L'armée et la marine royales : comment la France a forgé sa puissance militaire
Pendant la majeure partie du Moyen Âge, le roi de France ne possède pas d'armée. Il possède des vassaux. Lorsqu'il veut faire la guerre, il convoque l'ost féodal, et ses hommes liges ne lui doivent qu'un service borné, de l'ordre de quarante jours par an. Au-delà, il faut payer, et payer signifie recruter des compagnies de routiers, mercenaires que la paix transforme aussitôt en pillards. La guerre de Cent Ans révèle crûment les limites de ce système : une monarchie incapable d'entretenir une force permanente reste à la merci de ses propres soldats. La construction de l'armée puis de la marine royales est l'histoire d'une réponse à ce problème, étalée du règne de Charles VII à la Révolution. Elle est aussi l'histoire d'un État qui apprend, en équipant ses troupes, à se compter, à se nourrir, à se discipliner lui-même. On en suit ici les grandes étapes, en distinguant ce que l'histoire établit de ce que la mémoire nationale a embelli.
1445 : la naissance de l'armée permanente
L'acte fondateur porte une date et un lieu précis : l'ordonnance du 26 mai 1445, prise par Charles VII à Louppy-le-Châtel, près de Bar-le-Duc. Elle crée les compagnies d'ordonnance, première armée permanente à la disposition du roi de France. Le souverain retient quinze capitaines, choisis pour leur fidélité et leur compétence, chacun chargé de lever une compagnie de cent « lances garnies ». La lance garnie est une unité de combat de six hommes articulée autour d'un homme d'armes en armure, accompagné de trois archers, d'un coutilier et d'un page. Le calcul donne une force d'environ neuf mille hommes, soldés en permanence et répartis aux points stratégiques du royaume.
Cette réforme n'aurait pas été possible sans un préalable fiscal : le consentement des états généraux, en 1439, à lever une taille destinée à entretenir les gens de guerre, la « taille des lances ». L'argent étant le nerf de la guerre, c'est en obtenant un impôt régulier que Charles VII a pu s'attacher des soldats durablement. Le connétable Arthur de Richemont a joué un rôle central dans la conception et la mise en œuvre de cette réforme. En 1448, le roi complète le dispositif en instituant les francs-archers, une infanterie recrutée dans les paroisses et dispensée de la taille en échange du service, esquisse lointaine d'une réserve nationale. On gardera toutefois la mesure des choses : ces compagnies restent encadrées par la noblesse et la solde demeure irrégulière. Il s'agit moins d'une armée d'État au sens moderne que d'un premier pas décisif vers la professionnalisation, longtemps célébré par le récit national comme l'instrument de la reconquête sur les Anglais.
Louvois et la fabrique d'une armée d'État
Entre Charles VII et Louis XIV, l'armée royale croît mais reste un assemblage hétéroclite de régiments dont les colonels sont quasiment propriétaires. La rupture vient sous le règne du Roi-Soleil, portée par François Michel Le Tellier, marquis de Louvois, secrétaire d'État à la Guerre. Son œuvre consiste à substituer l'autorité de l'État à celle des chefs de corps. Il développe l'intendance de guerre, ces commissaires et intendants chargés du contrôle administratif des troupes, et il y adjoint des officiers inspecteurs, dont la mission est de renseigner directement le roi sur l'état réel des effectifs, des armes et des vivres. C'est la naissance d'une administration militaire qui voit, compte et sanctionne.
Louvois impose l'uniformité de l'armement et de la manœuvre, et généralise l'uniforme, dont l'idée d'une extension à toute l'institution lui serait venue vers 1671. Le vêtement réglementaire n'est pas qu'une commodité : symbole d'appartenance, il forge l'esprit de corps et matérialise la subordination du soldat à l'État plutôt qu'à son capitaine. La discipline se durcit dans le même mouvement. La tradition militaire associe au règne le nom de Jean Martinet, inspecteur dont la rigueur dans le maniement d'armes et l'ordonnancement des bataillons est restée proverbiale, au point que l'anglais a fait de « martinet » un synonyme de tâcheron de la discipline. Là encore, il faut nuancer la légende dorée : les réformes de Louvois ont aussi été brutales, et son nom reste attaché aux dragonnades et aux dévastations du Palatinat. L'efficacité de l'instrument militaire qu'il a bâti est un fait ; sa douceur supposée n'en est pas un.
Vauban et la ceinture de fer du royaume
Une armée se déploie sur un territoire qu'il faut tenir. C'est l'apport de Sébastien Le Prestre de Vauban, ingénieur, commissaire général des fortifications puis maréchal de France, qui conçoit et suit la réalisation de plus de cent cinquante places fortes, sans compter d'innombrables ouvrages civils. Sa doctrine tient en une image, celle du « pré carré » : plutôt que de disperser les forteresses à l'intérieur du royaume, concentrer sur les frontières une double ligne de places fortifiées, une « ceinture de fer » qui rend toute invasion lente et coûteuse. La formule du pré carré est attestée dans la correspondance de l'époque ; elle traduit une véritable révolution stratégique, faisant de la frontière un objet d'aménagement raisonné.
L'art de Vauban ne se réduit pas à un dessin de remparts. Les historiens de la fortification distinguent dans son œuvre trois « systèmes » successifs, élaborés en réalité après lui à partir de ses réalisations, qui marquent l'adaptation progressive du tracé bastionné au relief et à la puissance croissante de l'artillerie. Cet héritage est aujourd'hui reconnu au plus haut niveau : douze sites majeurs sont inscrits depuis 2008 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO sous l'intitulé « Fortifications de Vauban ». Ce sont Arras, Besançon, Blaye et le verrou de l'estuaire de la Gironde, Briançon, Camaret-sur-Mer, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la-Hougue et Villefranche-de-Conflent. La série a été retenue pour sa diversité, couvrant les sites de plaine, de bord de mer et de montagne, les citadelles, les enceintes urbaines et les créations ex nihilo comme Neuf-Brisach. Une précision s'impose contre une idée reçue tenace : Vauban fut autant un maître de l'attaque que de la défense, théoricien de la guerre de siège méthodique, et un esprit réformateur dont les mémoires sur l'impôt lui valurent la disgrâce à la fin de sa vie.
La marine royale, de Richelieu à Colbert
Sur mer, le retard français est plus grand encore. Au début du XVIIe siècle, le royaume n'a pas de flotte de guerre digne de ce nom. Le tournant tient à la volonté du cardinal de Richelieu, qui décide de doter l'État d'une marine lui appartenant en propre. En 1626, il fait supprimer la charge d'amiral et se fait nommer grand maître et surintendant de la navigation, unifiant entre ses mains les leviers du pouvoir maritime. C'est sous son impulsion qu'est fondé en 1631 l'arsenal de Brest, destiné à commander la façade atlantique, tandis que Toulon, port méditerranéen développé depuis Henri IV, est renforcé. Richelieu pose ainsi les fondations administratives et industrielles d'une marine permanente.
L'apogée vient une génération plus tard avec Jean-Baptiste Colbert, secrétaire d'État à la Marine de Louis XIV. Colbert nationalise la construction navale, codifie le service par les grandes ordonnances, et fait des arsenaux des places fortes du savoir-faire, jalousement protégées de l'espionnage des nations rivales. Il achève l'équipement des trois grands ports : Brest et Toulon, mais aussi Rochefort, troisième arsenal du royaume, créé de toutes pièces à partir de 1665-1666 sur la Charente pour abriter et armer la flotte de l'Atlantique. L'effort est colossal, et le résultat spectaculaire : dans les années 1670-1680, la France aligne la première marine du continent européen, capable de tenir tête à la fois aux Provinces-Unies et à l'Angleterre. Cette suprématie eut un revers que l'on tait souvent : la marine de Colbert reposa aussi sur la contrainte, qu'il s'agisse de l'inscription maritime imposée aux populations littorales ou de la condamnation aux galères.
Tourville, Duguay-Trouin, Suffren : la grandeur et ses limites
Cette marine a ses grands hommes. Anne Hilarion de Tourville, vice-amiral, incarne l'apogée et la fragilité de la puissance navale de Louis XIV. Le 10 juillet 1690, il écrase au large de Béveziers, sur la côte anglaise, la flotte anglo-hollandaise, victoire qui donne à la France la maîtrise temporaire de la Manche. Deux ans plus tard, du 29 mai au 3 juin 1692, le même Tourville livre au large de Saint-Vaast-la-Hougue, avec une flotte numériquement très inférieure, une bataille restée dans la mémoire sous le nom de La Hougue. Après un premier engagement indécis à Barfleur, plusieurs vaisseaux français immobilisés sont incendiés sous les yeux des assiégés. Le récit national en a longtemps fait un désastre humiliant ; les historiens rappellent que la flotte s'était battue à un contre deux et que les pertes matérielles, bien que lourdes, n'anéantirent pas la marine. La défaite n'en marqua pas moins la fin de l'ambition d'invasion de l'Angleterre et le glissement vers la guerre de course.
C'est précisément la course qui produit la figure suivante, le Malouin René Duguay-Trouin, corsaire devenu officier du roi, dont la prise de Rio de Janeiro en 1711 reste le coup d'éclat le plus célèbre. Au siècle suivant, lors de la guerre d'indépendance américaine, deux marins de l'ordre de Malte portent haut le pavillon : le comte de Grasse, dont la flotte verrouille la baie de Chesapeake et rend possible la capitulation anglaise de Yorktown en 1781, et surtout Pierre André de Suffren, dit le bailli de Suffren. Entre 1781 et 1783, Suffren mène dans l'océan Indien une campagne offensive et acharnée, livrant cinq combats à l'amiral britannique Hughes, maintenant ouverte la route des Indes et sauvant la colonie hollandaise du Cap. Sa réputation d'audace, parfois agrandie par la légende posthume qui en fit un Nelson manqué, repose sur une réalité tactique solide : il fut l'un des rares chefs à rompre avec la prudence de l'école de la ligne de file.
1789-1793 : de l'armée du roi à l'armée de la nation
La Révolution hérite d'un outil militaire considérable mais l'émigration des cadres nobles, la défiance envers une armée perçue comme instrument du despotisme et la guerre contre l'Europe coalisée imposent une refondation. Deux mesures concentrent cette mue. Le 23 août 1793, la Convention décrète la levée en masse, texte rédigé par Barère avec le concours de Lazare Carnot, qui place tous les Français en réquisition permanente : les jeunes hommes au combat, les autres aux forges, aux hôpitaux, à la fabrication des uniformes. La conscription cesse d'être l'affaire d'une caste pour devenir un devoir civique universel, et c'est là une véritable révolution dans l'art de la guerre, l'apparition de la nation armée.
La seconde mesure, plus technique mais décisive, est l'amalgame. Comment fondre les régiments aguerris de l'ancienne armée royale et la masse fervente mais inexpérimentée des volontaires nationaux ? Le décret du 12 août 1793, préparé par la loi du 21 février, autorise les généraux à associer un bataillon de ligne et deux bataillons de volontaires pour former une unité nouvelle, la demi-brigade, dont l'appellation même rompt avec le mot « régiment » jugé trop royal. Effectif à partir du début de 1794, cet amalgame marie le métier des anciens et l'enthousiasme des recrues. De cette synthèse naît l'instrument qui, sous la République puis l'Empire, dominera les champs de bataille européens. L'armée nationale n'est pas une création ex nihilo de 1793 : elle est l'héritière directe, en hommes, en savoir-faire et en arsenaux, de l'édifice patiemment bâti depuis Charles VII.
Sources
- Herodote.net, « 26 mai 1445 : Charles VII crée les Compagnies d'ordonnance ».
- Wikipédia, « Ordonnance de Louppy-le-Châtel » et « Compagnie d'ordonnance ».
- Opérationnels SLDS, « Louvois, grand réformateur de l'armée » (1/2 et 2/2) ; Musée de l'Armée, fiches sur Louvois et les Invalides.
- Wikipédia, « Histoire de l'Armée de terre française » ; Wikisource, « Louvois et l'Armée de Louis XIV ».
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial, fiche « Fortifications de Vauban » (inscription 2008) ; Réseau des sites majeurs de Vauban (sites-vauban.org) ; Wikipédia, « Fortifications de Vauban inscrites à l'UNESCO ».
- Wikipédia, « Histoire de la marine française de Richelieu à Louis XIV » et « Marine royale (France) » ; Cairn.info, « Les arsenaux de marine en France avant Colbert ».
- Gallica / BnF, G. Lacour-Gayet, « La marine militaire de la France sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV » ; ministère des Armées, série « 400 ans de la Marine ».
- Wikipédia, « Bataille du cap Béveziers » et « Bataille de la Hougue » ; ministère des Armées, « 400 ans de la Marine, épisode 3 ».
- France-Pittoresque, « 8 décembre 1788 : mort du bailli de Suffren » ; Balmoral Saint-Malo, « René Duguay-Trouin ».
- Wikipédia, « Levée en masse », « Amalgame militaire » et « Réorganisation des corps d'infanterie français (1793) » ; texte du décret du 23 août 1793 (Barère, Carnot).
Questions fréquentes
Quand est née l'armée permanente française ?
Par l'ordonnance du 26 mai 1445, prise à Louppy-le-Châtel, Charles VII crée les compagnies d'ordonnance, première armée permanente à la solde du roi de France, forte d'environ neuf mille hommes. Cette réforme fut rendue possible par la taille consentie en 1439 pour entretenir les gens de guerre.
Qu'appelle-t-on le « pré carré » de Vauban ?
Le pré carré désigne la stratégie consistant à concentrer les places fortes sur les frontières du royaume en une double ligne défensive, surnommée la « ceinture de fer ». Plutôt que de disperser les forteresses à l'intérieur du pays, Vauban en fit un système cohérent destiné à rendre toute invasion lente et coûteuse.
Combien de fortifications de Vauban sont classées à l'UNESCO ?
Douze sites majeurs sont inscrits depuis 2008 au patrimoine mondial : Arras, Besançon, Blaye, Briançon, Camaret-sur-Mer, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Neuf-Brisach, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la-Hougue et Villefranche-de-Conflent. Ils illustrent la diversité de l'œuvre, des sites de plaine aux places de montagne.
Qui a créé la marine royale française ?
Le cardinal de Richelieu fonde une marine d'État permanente à partir de 1626 et crée l'arsenal de Brest en 1631. Colbert, sous Louis XIV, porte cet outil à son apogée en nationalisant la construction navale et en achevant les arsenaux de Brest, Toulon et Rochefort, faisant de la France la première marine du continent dans les années 1670-1680.
La Hougue fut-elle vraiment un désastre pour la marine de Louis XIV ?
La bataille de La Hougue (1692) fut une défaite, plusieurs vaisseaux français étant incendiés. Mais Tourville s'était battu à un contre deux et la marine ne fut pas anéantie. Le récit national en a longtemps fait une humiliation ; les historiens y voient surtout la fin de l'ambition d'invasion de l'Angleterre et le tournant vers la guerre de course.
Comment l'armée royale est-elle devenue armée nationale ?
Par deux mesures de 1793 : la levée en masse du 23 août, qui institue la réquisition de tous les Français, et l'amalgame, qui fond les régiments de l'ancienne armée royale et les volontaires en demi-brigades à partir de 1794. L'armée nationale hérita ainsi des hommes, du savoir-faire et des arsenaux bâtis depuis Charles VII.
Pour aller plus loin
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