Lutèce : la ville gauloise des Parisii, de César à Paris

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    Par La Rédaction de France Éternelle

    Aucune capitale européenne n'a une origine aussi nettement attestée par les textes et aussi insaisissable sur le terrain. Le nom de Lutèce apparaît pour la première fois sous la plume de César, qui en fait le lieu d'une assemblée de la Gaule en 53 avant Jésus-Christ, puis le théâtre d'une campagne militaire l'année suivante. Pourtant, les fouilles menées sur l'île de la Cité n'avaient jamais livré de niveau gaulois, au point que certains archéologues ont cherché la Lutèce des Parisii ailleurs, jusqu'à Nanterre. La ville romaine, elle, est bien connue : ses thermes et ses arènes s'étendaient sur la rive gauche. C'est la ville gauloise qui manquait.

    Ce que dit César : « un oppidum des Parisii, dans une île de la Seine »

    Toute l'histoire de Lutèce part de quelques lignes de la Guerre des Gaules. La première scène se situe en 53 avant Jésus-Christ. César réunit l'assemblée des peuples gaulois et, comme les Sénons refusent de s'y rendre, il la déplace : concilium Lutetiam Parisiorum transfert, « il transfère l'assemblée à Lutèce des Parisii ». Il précise que ce peuple était voisin des Sénons et qu'il leur avait uni sa cité « du temps de leurs pères » (Confines erant hi Senonibus civitatemque patrum memoria coniunxerant).

    Le livre VII donne la seule description physique dont nous disposions : Lutèce est « un oppidum des Parisii, situé dans une île de la Seine », id est oppidum Parisiorum, quod positum est in insula fluminis Sequanae. Chez César, le mot oppidum désigne une place fortifiée, souvent un centre politique et économique, non une simple bourgade.

    52 avant Jésus-Christ : Lutèce incendiée par ses défenseurs

    La scène suivante est un récit de guerre. Tandis que César combat ailleurs en Gaule, son lieutenant Titus Labienus laisse ses renforts à Agedincum, l'actuelle Sens, et marche sur Lutèce « avec quatre légions », cum quattuor legionibus Lutetiam proficiscitur. Pour lui barrer la route, les peuples voisins confient le commandement à l'Aulerque Camulogène, un chef presque épuisé par l'âge mais choisi, écrit César, pour sa singulière science de l'art militaire.

    Quand ils apprennent, par des fuyards de Metiosedum, que les Romains ont pris la place, les Gaulois prennent une décision radicale : Lutetiam incendi pontesque eius oppidi rescindi iubent, « ils font incendier Lutèce et couper les ponts de l'oppidum ». La ville est livrée aux flammes par ses propres défenseurs, pour ne rien laisser à l'ennemi. La bataille qui suit tourne à l'avantage de Labienus, et Camulogène y partage le sort de ses hommes : eandem fortunam tulit Camulogenus.

    Ce détail, l'incendie, compte aujourd'hui plus que tout autre : c'est lui que les archéologues espéraient reconnaître sur le terrain.

    Les Parisii, peuple de la Seine

    Les Parisii sont un peuple celte installé dans la région parisienne, dont le territoire commandait la Seine près de son confluent avec la Marne. Cette position en faisait un passage obligé du commerce fluvial. Leur richesse se lit dans leur monnaie : le statère d'or des Parisii, frappé au Ier siècle avant Jésus-Christ, compte parmi les plus belles pièces gauloises. Il dérive du statère d'or de Philippe II de Macédoine, dont les Parisii ont transformé la tête d'Apollon en un visage très stylisé ; au revers galope un cheval. Le musée Carnavalet et la Cité de l'économie en conservent des exemplaires.

    Leur nom a survécu à celui de la ville : Paris vient des Parisii, non de Lutèce.

    Où était Lutèce ? Une enquête de plus d'un siècle

    Les historiens ont généralement situé l'oppidum sur l'île de la Cité, qui répond le mieux à « une île de la Seine ». Mais, comme le rappelait le ministère de la Culture, les multiples fouilles menées sur l'île n'avaient jamais révélé de niveau datable de la période gauloise. D'autres emplacements ont été avancés : l'île Saint-Louis, la rive gauche près de l'actuel pont de Sully, un ancien bras de la Seine.

    La piste la plus sérieuse est venue de Nanterre. Au milieu des années 1990, les fouilles préventives du chantier de l'autoroute A86, dirigées par Jean-Claude Durand, ont mis au jour une importante agglomération des Parisii, organisée le long de voies, avec ses quartiers d'habitat et d'artisanat ; d'autres fouilles de l'Inrap l'ont complétée au début des années 2000. On y frappait monnaie, signe d'un rôle politique. D'où l'hypothèse, formulée en 2003 : la Lutèce gauloise se trouvait peut-être dans une boucle de la Seine, à Nanterre, où naîtra plus tard sainte Geneviève, avant que la ville romaine ne s'installe à Paris.

    2026 : un rempart brûlé sous l'Hôtel-Dieu

    C'est dans ce débat qu'est tombée l'annonce du 23 septembre 2026. Depuis février, le service archéologique de la Ville de Paris et l'Inrap fouillaient deux cours de l'Hôtel-Dieu, sur l'île de la Cité, sous le contrôle scientifique du ministère de la Culture. À l'été, ils ont dégagé sur une vingtaine de mètres un mur mêlant pierre et bois, selon une technique caractéristique des fortifications gauloises de la fin de l'âge du Fer. Derrière lui s'étend une plateforme artificielle de sables et de graviers rapportés, épaisse de deux mètres.

    Le mur porte les traces d'un incendie violent. Aux abords, des graines carbonisées et les restes d'un bâtiment de bois brûlé ; au pied de l'ouvrage, un fer de lance gaulois. Les premières datations au carbone 14 placent les bois entre 200 et 10 avant notre ère.

    D'où l'hypothèse des chercheurs : ce mur pourrait appartenir au rempart de l'oppidum des Parisii, incendié en 52 avant Jésus-Christ à l'approche des troupes de César. Ce serait le premier élément matériel reliant l'île de la Cité à la Lutèce de la Guerre des Gaules. Les archéologues restent prudents : la fonction exacte du mur, les modalités de sa destruction, sa relation avec la plateforme et l'existence d'aménagements côté Seine restent à établir. Trop fragile pour être conservé sur place, le mur sera moulé en vue d'une reconstitution, et documenté en trois dimensions.

    La Lutèce romaine, sur la rive gauche

    Après la conquête, la ville se développe surtout sur la rive gauche de la Seine, qu'elle gagne jusqu'au sommet de la colline qui borde la vallée, l'actuelle montagne Sainte-Geneviève. Plusieurs monuments en témoignent encore. Les thermes de Cluny, dont les salles subsistent au musée de Cluny, musée national du Moyen Âge. Les arènes, amphithéâtre gallo-romain dégagé dans le quartier de la rue Monge. Et, découvert en 1711 sous la cathédrale Notre-Dame, le pilier des Nautes, dédié à Jupiter sous le règne de Tibère par la corporation des bateliers de la Seine, où les dieux romains côtoient des divinités du panthéon gaulois.

    On a souvent vu dans ces nautes les lointains prédécesseurs des marchands de l'eau du Moyen Âge, dont le navire orne toujours les armes de Paris.

    De Lutèce à Paris

    Au IVe siècle, la ville prend peu à peu le nom de son peuple : de Lutetia Parisiorum, « Lutèce des Parisii », on passe à Parisius, qui donnera Paris. C'est là qu'en 360, selon l'historien Ammien Marcellin, les soldats du césar Julien le proclament Auguste. Dans un de ses écrits, le Misopogon, l'empereur a laissé le souvenir affectueux de « sa chère Lutèce ».

    La ville est déjà en partie chrétienne. Grégoire de Tours fait de saint Denis son premier évêque, martyrisé au IIIe siècle. En 451, sainte Geneviève y retient les habitants devant la menace d'Attila, et c'est à Paris que Clovis établit sa résidence au début du VIe siècle. L'île de la Cité, peut-être le cœur de l'oppidum gaulois, devient alors le centre du pouvoir religieux, avec la cathédrale, et du pouvoir civil, avec le palais.

    Sources

    • Jules César, Commentarii de bello Gallico, livre VI, 3, et livre VII, 57 à 62.
    • Ammien Marcellin, Res gestae, livre XX, 4.
    • Julien, Misopogon.
    • Grégoire de Tours, Histoire des Francs.
    • Inrap, « Le rempart de la Lutèce gauloise retrouvé sous l'Hôtel-Dieu AP-HP à Paris », 23 septembre 2026 : inrap.fr
    • Ministère de la Culture, « Découverte archéologique : le rempart de Lutèce gauloise retrouvé sous l'Hôtel-Dieu AP-HP à Paris », communiqué de presse, 23 septembre 2026 : culture.gouv.fr
    • Ministère de la Culture, « La Lutèce gauloise », Paris antique : archeologie.culture.gouv.fr
    • Inrap, « Histoire de Nanterre : le regard de l'archéologue » : inrap.fr
    • Citéco, « Le statère d'or des Parisii » : citeco.fr

    Questions fréquentes

    Où se trouvait Lutèce ?

    César la situe « dans une île de la Seine », et les historiens l'ont généralement placée sur l'île de la Cité. Aucune trace gauloise n'y avait toutefois été trouvée, ce qui a fait envisager d'autres emplacements, dont Nanterre. En 2026, la découverte d'un rempart gaulois incendié sous l'Hôtel-Dieu a relancé l'hypothèse de l'île de la Cité.

    Qui étaient les Parisii ?

    Un peuple celte de la région parisienne, maître d'un tronçon de la Seine près du confluent de la Marne, dont Lutèce était l'oppidum. Ils frappaient un statère d'or réputé, et ce sont eux qui ont donné leur nom à Paris.

    Pourquoi Lutèce a-t-elle brûlé en 52 avant Jésus-Christ ?

    Ce sont ses défenseurs qui l'ont incendiée. À l'approche des légions de Labienus, lieutenant de César, les Gaulois commandés par Camulogène ordonnent d'incendier Lutèce et de couper ses ponts pour ne rien laisser à l'ennemi, selon le livre VII de la Guerre des Gaules.

    Quand Lutèce est-elle devenue Paris ?

    Au IVe siècle, la ville prend progressivement le nom de son peuple : de Lutetia Parisiorum, « Lutèce des Parisii », on passe à Parisius, d'où vient le nom de Paris.

    Que reste-t-il de Lutèce aujourd'hui ?

    Surtout la ville romaine de la rive gauche : les thermes de Cluny, les arènes de la rue Monge et le pilier des Nautes, découvert en 1711 sous Notre-Dame. Pour la Lutèce gauloise, le rempart découvert en 2026 sous l'Hôtel-Dieu, trop fragile pour être conservé sur place, sera moulé en vue d'une reconstitution.

    Image : les arènes de Lutèce, amphithéâtre gallo-romain de la rive gauche. Guilhem Vellut, Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

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