L'histoire de la gastronomie française : du Viandier de Taillevent au patrimoine de l'UNESCO

Par La Rédaction de France Éternelle

Quand l'UNESCO inscrit, le 16 novembre 2010, le « repas gastronomique des Français » sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, elle ne consacre pas une recette, ni même un plat, mais une pratique sociale et un long héritage. Cet héritage a une histoire, faite de manuscrits, de cuisiniers de cour, de bouleversements politiques et d'inventions techniques. Cette histoire est aussi encombrée de mythes tenaces, que l'historiographie récente a appris à démêler du fait avéré. Comprendre la gastronomie française, ce n'est donc pas réciter une légende dorée allant de Catherine de Médicis à Paul Bocuse, c'est reconstituer la construction patiente, et parfois contestée, d'un art de la table.

Le présent dossier retrace cette construction dans ses grandes étapes, en séparant à chaque fois ce que les sources établissent de ce que la tradition populaire a brodé. Car la gastronomie française a ceci de particulier qu'elle se raconte autant qu'elle se cuisine, et que ses récits fondateurs méritent, eux aussi, d'être passés au tamis de la critique.

Les racines médiévales : Taillevent et le Viandier

La cuisine française entre dans l'écrit avec un nom : Guillaume Tirel, dit Taillevent, né vers 1310 et mort en 1395. Sa trajectoire raconte à elle seule l'ascension d'un métier. Entré tout jeune comme enfant de cuisine au service de Jeanne d'Évreux, reine de France et épouse de Charles IV, il devient écuyer puis queux du roi Philippe VI, avant de servir le dauphin Charles, futur Charles V, qui le nomme premier queux. La cuisine, au XIVe siècle, est déjà une charge d'honneur à la cour.

On lui attribue le Viandier, l'un des plus anciens recueils de recettes de la France médiévale. Une précision s'impose ici, que les éditions critiques rappellent : le Viandier n'est pas l'œuvre intégrale d'un seul homme. Des versions manuscrites du recueil sont antérieures à la naissance même de Taillevent, ce qui indique qu'il a hérité, augmenté et donné son nom à une tradition culinaire déjà constituée, plutôt qu'il ne l'a inventée. L'ouvrage rassemble potages, viandes rôties, poissons, sauces et entremets, et témoigne d'une cuisine de cour fondée sur les épices, l'aigre-doux et les liaisons à la mie de pain, fort éloignée de nos palais contemporains. Imprimé pour la première fois vers la fin du XVe siècle, le Viandier fut l'un des premiers livres de cuisine à connaître la presse en France, ce qui assura sa diffusion et sa postérité.

Il faut donc tenir deux choses ensemble : Taillevent est une figure historique parfaitement documentée, mais le Viandier relève d'une œuvre collective et évolutive, dont l'attribution à un auteur unique tient davantage de la commodité que de la réalité philologique.

Catherine de Médicis : anatomie d'un mythe culinaire

Aucun récit n'est plus répandu que celui-ci : en épousant le futur Henri II, Catherine de Médicis aurait, en 1533, apporté de Florence ses cuisiniers, sa fourchette, le sorbet, les artichauts et l'art de la pâtisserie, civilisant d'un coup une France encore rustique. Ce récit est très largement un mythe, et l'historiographie l'a établi avec netteté.

Le dépouillement des registres du personnel de la maison de Catherine, depuis son arrivée en France jusqu'à sa mort en 1589, n'y fait apparaître aucun cuisinier italien. La plupart des chefs et des plats que la légende lui attribue n'ont laissé aucune trace documentaire contemporaine. Plus révélateur encore : ce récit n'émerge pas de son vivant. Il se forme plus d'un siècle après sa mort, prend de l'ampleur au XVIIIe siècle, puis s'épanouit au XIXe siècle sous la plume d'auteurs animés d'une vision idéalisée de l'Italie de la Renaissance, tel le pâtissier Pierre Lacam. Le « mythe italien » de la cuisine française est ainsi une construction tardive, projetée a posteriori sur la reine.

La nuance n'efface cependant pas tout. Le XVIe siècle voit effectivement, dans les cours européennes, se diffuser un certain raffinement de la table, l'apparition de la vaisselle de faïence, des verreries et d'usages nouveaux. Mais attribuer ce mouvement d'ensemble à la seule volonté d'une reine relève de la légende, non de l'histoire. C'est l'exemple parfait d'un mythe culinaire qui en dit plus long sur le besoin de récit national que sur les faits.

Le service à la française : une mise en scène de l'abondance

Sous l'Ancien Régime et jusqu'au XIXe siècle, la table aristocratique obéit à un protocole précis que l'on nomme le service à la française. Tous les plats d'un même « service » sont disposés simultanément sur la table, dans un ordonnancement symétrique et spectaculaire, et les convives se servent de ce qui se trouve à leur portée. Le repas se déroule en plusieurs de ces services successifs, chacun renouvelant l'ensemble du décor de la table.

Cette pratique met en scène l'abondance et la magnificence de l'hôte plus qu'elle ne se soucie du confort du mangeur : les plats refroidissent, et l'on ne goûte jamais qu'à ce qui est proche de soi. Le service à la française est donc une grammaire sociale autant qu'une manière de manger, un théâtre du pouvoir déployé sur la nappe. Il sera progressivement supplanté, au cours du XIXe siècle, par le service à la russe, où les mets sont découpés en cuisine et présentés un à un, dans l'ordre du menu. Cette bascule, loin d'être un simple détail logistique, accompagne la naissance d'une cuisine pensée du point de vue du goût et de la juste température.

Carême et Escoffier : la naissance de la haute cuisine

Si une figure incarne le passage de la cuisine de cour à la haute cuisine, c'est Marie-Antoine Carême, dit Antonin Carême (1784-1833). Enfant abandonné de Paris devenu cuisinier des puissants, il œuvre pour Talleyrand, pour le tsar, pour la haute aristocratie européenne. La postérité l'a surnommé « le roi des chefs et le chef des rois ». On lui doit la rationalisation des recettes, une première systématisation des sauces, et surtout les spectaculaires pièces montées, architectures de sucre et de pâte qu'il concevait en s'inspirant de l'architecture, discipline qu'il vénérait. Carême donne à la cuisine ses lettres de noblesse et la pense comme un art.

L'œuvre de codification revient à Georges Auguste Escoffier (1846-1935). Associé à l'hôtelier César Ritz, il dirige les cuisines du Savoy à Londres, puis du Ritz à Paris et du Carlton. Deux apports majeurs lui sont attribués à juste titre. D'abord la brigade de cuisine, organisation hiérarchique et spécialisée du travail, d'inspiration militaire, qui permet à une équipe de servir des centaines de couverts à la carte avec régularité. Ensuite Le Guide culinaire, publié en 1903, qui rassemble et ordonne plusieurs milliers de recettes et de préparations de base. Escoffier ne se contente pas de cuisiner : il met en système, allège l'héritage de Carême, généralise le service à la russe et exporte le modèle français dans les palaces du monde entier. Carême avait anobli la cuisine ; Escoffier en a fait une profession structurée et universelle.

L'invention du restaurant : de 1765 à la Révolution

Le mot et la chose ont une histoire que l'on situe ordinairement à Paris, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Vers 1765 ouvre, dans la capitale, un établissement d'un genre nouveau où l'on sert des « restaurants », c'est-à-dire des bouillons réputés restaurer les forces, à prix fixe. La paternité en est traditionnellement attribuée à un certain Boulanger, mais les historiens peinent à s'accorder sur son identité réelle, et la figure de Mathurin Roze de Chantoiseau est aujourd'hui souvent avancée. Ce qui rompt avec l'auberge traditionnelle, ce n'est pas seulement le bouillon, c'est le dispositif : table individuelle, horaires souples, et bientôt une carte permettant de choisir ses plats, là où l'aubergiste imposait un menu unique à une table commune.

La Révolution française agit alors comme un puissant accélérateur, sans toutefois « inventer » le restaurant comme on l'entend parfois. En 1782, Antoine Beauvilliers avait déjà ouvert un établissement de haute tenue qui fit sa réputation. Mais à partir de 1789, l'émigration et la chute de l'aristocratie ferment les grandes maisons et libèrent leurs cuisiniers, souvent fort habiles. Beaucoup s'établissent à leur compte et ouvrent restaurant. Le savoir-faire des cuisines privées passe ainsi dans l'espace public et marchand. Vers 1805, Paris compte environ trois cents restaurants, chiffre qui triplera dans les décennies suivantes. La gastronomie cesse d'être un privilège de naissance pour devenir une expérience accessible, au moins en principe, à qui peut payer.

Le rôle des monastères : fromages, élixirs et patience

On oublie souvent la contribution décisive des communautés monastiques au patrimoine alimentaire français. Dès le haut Moyen Âge, la règle bénédictine encourage ou impose l'abstinence de viande, et les abbayes deviennent des laboratoires de transformation du lait. La fabrication fromagère y trouve un terrain idéal : stabilité des communautés, transmission des savoir-faire sur des siècles, maîtrise de l'affinage. De nombreux fromages dits « d'abbaye » perpétuent, ou revendiquent, cet héritage monastique.

Les moines ont aussi légué des liqueurs entourées de secret. L'histoire de la Chartreuse en offre l'exemple le plus célèbre, et mérite d'être contée avec exactitude. En 1605, le maréchal François-Hannibal d'Estrées confie aux Chartreux un manuscrit décrivant un « élixir de longue vie » composé de très nombreuses plantes. Il faudra près d'un siècle et demi de recherches pour en tirer un produit stable : c'est au monastère de la Grande Chartreuse, à partir de 1737, que frère Jérôme Maubec parvient à fixer la formule, aboutissant à l'« élixir végétal de la Grande Chartreuse ». La recette, fondée sur cent trente plantes, demeure l'un des secrets les mieux gardés du monde. Quant aux bières trappistes, leur production relève d'un cadre exigeant : l'appellation « Authentic Trappist Product » suppose une fabrication au sein même de l'abbaye, sous le contrôle de la communauté, les revenus étant affectés aux besoins du monastère ou à des œuvres charitables. La patience monastique, ici, est une méthode autant qu'une vertu.

Le terroir, les AOC et la consécration de l'UNESCO

Le XXe siècle apporte à la gastronomie française une notion devenue centrale : le terroir, c'est-à-dire le lien entre un produit, un lieu et un savoir-faire. Ce lien reçoit une traduction juridique avec le système des appellations d'origine. Le Roquefort obtient dès 1925 une reconnaissance pionnière, mais c'est le décret-loi du 30 juillet 1935 qui institue l'appellation d'origine contrôlée et crée l'organisme ancêtre de l'actuel Institut national de l'origine et de la qualité (INAO). Pour la première fois, un texte protège non seulement le nom d'un produit, mais son lien à un terroir et aux pratiques qui le façonnent. La gastronomie cesse d'être seulement affaire de cuisiniers : elle devient affaire de territoires.

L'aboutissement symbolique survient le 16 novembre 2010, lorsque le comité intergouvernemental de l'UNESCO, réuni à Nairobi, inscrit le « repas gastronomique des Français » au patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Il faut lire avec soin ce qui est inscrit : non pas la cuisine française en tant que telle, ni un classement de plats, mais une pratique sociale. Le repas gastronomique des Français y est défini comme une coutume destinée à célébrer les grands moments de la vie, naissances, mariages, retrouvailles, fondée sur le choix attentif des mets, l'accord des plats et des vins, la décoration de la table et l'art de la conversation. C'est le « bien manger » et le « bien boire » comme rituel du vivre-ensemble. La distinction est essentielle : l'UNESCO consacre une manière d'être à table, héritière de toute l'histoire retracée ici, et non une supériorité gustative.

Sources

  • UNESCO, Patrimoine culturel immatériel, « Le repas gastronomique des Français » (inscription 2010) : ich.unesco.org/fr/RL/le-repas-gastronomique-des-francais-00437
  • « Repas gastronomique des Français », Wikipédia, et fiche pédagogique EHNE (Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe)
  • « Guillaume Tirel », Wikipedia ; Chef Simon, « Guillaume Tirel dit Taillevent (1310?-1395) » ; éditions critiques du Viandier
  • « Mythe italien dans la cuisine française », Wikipédia ; The New Gastronome, « The Illusive Story of Catherine de' Medici » ; Cour de France.fr, « Catherine de Médicis à la base de la gastronomie française »
  • Histoire en Citations, « Antonin Carême (1784-1833) » ; « Auguste Escoffier », Wikipedia et Encyclopædia Britannica ; Gallica/BnF, Le Guide culinaire (1903)
  • « Histoire du restaurant en France », Wikipédia ; National Geographic, « Who Invented the First Modern Restaurant? »
  • INAO, « Histoire 1935-1970 : l'avènement de l'INAO et la création des AOC » ; aoc-vins.fr, « L'AOC dans l'histoire »
  • Site officiel de la Chartreuse, « Histoire de la liqueur » ; « Chartreuse (liqueur) », Wikipedia ; Association monastique (label des produits de monastères)

Questions fréquentes

Qui est le véritable père de la cuisine française écrite ?

Guillaume Tirel, dit Taillevent (vers 1310-1395), cuisinier des rois Philippe VI puis Charles V, est la première grande figure documentée. On lui attribue le Viandier, l'un des plus anciens recueils de recettes français. Il faut nuancer : des versions du Viandier sont antérieures à sa naissance, ce qui montre qu'il a hérité et enrichi une tradition plus qu'il ne l'a créée de toutes pièces.

Catherine de Médicis a-t-elle vraiment inventé la gastronomie française ?

Non, c'est un mythe. L'historiographie a montré qu'aucun cuisinier italien n'apparaît dans les registres de sa maison, et que la plupart des plats qu'on lui attribue n'ont aucune trace contemporaine. Ce récit naît plus d'un siècle après sa mort et s'épanouit au XIXe siècle. Le XVIe siècle a bien vu se diffuser certains raffinements de table, mais les attribuer à la seule reine relève de la légende.

Quand le restaurant moderne est-il né ?

Vers 1765 à Paris, avec des établissements servant des bouillons « restaurants » à prix fixe, sur table individuelle et avec carte, rompant avec l'auberge à table commune. La Révolution de 1789 a accéléré le phénomène : les cuisiniers des aristocrates émigrés se sont établis à leur compte. Vers 1805, Paris comptait environ trois cents restaurants.

Quelle est la différence entre Carême et Escoffier ?

Antonin Carême (1784-1833), surnommé « le roi des chefs et le chef des rois », a donné à la cuisine ses lettres de noblesse, rationalisé les recettes et créé les spectaculaires pièces montées. Auguste Escoffier (1846-1935) l'a codifiée et professionnalisée : il a institué la brigade de cuisine et publié Le Guide culinaire en 1903, exportant le modèle français dans les grands palaces.

Qu'a exactement inscrit l'UNESCO en 2010 ?

L'UNESCO a inscrit le « repas gastronomique des Français » au patrimoine culturel immatériel de l'humanité le 16 novembre 2010, non pas la cuisine française elle-même. Il s'agit d'une pratique sociale célébrant les grands moments de la vie, fondée sur le choix des mets, l'accord des plats et des vins, et l'art d'être ensemble à table.

Pourquoi les monastères ont-ils joué un rôle dans la gastronomie française ?

Dès le haut Moyen Âge, la règle bénédictine encourageant l'abstinence de viande, les abbayes développèrent l'art de transformer le lait, d'où de nombreux fromages d'abbaye. La stabilité des communautés permit aussi des élaborations très longues, comme la liqueur de Chartreuse, dont la formule fut fixée à partir de 1737 à la Grande Chartreuse, ou les bières trappistes encadrées par un label strict.

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