Sommaire
Archéologie
Sous l'Hôtel-Dieu, vingt mètres de rempart gaulois passés au feu
Dans deux cours de l'Hôtel-Dieu, sur l'île de la Cité, les archéologues ont dégagé un mur de pierre et de bois conservé sur une vingtaine de mètres. Sa technique de construction est celle des fortifications gauloises de la fin de l'âge du Fer. Le parement porte les traces d'un incendie intense. Le ministère de la Culture et l'Inrap l'ont annoncé le 23 septembre 2026. Si l'hypothèse se confirme, ce serait le premier élément du rempart de Lutèce retrouvé là où César situe l'oppidum des Parisii : dans une île de la Seine.
Vingt mètres de pierre et de bois
La fouille a commencé en février 2026, avant la restructuration de la partie hospitalière de l'Hôtel-Dieu portée par l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris. Elle est conduite par le service archéologique de la Ville de Paris et l'Inrap, sur prescription de la Drac Île-de-France. À l'été 2026, les archéologues atteignent un mur dont l'architecture associe des blocs de pierre à des éléments de bois disposés à l'horizontale. Cette technique caractérise certains oppida gaulois de la fin de l'âge du Fer. L'ouvrage est aujourd'hui reconnu sur une vingtaine de mètres. Derrière lui court une plateforme artificielle de sables et de graviers rapportés, conservée sur près de deux mètres d'épaisseur. Un fer de lance gaulois gisait au pied du mur. Devant le parement, un bâtiment de bois avait brûlé. Les graines retrouvées dans les niveaux d'abandon sont carbonisées. Ces niveaux se situent à la charnière entre la fin de la Protohistoire et le début de la période antique.
Ce que César écrit, exactement
La Lutèce gauloise est connue d'abord par un texte militaire. Au livre VII de la Guerre des Gaules, César fait marcher son lieutenant Titus Labienus sur la ville avec quatre légions. Il la définit en une ligne : « Id est oppidum Parisiorum, quod positum est in insula fluminis Sequanae ». C'est la place forte des Parisii, située dans une île de la Seine. Le même livre raconte la suite. Devant l'avance romaine, les Gaulois décident de détruire eux-mêmes la ville : « Lutetiam incendi pontesque eius oppidi rescindi iubent ». Ils ordonnent d'incendier Lutèce et de couper ses ponts. La bataille de Lutèce se livre en 52 avant notre ère. L'année précédente, César s'était rendu chez les Parisii pour y convoquer une assemblée des peuples gaulois. Une île, des ponts, un incendie volontaire : c'est ce portrait que les archéologues cherchaient à retrouver dans le sol parisien.
Pourquoi l'île avait perdu la partie
L'hypothèse de l'île de la Cité tenait sur des arguments solides mais indirects : la description de César, la continuité du nom de Lutèce à l'époque antique, la géographie d'une boucle du fleuve. Elle butait sur un manque. Les preuves matérielles d'une occupation gauloise organisée sur l'île étaient jusqu'ici très limitées, alors que le secteur est observé depuis le XIXe siècle et qu'un diagnostic de la Ville de Paris, en 2019, avait déjà confirmé son fort potentiel.
Faute d'éléments probants, une autre localisation s'était imposée dans le débat : Nanterre, dans une boucle de la Seine en aval. Là, les fouilles préventives menées lors du chantier de l'autoroute A86, au milieu des années 1990, puis d'autres opérations jusqu'au début des années 2000, ont dégagé une agglomération gauloise organisée selon des axes de voirie, avec des quartiers d'habitation et d'artisanat. L'Inrap la présente comme une agglomération de premier ordre des Parisii. Le mur de l'Hôtel-Dieu ne l'efface pas. Il rouvre la question : laquelle des deux implantations César désigne-t-il, et que tenaient les Parisii sur chacune ?
Ce que le carbone 14 ne dit pas
Les premiers résultats des analyses carbone 14 sur les bois donnent une fourchette large : entre 200 et 10 avant notre ère. Elle est compatible avec une occupation de la fin de l'âge du Fer et avec une destruction par le feu. Elle ne date pas l'incendie de 52 avant notre ère. Le lien avec le récit de César reste donc une hypothèse de travail, et le ministère de la Culture le formule ainsi. « Nous sommes peut-être face à l'un des vestiges les plus importants jamais découverts pour comprendre la Lutèce gauloise. La prudence scientifique impose encore de vérifier sa fonction et sa chronologie, mais la convergence des indices est aujourd'hui particulièrement remarquable », déclare Catherine Pégard, ministre de la Culture.
Le Code du patrimoine prévoit une procédure pour les trouvailles jugées d'importance hors du commun. Elle a été engagée : la Commission territoriale de la recherche archéologique Centre-Nord a validé l'avis à la mi-septembre, et la Drac Île-de-France a pris une prescription complémentaire. Les archéologues devront établir la fonction réelle du mur, purement défensive ou aussi de soutènement, sa date de construction, les conditions de sa destruction, sa relation avec la plateforme de sables, les aménagements éventuels côté Seine, et la présence de niveaux d'occupation plus anciens sous l'ouvrage.
Le mur sera démonté
Le vestige est profond et fragile. Les blocs de pierre, longuement exposés au feu, sont très altérés ; les bois sont en grande partie calcinés. Le projet architectural de restructuration de l'Hôtel-Dieu ne prévoit pas de demande de conservation sur place. Dans les prochaines semaines, un moulage sera réalisé. Une portion du rempart sera reconstituée avec des pierres de parement d'origine, puis présentée au public dans un musée parisien. Le reste sera documenté par photogrammétrie et restitution en trois dimensions. Une fois le démontage achevé, ces relevés resteront la seule image complète de l'ouvrage.
Sur le même sol, l'hôpital de saint Landry
Le lieu ajoute une strate à l'histoire. C'est sur cette île que l'évêque saint Landry fonde en 651, selon la Ville de Paris, l'Hôtel-Dieu, refuge des indigents, des infirmes et des malades, le plus ancien hôpital de la capitale. Sa gestion passe de l'Église à l'autorité municipale au XVIe siècle. En 1877, les locaux sont jugés trop exigus et insalubres et la destruction du bâtiment est décidée ; l'hôpital est rebâti tout près, place du parvis de Notre-Dame. Entre le mur brûlé et les cours d'aujourd'hui, l'île n'a donc jamais cessé d'être occupée : place forte gauloise supposée, ville antique, siège épiscopal, hôpital. Les archéologues y cherchent l'acte de naissance de Paris. La suite du récit, avec les rois mérovingiens, appartient à d'autres couches du même sol.
Sources
- Inrap, « Le rempart de la Lutèce gauloise retrouvé sous l'Hôtel-Dieu AP-HP à Paris », 23 septembre 2026.
- Ministère de la Culture, communiqué de presse « Découverte archéologique : le rempart de Lutèce gauloise retrouvé sous l'Hôtel-Dieu AP-HP à Paris », 23 septembre 2026.
- Jules César, Commentarii de bello Gallico, livre VII, chapitres 57 et 58.
- Inrap, « Histoire de Nanterre : le regard de l'archéologue » (Hauts-de-Seine).
- Ville de Paris, « Grandes et petites histoires sur les hôpitaux parisiens ».
Image : Lionel Allorge, Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)