Les figures vendéennes et chouannes : histoire des chefs de l'insurrection de l'Ouest
Aucune galerie de portraits n'a été plus retouchée que celle des chefs vendéens et chouans. Dès le XIXe siècle, la mémoire royaliste les a transformés en saints laïcs, drapés dans le Sacré-Cœur et la fidélité au trône, tandis que l'historiographie républicaine y voyait des fanatiques manipulés par les nobles et les prêtres. Entre l'hagiographie et le réquisitoire, les hommes réels ont longtemps disparu. Or ces chefs ne forment pas un bloc : ils appartiennent à des milieux sociaux distincts, agissent sur deux théâtres géographiques séparés par la Loire, et obéissent à des logiques militaires opposées. Restituer leur histoire suppose de tenir ensemble la rigueur des faits avérés et la prudence devant les récits édifiants. Cet article propose un panorama des principales figures de l'Armée catholique et royale au sud de la Loire et de la Chouannerie au nord, en distinguant ce que les chroniques établissent de ce que la tradition a brodé. Il prolonge notre hub consacré à la guerre de Vendée, auquel il renvoie pour le récit d'ensemble du conflit.
Vendée et Chouannerie : deux soulèvements, une même cause
Une confusion fréquente mérite d'être levée d'emblée. La « guerre de Vendée » et la « Chouannerie » ne sont pas synonymes, et leurs acteurs ne se confondent pas. L'insurrection vendéenne proprement dite éclate en mars 1793 au sud de la Loire, dans un quadrilatère couvrant le bocage des Mauges, le Marais breton, le Poitou et une partie de l'Anjou. Là, les paysans révoltés s'organisent en une véritable armée, dite « catholique et royale », capable de livrer des batailles rangées, de prendre des villes comme Saumur ou Angers, et de tenir un territoire. Au nord de la Loire, en Bretagne, dans le Maine et en Normandie, le soulèvement prend la forme de la Chouannerie : une guérilla diffuse, faite d'embuscades et de coups de main, qui n'aligne jamais de grandes batailles rangées et se prolonge bien au-delà de la défaite vendéenne, jusqu'au début du Consulat.
Les deux mouvements partagent toutefois une matrice commune. Le ressentiment religieux est ancien : la Constitution civile du clergé, votée par l'Assemblée nationale constituante le 12 juillet 1790, avait imposé aux prêtres un serment de fidélité que presque tous les évêques et environ la moitié du clergé paroissial refusèrent. Ce clergé dit « réfractaire » ou « insermenté » devint, dans l'Ouest, le foyer d'une fidélité catholique blessée. Mais l'étincelle est politique et militaire : c'est la levée en masse de 300 000 hommes, décrétée par la Convention le 24 février 1793, qui met le feu aux poudres. Sommés de partir combattre aux frontières pour une République qui avait exécuté le roi en janvier et persécuté leurs prêtres, les paysans de l'Ouest refusent et prennent les armes. La cause est donc double, religieuse et politique, et elle précède de loin l'apparition des chefs : ce sont les insurgés qui sont allés chercher leurs meneurs, et non l'inverse.
Cathelineau, le « saint de l'Anjou » et premier généralissime
Jacques Cathelineau occupe une place singulière, car il est le seul des grands chefs vendéens issu du peuple. Né le 5 janvier 1759 au Pin-en-Mauges, en Anjou, ce voiturier et colporteur de laine, marchand ambulant connaissant chaque chemin du bocage, était réputé pour sa piété profonde, qui lui valut le surnom de « saint de l'Anjou ». Lorsque la révolte gagne Saint-Florent-le-Vieil le 12 mars 1793, c'est lui qui rassemble ses voisins et les entraîne. Son ascension est fulgurante : ses qualités d'entraîneur d'hommes et son désintéressement le font proclamer généralissime de l'Armée catholique et royale le 12 juin 1793 par les chefs réunis, à une époque où les officiers nobles auraient pu se disputer la place.
Ce choix d'un homme du peuple comme chef suprême n'est pas un détail : il contredit la lecture qui réduit la Vendée à une insurrection téléguidée par les aristocrates. Cathelineau ne survit pas longtemps à son élévation. Lors de l'assaut manqué contre Nantes, le 29 juin 1793, il est atteint d'une balle et meurt de ses blessures à Saint-Florent-le-Vieil le 14 juillet 1793. La tradition royaliste a fait de lui une figure mariale et christique, et il convient ici de distinguer : sa dévotion sincère est un fait attesté, mais le culte qui l'entoure relève d'une construction mémorielle postérieure, qu'il faut considérer comme telle.
D'Elbée, Bonchamps, Lescure : les officiers de l'Anjou
À la mort de Cathelineau succède Maurice Gigost d'Elbée, généralissime de juillet à octobre 1793. Né le 21 mars 1752 à Dresde, où son père servait à la cour de Saxe, cet ancien officier de cavalerie installé dans les Mauges incarne la part nobiliaire de l'encadrement vendéen. On lui doit l'un des épisodes les plus révélateurs de la mentalité des chefs catholiques. Après le combat de Chemillé, au printemps 1793, des insurgés réclamaient la mort de prisonniers républicains ; d'Elbée les fit agenouiller et réciter le Pater Noster, puis les interrompit aux mots « pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés », leur reprochant de mentir à Dieu s'ils massacraient leurs ennemis. Les prisonniers furent épargnés. Cet épisode, dit le « Pater de d'Elbée », est rapporté par plusieurs récits contemporains ; gravement blessé à Cholet le 17 octobre 1793, d'Elbée fut capturé puis fusillé à Noirmoutier au début de janvier 1794, si diminué qu'on dut le porter sur un fauteuil au lieu de l'exécution.
Charles de Bonchamps, né le 10 mai 1760 à Juvardeil, est l'auteur du geste le plus célèbre de toute la guerre, et l'un des rares dont l'authenticité historique soit solidement établie. Officier ayant servi avant la Révolution, esprit modéré favorable à une stratégie de passage de la Loire, il est mortellement blessé au bas-ventre à la bataille de Cholet le 17 octobre 1793. Agonisant, apprenant que près de cinq mille prisonniers républicains entassés dans l'abbatiale de Saint-Florent-le-Vieil allaient être massacrés pour venger les pertes vendéennes, il ordonne leur grâce. La formule passée à la postérité, « Grâce aux prisonniers, Bonchamps le veut », fut transmise et criée par ses lieutenants ; les prisonniers furent épargnés. Bonchamps meurt le lendemain, le 18 octobre 1793, à Varades. Le fait dépasse l'anecdote : parmi les graciés se trouvait le père du sculpteur David d'Angers, lui-même resté républicain, qui réalisa par reconnaissance le tombeau de marbre du général, inauguré dans l'église de Saint-Florent-le-Vieil en 1825. Que l'hommage soit venu du camp adverse interdit d'y voir une simple légende dévote : le pardon de Bonchamps est un fait historique avéré.
À leurs côtés, Louis de Salgues de Lescure, surnommé le « saint du Poitou » pour sa piété, cousin germain de La Rochejaquelein, compte parmi les vainqueurs de Saumur. Grièvement blessé à la tête lors des combats de l'automne, il meurt le 4 novembre 1793, à vingt-sept ans, pendant la dramatique « Virée de Galerne » qui mena l'armée vendéenne, après Cholet, dans une retraite désastreuse au nord de la Loire.
La Rochejaquelein, le plus jeune généralissime
Henri du Vergier, comte de La Rochejaquelein, né le 30 août 1772, demeure l'image d'Épinal de la Vendée héroïque. Issu de la noblesse poitevine, il prend les armes à vingt ans et se distingue dès le printemps 1793, à Bressuire, Fontenay-le-Comte et Saumur. La défaite de Cholet et la blessure de d'Elbée le portent au commandement suprême : élu généralissime le 20 octobre 1793, il devient à vingt et un ans le plus jeune chef de l'Armée catholique et royale. On lui prête une harangue restée fameuse : « Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi. » La prudence historique impose de noter que cette formule, conforme à son tempérament fougueux, relève d'une tradition rapportée et non d'un procès-verbal : on la cite donc comme parole attribuée, sans en garantir la lettre.
Son commandement fut bref. Pendant la Virée de Galerne, puis dans les combats de reprise au sud de la Loire, La Rochejaquelein paya de sa personne avec une témérité constante. Il fut tué le 28 janvier 1794 près de Nuaillé, d'une balle au front tirée à bout portant par un soldat républicain. Sa jeunesse, son courage et sa mort précoce ont fait de lui le héros romanesque par excellence du soulèvement, au risque d'éclipser des chefs moins photogéniques mais militairement plus avisés.
Stofflet et Charette : la résistance du Marais et la guerre prolongée
Jean-Nicolas Stofflet rompt avec l'image aristocratique de la révolte. Né en Lorraine le 3 février 1753, ancien soldat devenu garde-chasse du comte de Colbert-Maulévrier, c'est un homme de terrain, dur, parfois brutal, dont l'autorité reposait sur la connaissance du pays et l'ascendant militaire. Compagnon de La Rochejaquelein jusqu'à sa mort, il lui succède au commandement de l'armée d'Anjou et poursuit la lutte face aux « colonnes infernales » de 1794, ces unités républicaines chargées de ravager systématiquement le bocage. Capturé, il est fusillé à Angers le 25 février 1796.
François Athanase Charette de La Contrie, né le 2 mai 1763 à Couffé, incarne quant à lui la résistance opiniâtre du Marais et du pays de Retz, au sud de la Loire-Atlantique. Ancien officier de marine ayant servi pendant la guerre d'Indépendance américaine, il fut, en mars 1793, tiré de son manoir par les paysans insurgés. D'abord chef local et contesté, il s'imposa par une série d'audaces et par un art consommé de la guerre de mouvement, au point que la République dut traiter avec lui : la paix de La Jaunaye, signée en février 1795 près de Nantes, reconnaissait de fait sa puissance. La trêve fut rompue, et la reprise des armes lui fut fatale. Abandonné des siens, traqué, Charette fut capturé le 23 mars 1796 dans les bois de La Chabotterie et fusillé six jours plus tard, le 29 mars 1796, place Viarme à Nantes. Son surnom de « chevalier de l'Ouest » et sa fin courageuse en ont fait, là encore, une figure de légende qu'il faut savoir lire à distance de son panache.
Les chefs chouans : Cadoudal et Jean Chouan
Au nord de la Loire, la Chouannerie obéit à d'autres règles et porte d'autres figures. Le mouvement tire son nom de Jean Cottereau, dit Jean Chouan, né le 30 octobre 1757 à Saint-Berthevin, en Mayenne. Fils d'un sabotier, faux-saunier de son état, il fut l'un des premiers meneurs de la révolte mayennaise. Quant à l'origine de son surnom, les sources hésitent : selon les uns, son père le surnommait ainsi pour son caractère silencieux ; selon les autres, le nom viendrait du cri de la chouette hulotte employé comme signal de ralliement. La prudence commande de présenter ces deux explications comme des hypothèses traditionnelles, sans trancher. Jean Cottereau mourut des suites d'une blessure le 18 juillet 1794, mais son nom resta attaché à toute l'insurrection du Nord-Ouest.
La grande figure chouanne est Georges Cadoudal, né le 1er janvier 1771 à Auray, dans le Morbihan, fils d'un fermier aisé. Chef de la Chouannerie morbihannaise, homme d'une stature physique imposante et d'une volonté inflexible, il refusa tout compromis avec la République et se trouva à la tête de la plus forte armée chouanne lors du débarquement manqué de Quiberon, à l'été 1795. Son parcours déborde le cadre des guerres de l'Ouest : sous le Consulat, il anima depuis Londres une lutte clandestine contre Bonaparte. Compromis dans l'attentat de la rue Saint-Nicaise du 24 décembre 1800, dit de la « machine infernale », puis organisateur d'un complot associant les généraux Pichegru et Moreau, il fut arrêté, condamné et guillotiné à Paris le 25 juin 1804, refusant de demander sa grâce. Avec lui s'achève l'épopée des chefs de l'Ouest, et son exécution servit de prétexte à l'instauration de l'Empire.
Lire ces figures : entre histoire et mémoire
Que retenir de cette galerie ? D'abord la diversité sociale : un colporteur, des officiers nobles, un garde-chasse, un marin, un fils de fermier breton. Réduire ces hommes à une caste fausse l'histoire autant que les transformer en saints. Ensuite la nécessité du discernement critique : certains faits sont solidement établis, comme le pardon de Bonchamps, attesté jusque dans le camp adverse, ou les dates des élections et des morts ; d'autres relèvent de la tradition, comme les harangues attribuées ou l'origine du surnom de Jean Chouan, et doivent être donnés comme tels. Enfin la mémoire, qui a sédimenté autour de ces figures un imaginaire dont il faut connaître la part de construction. Restituer ces chefs dans leur épaisseur d'hommes, avec leurs grandeurs et leurs zones d'ombre, c'est rendre à l'histoire de l'Ouest sa vérité, plus riche que toutes les légendes.
Sources
- Notices biographiques de l'Encyclopædia Universalis : Jacques Cathelineau, François de Charette de La Contrie, Maurice d'Elbée, Georges Cadoudal, Jean Cottereau dit Jean Chouan.
- Articles « Guerre de Vendée », « Chouannerie », « Clergé réfractaire », « Constitution civile du clergé », « Charles de Bonchamps », « Maurice d'Elbée », « François Athanase Charette de La Contrie », « Louis de Salgues de Lescure » (Wikipédia, versions françaises consultées en 2026, avec leur appareil de références).
- Larousse, Encyclopédie : notices « Georges Cadoudal » et « Constitution civile du clergé ».
- Histoire par l'image (RMN, ministère de la Culture) : étude « Jacques Cathelineau, général vendéen » et dossier « La guerre de Vendée ».
- Archives départementales de Maine-et-Loire : dossier sur le monument funéraire du général Bonchamps à Saint-Florent-le-Vieil (tombeau de David d'Angers, inauguration de 1825).
- Fondation Napoléon (napoleon.org) : « Cadoudal et le coup essentiel », sur la conspiration de 1803-1804.
- Jacques Crétineau-Joly, Histoire de la Vendée militaire et Les Généraux vendéens (source ancienne, d'orientation légitimiste, à manier avec esprit critique).
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre la guerre de Vendée et la Chouannerie ?
La guerre de Vendée se déroule au sud de la Loire (Mauges, Marais, Poitou, Anjou), où les insurgés forment une véritable armée capable de livrer des batailles rangées et de tenir un territoire de mars 1793 à 1796. La Chouannerie se déroule au nord de la Loire (Bretagne, Maine, Normandie) sous forme de guérilla diffuse, sans grandes batailles rangées, et se prolonge jusqu'au début du Consulat. Les deux partagent une même cause religieuse et politique, mais leurs chefs et leurs méthodes diffèrent.
Le pardon des prisonniers par Bonchamps est-il un fait historique ou une légende ?
C'est un fait historique avéré. Mortellement blessé à Cholet le 17 octobre 1793, Bonchamps ordonna la grâce d'environ cinq mille prisonniers républicains menacés de massacre à Saint-Florent-le-Vieil. L'authenticité est confortée par un témoignage venu du camp adverse : le père du sculpteur David d'Angers figurait parmi les graciés, et l'artiste, resté républicain, réalisa par reconnaissance le tombeau du général, inauguré en 1825.
Qui était le premier généralissime de l'Armée catholique et royale ?
Jacques Cathelineau, dit le « saint de l'Anjou ». Né en 1759 au Pin-en-Mauges, ce colporteur et voiturier fut, fait remarquable, le seul grand chef vendéen issu du peuple. Il fut proclamé généralissime le 12 juin 1793, avant d'être mortellement blessé devant Nantes le 29 juin et de mourir le 14 juillet 1793.
Pourquoi parle-t-on de « Chouans » et d'où vient ce nom ?
Le nom vient de Jean Cottereau, dit Jean Chouan, l'un des premiers meneurs de la révolte en Mayenne. Deux explications traditionnelles coexistent, sans qu'on puisse trancher avec certitude : son père l'aurait surnommé ainsi pour son caractère silencieux, ou le surnom viendrait du cri de la chouette hulotte utilisé comme signal de ralliement. Le nom s'est ensuite étendu à toute l'insurrection du Nord-Ouest.
Comment sont morts les principaux chefs vendéens et chouans ?
La plupart connurent une fin violente. Cathelineau et Lescure moururent de leurs blessures en 1793, La Rochejaquelein fut tué au combat à Nuaillé en janvier 1794, d'Elbée fut fusillé à Noirmoutier début 1794, Stofflet fusillé à Angers et Charette à Nantes en 1796. Le chef chouan Georges Cadoudal fut guillotiné à Paris en 1804 après son complot contre Bonaparte.
Les chefs vendéens étaient-ils tous des nobles manipulant les paysans ?
Non, et c'est une idée reçue à corriger. L'encadrement était socialement divers : Cathelineau était colporteur, Stofflet garde-chasse, Cadoudal fils de fermier, Jean Chouan sabotier et faux-saunier, tandis que d'Elbée, Bonchamps, Lescure et La Rochejaquelein appartenaient à la noblesse. Surtout, ce sont souvent les paysans insurgés qui allèrent chercher leurs chefs, et non l'inverse.