Étienne de La Boétie (1530-1563) : le Discours de la servitude volontaire

Par , chroniqueur des lettres et des idées

Il est mort à trente-deux ans, un soir d'août 1563, dans une maison prêtée du Médoc, tenant la main de Michel de Montaigne. Il laissait derrière lui quelques sonnets, des traductions de Plutarque et de Xénophon, et surtout un petit traité écrit avant ses vingt-trois ans qui allait traverser les siècles sous le nom de Discours de la servitude volontaire. Étienne de La Boétie, magistrat catholique, humaniste gascon, ami fidèle, n'imaginait pas qu'on ferait de lui, tour à tour, un manifeste huguenot, un bréviaire anarchiste et une référence libérale. Il méritait mieux que ces récupérations. Il méritait qu'on le lise pour ce qu'il est : un moraliste chrétien qui, à l'école des Anciens, s'est demandé pourquoi les hommes se laissent écraser par un seul, et a répondu avec une lucidité qui dérange encore.

Sarlat, 1er novembre 1530 : un enfant de la noblesse de robe périgourdine

Étienne de La Boétie naît le 1er novembre 1530 à Sarlat, petite capitale épiscopale du Périgord noir, dans l'hôtel familial de la rue de la Boétie que l'on visite toujours. Son père, Antoine de La Boétie, est lieutenant particulier du sénéchal de Périgord ; sa mère, Philippe de Calvimont, appartient à une lignée de magistrats bordelais. C'est cette noblesse seconde, née de la robe, fille des Parlements et des Universités, qui tient la France provinciale entre deux royautés, noblesse que le jeune Étienne incarnera jusqu'à la pointe des ongles.

La ville de Sarlat, en 1530, est un monde en soi. Ses rues d'ocre tiède, ses chanoines, son évêque, ses foires de noix et de châtaignes composent un paysage mental où l'Église, le roi et le droit écrit forment une trinité naturelle. L'enfant est très tôt orphelin de père ; son oncle et parrain, Étienne de La Boétie, curé de Bouilhonnas, recueille sa formation et veille sur son éducation. C'est dans ce presbytère périgourdin, et non dans quelque académie protestante, que l'enfant apprend son latin, son grec, son catéchisme. Il sera toute sa vie ce que ses racines l'ont fait : un catholique de tradition, nourri aux Pères et aux Anciens, pour qui la foi n'est pas une option intellectuelle mais le sol même de la pensée.

On oublie trop souvent ce socle. Les lectures ultérieures, huguenote, libertaire, libérale, ont voulu voir dans La Boétie un esprit en rupture. Les faits disent autre chose : un garçon doué, pieux, élevé dans l'orbite d'un chanoine, qui très jeune lit Cicéron, Tacite, Plutarque dans le texte, et qui, à l'âge où d'autres rêvent d'armes, compose des vers latins d'une tenue stupéfiante. La Renaissance française de 1540 n'est pas encore déchirée : elle est catholique, savante, provinciale. C'est elle qui fait La Boétie.

Il faut prendre la mesure de cette généalogie spirituelle. La noblesse de robe périgourdine, celle des Montaigne, des La Boétie, des Calvimont, n'est pas cette noblesse de cour oisive que raillera plus tard Saint-Simon. Elle travaille, elle étudie, elle administre. Elle tient les sièges sénéchaux, les greffes, les Parlements. Elle lit le latin couramment, le grec à l'occasion, le droit toujours. Elle est le squelette invisible de l'État royal en province. La Boétie, enfant de cette caste, en héritera la rigueur, la méfiance pour les grands mots, le goût du dossier bien instruit, et cette forme de piété discrète, sans éclat mystique mais sans relâchement, qui est la marque des vieilles familles catholiques du Sud-Ouest. Rien dans sa courte vie ne trahira ce code.

Études à Orléans : Anne du Bourg pour maître, le droit pour métier

Vers 1550, Étienne monte à Orléans. L'Université de droit y est alors l'une des plus illustres d'Europe, concurrente de Bourges et de Toulouse. Il y suit l'enseignement d'Anne du Bourg, juriste d'une érudition prodigieuse, alors promis à un destin tragique : conseiller au Parlement de Paris, Anne du Bourg sera pendu et brûlé en place de Grève en 1559 pour avoir plaidé, devant Henri II, l'indulgence envers les réformés. Cette figure a marqué La Boétie, non parce qu'il en aurait embrassé la confession (rien ne permet de l'affirmer), mais parce que Du Bourg incarnait l'idée qu'un magistrat doit parler, même au roi, même au prix de sa vie.

À Orléans, La Boétie se forme au droit romain, au droit canonique, aux humanités. Il lit les Italiens, traduit du grec, s'exerce à la poésie. Il fréquente un milieu universitaire où l'on débat librement des vertus républicaines de Rome, du tyrannicide chez Cicéron, de la liberté des Anciens comparée à la servitude des Modernes. C'est là, très probablement, entre 1548 et 1553, qu'il rédige le petit traité qui le rendra posthume célèbre. Il a vingt ans, peut-être vingt-deux. Ce n'est pas l'œuvre d'un vieillard désabusé : c'est un coup de jeunesse, une démonstration d'école, un exercice philosophique d'une rigueur implacable.

En 1553, à la sortie d'Orléans, il est reçu docteur en droit. La carrière s'ouvre, et, comme souvent dans les familles de robe, elle sera magistrate.

Notons un détail qui compte. Les années orléanaises coïncident avec le règne d'Henri II, la montée des tensions confessionnelles, la multiplication des bûchers. La Boétie a vu brûler des condamnés. Il a entendu plaider pour eux. Il a lu, sans doute, le De clementia de Sénèque, que Calvin venait de commenter. Il a vu aussi les excès de certains réformés, les désordres des anabaptistes, l'instabilité politique des cités passées à la Réforme en Allemagne. Toute son œuvre ultérieure porte la marque de ce double rejet : rejet de la cruauté du pouvoir, rejet du désordre qui, en prétendant y remédier, ne fait que substituer une tyrannie à une autre. Entre ces deux écueils, il cherchera toujours la voie moyenne, celle de l'humanisme catholique, celle de la concorde, celle de la conscience.

Conseiller au Parlement de Bordeaux (17 mai 1553) : la vie publique

Le 17 mai 1553, Étienne de La Boétie est reçu conseiller au Parlement de Bordeaux. Il n'a pas encore l'âge légal : il lui faudra une dispense royale pour prendre son office, tant sa valeur est reconnue. Voilà qui en dit long. À un moment où la haute administration du royaume est rongée par les achats de charges et les faveurs de cour, le jeune homme entre dans la magistrature par la grande porte, à l'exception d'âge, parce que ses maîtres et ses examinateurs estiment qu'on ne peut se passer de lui.

Le Parlement de Bordeaux est alors l'un des plus turbulents du royaume. Ville commerçante, ville épiscopale, ville portuaire ouverte aux idées protestantes venues de La Rochelle et des Pays-Bas, Bordeaux vit sous tension. La révolte de la Gabelle de 1548 a laissé des cicatrices : la répression du connétable de Montmorency a été féroce, le ressentiment demeure. Comme magistrat, La Boétie sera amené à juger, à conseiller, à rédiger des remontrances. Il participe activement aux missions de pacification religieuse : en 1561, il accompagne le lieutenant-général de Guyenne Burie dans plusieurs tournées destinées à apaiser les villes protestantes, Agen, Marmande, Sainte-Foy. Il rédige alors un Mémoire sur l'édit de janvier 1562, document modéré, catholique, soucieux d'ordre civil et de concorde, où perce la même intelligence politique que dans le Discours.

Car il faut bien entendre ceci : La Boétie est un serviteur du roi. Il ne rêve pas de renverser les trônes. Il ne prêche pas la sédition. Il est, de part en part, un homme d'ordre, mais un homme d'ordre qui pense, et qui veut un ordre juste. Cette tension, servir l'État tout en interrogeant les fondements de l'obéissance, donne à son œuvre toute sa densité.

Ses années de magistrature sont courtes mais denses. Il siège, il rapporte des affaires, il rédige des arrêts. Il fréquente Lagebâton, le premier président du Parlement, figure modérée que Catherine de Médicis consultera pendant les guerres de religion. Il correspond avec Jean de Monluc, évêque de Valence, chargé de missions diplomatiques auprès des princes protestants. Il est présent dans les grandes assemblées parlementaires qui suivent l'édit de janvier 1562 et qui voient les robes bordelaises se déchirer sur la question de l'enregistrement. La Boétie tient son camp : catholique, favorable à l'autorité royale, mais opposé à la violence de répression, partisan d'une paix civile fondée sur la concorde des ordres et la patience des consciences. On est bien loin du pamphlétaire sulfureux que la postérité protestante voudra fabriquer.

Montaigne, 1557 : « parce que c'était lui, parce que c'était moi »

En 1557 ou 1558, arrive au Parlement de Bordeaux un jeune homme de trois ans son cadet : Michel Eyquem de Montaigne. Les deux magistrats se rencontrent. Ils se reconnaissent. Et naît entre eux l'amitié la plus célèbre de la langue française.

« Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »

— Michel de Montaigne, De l'amitié, Essais, livre I, chapitre 28

La phrase est si célèbre qu'on en oublie l'arrière-plan. Montaigne écrit ces lignes une quinzaine d'années après la mort de son ami, dans un chapitre qu'il destinait à encadrer, comme une châsse, la publication du Discours de la servitude volontaire. Ce projet d'édition conjointe, Montaigne l'abandonnera, parce que le texte, récupéré entre-temps par les pamphlétaires protestants, était devenu compromettant. Mais le chapitre De l'amitié demeure, et il est, de bout en bout, un tombeau littéraire pour La Boétie.

Cette amitié n'a rien d'une affinité sentimentale. Elle est ce que les Anciens appelaient amicitia perfecta : union des âmes vertueuses, communion dans la recherche du vrai et du bien. Montaigne, qui n'était pas homme à s'enflammer, parle d'une « âme une en deux corps ». L'influence de La Boétie sur Montaigne est décisive : elle infuse tout l'humanisme catholique modéré, tolérant, sceptique à la bonne mesure, qui irrigue les Essais. On n'aurait pas Montaigne sans La Boétie. Et l'on n'aurait peut-être pas conservé le Discours sans Montaigne, qui le sauva de la dispersion à la mort de son ami.

Le Discours de la servitude volontaire : un texte de jeunesse, une arme de philosophe

Le Discours de la servitude volontaire, parfois appelé Contr'un, est donc un texte précoce, écrit entre 1548 et 1553, probablement aux environs de 1552. Il circule d'abord sous forme manuscrite, dans le cercle restreint des humanistes bordelais et parisiens. La Boétie ne le publie jamais de son vivant. Il ne le reniera pas davantage : Montaigne, dans De l'amitié, insiste sur le fait que son ami tenait ce texte pour un exercice d'école, composé « en l'honneur de la liberté contre les tyrans », mais qu'il n'en aurait pas désavoué un mot.

Le point de départ est simple, presque naïf. La Boétie part d'une observation : un seul homme, le tyran, en domine des millions. Par quelle mécanique ? Ce ne peut être la force : le tyran n'a que deux bras, deux yeux, un corps mortel. Ce ne peut être la crainte seule : un peuple résolu renverserait en une matinée n'importe quel despote. Alors, quoi ? La Boétie formule la réponse qui fera sa gloire : ce n'est pas le tyran qui tient le peuple, c'est le peuple qui se tient lui-même en servitude. Il suffirait de ne plus servir pour être libre.

La formule est célèbre. On la cite partout, souvent à tort, comme un slogan insurrectionnel. Elle ne l'est pas. Elle est une démonstration socratique : un appel à la conscience, à la dignité de créature libre, à la lucidité morale. La Boétie ne dit pas : « prenez les armes ». Il dit : « cessez de consentir ». Et ce consentement, pour lui, est un péché contre soi-même, contre la nature que Dieu a faite libre, contre la raison que la grâce a éclairée. Il y a, au fond du Discours, une théologie implicite : la liberté est un don, la servitude volontaire en est la trahison.

Il faut ajouter un élément que l'on omet trop souvent : le Discours est bâti comme une declamatio humaniste, exercice rhétorique codifié depuis Quintilien, où l'on prend un sujet, ici la servitude, pour le décomposer en causes et en remèdes. La Boétie le structure en trois mouvements. D'abord, l'étonnement : comment est-il possible que tant d'hommes obéissent à un seul ? Ensuite, l'analyse des causes : l'habitude, la ruse, l'intérêt. Enfin, le remède : la prise de conscience, la résolution intérieure. Cette architecture est classique ; elle est celle de toute la rhétorique cicéronienne apprise sur les bancs d'Orléans. Ce qui est nouveau, c'est le tranchant avec lequel La Boétie la conduit jusqu'à ses dernières conséquences morales, sans concession aux prudences de cour.

La mécanique du consentement : la pyramide des complices

Le cœur analytique du Discours, ce n'est pas la formule lumineuse sur la liberté. C'est la description, d'une précision presque sociologique, de la mécanique par laquelle un seul homme parvient à en tenir des millions. La Boétie la compare à une pyramide de complices en cascade.

« Ce sont toujours cinq ou six qui ont eu l'oreille du tyran, qui s'en sont approchés d'eux-mêmes, ou bien qui ont été appelés par lui, pour être les complices de ses cruautés, les compagnons de ses plaisirs, les maquereaux de ses voluptés et communiers des biens de ses pilleries. Ces six ont six cents qui profitent sous eux, et font de leurs six cents ce que les six font au tyran. Ces six cents en tiennent sous eux six mille, qu'ils ont élevés en état, auxquels ils font donner ou le gouvernement des provinces, ou le maniement des deniers… »

— Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

Relisez ce passage. Il est d'une actualité cinglante. La Boétie décrit la structure clientéliste de toute oligarchie, les six favoris qui ont l'oreille du prince, les six cents hauts commis qui dépendent des six, les six mille intermédiaires qui dépendent des six cents, et ainsi de suite jusqu'au dernier employé du fisc qui, pour garder sa place, tolère ce qu'il devrait dénoncer. Chaque étage de la pyramide tient par l'intérêt des étages inférieurs à perpétuer l'édifice. Renverser le tyran ne sert à rien tant que la pyramide demeure : un autre s'y installera.

Cette intuition est prodigieuse. Elle anticipe d'un siècle La Rochefoucauld, de deux siècles Tocqueville, de quatre siècles la sociologie des élites. Mais, et c'est capital, La Boétie ne l'emploie pas pour légitimer la révolution. Il l'emploie pour nommer un mal moral : chaque homme, à son niveau, participe à sa propre servitude et à celle de son voisin. C'est une critique de la conscience, non un manuel de subversion. Le remède, pour La Boétie, est intérieur avant d'être politique : retrouver le sens de ce que nous sommes devant Dieu et devant nous-mêmes, et cesser de monnayer notre dignité contre quelques miettes du festin princier.

Une lecture catholique : la cohérence avec saint Thomas et la tradition

Portrait d'Étienne de La Boétie (1530-1563), magistrat périgourdin au parlement de Bordeaux, ami intime de Michel de Montaigne, auteur du Discours de la servitude volontaire.
Étienne de La Boétie, magistrat bordelais et ami de Montaigne, auteur du Discours de la servitude volontaire. Tommy-Boy, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

On s'est échiné, depuis quatre siècles, à faire de La Boétie un précurseur, tantôt huguenot, tantôt libertaire, tantôt libéral. Ces lectures oublient que la question du tyran et de l'obéissance politique est traitée, depuis le Moyen Âge, par la théologie catholique elle-même, et avec une profondeur que le jeune La Boétie connaît parfaitement.

Saint Thomas d'Aquin, dans le De regno adressé au roi de Chypre, distingue rigoureusement le roi du tyran. Le roi gouverne pour le bien commun ; le tyran gouverne pour son intérêt particulier. L'obéissance due au tyran n'est pas absolue : quand ses ordres contreviennent à la loi divine ou au bien commun, la désobéissance devient licite, voire obligatoire. Le tyrannicide, chez Thomas, n'est jamais recommandé mais n'est pas absolument exclu dans le cas du tyran ex defectu tituli (sans titre légitime). Et surtout, Thomas insiste : l'ordre politique repose sur le consentement raisonnable des gouvernés, parce qu'ils sont des créatures libres, faites à l'image de Dieu.

Replacez La Boétie dans cette tradition, qui est celle de Jean de Salisbury, de Thomas d'Aquin, de Francisco de Vitoria, de la seconde scolastique espagnole, et tout s'éclaire. Le Discours n'est pas une rupture. C'est une reprise humaniste, nourrie de Plutarque et de Cicéron, d'une idée catholique : la servitude volontaire est une offense à la dignité de la personne humaine, parce que la personne humaine est faite pour la liberté des enfants de Dieu. La formule fameuse, « soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres », ne dit rien d'autre, au fond, que le Non serviam inversé : non pas « je ne servirai pas Dieu », mais « je ne servirai plus ce qui n'est pas Dieu ».

La Boétie, jeune magistrat catholique, n'a pas eu besoin de Luther pour penser cela. Il l'a puisé aux Pères, à Augustin, à Thomas, à Cicéron relu dans la lumière de l'Évangile.

Récupérations posthumes : huguenots, libertaires, libéraux

Après la mort de La Boétie en 1563, Montaigne hérite des manuscrits. Il hésite longtemps à publier le Discours. Il finit par y renoncer, et c'est dans ce vide que va s'engouffrer le pamphlet.

La première publication imprimée, partielle, paraît en 1574 dans le Réveille-matin des François, recueil huguenot post-Saint-Barthélemy, aux côtés de textes monarchomaques. Quatre ans plus tard, en 1578, Simon Goulart, pasteur genevois, en donne l'édition intégrale dans ses Mémoires de l'État de France sous Charles IX. Le texte devient, malgré son auteur, un étendard protestant contre la monarchie catholique. Montaigne, atterré, écrit dans De l'amitié qu'il renonce à l'éditer : ses « fines gens » en ont fait un autre usage que celui auquel son ami le destinait.

Au XIXe siècle, Lamennais le redécouvre et en donne une édition célèbre, lisant La Boétie dans une veine libérale-catholique. Puis, au XXe, viennent les appropriations plus audacieuses : Gustave Landauer, anarchiste allemand, en traduit des extraits ; Simone Weil, dans L'Enracinement et ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, médite longuement sur la pyramide du consentement ; plus tard, les libertariens américains, Murray Rothbard au premier chef, s'en emparent comme d'un manifeste proto-libéral contre l'État. Aujourd'hui encore, une certaine mouvance catho-libérale contemporaine cite le Discours pour légitimer la méfiance envers les pouvoirs administratifs.

Chacune de ces lectures retient quelque chose de vrai. Aucune ne suffit. La Boétie n'est pas un huguenot : il est mort dans la foi catholique, assisté par son curé. Il n'est pas un anarchiste : il a servi le roi jusqu'à sa dernière mission diplomatique. Il n'est pas un libertarien : l'individualisme possessif du XXe siècle lui aurait paru une forme de servitude pire que les autres. Il est ce que son époque faisait de plus haut : un humaniste chrétien, pour qui la liberté est une vertu spirituelle avant d'être un droit politique.

La tentation de le relire à l'aune de nos querelles est forte, parce que le texte est plastique, bref, incisif, sans attache doctrinale explicite. Mais cette plasticité est trompeuse : elle n'est pas indétermination. Elle est la sobriété du moraliste qui ne veut pas encombrer son propos d'arguments d'école, et qui laisse au lecteur cultivé le soin de faire les liaisons théologiques. Montaigne, qui connaissait son ami mieux que nul autre, n'a jamais douté que ces liaisons fussent catholiques, et il s'est employé à le dire, discrètement mais fermement, dans les Essais.

Germignan, 18 août 1563 : la mort à trente-deux ans

À l'été 1563, La Boétie tombe malade au retour d'une mission dans l'Agenais. Il s'arrête à Germignan, au Taillan-Médoc, dans une maison prêtée par un parent. La dysenterie, sans doute, l'emporte en quelques jours. Montaigne est à son chevet. Il tiendra la main de son ami jusqu'au bout et composera, sous le choc, une célèbre lettre à son père racontant ces derniers instants. La Boétie meurt le 18 août 1563, chrétiennement, après avoir reçu les sacrements, en recommandant son âme à Dieu et ses manuscrits à Montaigne. Il a trente-deux ans, neuf mois et dix-sept jours.

Son épouse, Marguerite de Carle, sœur du futur évêque de Riez, hérite de ses biens. Montaigne hérite de sa bibliothèque, de ses papiers et d'une charge d'exécuteur littéraire qui pèsera sur le reste de sa vie. Il publiera en 1571 les traductions et les poèmes de son ami, préfacés par une dédicace déchirante. Il ne publiera jamais le Discours, et c'est sans doute cette réserve qui en a, paradoxalement, précipité la diffusion souterraine puis la récupération protestante.

Le tombeau de La Boétie n'existe plus : il reposait dans l'église des Cordeliers de Bordeaux, détruite à la Révolution. Il ne reste de lui que la maison natale de Sarlat, belle demeure Renaissance, frontons à coquilles, fenêtres à meneaux, et cette œuvre brève, incandescente, que chaque génération redécouvre.

Montaigne, lui, portera son deuil jusqu'à son propre tombeau. Dans la « librairie » de son château, la tour ronde aux poutres peintes de sentences grecques et latines, il écrira, des années plus tard : « depuis le jour que je le perdis… je ne fais que traîner languissant ». C'est l'un des plus beaux aveux d'amitié de la littérature mondiale, et c'est La Boétie qu'il désigne. Les Essais tout entiers sont, à leur manière, une conversation prolongée avec cet ami disparu, l'interlocuteur idéal que Montaigne n'a plus trouvé nulle part et qu'il cherchera, dans ses livres, à recréer par la pensée.

Postérité d'une pensée : lire La Boétie aujourd'hui

Que reste-t-il, pour nous, d'Étienne de La Boétie ? Plus qu'on ne croit. Le Discours de la servitude volontaire est probablement le texte politique le plus court et le plus dense de la langue française : une cinquantaine de pages qui posent, une fois pour toutes, la question qui hante toutes les démocraties de masse : pourquoi tant d'hommes consentent-ils à tant de servitude, et que faudrait-il pour qu'ils cessent d'y consentir ?

Simone Weil, qui n'aimait pas grand-chose, aimait La Boétie. Elle avait vu, dans l'Europe des années trente, la pyramide des complices se reconstituer sous d'autres noms. Elle comprenait, comme lui, que la servitude moderne ne tient pas par la force, la force d'un État totalitaire tient peu de temps, mais par l'immense réseau de petits intérêts, de petites complicités, de petites lâchetés qui, de proche en proche, font tenir l'édifice. Gustave Landauer, fusillé par les corps francs en 1919, avait fait du Discours son livre de chevet.

Et pour nous, catholiques français du XXIe siècle, que dit La Boétie ? Il dit ceci, qui vaut pour toutes les époques : aucune tyrannie, politique, idéologique, commerciale, numérique, ne tient sans notre consentement à ses petites commodités. Chaque fois que nous préférons la tranquillité à la vérité, l'approbation à la justice, le confort à la liberté intérieure, nous posons une pierre de plus sur la pyramide. Chaque fois que nous retrouvons, dans la prière, dans la lecture, dans l'amitié véritable, le sens de ce que nous sommes, nous en ôtons une. La liberté, pour La Boétie comme pour la tradition qui l'a nourri, n'est pas un arrachement révolutionnaire : c'est un réapprentissage patient, quotidien, intérieur.

C'est pourquoi, quatre siècles et demi après Germignan, le petit magistrat de Sarlat nous parle encore. Pas comme un prophète de la révolte, mais comme un maître de lucidité. « Soyez résolus à ne plus servir », non pas : cessez d'obéir au roi légitime, cessez d'honorer les autorités que Dieu a établies. Mais : cessez d'obéir, au fond de vous, à ce qui vous dégrade. Cessez de vendre votre âme pour un plat de lentilles. Tenez-vous droit. Le reste suivra.

C'est, pour finir, la grandeur singulière de ce petit traité : il ne commande rien, il n'impose aucune doctrine, il ne promet aucun paradis terrestre. Il se contente de poser une question, avec la précision d'un scalpel, et de laisser chacun répondre dans le secret de sa conscience. Cette retenue est celle du vrai maître spirituel. La Boétie, mort à trente-deux ans, avait déjà cette maturité rare qui distingue le moraliste du donneur de leçons. On mesure, en refermant le Discours, ce que la France a perdu en août 1563, et l'on rend grâce à Montaigne d'en avoir, malgré tout, sauvé la mémoire. Que chaque lecteur, à son tour, fasse de ce petit livre un compagnon de méditation : il en sortira, sinon plus libre, au moins plus attentif à ce qui, en lui, consent encore à servir ce qui ne mérite pas d'être servi.

Sources et références

  • La Boétie, Étienne de, Discours de la servitude volontaire, éd. Critique de Nadia Gontarbert, Gallimard, 1993.
  • La Boétie, Étienne de, Œuvres complètes, éd. Louis Desgraves, William Blake & Co., Bordeaux, 1991, 2 vol.
  • Montaigne, Michel de, Essais, livre I, chapitre 28 (« De l'amitié »), éd. Pierre Villey, PUF, Quadrige.
  • Goulart, Simon, Mémoires de l'État de France sous Charles IX, 1578, première édition intégrale du Discours.
  • Magnien, Michel, Étienne de La Boétie, Rome, Memini, « Bibliographie des écrivains français », 1997.
  • Smith, Malcolm, Montaigne and the Roman Censors, Droz, 1981, sur la réception du Discours.
  • Weil, Simone, Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, Gallimard, 1955.
  • Thomas d'Aquin, De regno ad regem Cypri, éd. Bilingue, Éditions du Cerf.
  • Cocula, Anne-Marie, Étienne de La Boétie, Sud-Ouest éditions, 1995.

Questions fréquentes

Quand et où Étienne de La Boétie est-il né ?

Étienne de La Boétie naît le 1ᵉʳ novembre 1530 à Sarlat, en Périgord, dans une famille de noblesse de robe. Son père, Antoine de La Boétie, est lieutenant général au Sénéchal du Périgord. Orphelin de bonne heure, il est élevé par son oncle Estienne, curé de Bouilhonnac, qui lui donne une solide formation humaniste en grec et en latin.

Quand a-t-il rédigé le Discours de la servitude volontaire ?

La date exacte fait débat. Montaigne écrit dans les Essais (I, 28) que La Boétie composa son Discours « en sa première jeunesse, en façon d'essai, en l'honneur de la liberté contre les tyrans », et avance même qu'il l'écrivit à seize ans, soit en 1546. La critique moderne, à la suite de Paul Bonnefon, situe plus prudemment la rédaction entre 1546 et 1554, date à laquelle La Boétie devient conseiller au parlement.

Quelle est la thèse centrale du Discours ?

La Boétie pose une question abrupte : comment un seul homme parvient-il à tyranniser des milliers, voire des millions, qui pourraient le déposer en cessant simplement de lui obéir ? Le tyran n'a aucune force propre : sa puissance n'existe que par le concours, l'inertie ou la complicité active des sujets. La servitude est donc « volontaire » : il suffirait d'« être résolus à ne plus servir, et vous voilà libres ».

Comment La Boétie a-t-il rencontré Montaigne ?

Les deux hommes se rencontrent à Bordeaux vers 1558, lorsque Montaigne, alors conseiller à la Cour des Aides de Périgueux, est admis au parlement de Bordeaux. Une amitié , célébrée par Montaigne dans le chapitre De l'amitié des Essais (I, 28), naît entre eux. La Boétie meurt prématurément de la peste à Germignan, près de Bordeaux, le 18 août 1563, à trente-deux ans.

Pourquoi le Discours fut-il publié par les protestants ?

Le texte, manuscrit jusqu'en 1574, est récupéré et partiellement publié par les huguenots dans le Réveille-matin des François (1574) puis intégralement dans les Mémoires de l'estat de France sous Charles Neuvième de Simon Goulart (1577), comme arme de propagande contre le pouvoir royal après la Saint-Barthélemy de 1572. Cette récupération, qui chagrina Montaigne, donna au Discours la couleur d'une « bible » monarchomaque, alors que La Boétie, catholique fidèle, n'avait jamais eu cette intention.

Quelle a été la réception moderne du Discours ?

Redécouvert au XIXᵉ siècle par Lamennais qui en publie une édition (1835), médité par Pierre Leroux, par Tolstoï dans Le Royaume des cieux est en vous (1894), il inspire la résistance non violente de Gandhi et de Martin Luther King. Au XXᵉ siècle, l'anthropologue Pierre Clastres dans La Société contre l'État (1974), Simone Weil dans L'Enracinement (1949), Murray Rothbard et Hannah Arendt y voient une source majeure de la critique du totalitarisme.

La Boétie a-t-il écrit autre chose ?

Outre le Discours, La Boétie a laissé des sonnets en français et en latin, des traductions de Plutarque (Règles de mariage, Lettre de consolation à sa femme, traduits du grec) et de Xénophon (L'Économique, La Mesnagerie), ainsi qu'un Mémoire sur la pacification des troubles religieux composé en 1561, document politique modéré qui appelle à la concorde catholique sans concession au protestantisme.

Quelles sont les éditions critiques de référence ?

L'édition de référence ancienne est celle de Paul Bonnefon, Œuvres complètes d'Estienne de La Boétie (Bordeaux-Paris, Gounouilhou-Rouam, 1892), qui établit le texte sur les manuscrits Mesmes et De Thou. Les éditions critiques modernes sont celles de Malcolm Smith pour le Discours (Droz, Genève, 1987), de Nadia Gontarbert (Gallimard, coll. « Tel », 1993) et surtout de Louis Desgraves et André Tournon (Honoré Champion, Paris, 2002, 2 vol.).

Quels biographes ont étudié La Boétie ?

Paul Bonnefon, Estienne de La Boétie, sa vie, ses ouvrages et ses relations avec Montaigne (1888) reste fondamental ; Anne-Marie Cocula a publié Étienne de La Boétie (Sud-Ouest, 1995) et Paul-Marie Coûteaux La Boétie ou le mystère du contrat (Michalon, 1995) ; Michel Magnien a dirigé l'édition la plus récente des Œuvres complètes (Garnier, 2015) et publié de nombreuses études philologiques sur le manuscrit De Mesmes et la genèse du Discours.

Pourquoi le Discours est-il toujours actuel ?

Parce qu'il pose, en termes intemporels, la question du fondement de toute autorité politique : tout pouvoir, fût-il tyrannique, repose en dernière instance sur la coopération de ceux qui le subissent. Cette intuition, antérieure de quatre siècles aux théories de la résistance civile, fait du Discours un classique vivant de la philosophie politique, dont les éditions et traductions se multiplient en français, anglais, allemand, italien, espagnol et russe depuis 1945.

Bibliographie

  • Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, première publication partielle dans Le Réveille-matin des François et de leurs voisins, [Bâle ?], 1574, et intégrale dans Simon Goulart, Mémoires de l'estat de France sous Charles Neufiesme, Meidelbourg [Genève], 1577, 3 vol.
  • Étienne de La Boétie, Œuvres complètes, éd. Paul Bonnefon, Bordeaux-Paris, Gounouilhou-Rouam, 1892.
  • Étienne de La Boétie, De la servitude volontaire ou Contr'un, éd. Malcolm Smith, Droz, Genève, 1987.
  • Étienne de La Boétie, De la servitude volontaire, éd. Nadia Gontarbert, Gallimard, coll. « Tel », Paris, 1993.
  • Étienne de La Boétie, Œuvres complètes, éd. Louis Desgraves et André Tournon, Honoré Champion, Paris, 2002, 2 vol.
  • Étienne de La Boétie, Œuvres complètes, éd. Michel Magnien, Classiques Garnier, Paris, 2015.
  • Michel de Montaigne, Essais, livre I, chap. 28 « De l'amitié », première éd. Bordeaux, Simon Millanges, 1580.
  • Paul Bonnefon, Estienne de La Boétie, sa vie, ses ouvrages et ses relations avec Montaigne, Bordeaux, Gounouilhou, 1888.
  • Anne-Marie Cocula, Étienne de La Boétie, Sud-Ouest, Bordeaux, 1995.
  • Paul-Marie Coûteaux, La Boétie ou le mystère du contrat, Michalon, Paris, 1995.
  • Michel Magnien, Bibliographie des écrivains français : Étienne de La Boétie, Memini, Paris-Rome, 1997.
  • Pierre Clastres, La Société contre l'État : recherches d'anthropologie politique, Minuit, Paris, 1974.
  • Pierre Leroux, Du Christianisme et de son origine démocratique, Boussac, 1848 [chap. Consacré à La Boétie].
  • Léon Tolstoï, Le Royaume des cieux est en vous, trad. Fr. Stock, Paris, 1894.
  • Murray N. Rothbard, introduction à The Politics of Obedience: The Discourse of Voluntary Servitude, trad. Harry Kurz, Free Life Editions, New York, 1975 (rééd. Mises Institute, 2008).
Maison natale d'Étienne de La Boétie à Sarlat (Périgord), demeure Renaissance du XVIᵉ siècle classée Monument historique, témoin de l'enfance du magistrat ami de Montaigne.
Maison natale de La Boétie à Sarlat, berceau périgourdin de l'auteur du Discours de la servitude volontaire. Père Igor, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons