Les Capétiens directs : 341 ans de continuité dynastique (987-1328)
Le 3 juillet 987, dans la cité épiscopale de Senlis, une assemblée de grands du royaume des Francs élit pour roi un duc des Francs au domaine modeste : Hugues Capet. Nul ne soupçonne alors que cet homme inaugure la plus longue dynastie héréditaire d'Occident. Pendant trois cent quarante et un ans, sans interruption, sans usurpation, sans crise de succession, quatorze rois capétiens directs vont se transmettre la couronne de père en fils aîné, un miracle généalogique que les chroniqueurs médiévaux nommeront le « miracle capétien ». De Hugues à Charles IV le Bel, mort sans héritier mâle en 1328, ces souverains inventent l'État monarchique français, fixent la capitale à Paris, sacralisent la fonction royale par l'onction de Reims, multiplient par dix le domaine royal, font canoniser l'un des leurs (Saint Louis IX), brisent les Templiers, déplacent le pape à Avignon. Jamais lignée n'aura, en si peu de temps, modelé aussi la géographie, le droit et l'imaginaire d'un royaume. Cet examen suit pas à pas les quatorze règnes, des fragilités initiales aux apogées du XIIIᵉ siècle, jusqu'à l'extinction tragique de la branche directe et l'avènement, par défaut, des Valois.
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987, l'élection d'Hugues Capet à Senlis
L'année 987 est, dans l'historiographie française, l'année zéro de la monarchie. Le 22 mai, à Compiègne, le jeune Louis V, dernier roi carolingien direct, meurt d'une chute de cheval lors d'une chasse en forêt. Il n'a pas vingt ans, pas d'enfant, et son oncle Charles de Lorraine, frère du défunt roi Lothaire, revendique aussitôt la succession au nom du sang carolingien. Mais le duché de Lorraine relève de l'Empire ; Charles est, aux yeux des grands francs, un vassal étranger. L'archevêque de Reims, Adalbéron, ouvre l'assemblée de Senlis par une formule restée célèbre : « le trône ne s'acquiert pas par droit héréditaire ; il ne faut élever à cette dignité que celui qui se distingue par les vertus du corps et de l'esprit ».
Le candidat de l'archevêque s'appelle Hugues Capet, duc des Francs, fils de Hugues le Grand, lui-même fils de Robert Iᵉʳ. La famille robertienne possède depuis trois générations le duché de Francie, l'abbaye de Saint-Martin de Tours, l'évêché d'Auxerre. Hugues est, dans le royaume effrité de l'an mil, le plus puissant des grands. Il n'est pas le plus riche en terres patrimoniales, son domaine se réduit à une étroite bande entre Senlis, Paris et Orléans, mais il dispose d'un atout décisif : il n'inquiète personne. Trop faible pour menacer les grandes principautés (Aquitaine, Normandie, Flandre, Bourgogne), il offre à chacun la garantie d'une royauté symbolique sans tutelle effective.
Le 3 juillet 987, Hugues est élu roi des Francs à Senlis. Le 3 août, il est sacré à Noyon, fait , car les sacres se tiendront ensuite à Reims. Le geste capital intervient peu après : dès le 25 décembre 987, Hugues fait sacrer son fils Robert comme roi associé. C'est l'invention silencieuse de l'hérédité. Tant qu'un fils survit, tant qu'il est sacré du vivant du père, l'élection devient pure formalité confirmative. Pendant deux siècles, chaque Capétien répétera cette manœuvre. Le miracle capétien commence là : non par la grâce divine, mais par une biologie clémente, la dynastie produira un fils mâle adulte à chaque génération, pendant onze règnes consécutifs.
L'élection de 987 n'est pas une révolution. Hugues continue de se titrer rex Francorum, comme les Carolingiens. Il maintient les usages chancelleresques. Il ne rompt avec rien, sauf avec Charles de Lorraine, qu'il fait emprisonner à Orléans en 991, et qui meurt en captivité. Ce dernier acte, presque anodin dans la chronique, marque la fin définitive de la dynastie carolingienne et l'enracinement, encore fragile, des Robertiens-Capétiens sur le trône.
Les premiers Capétiens fragiles : Robert II, Henri Iᵉʳ, Philippe Iᵉʳ (996-1108)
Hugues meurt en 996. Son fils Robert II le Pieux, déjà sacré, lui succède sans heurt, première confirmation du système. Le règne de Robert (996-1031) est celui d'un roi lettré, théologien à ses heures, qui passe l'essentiel de son temps à arbitrer les querelles ecclésiastiques et à composer des séquences liturgiques. Sa vie privée scandalise : trois mariages successifs, deux excommunications, un divorce. Mais il étend prudemment le domaine en récupérant le duché de Bourgogne en 1015, qu'il confie à son fils cadet, premier exemple d'apanage capétien.
Son fils Henri Iᵉʳ règne de 1031 à 1060 dans une obscurité presque totale. Les chroniqueurs médiévaux eux-mêmes peinent à raconter ce règne sans contour : guerres incessantes contre la Normandie de Guillaume le Bâtard (futur Conquérant de l'Angleterre en 1066), conflits feudaux médiocres, mariage tardif avec Anne de Kiev en 1051, princesse russe que la tradition retient surtout pour avoir signé en cyrillique au bas des chartes royales. Henri Iᵉʳ ne laisse aucune réforme, aucune conquête, aucun monument. Il transmet pourtant, là encore, une couronne paisiblement à son fils.
Philippe Iᵉʳ (1060-1108) règne quarante-huit ans : record capétien de longévité après son lointain descendant Louis XV. Mineur à l'avènement, placé sous la régence de Baudouin V de Flandre, il accède à la majorité en 1066, l'année même de Hastings. Tandis que le duc de Normandie devient roi d'Angleterre, le roi de France assiste, impuissant, à la naissance d'un voisin redoutable. Philippe Iᵉʳ tente une politique d'attrition : il pousse les fils de Guillaume à la révolte contre leur père, achète le Vexin français, étend son contrôle sur le Gâtinais. Mais son règne est terni par un scandale matrimonial, l'enlèvement de Bertrade de Montfort, femme du comte d'Anjou, qui lui vaut une excommunication par Urbain II en pleine première croisade. Philippe Iᵉʳ ne prendra pas la croix : aucun Capétien ne l'a fait jusque-là, et l'idée qu'un roi puisse risquer sa personne hors de France paraît encore inconcevable.
Trois règnes, près de cent dix ans (996-1108). Les Capétiens n'ont pas conquis un mètre carré de plus que leurs robertiens prédécesseurs. Le domaine royal reste ce mince couloir entre Compiègne, Paris, Orléans et Étampes. Mais la dynastie tient. Aucun grand vassal n'a tenté de saisir le trône. Les sacres de Reims se succèdent. La fiction d'un roi élu mais nécessairement capétien est désormais un réflexe collectif. La fragilité initiale s'est muée, par pure répétition, en évidence.
Louis VI le Gros et l'autorité royale restaurée (1108-1137)
Louis VI le Gros inaugure le grand redressement capétien. Roi de combat, obèse à force de chevauchées et de festins, il passe vingt-neuf ans en selle à pacifier son propre domaine. Car le paradoxe est cruel : tandis que ses ancêtres tenaient un royaume théorique, Louis doit d'abord soumettre les châtelains pillards qui infestent l'Île-de-France, les Garlande, les Montlhéry, les Le Puiset, les seigneurs de Coucy. Pendant vingt années, il assiège tour à tour chaque donjon, abat les murailles, fait pendre les coupables, redresse les chartes communales.
L'instrument de cette reconquête s'appelle Suger, abbé de Saint-Denis, conseiller intime du roi puis régent du royaume sous Louis VII. C'est Suger qui théorise la fonction royale dans sa Vita Ludovici Grossi : le roi est le défenseur de l'Église, le protecteur des pauvres, le bras armé de Dieu contre les seigneurs félons. C'est Suger qui invente la monarchie administrative, pose les fondations d'une chancellerie permanente, fait de Saint-Denis la nécropole dynastique et le sanctuaire de l'idéologie capétienne. La basilique abbatiale, reconstruite à partir de 1135, devient le premier édifice gothique d'Europe, pierre fondatrice d'une esthétique royale.
Louis VI obtient enfin, en 1124, le moment fondateur de son règne : face à la menace d'invasion de l'empereur Henri V, il convoque le ban du royaume. Tous les grands vassaux répondent, Flandre, Champagne, Bourgogne, Anjou, Bretagne, et se rassemblent à Reims autour de l'oriflamme de Saint-Denis. L'empereur, devant cette coalition inattendue, renonce et se retire. Pour la première fois depuis Hugues Capet, le roi de France est apparu comme le chef effectif, et non seulement nominal, du royaume des Francs. Le « miracle capétien » entre dans sa phase active.
Louis VII le Jeune et le mariage avec Aliénor d'Aquitaine (1137-1180)
Le 25 juillet 1137, le jeune Louis VII, à peine âgé de seize ans, épouse à Bordeaux une héritière de quinze ans : Aliénor d'Aquitaine. Le duché d'Aquitaine, immense, du Poitou aux Pyrénées, de l'Atlantique à l'Auvergne, entre dans le domaine royal. Cinq jours plus tard, Louis VI meurt à Béthisy ; le couple devient roi et reine de France. Jamais Capétien n'a régné sur un territoire aussi vaste.
Mais Louis VII est l'inverse de son père. Élevé pour la cléricature avant la mort de son frère aîné Philippe en 1131, il est doux, scrupuleux, hanté par le péché. En 1147, ébranlé par le sac de Vitry-en-Perthois où il a brûlé treize cents villageois réfugiés dans une église, il prend la croix et part pour la deuxième croisade en compagnie d'Aliénor. L'expédition est un désastre militaire. Pis : à Antioche, Aliénor s'éprend de son oncle Raymond de Poitiers, et le couple royal rentre déchiré. Le 21 mars 1152, le concile de Beaugency annule le mariage pour cause de consanguinité, vrai motif : la stérilité présumée d'Aliénor, qui n'a donné au roi que deux filles.
Huit semaines plus tard, le 18 mai 1152, Aliénor épouse Henri Plantagenêt, duc de Normandie, comte d'Anjou, qui devient en 1154 roi d'Angleterre sous le nom d'Henri II. Le désastre est immense : l'Aquitaine quitte la couronne capétienne et passe à un prince qui possède désormais, en théorie comme vassal mais en pratique comme rival, plus de la moitié de la France actuelle. Cette monstrueuse alliance conditionne trois siècles d'histoire franco-anglaise. Louis VII passera le reste de son règne (jusqu'en 1180) à tisser patiemment des contre-alliances, à exciter les fils Plantagenêts contre leur père, à grignoter les marges. Il meurt sans avoir reconquis l'Aquitaine, mais en ayant légué à son fils Philippe une chancellerie consolidée et une royauté de prestige : c'est en France, à Sens, à Paris, à Reims, que les grands procès canoniques d'Europe se tiennent désormais.
Philippe Auguste : le tournant 1180-1223 (Bouvines, triplement du domaine)
Avec Philippe II Auguste, sacré à Reims le 1ᵉʳ novembre 1179 alors que Louis VII vivait encore (dernière association au trône, la dynastie est désormais si solide qu'elle abandonnera ensuite cette précaution), la monarchie capétienne change d'échelle. En quarante-trois ans de règne, Philippe va tripler le domaine royal, briser l'empire Plantagenêt, gagner la première grande bataille rangée du Moyen Âge français, fortifier Paris, créer les Halles, paver les rues, fonder l'université, instituer les baillis. Aucun roi avant lui n'avait régné de cette façon ; aucun après ne pourra ignorer son modèle.
Le règne s'ouvre par une décennie d'apprentissage. Philippe, marié à Isabelle de Hainaut en 1180, hérite d'un royaume où le Plantagenêt Henri II domine de la Normandie aux Pyrénées. Le jeune Capétien, rusé, manipulateur, dépourvu de tout scrupule féodal, exploite chaque dissension dans la maisonnée Plantagenêt. Il s'allie successivement à Henri le Jeune, à Geoffroy, à Richard, à Jean, chaque fils Plantagenêt contre son père, chaque frère contre son frère. À la mort d'Henri II en 1189, c'est Richard Cœur de Lion qui hérite ; les deux rois partent ensemble pour la troisième croisade. Au siège d'Acre en 1191, Philippe contracte la dysenterie et rentre prématurément. Il en profitera, en l'absence de Richard captif en Allemagne, pour grignoter le Vexin normand.
L'événement charnière est la mort de Richard en 1199 et l'avènement de son frère Jean sans Terre. Maladroit, cruel, juridiquement vulnérable, Jean tombe dans tous les pièges. En 1202, Philippe Auguste, en sa qualité de suzerain féodal, le cite à comparaître devant la cour des pairs pour répondre du rapt de la fiancée d'un de ses vassaux. Jean ne se présente pas. Sentence : commise féodale. Tous les fiefs Plantagenêts en France sont confisqués. Philippe envahit alors la Normandie. Château-Gaillard, la forteresse imprenable bâtie par Richard sur la Seine, tombe en mars 1204. Rouen ouvre ses portes en juin. En quelques saisons, la Normandie, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Poitou tombent dans l'escarcelle royale. Le domaine capétien quadruple en superficie.
Jean sans Terre, humilié, organise alors une coalition européenne pour reconquérir ses pertes : l'empereur Otton IV, les comtes de Flandre et de Boulogne, des barons anglais. Le choc a lieu le dimanche 27 juillet 1214, dans la plaine de Bouvines, entre Lille et Tournai. Philippe Auguste, à la tête d'une armée hétéroclite renforcée des milices communales (Soissons, Compiègne, Beauvais, Arras), affronte une coalition supérieure en nombre. Au cœur de la mêlée, le roi est désarçonné, manque d'être tué. Mais la bataille tourne : Otton fuit, le comte de Flandre est capturé, le comte de Boulogne, blessé, est traîné au sol. Bouvines est la première grande victoire nationale française. Au retour, les bourgeois de Paris pavoisent les rues sept jours et sept nuits ; les universitaires défilent en cortège. La conscience d'un royaume, d'une France, naît ce jour-là.
Philippe Auguste meurt en 1223 en laissant un royaume méconnaissable : domaine quadruplé, finances assainies par les baillis salariés, Paris fortifiée d'une enceinte de pierre (l'enceinte de Philippe Auguste, dont subsistent quelques pans rue des Jardins-Saint-Paul), Louvre construit comme tour de garde occidentale, université de Paris reconnue par bulle pontificale en 1215. Le « miracle capétien » est désormais un empire en miniature.
Louis VIII le Lion (1223-1226), la croisade des Albigeois
Louis VIII le Lion ne règne que trois ans, mais ces trois ans achèvent la conquête méridionale entamée par les barons croisés. Dès 1209, sous Philippe Auguste, une croisade prêchée par Innocent III contre les hérétiques cathares avait livré le Languedoc aux barons du Nord, conduits par Simon de Montfort. La conquête s'était enlisée après la mort de Simon devant Toulouse en 1218. Louis VIII reprend l'affaire. En 1226, à la tête d'une armée royale considérable, il marche sur le sud, soumet Avignon après un siège de trois mois, occupe Beaucaire, Carcassonne, Béziers. Le comte de Toulouse Raymond VII, isolé, capitule.
Mais Louis VIII tombe malade en route vers Paris, dysenterie, peut-être paludisme contracté dans les marais rhodaniens. Il meurt à Montpensier en Auvergne le 8 novembre 1226, à trente-neuf ans. Son fils aîné Louis n'a que douze ans. C'est Blanche de Castille, la veuve, qui prendra la régence et signera en 1229 le traité de Meaux-Paris : le Languedoc entre dans le domaine royal par héritage différé. La France capétienne touche désormais la Méditerranée.
Saint Louis IX (1226-1270), apogée capétienne et sainteté royale
Louis IX, sacré à Reims le 29 novembre 1226 à l'âge de douze ans, règne quarante-quatre ans et meurt sous les murs de Tunis le 25 août 1270. Vingt-sept ans plus tard, le 11 août 1297, le pape Boniface VIII le canonise. Aucun autre roi de France n'a obtenu cette grâce. La sainteté de Louis IX n'est pas un accident hagiographique : elle couronne et accomplit le programme idéologique forgé par Suger un siècle plus tôt, le roi très-chrétien, image vivante du Christ-Roi, juge équitable sous le chêne de Vincennes, pénitent en haire sous la pourpre.
Le règne effectif commence en 1234, à la majorité du roi. Blanche de Castille avait, pendant la minorité, brisé la révolte des barons, marié son fils à Marguerite de Provence, sécurisé la conquête languedocienne. Louis hérite donc d'une situation favorable. Il l'enrichit par une politique de paix calculée : traité de Paris en 1259 avec Henri III d'Angleterre, qui renonce à la Normandie, au Maine, à l'Anjou, au Poitou, conservant seulement l'Aquitaine en hommage lige ; traité de Corbeil en 1258 avec Jacques Iᵉʳ d'Aragon, qui renonce à toute prétention sur le Languedoc en échange du Roussillon. Ces deux traités, désastreux à courte vue (le roi rend trop, disent ses conseillers), assurent quarante ans de paix et la légitimité internationale de la couronne capétienne.
Mais Louis IX n'est pas seulement un diplomate. C'est un croisé. En 1248, il prend la croix après la perte de Jérusalem. Il bâtit Aigues-Mortes pour embarquer sa flotte. En 1249, il s'empare de Damiette en Égypte. En 1250, à Mansourah, son armée est encerclée ; le roi lui-même est capturé, libéré contre une rançon colossale. Il restera quatre années en Terre sainte, fortifiant Acre, Césarée, Sidon, négociant avec les Mongols. Il rentre en 1254 transformé : ascétique, jeûneur, lavant les pieds des pauvres, fondant les Quinze-Vingts pour les aveugles, renforçant la justice royale par les enquêteurs qui parcourent le royaume.
C'est aussi l'âge du grand mécénat sacré. Louis acquiert en 1239, auprès de l'empereur latin de Constantinople Baudouin II, la Couronne d'épines du Christ. Pour l'abriter, il fait construire entre 1242 et 1248 la Sainte-Chapelle de Paris, joyau du gothique rayonnant, mille mètres carrés de vitraux, reliquaire de pierre élevé à la gloire d'une royauté désormais sacerdotale. La cathédrale de Reims s'achève sous son règne ; Notre-Dame de Paris est consacrée ; Beauvais s'élève. La France capétienne du milieu du XIIIᵉ siècle est l'épicentre de la création artistique européenne.
En 1270, malgré son grand âge et sa santé déclinante, Louis IX repart en croisade, la huitième. Il débarque à Tunis le 17 juillet. La dysenterie ravage l'armée. Le roi meurt sur la cendre, étendu en croix, le 25 août 1270. Ses ossements sont rapportés à Saint-Denis ; son cœur reste à Monreale, en Sicile. La canonisation suivra. Avec lui, la dynastie capétienne atteint son zénith, point d'équilibre parfait entre puissance terrestre et légitimité sacrale.
Philippe III le Hardi et Philippe IV le Bel (1270-1314), Templiers, Avignon, légistes
Philippe III le Hardi (1270-1285) succède à son père dans des conditions tragiques, il rentre de Tunis en convoyant les cercueils de Louis IX, de son frère, de son fils aîné, de sa femme. Roi médiocre, dévot, dominé par ses favoris, il étend néanmoins le domaine en récupérant le comté de Toulouse en 1271 à la mort sans héritier d'Alphonse de Poitiers, frère de Saint Louis. Le Languedoc tout entier est désormais sous administration royale. Philippe meurt à Perpignan en 1285, après l'échec d'une croisade aragonaise mal conçue.
Son fils Philippe IV le Bel (1285-1314) est l'un des règnes les plus déterminants, et les plus controversés, de la dynastie. Beau, taciturne, énigmatique, le roi gouverne entouré de juristes formés au droit romain : Pierre Flote, Guillaume de Nogaret, Enguerrand de Marigny. Ces légistes théorisent une souveraineté nouvelle : le roi de France n'est plus simple suzerain féodal, il est empereur en son royaume. Cette doctrine, héritière du droit impérial romain redécouvert à Bologne, légitime tous les coups de force philippins.
Trois affaires marquent le règne. D'abord le conflit avec le pape Boniface VIII : taxation du clergé sans autorisation pontificale, arrestation de l'évêque de Pamiers, bulles d'excommunication. Le 7 septembre 1303, Nogaret et Sciarra Colonna pénètrent dans le palais d'Anagni et giflent le pape, l'attentat d'Anagni. Boniface meurt un mois plus tard. Son successeur Clément V, archevêque de Bordeaux, élu en 1305 sous influence française, transfère la papauté à Avignon en 1309 : début de la captivité avignonnaise (1309-1377), soixante-dix ans de tutelle française sur l'Église romaine.
Deuxième affaire : la destruction des Templiers. Le 13 octobre 1307, à l'aube, dans une opération coordonnée à travers le royaume, les baillis royaux arrêtent simultanément tous les frères du Temple. Les chefs d'accusation, hérésie, sodomie, idolâtrie, sont fabriqués. Sept ans de procès, de tortures, d'aveux extorqués puis rétractés. Le 18 mars 1314, le grand maître Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sont brûlés vifs sur l'île aux Juifs, en face du Louvre. La légende, sans doute apocryphe, veut que Molay, des flammes, ait cité pape et roi à comparaître devant Dieu dans l'année. Clément V meurt le 20 avril ; Philippe le Bel le 29 novembre. La malédiction des Templiers entrait dans la mythologie française.
Troisième affaire : les manipulations monétaires, les avanies infligées aux Juifs (expulsés en 1306, leurs biens confisqués), aux Lombards, aux marchands étrangers, toutes destinées à renflouer un Trésor exsangue. Philippe le Bel laisse un royaume agrandi (rattachement de Lyon en 1312), centralisé, juridiquement modernisé, mais haï dans une grande partie du royaume.
Les Rois maudits : Louis X, Philippe V, Charles IV (1314-1328)
Quatorze années pour trois rois et l'extinction d'une dynastie : la séquence 1314-1328 a frappé les contemporains au point que Maurice Druon en a fait, six siècles plus tard, le titre d'une saga inoubliable. Les Rois maudits ne sont pas une invention romanesque : la rapidité des décès, l'absence répétée d'héritiers mâles survivants, le scandale de Nesle qui frappe les trois belles-filles de Philippe le Bel en 1314, tout concourt à donner à ces années un parfum de fatalité.
Louis X le Hutin (« le Querelleur ») règne dix-huit mois (1314-1316). Sa première épouse Marguerite de Bourgogne, condamnée pour adultère, est étranglée, ou meurt de froid, au Château-Gaillard. Le roi remarie en hâte avec Clémence de Hongrie. Il meurt subitement en juin 1316, peut-être empoisonné, laissant sa veuve enceinte. Le 15 novembre 1316, Clémence accouche d'un fils, Jean Iᵉʳ le Posthume, qui meurt cinq jours plus tard. Pour la première fois depuis 987, la couronne ne passe pas à un fils.
Le frère de Louis X, Philippe V le Long, déjà régent, écarte alors sa nièce Jeanne (fille de Louis X) au prétexte qu'« une femme ne saurait succéder au royaume de France ». Les états généraux de 1317 confirment. La loi salique, exhumée artificiellement par les légistes à partir d'un texte mérovingien sans rapport, devient la fondement du droit successoral français. Philippe V règne six ans (1316-1322), tente une réforme administrative, meurt sans fils survivant.
Le dernier frère, Charles IV le Bel (1322-1328), tente trois mariages successifs pour engendrer un héritier mâle. Sa troisième épouse, Jeanne d'Évreux, est enceinte à sa mort le 1ᵉʳ février 1328. Pendant deux mois, le royaume retient son souffle. Le 1ᵉʳ avril, Jeanne accouche, d'une fille. La branche directe des Capétiens s'éteint, après onze générations sans interruption mâle, victime d'un soudain effondrement biologique que nul n'avait pu prévoir.
1328, extinction de la branche directe, avènement Valois (Philippe VI)
Au printemps 1328, deux candidats principaux se disputent la couronne. Philippe de Valois, cousin germain des trois derniers rois (petit-fils de Philippe III par son père Charles de Valois), revendique au titre de mâle le plus proche par les mâles. Édouard III d'Angleterre, neveu utérin (sa mère Isabelle est fille de Philippe le Bel), revendique au nom du droit cognatique : si une femme ne peut régner, elle peut transmettre. Les pairs du royaume, réunis à Vincennes, tranchent en faveur de Philippe, un Capétien, certes, mais d'une branche cadette, fils du frère cadet de Philippe le Bel.
Sacré à Reims le 29 mai 1328 sous le nom de Philippe VI de Valois, il inaugure une nouvelle dynastie, branche cadette, certes, mais qui régnera deux siècles et demi (jusqu'à Henri III en 1589) avant de céder la place aux Bourbons (eux-mêmes capétiens d'une autre branche cadette). Édouard III prête hommage en juin 1329. Mais la querelle n'est pas éteinte : neuf ans plus tard, en 1337, Édouard reprendra ses prétentions et déclenchera la guerre de Cent Ans, dont la France ne sortira définitivement qu'en 1453.
Ainsi s'achève, par un accident démographique, l'aventure des quatorze Capétiens directs. Trois cent quarante et un ans de continuité, de Hugues à Charles IV. Une royauté inventée, sacrée, étendue, sanctifiée, modernisée par une seule lignée, et qui transmet aux Valois un État déjà puissant, une administration éprouvée, un imaginaire monarchique enraciné. Le miracle s'est arrêté ; la dynastie capétienne, au sens large (Valois, Bourbons), continuera, elle, jusqu'en 1848.
Aller plus loin
Pour explorer chacun des quatorze règnes en détail, consulter le pillar Liste des rois de France et les portraits individuels publiés dans le silo Histoire : Hugues Capet, Robert II le Pieux, Louis VI le Gros, Louis VII le Jeune, Philippe Auguste, Louis VIII le Lion, Saint Louis IX, Philippe le Bel. Pour les contextes : Aliénor d'Aquitaine, les Templiers, les Croisades. Pour les lieux capétiens majeurs : la cathédrale de Reims, la basilique Saint-Denis, la Sainte-Chapelle.
Questions fréquentes
Qui est l'ancêtre de la dynastie capétienne ?
Hugues Capet, comte de Paris et duc des Francs, élu roi des Francs occidentaux à Senlis en juin 987 puis sacré à Noyon le 3 juillet 987, est le fondateur. Il descendait de Robert le Fort († 866), comte d'Anjou et de Touraine, et appartenait à la lignée des Robertiens qui rivalisaient avec les Carolingiens depuis Eudes (888-898). Le surnom « Capet » viendrait de la cappa (chape) de saint Martin de Tours dont il était abbé laïque.
Combien de rois capétiens directs y a-t-il eu ?
Quatorze rois capétiens directs entre 987 et 1328 : Hugues Capet (987-996), Robert II le Pieux (996-1031), Henri Iᵉʳ (1031-1060), Philippe Iᵉʳ (1060-1108), Louis VI le Gros (1108-1137), Louis VII le Jeune (1137-1180), Philippe II Auguste (1180-1223), Louis VIII (1223-1226), Louis IX saint Louis (1226-1270), Philippe III le Hardi (1270-1285), Philippe IV le Bel (1285-1314), Louis X (1314-1316), Philippe V (1316-1322), Charles IV (1322-1328). Trois fils de Philippe le Bel se succédèrent sans héritier mâle, ce qui mit fin à la branche directe.
Pourquoi la branche capétienne directe s'est-elle éteinte ?
Charles IV le Bel mourut le 1ᵉʳ février 1328 sans laisser d'héritier mâle, sa femme Jeanne d'Évreux ne donnant le jour qu'à une fille deux mois plus tard. Les pairs du royaume choisirent alors le neveu du défunt, Philippe VI de Valois, contre la prétention d'Édouard III d'Angleterre, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle. Le rejet de la transmission par les femmes (loi salique réinventée) déclencha neuf ans plus tard la Guerre de Cent Ans.
Qu'est-ce que la loi salique ?
Norme coutumière interdisant la transmission de la couronne par les femmes ou par leur descendance. Tirée a posteriori d'un article du Pactus legis Salicae (loi des Francs Saliens, VIᵉ siècle) qui concernait initialement l'héritage des terres, elle fut invoquée pour la première fois en 1316 pour écarter Jeanne, fille de Louis X, au profit de Philippe V. Confirmée en 1328 contre Édouard III, théorisée comme « loi fondamentale du royaume » par les juristes du XIVᵉ siècle (Jean de Terrevermeille, 1418).
Saint Louis : qu'a-t-il fait d'essentiel ?
Louis IX (1214-1270, règne 1226-1270) institua la justice royale (parlements, ordonnance de 1254 contre les duels judiciaires), unifia la monnaie (gros tournois, écu d'or 1266), pacifia avec l'Angleterre (traité de Paris 1259) et l'Aragon (Corbeil 1258), construisit la Sainte-Chapelle (1242-1248) pour abriter la Couronne d'épines achetée 135 000 livres tournois. Mena deux croisades (7ᵉ 1248-1254, 8ᵉ 1270 où il mourut à Tunis). Canonisé en 1297 par Boniface VIII.
Quelle est la différence entre Capétiens directs, Valois et Bourbons ?
Trois branches issues du même tronc Hugues Capet. Capétiens directs (987-1328) : descendance directe par les fils aînés. Valois (1328-1589) : descendance de Charles de Valois, frère cadet de Philippe IV le Bel ; trois sous-branches (Valois directs jusqu'à Charles VIII, Valois-Orléans avec Louis XII, Valois-Angoulême avec François Iᵉʳ-Henri III). Bourbons (1589-1848) : descendance de Robert de Clermont, sixième fils de saint Louis, par les comtes puis ducs de Bourbon, accédant au trône avec Henri IV.
Pourquoi Hugues Capet a-t-il été élu en 987 ?
À la mort sans postérité du carolingien Louis V le Fainéant (mai 987), l'archevêque de Reims Adalbéron écarta le prétendant carolingien Charles de Lorraine, oncle du défunt mais soutien de l'empereur Otton III. Le 1ᵉʳ juin 987, à l'assemblée de Senlis, les grands élirent Hugues Capet, déjà duc des Francs, abbé laïque de Saint-Denis et Saint-Martin de Tours. Sacré à Noyon le 3 juillet 987, il fit aussitôt sacrer son fils Robert en décembre pour assurer l'hérédité.
Qu'est-ce que le miracle capétien ?
Expression désignant l'extraordinaire continuité dynastique de 341 ans (987-1328) où chaque roi capétien direct laissa systématiquement un héritier mâle, fait unique dans l'Europe médiévale. Cette stabilité permit l'enracinement de l'hérédité (sacre du fils du vivant du père jusqu'à Philippe Auguste, puis principe acquis), l'extension progressive du domaine royal et la consolidation de l'autorité royale. Le « miracle » s'interrompit avec les trois fils de Philippe le Bel.
Quel est le rôle du sacre de Reims ?
Le sacre de Reims, célébré dans la cathédrale Notre-Dame depuis Louis le Pieux (816), confère au roi le caractère sacré et thaumaturgique. Le rite, fixé par l'Ordo de 1250 puis 1364, comporte l'onction par la Sainte Ampoule (apportée selon la légende par une colombe pour le baptême de Clovis), la remise des regalia (couronne, sceptre, main de justice, épée Joyeuse de Charlemagne), et le toucher des écrouelles. 33 rois furent sacrés à Reims, de Louis VIII (1223) à Charles X (1825).
Reste-t-il des descendants capétiens aujourd'hui ?
Oui, plusieurs millions d'individus revendiquent une ascendance capétienne. Les chefs de maison actuels : Felipe VI d'Espagne (Bourbons d'Espagne, descendant de Philippe V petit-fils de Louis XIV), Henri de Luxembourg (Bourbon-Parme), Louis de Bourbon, duc d'Anjou (légitimiste, descendant aîné de Louis XIV par Philippe V), Jean d'Orléans, comte de Paris (orléaniste, descendant de Louis-Philippe). La querelle dynastique entre légitimistes et orléanistes perdure depuis 1830.
Bibliographie
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- Andrew W. LEWIS, Le Sang royal. La famille capétienne et l'État, France, Xᵉ-XIVᵉ siècle, trad. Fr. Gallimard, Paris, 1986.
- Lecture complémentaire grand public : Les Capétiens directs (synthèse), par Bernard Quintin sur Herodote.net.