textes de première importance pour l'histoire de la pensée.
Le couronnement intellectuel suit en 2015 avec Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne, publié chez Gallimard. Ce livre forme avec La Sagesse du monde et Le propre de l'homme une trilogie implicite. Brague y retrace l'émergence, au début de la modernité, d'un projet inédit dans l'histoire : faire de l'homme le maître et possesseur de la nature, au sens cartésien, puis le maître et possesseur de lui-même, au sens transhumaniste contemporain.
L'échec annoncé dans le sous-titre n'est pas un jugement moral mais un constat logique. Le projet moderne, explique Brague, aboutit à un paradoxe : en faisant de l'homme le seul législateur de sa propre existence, il lui retire toute mesure extérieure qui pourrait l'orienter. L'homme moderne est théoriquement tout-puissant et pratiquement désorienté. Il peut tout, sans savoir pourquoi il voudrait quoi que ce soit. Le règne s'est accompli, mais le royaume s'est vidé.
Ce que Brague désigne sous le nom de « règne de l'homme », c'est l'extension progressive de l'empire humain à des domaines qui lui avaient été soustraits : la nature d'abord, avec la science classique ; la société ensuite, avec l'idéal révolutionnaire ; le corps enfin, avec la médecine contemporaine et les technosciences. À chaque étape, un nouveau territoire tombe sous la volonté humaine. Et à chaque étape, une nouvelle question se pose : qui est cet homme qui règne, et au nom de quoi règne-t-il ? Le projet moderne n'a jamais su répondre à cette question autrement que par le cercle : l'homme règne parce qu'il est l'homme. Ce cercle, tant qu'il tournait encore sur l'élan d'une culture chrétienne résiduelle, pouvait donner l'illusion d'un fondement ; vidé de cette réserve, il se referme sur lui-même.
Il y a, dans cette analyse, une gravité qui n'est jamais désespérée. Brague n'est ni catastrophiste ni nostalgique. Il ne prétend pas qu'il fallait en rester au Moyen Âge, ni que la science moderne fut une erreur. Il décrit, avec la rigueur d'un archiviste et la patience d'un philologue, la structure d'un projet civilisationnel qui a réussi dans ses moyens et échoué dans ses fins. C'est ce double constat, réussite technique, échec anthropologique, qui fait la singularité de son diagnostic et sa portée européenne.
Une œuvre pour l'Europe qui vient
Que reste-t-il, au terme de ce parcours, de l'œuvre de Rémi Brague pour le lecteur d'aujourd'hui ? D'abord, une méthode : lire les textes dans leur langue, suivre patiemment l'histoire des concepts, résister aux synthèses faciles. Ensuite, une thèse : l'Europe est une civilisation romaine au sens où elle vit de transmettre ce qu'elle n'a pas produit, et où toute tentative de la refonder sur une origine propre la trahit plus sûrement qu'elle ne la sauve.
Enfin, et c'est peut-être l'essentiel, une question que Brague nous laisse ouverte : qu'est-ce qu'une culture transmissible ? Une culture qui ne sait plus pourquoi elle se transmet, qui oublie ses dettes, qui se coupe de ses sources théologiques sans comprendre ce qu'elles fondaient, peut-elle encore produire des héritiers ? Ou produit-elle seulement des consommateurs contemporains d'elle-même, incapables d'avoir à leur tour quelque chose à offrir ?
Une deuxième leçon mérite d'être dégagée : la patience. Brague n'a pas écrit des best-sellers, il a construit une œuvre. Chaque livre répond à une question précise, suppose des années de lecture, se refuse aux raccourcis. Cette patience est une forme de respect envers le lecteur : elle présuppose qu'il est capable de suivre un raisonnement exigeant, qu'il n'a pas besoin d'être flatté, qu'il préfère la vérité difficile aux évidences consolantes. Dans un espace éditorial saturé de pamphlets et de manifestes, une telle écriture prend l'allure d'une résistance discrète. Elle rappelle que la philosophie, lorsqu'elle se respecte, est un art lent.
Une troisième leçon, enfin, touche au rapport entre philosophie et religion. Brague n'a jamais fait profession d'apologétique ; il n'a pas davantage cherché à instrumentaliser le catholicisme au service de thèses politiques. Son geste est autre : restituer la consistance intellectuelle des traditions religieuses, montrer qu'elles ne sont pas seulement des sentiments ou des survivances, mais des architectures conceptuelles qui ont formé la pensée européenne et sans lesquelles celle-ci ne se comprend plus. Ce geste intéresse autant le croyant que l'incroyant lucide : il ne demande pas d'adhérer, il demande de comprendre.
Cette question traverse en silence tout ce que France Éternelle tente d'éclairer : nos cathédrales, nos abbayes, nos livres, nos paysages ne sont pas des objets de consommation patrimoniale, ce sont des dépôts qui attendent des héritiers. Rémi Brague, par sa discrétion même et la densité de son œuvre, est l'un des penseurs qui nous apprennent à redevenir capables de l'être. Sa voie romaine n'est pas un programme politique : c'est une manière de se tenir devant ce qui nous a précédés, pour que quelque chose, en nous, puisse encore succéder.
Sources et références
- Rémi Brague, Aristote et la question du monde. Essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie, PUF, 1988.
- Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Criterion, 1992 ; rééd. Gallimard, coll. Folio essais.
- Rémi Brague, La Sagesse du monde. Histoire de l'expérience humaine de l'univers, Fayard, 1999.
- Rémi Brague, La loi de Dieu. Histoire philosophique d'une alliance, Gallimard, coll. L'esprit de la cité, 2005.
- Rémi Brague, Au moyen du Moyen Âge. Philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Éditions de la Transparence, 2006.
- Rémi Brague, Les Ancres dans le ciel. L'infrastructure métaphysique, Seuil, coll. L'Ordre philosophique, 2011.
- Rémi Brague, Le propre de l'homme. Sur une légitimité menacée, Flammarion, 2013.
- Rémi Brague, Le Règne de l'homme. Genèse et échec du projet moderne, Gallimard, 2015.
- Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, 2018.
- Académie des sciences morales et politiques, notice biographique du fauteuil 52 (élection 2009).
- Fondation vaticane Joseph Ratzinger-Benoît XVI, communiqué de remise du prix Ratzinger, 28 juin 2012.
- Académie française, palmarès du prix du Cardinal Grente, séance de 2009.
- Université Ludwig-Maximilian de Munich, archives de la Romano-Guardini-Lehrstuhl, titulaires 2002-2012.
Questions fréquentes
Qui est Rémi Brague ?
Rémi Brague, né en 1947 à Paris, est un philosophe français, ancien élève de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm (promotion 1967), agrégé de philosophie en 1971, docteur ès lettres en 1986. Il a enseigné à Dijon, à Paris I Panthéon-Sorbonne dont il est professeur émérite depuis 2010, et à l'Université de Munich où il occupa la chaire Romano Guardini de 2002 à 2012.
Quels sont les ouvrages majeurs de Rémi Brague ?
Aristote et la question du monde (PUF, 1988) ; Europe, la voie romaine (Critérion, 1992 ; rééd. Gallimard 1999) ; La Sagesse du monde (Fayard, 1999) ; La Loi de Dieu (Gallimard, 2005) ; Au moyen du Moyen Âge (Transparence, 2006) ; Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres (Flammarion, 2008) ; Le Règne de l'homme (Gallimard, 2015) ; Sur la religion (Flammarion, 2018) ; Après l'humanisme (Salvator, 2022).
Que signifie « Europe, la voie romaine » ?
Dans cet essai paru en 1992, Brague soutient que l'Europe se définit non par une culture première qui lui serait propre, mais par une attitude « romaine » : se reconnaître seconde par rapport à la Grèce et à Jérusalem, assumer cet héritage extérieur, le transmettre et le féconder. Cette « romanité » culturelle, à la fois humilité et fécondité, distingue l'Europe de l'islam et du judaïsme rabbinique qui prétendent à une révélation directe.
Qu'apporte La Sagesse du monde ?
Publié en 1999 et couronné du prix de l'Académie française, l'ouvrage retrace l'histoire de l'expérience humaine de l'univers depuis Platon et le Timée jusqu'à la cosmologie scientifique moderne. Brague montre comment, selon les époques, l'homme s'est cherché dans les étoiles, a fondé son éthique sur l'imitation du cosmos, puis a rompu avec ce modèle à partir du nominalisme et de la science galiléenne, perdant la « sagesse du monde ».
Quelle est la thèse de La Loi de Dieu ?
Cette histoire philosophique d'une alliance, publiée en 2005, étudie comment juifs, chrétiens et musulmans ont conçu le rapport entre la loi divine et la loi humaine. Brague distingue trois modèles : le judaïsme où la loi divine est aussi loi sociale détaillée, l'islam où la loi divine prétend régir l'ensemble du social, et le christianisme qui dissocie loi divine et loi politique au profit d'une morale intérieure et d'un droit naturel autonome.
Que dit Brague du christianisme ?
Brague défend la singularité du christianisme comme religion de l'incarnation : Dieu y devient pleinement homme, ce qui fonde une rationalité ouverte à la transcendance et une vision de l'homme inséparable de la foi. Dans Du Dieu des chrétiens (2008) et Après l'humanisme (2022), il soutient que l'humanisme moderne, en cherchant à fonder l'homme sans Dieu, s'autodétruit en aboutissant à un transhumanisme qui efface l'homme.
Quel est l'apport de Brague à la philosophie médiévale ?
Spécialiste de la transmission du savoir grec à travers les mondes arabe, juif et latin, Brague a édité et commenté Aristote, Maïmonide, Averroès et la pensée judéo-arabe médiévale. Son ouvrage Au moyen du Moyen Âge (2006) plaide pour une redécouverte du Moyen Âge comme matrice intellectuelle de la modernité européenne, et non comme simple parenthèse obscurantiste.
Quelles distinctions Rémi Brague a-t-il reçues ?
Élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques le 23 mars 2009 au fauteuil d'Étienne Gilson, lauréat du prix Joseph-Ratzinger pour la théologie en 2012 (deuxième lauréat de l'histoire), prix Bryce-Medlicott Lectures à Oxford, prix Charles-Jolibois de l'Académie française, médaille de la francophonie : il est l'un des philosophes français les plus internationalement reconnus de sa génération.
Quels rapports avec Joseph Ratzinger / Benoît XVI ?
Brague entretint un dialogue intellectuel suivi avec le cardinal Joseph Ratzinger, devenu pape Benoît XVI, dont il fut l'un des interlocuteurs privilégiés sur les questions de la raison et de la foi, en particulier autour du discours de Ratisbonne du 12 septembre 2006. Le prix Ratzinger qui lui fut décerné en 2012 consacra cette parenté intellectuelle entre la phénoménologie de Brague et la théologie de Benoît XVI.
Comment lire Rémi Brague pour la première fois ?
Pour entrer dans son œuvre, on conseille généralement de commencer par Europe, la voie romaine (1992), bref et lumineux ; puis de poursuivre par La Sagesse du monde (1999) pour la dimension cosmologique, La Loi de Dieu (2005) pour la philosophie politique des trois monothéismes, et enfin Modérément moderne (2014) qui réunit ses essais sur la modernité et constitue une introduction commode à ses thèses majeures.
Bibliographie
- Rémi Brague, Aristote et la question du monde : essai sur le contexte cosmologique et anthropologique de l'ontologie, PUF, Paris, 1988 (rééd. 2009).
- Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Critérion, Paris, 1992 ; rééd. Gallimard, coll. « Folio essais », 1999.
- Rémi Brague, La Sagesse du monde : histoire de l'expérience humaine de l'univers, Fayard, Paris, 1999 [Grand Prix catholique de littérature 1999].
- Rémi Brague, La Loi de Dieu : histoire philosophique d'une alliance, Gallimard, coll. « L'Esprit de la Cité », Paris, 2005.
- Rémi Brague, Au moyen du Moyen Âge : philosophies médiévales en chrétienté, judaïsme et islam, Transparence, Chatou, 2006 ; rééd. Flammarion, « Champs », 2008.
- Rémi Brague, Du Dieu des chrétiens et d'un ou deux autres, Flammarion, Paris, 2008.
- Rémi Brague, Les Ancres dans le ciel : l'infrastructure métaphysique, Seuil, Paris, 2011.
- Rémi Brague, Modérément moderne, Flammarion, Paris, 2014.
- Rémi Brague, Le Règne de l'homme : genèse et échec du projet moderne, Gallimard, coll. « L'Esprit de la Cité », Paris, 2015 [prix Ratzinger 2012].
- Rémi Brague, Sur la religion, Flammarion, Paris, 2018.
- Rémi Brague, Où va l'histoire ? Dialogue avec Giulio Brotti, Salvator, Paris, 2016.
- Rémi Brague, Après l'humanisme : l'image chrétienne de l'homme, Salvator, Paris, 2022.
- Académie des sciences morales et politiques, Discours de réception et notice sur Étienne Gilson par Rémi Brague, séance du 23 mars 2009.
- Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Foi, raison, vérité et amour : discours de Ratisbonne et autres textes, Parole et Silence, Paris, 2008 [contexte du prix Ratzinger 2012].
- Olivier Boulnois, Isabelle Moulin (dir.), Philosophie et théologie chez les médiévaux : hommage à Rémi Brague, Vrin, Paris, 2017.
