Le Latin liturgique : 1700 ans de langue sacrée de l'Église
Le latin n'est pas tombé du ciel sur l'autel romain : il y est monté, lentement, depuis les rues du Trastévère où, vers le milieu du IIIᵉ siècle, les chrétiens cessèrent peu à peu de prier en grec pour adopter la langue du peuple. De cette substitution discrète à la Vulgate de saint Jérôme, du canon romain stabilisé sous saint Grégoire le Grand au Missale Romanum de saint Pie V, des éloges enflammés de Pie XII et Jean XXIII jusqu'à Sacrosanctum Concilium et Summorum Pontificum, le latin liturgique a traversé dix-sept siècles. Cette enquête retrace, en huit étapes, comment une langue est devenue le vêtement sonore d'un mystère, et pourquoi l'Église, aujourd'hui encore, la garde précieusement.
I. Du grec au latin : la lente transition romaine du IIIᵉ siècle
On l'oublie trop souvent : la première liturgie de Rome ne fut pas latine, mais grecque. Au Iᵉʳ et au IIᵉ siècle, la communauté chrétienne de l'Urbs, composée pour une bonne part d'immigrés orientaux, de Juifs hellénisés, de marchands et d'affranchis, priait, lisait les Écritures et célébrait l'eucharistie dans la koinè, ce grec commun qui était alors la langue véhiculaire de la Méditerranée. Saint Paul écrit aux Romains en grec ; le pape saint Clément (vers 96) rédige son épître aux Corinthiens dans la même langue ; saint Justin, vers 150, décrit dans sa Première Apologie une synaxe dominicale dont le vocabulaire est intégralement grec.
La bascule s'opère au cours du IIIᵉ siècle, à mesure que la latinité gagne la plèbe chrétienne et que la culture grecque reflue dans les classes patriciennes. Les premiers témoins en sont littéraires : Tertullien, à Carthage vers 200, écrit déjà en latin un latin chrétien hérissé de néologismes, sacramentum, trinitas, persona, salvator, ; saint Cyprien, vers 250, lui emboîte le pas. À Rome, le pape Victor (189-199) aurait été, selon une tradition rapportée par saint Jérôme, le premier pontife à écrire en latin. Mais la liturgie est plus conservatrice que la prose épistolaire : il faudra attendre le pontificat du pape Damase (366-384) pour voir le latin s'imposer définitivement au Canon de la messe romaine.
Cette transition n'est pas une rupture : c'est une inculturation. Les chrétiens ne choisissent pas un latin classique cicéronien, celui des sénateurs et des rhéteurs, mais un latin populaire, légèrement rehaussé, capable de porter sans rougir les mots du peuple et le vocabulaire technique de la foi. C'est ce que les philologues appellent le Christenlatein, le « latin chrétien », étudié magistralement au XXᵉ siècle par Christine Mohrmann à l'Université de Nimègue. Langue solennelle mais accessible, hiératique sans être hermétique, le latin liturgique naissant porte déjà en germe ce qu'il sera pour seize siècles : un sermo proximus, un parler proche, sacralisé par l'usage.
Vers 380, un traité anonyme intitulé Ambrosiaster, longtemps attribué à saint Ambroise, atteste que le grec n'est plus compris à Rome que par une élite. La messe se dit désormais en latin, et le « Kyrie eleison », vestige sonore de l'ancienne liturgie hellénophone, demeurera comme une cicatrice mémorielle, jusqu'à nos jours, au seuil du Gloria.
II. Saint Jérôme et la Vulgate (382-405) : la Bible en latin
Si le latin liturgique a un acte de naissance scripturaire, il porte un nom : Eusebius Sophronius Hieronymus, plus connu comme saint Jérôme. Né vers 347 à Stridon, en Dalmatie, formé à Rome chez le grammairien Aelius Donatus, ermite en Chalcide puis secrétaire du pape Damase, Jérôme reçoit en 382 une commande qui changera la face de l'Occident chrétien : réviser, à partir des textes grecs et hébreux, les multiples traductions latines des Écritures qui circulent alors, collectivement appelées Vetus Latina, et dont la divergence scandalise les exégètes.
Jérôme commence par les Évangiles, qu'il révise à Rome de 383 à 384. Mais Damase meurt, le climat romain se gâte, et le moine s'exile à Bethléem en 386. C'est là, dans une cellule troglodytique attenante à la grotte de la Nativité, qu'il entreprend ce qu'aucun chrétien latin n'avait osé : traduire l'Ancien Testament directement de l'hébreu, Hebraica veritas, dit-il, et non plus de la Septante grecque. Le travail dure presque vingt ans, jusqu'en 405. Il suscite contre lui des polémiques violentes : saint Augustin lui-même s'inquiète, dans sa correspondance, de voir s'effondrer la Septante familière au peuple chrétien.
« Je vous en supplie, ne me forcez pas, par votre autorité, à commencer ce travail dans ma vieillesse, à reprendre l'enfance. Si vous voulez vraiment, ordonnez-le ; mais comprenez que je n'ai aucune envie d'attiser les flammes de l'envie. »
L'œuvre, qu'on appellera bientôt Vulgata editio, « l'édition répandue », l'expression apparaît tardivement, sous la plume de Roger Bacon au XIIIᵉ siècle, mais le travail jérômien s'impose dès le VIᵉ siècle comme la Bible de référence de l'Occident latin. Le Concile de Trente, en sa quatrième session (8 avril 1546), la déclare solennellement « authentique » : non pas parfaite, non pas inspirée verbalement, mais sûre dans son usage public, scolaire et liturgique. Pendant quatorze siècles, c'est dans la prose serrée et chantante de Jérôme que l'Occident chrétien lira la Genèse, chantera les Psaumes, méditera l'Évangile.
Cette importance est capitale pour notre sujet : la quasi-totalité des antiennes, des introïts, des graduels, des communions, des répons de l'Office et de la Messe romaine sont tirés de la Vulgate. Quand un moine bénédictin chante, à laudes du dimanche, le Dominus regnavit, decorem indutus est, il chante du Jérôme. Le latin liturgique, c'est d'abord du latin biblique passé au filtre d'un saint dalmate qui aimait l'hébreu jusqu'à en pleurer.
III. Le canon romain et le sacramentaire grégorien (VIᵉ-VIIᵉ siècles)
Tandis que la Vulgate fournit les lectures, l'Église romaine, du IVᵉ au VIIᵉ siècle, élabore patiemment ses prières propres : préfaces, oraisons, anamnèse, et surtout ce monument de prière eucharistique qu'est le Canon romain, la première Prière eucharistique du Missel actuel, dont le noyau est attesté dès l'époque du pape saint Damase et du pape saint Léon le Grand (440-461).
Léon est l'un des grands stylistes du latin chrétien : sa prose mordante, équilibrée, rythmée par le cursus, cette cadence prosodique héritée de la rhétorique antique, donne aux oraisons romaines leur saveur incomparable. Brièveté, sobriété, refus de l'emphase orientale : le latin liturgique romain hérite du génie classique sa retenue. « Romana brevitas », disent les liturgistes : la concision romaine. Trois lignes suffisent à dire ce que les liturgies syriaques étalent en pages.
Le pape saint Grégoire le Grand (590-604) achève cette stabilisation. Sans lui appartenir intégralement, la critique moderne a démêlé les couches successives, le Sacramentarium Gregorianum, dont une copie sera envoyée par le pape Hadrien Iᵉʳ à Charlemagne vers 785-786 (le célèbre Hadrianum), porte son nom et constitue, pendant tout le haut Moyen Âge, le livre de référence de la messe romaine. Charlemagne, conseillé par Alcuin, l'imposera dans tout l'Empire carolingien : c'est l'acte de naissance d'un rite romain unifié, latinophone, étendu de l'Adriatique aux îles Britanniques.
Quelques détails matériels valent la peine d'être notés. Le canon romain commence par le mot « Te igitur, clementissime Pater », « Toi donc, Père très clément », dont le « T » majuscule, peint en forme de croix dans les sacramentaires médiévaux, donnera lieu à toute une iconographie. Les noms des martyrs romains qu'il égrène, Linus, Cletus, Clemens, Sixtus, Cornelius, Cyprianus, Laurentius, situent géographiquement la prière : on est à Rome, on prie avec Rome, on prie le Dieu de Rome. Voilà pourquoi le latin liturgique n'est pas seulement une langue : c'est une mémoire topographique de la ville des apôtres.
IV. Le chant grégorien : la mémoire chantée du latin
On ne comprend rien au latin liturgique si on l'imagine simplement parlé. Pendant l'immense majorité de son histoire, il a été chanté. Et la forme la plus haute de ce chant, c'est le chant grégorien, ainsi nommé en hommage, partiellement légendaire, au même pape Grégoire le Grand. La tradition veut qu'une colombe, l'Esprit Saint visible, lui ait dicté à l'oreille les mélodies sacrées ; les manuscrits carolingiens du IXᵉ siècle, eux, montrent une réalité plus complexe : une fusion entre le vieux fonds romain et l'apport gallican, opérée dans les scriptoria francs sous l'impulsion de Pépin le Bref et de Charlemagne, autour de 750-800.
Le grégorien est inséparable du latin pour une raison technique : les neumes, ces signes notés au-dessus du texte dans les manuscrits de Saint-Gall (vers 922-925) ou de Laon (vers 930), épousent intimement la prosodie latine. L'accent tonique, la quantité longue ou brève des syllabes, la cadence du cursus, tout cela commande la mélodie. Traduire un graduel grégorien en français, c'est trahir non pas seulement un sens, mais une physique sonore : le mot Dóminus, accent sur la première syllabe, produit une cellule mélodique qui s'effondrerait si on le remplaçait par « Seigneur ».
Cette osmose explique pourquoi l'Église, même au plus fort des réformes du XXᵉ siècle, n'a jamais voulu sacrifier le grégorien. Saint Pie X, en son motu proprio Tra le sollecitudini du 22 novembre 1903, le réhabilite après deux siècles de désuétude opératique. Les moines de Solesmes, sous l'impulsion de Dom Guéranger puis de Dom Pothier et Dom Mocquereau, en restituent les versions critiques : l'Édition Vaticane de 1908 (Graduale) et 1912 (Antiphonale) reste à ce jour la référence officielle.
Aujourd'hui encore, dans les abbayes bénédictines de Solesmes, Fontgombault, Le Barroux, Triors, Randol, Kergonan, l'office est chanté chaque jour en grégorien. Pousser la porte d'une de ces églises à l'heure de Vêpres, c'est entrer dans un monde où le latin n'est pas un vestige : c'est une voix vivante, transmise d'une génération à l'autre comme une braise sous la cendre.
V. Du latin médiéval au latin liturgique stabilisé : Trente (1545-1563)
Entre le VIIIᵉ siècle carolingien et le XVIᵉ siècle tridentin, le latin liturgique se diversifie. Chaque diocèse, chaque ordre religieux finit par avoir son missel propre : rite parisien, rite lyonnais, rite de Sarum (en Angleterre), rite cistercien, rite dominicain, rite chartreux, rite ambrosien à Milan, rite mozarabe à Tolède. Cette luxuriance ne nuit pas à l'unité de foi, le latin demeure le tronc commun, mais elle multiplie les usages au point que l'imprimerie, à la fin du XVᵉ siècle, doit s'y reprendre à dix fois pour produire un missel utilisable hors du diocèse d'édition.
Le Concile de Trente (1545-1563), réuni en réponse à la crise protestante, met de l'ordre dans cette forêt. La 22ᵉ session, le 17 septembre 1562, traite explicitement de la langue liturgique. Les Pères conciliaires affirment, contre Luther et Calvin qui réclament le vernaculaire, que la messe ne doit pas être célébrée partout en langue vulgaire. La raison invoquée est moins ésotérique qu'on ne le dit aujourd'hui : la stabilité doctrinale d'une langue qui ne change plus, la communion visible avec l'Église universelle, l'évitement des erreurs de traduction qui pourraient corrompre la foi.
Le canon (canon 9) est célèbre : « Si quelqu'un dit que la messe ne doit être célébrée qu'en langue vulgaire (…), qu'il soit anathème. » Mais Trente n'interdit pas absolument le vernaculaire : il interdit qu'on tienne pour nécessaire son emploi exclusif. La nuance est capitale. Le concile recommande aux pasteurs d'expliquer fréquemment, en langue du peuple, les mystères célébrés et les lectures du jour. La prédication reste vernaculaire ; le rite, latin.
Cette décision tridentine n'est pas une innovation : elle codifie une pratique millénaire. Mais elle lui donne un cadre juridique précis qui tiendra quatre siècles. Le latin liturgique, désormais, n'est plus seulement la langue spontanée d'une Église qui pense en latin : c'est une langue choisie, voulue, défendue contre des alternatives historiquement présentes.
VI. Le Missale Romanum de saint Pie V (1570) : 400 ans de stabilité
L'application du décret tridentin revient à un dominicain austère, ancien grand inquisiteur, devenu pape sous le nom de Pie V (1566-1572). Le 14 juillet 1570, par la bulle Quo primum tempore, Pie V promulgue le Missale Romanum. Ce missel, fruit du travail d'une commission de liturgistes savants, n'invente rien : il purifie, simplifie, harmonise. Il s'appuie sur les manuscrits les plus anciens disponibles à la bibliothèque vaticane et sur l'usage de la curie romaine. Les rites particuliers de plus de deux cents ans d'ancienneté, Milan, Tolède, Lyon, Paris, ordres religieux, sont expressément maintenus ; les autres doivent céder la place.
Le résultat est un livre liturgique d'une stabilité prodigieuse : pendant quatre siècles, de 1570 à 1962, le Missale Romanum ne connaîtra que des retouches mineures (Clément VIII en 1604, Urbain VIII en 1634, Léon XIII en 1884, Benoît XV en 1920, Pie XII pour la Semaine sainte en 1955, Jean XXIII en 1962). Le Canon, lui, ne bouge plus : un prêtre français formé en 1571 et un prêtre américain formé en 1961 célèbrent rigoureusement la même prière eucharistique, dans la même langue, avec les mêmes gestes, fait sans équivalent dans aucune autre tradition religieuse de l'histoire.
Cette stabilité a un revers culturel : elle suppose un clergé latinophone. Or les séminaires post-tridentins, dans toute l'Europe catholique, sont précisément des fabriques à latinistes. On y enseigne la philosophie en latin, la théologie en latin, le droit canonique en latin. Saint Charles Borromée à Milan, saint Vincent de Paul à Paris, les jésuites à Rome forment des générations de prêtres pour qui Cicéron et la Vulgate sont mêmes pain quotidien. La société rurale, elle, ne comprend pas le latin de la messe, sauf bribes, mais participe par les yeux, par le chant, par la gestuelle, par les traductions privées (les paroissiens latin-français se multiplient dès le XIXᵉ siècle).
Le XXᵉ siècle ébranlera cet édifice. Le mouvement liturgique, Solesmes, Maria Laach, Mont-César, Beuron, réveille dans le clergé et bientôt dans les laïcs cultivés le désir d'une participation plus consciente. Le débat ne porte pas d'abord sur la langue, mais sur l'intelligence du rite. La question vernaculaire viendra ensuite, par la force des choses.
VII. Pie XII et Mediator Dei (1947) : défense du latin et ouverture mesurée
Le 20 novembre 1947, le pape Pie XII publie l'encyclique Mediator Dei, la première encyclique de toute l'histoire de l'Église entièrement consacrée à la liturgie. Le document est dense, équilibré, ancré dans la tradition mais ouvert à un développement organique. Il affronte de plein fouet la question du latin et trace une ligne de crête qui, relue aujourd'hui, étonne par sa modération et sa clairvoyance.
« L'usage de la langue latine, en vigueur dans une grande partie de l'Église, est un signe manifeste et magnifique d'unité, et un remède efficace contre toute corruption de la pure doctrine. (…) Cependant, l'usage de la langue maternelle, en de nombreuses fonctions, peut être de grande utilité pour le peuple ; c'est aux seuls évêques d'apprécier ce qu'il convient de faire en cette matière. »
Le texte est d'une finesse redoutable. Pie XII défend hautement le latin : signe d'unité, garde-fou contre les altérations doctrinales, lien vivant avec l'Antiquité chrétienne. Mais il refuse de l'absolutiser. Pour les sacrements administrés en dehors de la messe, pour certains rites, pour les chants populaires, l'usage de la langue maternelle est légitime, et il l'a déjà autorisé, par voie d'indult, dans plusieurs pays (Allemagne, France, Inde). Surtout, il reconnaît à l'autorité hiérarchique le pouvoir de discerner et d'adapter.
Cette encyclique prépare, sans la nommer, la réforme à venir. Elle pose deux principes qui guideront Vatican II : le latin reste la langue propre du rite romain ; mais l'Église a le droit, et parfois le devoir pastoral, d'introduire mesurément le vernaculaire pour favoriser la participation active (l'expression actuosa participatio apparaît déjà chez saint Pie X et est reprise par Pie XII).
Sous Pie XII, les premières concessions vernaculaires se multiplient : rituel bilingue allemand de 1950, rituel français de Pâques 1956, et surtout la grande réforme de la Semaine sainte en 1955, réforme strictement latine, mais qui prouve que la liturgie tridentine peut évoluer organiquement. Le terrain est prêt. La graine est en terre.
VIII. Jean XXIII et Veterum Sapientia (1962) : éloge solennel du latin clérical
Le 22 février 1962, fête de la Chaire de saint Pierre, le pape Jean XXIII signe en personne, sur l'autel de la basilique vaticane, en présence des cardinaux, la constitution apostolique Veterum Sapientia. Le geste est solennel, hautement symbolique : à neuf mois de l'ouverture du concile Vatican II qu'il a convoqué, le « bon pape Jean » veut graver dans le marbre l'attachement de l'Église au latin.
Le texte est un éloge magnifique. Le latin y est qualifié de langue « catholique » au sens étymologique, universelle, « immuable », soustraite aux dérives des langues vivantes, « non vulgaire », ce qui lui donne dignité et noblesse. Jean XXIII ordonne aux séminaires et aux universités catholiques de restaurer ou de renforcer l'enseignement du latin, de continuer à enseigner la philosophie et la théologie sacrée dans cette langue, et défend qu'aucun professeur, sous prétexte d'innovation, n'amoindrisse cet usage.
« Personne ne se laissera émouvoir par la prétendue difficulté qu'il y aurait à apprendre le latin, ni par le prétexte qu'on doit s'adapter à des temps et à des coutumes nouvelles », écrit-il (§II, 5). Le ton est ferme. Pour qui suit l'actualité romaine de 1962, c'est un signal clair : le concile à venir ne touchera pas au latin. Du moins, telle est l'intention apparente du pontife régnant.
L'histoire, on le sait, prendra un autre tour, non par trahison, mais par développement. Jean XXIII meurt le 3 juin 1963, six mois avant le vote de Sacrosanctum Concilium. Le concile suivra une voie médiane qui, relue avec attention, ne contredit nullement Veterum Sapientia sur le fond : maintien du latin comme langue propre du rite romain, ouverture mesurée au vernaculaire pour les parties au peuple. La rupture viendra plus tard, dans l'application post-conciliaire, et non dans les textes eux-mêmes.
Il faut lire Veterum Sapientia non comme un baroud d'honneur, mais comme un dépôt confié. Le latin, dit Jean XXIII, est un trésor : ne le perdez pas par paresse. La consigne reste valable.
IX. Vatican II et Sacrosanctum Concilium (1963) : le latin maintenu, le vernaculaire admis
Le 4 décembre 1963, après plus d'un an de débats, le concile Vatican II vote la constitution Sacrosanctum Concilium sur la sainte liturgie : 2 147 voix pour, 4 contre. Le texte est l'un des plus consensuels du concile. Sur la question linguistique, il pose deux principes apparemment paradoxaux mais en réalité complémentaires.
D'une part, le §36, 1 : « L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins. » D'autre part, le §36, 2 : « Toutefois, soit dans la messe, soit dans l'administration des sacrements, soit dans les autres parties de la liturgie, l'emploi de la langue du pays peut souvent être très utile pour le peuple : on pourra donc lui accorder une plus large place, surtout dans les lectures et les monitions, dans un certain nombre de prières et de chants. »
Et au §54 : « On veillera toutefois à ce que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble, en langue latine, les parties de l'ordinaire de la messe qui leur reviennent. » Ce passage, peu lu, est crucial : il prévoit explicitement que le peuple chrétien continue à chanter le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus, l'Agnus Dei en latin, même dans une messe partiellement vernacularisée.
L'intention conciliaire est donc nette : un bilinguisme équilibré, dans lequel le latin garde son rôle de colonne vertébrale et le vernaculaire son rôle pédagogique. La pratique post-conciliaire, dans la plupart des paroisses occidentales, ira beaucoup plus loin : vernacularisation quasi totale, reflux du grégorien, oubli progressif de la langue mère. Ce n'est pas la lettre du concile : c'est une interprétation maximaliste de son esprit, à laquelle plusieurs papes, Paul VI lui-même dans sa lettre Sacrificium laudis du 15 août 1966 aux supérieurs religieux contemplatifs, Jean-Paul II dans Vicesimus quintus annus du 4 décembre 1988, Benoît XVI dans Sacramentum caritatis du 22 février 2007, ont demandé de revenir.
Le Missale Romanum promulgué par Paul VI le 3 avril 1969 demeure, juridiquement, un missel latin : son editio typica est en latin, et toutes les traductions vernaculaires en dérivent. Une messe selon le missel de Paul VI peut donc être célébrée intégralement en latin, et l'est, chaque jour, à la basilique Saint-Pierre, dans de nombreuses cathédrales, et dans toutes les abbayes monastiques fidèles à leur tradition.
X. Aujourd'hui : Summorum Pontificum, monastères, redécouverte
Le 7 juillet 2007, le pape Benoît XVI publie le motu proprio Summorum Pontificum, accompagné d'une lettre aux évêques. Le document reconnaît que le Missale Romanum de 1962, dans sa dernière édition promulguée par le bienheureux Jean XXIII, n'a jamais été juridiquement abrogé : il constitue une « forme extraordinaire » du rite romain, à côté de la « forme ordinaire » issue de Paul VI. Tout prêtre latin peut la célébrer ; tout fidèle qui le demande peut la trouver. La langue, pour cette forme, est intégralement latine.
La décision de 2007 a été nuancée par les motu proprio ultérieurs (Traditionis custodes du pape François, 16 juillet 2021, qui restreint les conditions d'usage de la forme ancienne). Sans entrer dans les débats juridiques en cours, on retiendra ceci : l'Église catholique reconnaît officiellement, en 2026, deux formes du rite romain. La première, issue de la réforme de Paul VI, peut être célébrée en latin ou en langue vernaculaire ; la seconde, issue du missel de saint Pie V révisé par Jean XXIII, est célébrée intégralement en latin. Dans les deux cas, le latin reste la langue de référence.
Au-delà du débat liturgique stricto sensu, on observe depuis vingt ans une redécouverte sociologique du latin liturgique. Les monastères qui chantent l'office en latin et en grégorien voient leurs chapelles se remplir, leurs hôtelleries déborder, leurs vocations remonter : Solesmes, Fontgombault, Le Barroux, Triors, Lagrasse, Sainte-Madeleine du Barroux, Notre-Dame de Randol, Sainte-Cécile de Solesmes pour les moniales, Notre-Dame de l'Annonciation à Le Barroux. Les jeunes catholiques qui découvrent la messe en latin n'y voient plus une nostalgie passéiste mais une expérience de profondeur.
Les éditeurs suivent : la Liturgia Horarum latine est rééditée, des paroissiens latin-français de qualité reparaissent, des écoles de chant grégorien s'ouvrent en France, en Italie, en Pologne, aux États-Unis. L'Académie pontificale de latinité, fondée par Benoît XVI en 2012, encourage la transmission scolaire et académique. Le compte Twitter latin du Vatican, @PontifexLatinus, suivi par près d'un million de personnes, fait quotidiennement la preuve qu'une langue prétendument morte peut tweeter sur l'actualité de l'Église.
1700 ans après Damase, le latin liturgique n'est ni un fossile, ni un drapeau de combat. C'est une langue vivante d'un genre singulier : vivante non parce qu'elle évolue, mais parce qu'elle est priée. Ce que dit la tradition occidentale au monde contemporain, à travers ce latin obstiné, c'est qu'une langue peut survivre à ses locuteurs natifs si elle continue à porter leur prière. Le silence d'un autel romain n'est jamais tout à fait un silence : on y entend, en arrière-plan, le murmure ininterrompu de cinquante générations de baptisés.
Questions fréquentes
Pourquoi l'Église catholique utilise-t-elle le latin ?
Pour trois raisons : unité (une même langue dans toute l'Église romaine), stabilité (langue morte qui ne change plus), et fidélité doctrinale (les formules liturgiques anciennes sont conservées sans glissement de sens). Vatican II l'a réaffirmé dans Sacrosanctum Concilium 36.
Depuis quand le latin est-il la langue de l'Église romaine ?
Depuis la fin du IVe siècle. Le grec est utilisé dans la liturgie romaine jusque vers 380. Le pape Damase (366-384) commande à saint Jérôme la traduction latine de la Bible (la Vulgate, 382-405), qui consacre l'usage liturgique du latin.
Qu'est-ce que la Vulgate ?
La Vulgate est la traduction latine de la Bible réalisée par saint Jérôme entre 382 et 405. Elle devient la version officielle de l'Église latine au Concile de Trente (1546) et reste référence jusqu'à la Néo-Vulgate promulguée par Jean-Paul II en 1979.
Que dit Vatican II sur le latin liturgique ?
La constitution Sacrosanctum Concilium (1963), §36, déclare : 'L'usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins.' §54 : on peut donner une plus large place à la langue du peuple, mais le latin reste la norme. §116 : le grégorien est 'le chant propre de la liturgie romaine'.
Qu'est-ce que le motu proprio Summorum Pontificum ?
Document de Benoît XVI promulgué le 7 juillet 2007, qui rétablit la liberté de célébration de la messe selon le Missel de 1962 (rite tridentin), désignée 'forme extraordinaire' du rite romain. Le motu proprio Traditionis Custodes de François (2021) a restreint cette liberté.
Qu'est-ce que la lettre apostolique Veterum Sapientia ?
Constitution apostolique de Jean XXIII (22 février 1962), promulguée à Saint-Pierre, qui réaffirme solennellement l'usage du latin dans l'Église, pour la formation des clercs. Elle précède de neuf mois l'ouverture du Concile Vatican II.
Pourquoi Pie V a-t-il codifié le Missel romain en 1570 ?
À la suite du Concile de Trente (1545-1563), pour mettre fin à la diversité liturgique en Occident et lutter contre la Réforme protestante. La bulle Quo primum tempore (14 juillet 1570) impose le Missel romain à toute l'Église latine, sauf rites de plus de 200 ans.
Qu'est-ce que le chant grégorien ?
Le chant grégorien est le chant liturgique propre du rite romain, codifié à partir du VIIIe siècle et attribué traditionnellement au pape Grégoire le Grand († 604). Monodique, modal, sur texte latin, il est restauré au XIXe siècle par Solesmes (Dom Pothier, Dom Mocquereau).
Peut-on encore assister à des messes en latin ?
Oui, sous deux formes : la messe selon le Missel de Paul VI (1969-2002) peut être célébrée intégralement en latin (forme ordinaire) ; la messe selon le Missel de Jean XXIII (1962) reste autorisée sous conditions définies par Traditionis Custodes (2021) et ses applications.
Quelles sont les principales prières latines à connaître ?
Le Pater Noster, l'Ave Maria, le Credo (Symbole de Nicée-Constantinople), le Gloria, le Sanctus, l'Agnus Dei, le Confiteor, le Magnificat, le Salve Regina et le Te Deum. Toutes figurent dans le Missel romain et la plupart se trouvent dans tout paroissien latin-français.
Bibliographie et sources
- Saint Jérôme, Préface au Pentateuque, dans Biblia Sacra iuxta Vulgatam Versionem, éd. R. Weber et R. Gryson, Deutsche Bibelgesellschaft, 5ᵉ éd., 2007.
- Saint Augustin, Sermons sur l'Écriture, et correspondance avec Jérôme (lettres 28, 71, 75, 82), CSEL, vol. 34.
- Concile de Trente, Session XXII (17 septembre 1562), Doctrine et canons sur le sacrifice de la messe, dans H. Denzinger, Enchiridion Symbolorum, n° 1738-1759.
- Saint Pie V, bulle Quo primum tempore, 14 juillet 1570.
- Saint Pie X, motu proprio Tra le sollecitudini, 22 novembre 1903.
- Pie XII, encyclique Mediator Dei, 20 novembre 1947, §60-61 sur la langue liturgique.
- Jean XXIII, constitution apostolique Veterum Sapientia, 22 février 1962.
- Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium, 4 décembre 1963, §36, §54, §116.
- Paul VI, lettre Sacrificium laudis aux supérieurs des ordres contemplatifs, 15 août 1966.
- Benoît XVI, motu proprio Summorum Pontificum, 7 juillet 2007, et lettre aux évêques de la même date.
- Christine Mohrmann, Études sur le latin des chrétiens, 4 vol., Edizioni di Storia e Letteratura, Rome, 1958-1977.
- Cyrille Vogel, Introduction aux sources de l'histoire du culte chrétien au Moyen Âge, CLUSF, Spolète, 1981.
- Dom Daniel Saulnier, Le Chant grégorien, Solesmes, 2003.
- Jean Deshusses, Le Sacramentaire grégorien, 3 vol., Éditions Universitaires de Fribourg, 1971-1982.