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Archéologie
Le « boomerang » gaulois d'Urville-Nacqueville n'était pas une arme de guerre
L'Inrap a remis en lumière, le 20 juillet 2026, le bâton de jet gaulois d'Urville-Nacqueville, dans la Manche. L'objet a été taillé d'un seul tenant dans une branche de pommier. Il mesure 54 centimètres d'envergure. Il a été déposé dans un fossé entre 120 et 80 avant Jésus-Christ, à côté d'un assemblage d'os d'animaux qui signe un geste rituel. L'étude publiée en 2015 par Luc Bordes, Anthony Lefort et François Blondel tranche sur sa fonction. Les répliques lancées par les chercheurs ont porté de 35 à 45 mètres sans jamais revenir vraiment au lanceur. Ce n'était donc pas un boomerang, ni une arme de guerre, mais un bâton de chasse aux oiseaux, réparé puis renforcé par cinq frettes de fer.
Ce que l'Inrap a republié
Le 20 juillet 2026, l'Inrap a mis en ligne une « brève gauloise » consacrée à cet objet, dans le cadre de sa saison scientifique et culturelle gauloise. La notice est signée Anthony Lefort, archéologue au centre Grand-Ouest de Carquefou et membre de l'UMR 6566 CReAAH. C'est lui qui a dirigé la fouille. Parmi les particularités de ce site littoral tourné vers le commerce maritime, écrit-il, l'objet constitue « probablement la découverte la plus originale ».
Le bâton a été retrouvé dressé à la verticale contre la paroi d'un fossé. La position exclut un rebut. Le dépôt paraît délibéré, dans le cadre d'une action cultuelle. À proximité, dans les mêmes conditions, les fouilleurs ont dégagé un assemblage que l'Inrap nomme une chimère : un bassin d'équidé raccordé en fausse connexion anatomique à un crâne de chien, associé à plusieurs morceaux de côtes de baleine. L'humidité permanente du sol a conservé le bois. C'est ce qui rend la trouvaille rare, car les armes gauloises en bois ont presque toutes disparu.
Un objet mesuré au millimètre
L'étude parue en 2015 dans la revue EXARC Journal, sous la signature de Luc Bordes, d'Anthony Lefort et de François Blondel, donne la fiche technique complète. L'envergure atteint 54 centimètres, l'épaisseur environ 1 centimètre. La largeur passe de 5,3 centimètres au coude à 3,8 centimètres au bout d'une pale et 4,2 centimètres au bout de l'autre. L'analyse du bois montre une pièce taillée d'un seul tenant dans une branche de pommier. La surface a été polie jusqu'à effacer les traces d'outil. Trois rainures parallèles de 1 millimètre de large et de profondeur courent au centre de chaque face. Elles n'ont pas de fonction mécanique, seulement décorative.
Le plus parlant est le fer. Cinq frettes de 2,5 centimètres de large et de 0,5 millimètre d'épaisseur ont été serrées autour du coude, des extrémités et du milieu des pales, chacune fixée par un petit clou. Elles n'ont pas été posées ensemble. Celle du coude est logée dans une entaille qui coupe les rainures décoratives : c'est une réparation, faite après une casse, à l'endroit où les bâtons de jet se brisent le plus souvent. Les quatre autres ont été ajoutées ensuite, par-dessus les rainures, pour prévenir une nouvelle rupture. Plus tard, l'une d'elles s'est détachée lors d'un choc ; seul un trou de clou en garde la trace. Les auteurs lisent ainsi quatre états successifs, d'un objet nu et décoré à un objet cerclé de métal. Sans les frettes, la masse est estimée entre 138 et 175 grammes. Avec les cinq, elle monte à 217 grammes au maximum.
Ce que les répliques ont appris
Pour savoir comment cet objet volait, les chercheurs en ont fabriqué trois copies. Le choix a été fait de travailler à la main, à la machette, au grattoir de silex et à la pierre de grès, pour conserver les irrégularités de surface qu'une fabrication moderne effacerait. Les lancers ont ensuite été menés sous des orientations et des inclinaisons variées.
Les résultats sont nets. Lancé à plat, l'objet décrit un S instable et devient inutilisable. Lancé à environ 45 degrés, il file droit et loin. La distance maximale observée est de 35 mètres en trajectoire montante et de 45 mètres en trajectoire basse. En fin de course, la trajectoire amorce une légère courbe, sans retour complet. Cette courbe suffit à balayer une zone plus large et à éviter de perdre le projectile. Les auteurs ont ensuite simulé les frettes avec des lests de 8 grammes. Avec quatre lests, la portée grimpe entre 45 et 55 mètres. Avec cinq, le vol se dégrade : la portance ne compense plus la masse, la trajectoire redevient basse et imprécise.
De là leur conclusion. L'objet est trop mince pour la chasse au sol, où les chocs contre le sol et les obstacles le briseraient. Il convient en revanche à la chasse aux oiseaux, discipline pour laquelle les bâtons de jet légers sont documentés de l'Australie à l'Égypte ancienne. Et plus on lui ajoutait de fer, moins il volait bien. Un projectile devenu lourd, réparé, décoré, cerclé, glisse peu à peu de l'usage vers le statut. Les auteurs y voient le passage d'une arme de chasse à un objet de prestige, ce qui rend son dépôt final dans un fossé plus cohérent.
« Arme de jet des Gaulois qui, comme le boumerang, revient au départ. »Définition de la cateia dans le dictionnaire latin-français Gaffiot, citée par l'Inrap
La cateia des auteurs anciens
Les Romains connaissaient une arme de jet gauloise. Ils l'appelaient cateia. Virgile la cite dans l'Énéide, au chant VII. Silius Italicus et Valérius Flaccus la mentionnent aussi. Le mot voisine avec le verbe torqueo, qui désigne le fait de lancer un objet en rotation, et avec l'adjectif pandus, qui veut dire courbe. Au VIIe siècle, dans ses Étymologies, Isidore de Séville la décrit comme une arme de jet gauloise dotée d'une certaine capacité de retour. Le commentateur Servius précise qu'elle ne dépasse pas une coudée et demie, soit 65 à 80 centimètres, pour rester maniable.
Au XIXe siècle, Samuel Ferguson est l'un des premiers à reconnaître un objet de type boomerang derrière ces lignes. Salomon Reinach reprend ensuite le dossier et décrit une arme courte et lourde à poignée souple. Le dictionnaire Gaffiot finit par retenir la formule. Les philologues avaient donc identifié l'arme avant que les archéologues n'en tiennent une. Le bâton d'Urville ne prouve pas que les textes disaient vrai sur le retour ; il montre que la catégorie existait bel et bien en Gaule, et que les auteurs latins mêlaient sous un même mot plusieurs objets différents.
Un village gaulois tourné vers l'Angleterre
Le site donne à l'objet son sens social. Urville-Nacqueville se trouve aux portes de la presqu'île de La Hague, sur le territoire des Unelles. La fouille programmée, menée par Anthony Lefort entre 2009 et 2017 sur l'estran, a livré un établissement artisanal et commercial occupé deux à trois générations, entre 120 et 80 avant Jésus-Christ, avant la conquête romaine. Les archéologues y ont travaillé au rythme des marées, en construisant une digue de sable pour tenir vingt jours d'affilée.
Ce village vivait du commerce transmanche. On y importait du plomb, de la craie et du lignite du sud de l'Angleterre. Le lignite de la baie de Kimmeridge, dans le Dorset, y était transformé en bracelets : c'est le seul atelier connu de ce type en Armorique. Des bâtiments circulaires de tradition insulaire britannique ont été relevés sur place, ainsi qu'un vase de forme britannique fabriqué en argile locale. Dans la nécropole voisine, les adultes sont incinérés et les enfants inhumés, à l'exception d'une poignée d'adultes enterrés membres inférieurs fléchis, une pratique alors normale dans le Dorset. Ces défunts sont mêlés au reste de la population. Anthony Lefort y lit l'hypothèse d'une population mixte, née d'unions entre Bretons insulaires et Gaulois.
Dans un tel village, un bâton de chasse aux oiseaux n'est pas un détail. La chasse est un loisir de gens dégagés des travaux de production. L'objet dessine donc, comme le note l'Inrap, les contours d'une population civile prospère.
Pourquoi cette pièce compte
Le bois gaulois ne nous est presque jamais parvenu. Nos musées conservent des épées, des fibules, des monnaies, c'est-à-dire ce que le métal a bien voulu laisser. Tout un pan de la culture matérielle, celui des objets de bois, a disparu des vitrines et par conséquent de l'idée que l'on se fait des Gaulois. Le bâton d'Urville rappelle ce déséquilibre. Deux autres pièces comparables sont connues en Europe pour l'âge du Fer, l'une trouvée à Velsen aux Pays-Bas, l'autre près de Magdebourg en Allemagne. Trois objets pour un continent et plusieurs siècles.
La pièce corrige aussi une image. Les Gaulois de la Manche, ici, ne sont pas des guerriers de manuel. Ce sont des artisans, des commerçants, des chasseurs d'oiseaux de mer, en relation constante avec l'autre rive. Et le nom que les Romains donnaient à leur arme de jet a survécu dans les dictionnaires bien avant que la première d'entre elles ne sorte du sable.
Questions fréquentes
Les Gaulois utilisaient-ils vraiment des boomerangs ?
Ils utilisaient des bâtons de jet. Le mot boomerang désigne en toute rigueur un bâton qui revient à son lanceur. Les essais menés sur des répliques du bâton d'Urville-Nacqueville n'ont produit qu'une légère courbe en fin de trajectoire, jamais un retour complet.
Où et quand le bâton d'Urville-Nacqueville a-t-il été trouvé ?
En 2010, sur l'estran d'Urville-Nacqueville, dans le Cotentin, au cours d'une fouille programmée dirigée par Anthony Lefort (Inrap). Il était planté verticalement contre la paroi d'un fossé d'enclos.
À quoi servait-il ?
Selon l'étude publiée en 2015, à la chasse aux oiseaux. L'objet est trop mince pour un gibier terrestre. L'ajout progressif de frettes de fer a dégradé son vol et l'a orienté vers une fonction de prestige.
Qu'est-ce que la cateia ?
Le nom latin d'une arme de jet gauloise, citée par Virgile dans l'Énéide et décrite au VIIe siècle par Isidore de Séville comme un projectile courbe capable, en partie, de revenir.
Peut-on voir l'objet ?
L'Inrap le présente dans sa saison scientifique et culturelle gauloise, en ligne. Les conditions de présentation au public relèvent des institutions qui en ont la charge.
Sources
- Inrap, « Brèves gauloises : le "boomerang" d'Urville-Naccqueville (Manche) », notice d'Anthony Lefort, publiée le 20 juillet 2026.
- Luc Bordes, Anthony Lefort, François Blondel, « A Gaulish Throwing Stick Discovery in Normandy: Study and Throwing Experimentations », EXARC Journal 2015/3, 30 août 2015.
- Inrap, « Sous la plage, les Gaulois », entretien avec Anthony Lefort, 9 novembre 2021.
- Anthony Lefort (dir.), Le peuple des dunes : des Gaulois sous la plage, Bayeux, OREP éditions, 2021.
- Anthony Lefort, Luc Bordes, François Blondel, Patrice Méniel, « La cateia d'Urville-Nacqueville (Manche, France) : une arme de chasse dans un contexte civil et économique favorisé de La Tène D1b », dans Cladio. L'armement à l'âge du Fer, Carnyx 5, 2025, p. 251-264.
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